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Réception
de M. Jean-François Revel
DISCOURS PRONONCÉ DANS
LA SÉANCE PUBLIQUE
le jeudi 11 juin 1998
PARIS PALAIS DE LINSTITUT

M.
Jean-François Revel, ayant été élu à l'Académie
française à la place laissée vacante par la
mort de M. Étienne Wolff, y est venu prendre séance
le jeudi 11 juin 1998, et a prononcé le discours suivant :
essieurs,
En me préparant à cet instant, j'ai souvent regretté qu'il
n'existât point une anthologie d'exordes. Et, de même que j'ai
publié jadis, dans une collection littéraire dont je m'occupais,
une Anthologie des préfaces de romans, je rêve d'un choix,
non des discours intégraux de vos nouveaux membres venant prendre
séance parmi vous, ils sont libres d'accès, se suffisent à eux-mêmes,
mais des premières phrases de leurs préambules, les plus difficiles
sans doute. Ceux de leurs prologues que je me suis donné le plaisir
d'étudier pour y chercher des modèles m'ont frappé par
leur simplicité. S'il est aisé d'être original dans le
remerciement lorsque l'on travestit ou enfle sa pensée, il est presque
impossible de l'être lorsqu'on veut rester sincère. À moins
de verser dans le style ampoulé, l'homme ému ne dispose pas
d'une infinie variété de façons d'exprimer sa gratitude,
quand il entre dans votre Compagnie, d'avouer sa fierté, mêlée
certes d'un doute sur le bien-fondé de l'honneur qui lui est ainsi
fait.
Comment, sans éprouver un sentiment d'irréalité, prendre
place dans un fauteuil qu'occupèrent La Fontaine et Marivaux, Volney
et Henri Poincaré ? Et où me précéda un
esprit exceptionnel, Étienne Wolff ? Un philosophe, adepte d'une
discipline où l'on fait assaut d'affirmations et parfois même
d'arguments, ne remplace pas, sans se sentir intimidé, un éminent
scientifique, praticien d'un domaine où l'on énonce avant tout
des démonstrations et des découvertes.
Le souci commun qui rassemble néanmoins en ce lieu poètes
et savants, hommes d'État et hommes d'Église, ministres et
humoristes (puisque Jean-Baptiste Colbert et Alfred Capus font eux aussi
planer leurs deux esprits, qui ne sont guère des « miroirs
jumeaux », au-dessus de ce vingt-quatrième fauteuil), ce
souci commun, c'est celui de la langue française.
Votre Académie est dépositaire de notre langue. Elle doit
en consacrer le bon usage et en surveiller l'évolution. Ainsi l'a
voulu le cardinal de Richelieu quand il a défini la mission première
de votre Compagnie. Tâche ardue aujourd'hui, en un temps où le
correct est plus souvent politique que grammatical et où la peur de
passer pour puriste est plus paralysante que la certitude de passer pour
illettré ; un temps où l'on confond l'évolution
de la langue, phénomène d'enrichissement, avec sa désarticulation,
facteur d'appauvrissement ; où l'on mélange la francisation
de mots étrangers, phénomène constant, organique, s'il
est consacré par la durée, avec le badigeonnage hâtif,
plaqué sur un outil structuré, d'un amorphe pidgin d'aéroport
n'ayant rien de commun avec une langue étrangère déterminée.
Bref, la fausse innovation est l'ennemie de la vraie. Le puriste est celui
qui déteste le nouveau, simplement parce que c'est nouveau. Le défenseur
de la langue veille, lui, à ce que le nouveau soit une addition et
non une destruction de sens, un élargissement et non un démantèlement
de la syntaxe. De même que le savant est le contraire du pédant,
le gardien de la langue est le contraire du puriste. Pour faire du nouveau,
il faut maîtriser l'ancien. Pour moderniser une langue, il faut la
bien connaître et la faire bien connaître, rôle parfois
mal compris, qui incombe à votre Compagnie depuis trois cent soixante
ans. Étienne Wolff avait une conscience aiguë de ce devoir, lui
qui fut un des membres de cette Académie les plus assidus aux séances
du Dictionnaire.
Car la culture d'Étienne Wolff, dans sa richesse et sa diversité,
débordait la biologie. Je m'en suis émerveillé, au cours
de cette année écoulée, où je me suis imprégné de
ses écrits, où je me suis entretenu avec nombre de ceux qui
l'avaient connu. Je n'ai pas eu moi-même cet avantage, quoique sa réputation,
nationale et internationale, me fût, naturellement, parvenue. Ce qui,
chez lui, m'est devenu de plus en plus évident, au cours de cette
fréquentation indirecte, c'est son originalité. Elle était
inébranlable, inéluctable et je dirai presque involontaire.
On n'est jamais original que parce que l'on ne peut pas s'empêcher
de l'être. L'originalité suppose l'incapacité de penser,
dire ou faire autre chose que ce qui semble juste et vrai, parce que l'on
est incurablement réfractaire aux mimétismes, infléchissements
et métamorphoses que suggérerait une adaptation sans conviction
aux circonstances ou aux interlocuteurs. L'originalité repose sur
une forme d'ingénuité, même chez une vaste intelligence,
comme Étienne Wolff. Dans le discours qu'il prononça lorsqu'il
fut reçu en 1972 dans votre Compagnie, il distingue en une phrase
presque rageuse, la fausse de la vraie originalité. « Aujourd'hui,
s'exclame-t-il, qui ne se croit anticonformiste ? Ce paravent abrite
tous ceux qui, par opportunisme ou par crainte, suivent des mouvements de
foule ou de clans, se croient à la tête d'une grande revendication,
alors qu'ils sont en queue du cortège... Le non-conformisme s'oppose
aux idées reçues, s'engage avec impétuosité,
mais d'une manière lucide, dans une voie nouvelle, sans égard
pour les périls et la réprobation qu'il encourt. »
Déjà en tant que scientifique, Étienne Wolff ne saurait être
soupçonné de conformisme, puisque, à peine engagé dans
la recherche biologique, au lieu de suivre la nature, il s'attacha aussitôt à la
contrarier. Dans l'embryologie expérimentale, vers laquelle il s'était
orienté, il choisit, en 1931, sur le conseil de son maître Paul
Ancel, à Strasbourg, d'explorer le domaine de la tératologie
expérimentale, c'est-à-dire de l'étude et de la fabrication
des monstres. La tératologie dite descriptive, observant les monstres
que la nature produit en s'écartant d'elle-même, avait retenu
l'attention d'Ambroise Paré au seizième siècle et des
Geoffroy Saint-Hilaire père et fils au dix-neuvième. Mais ces
grands hommes n'avaient guère d'explication plausible à proposer
de ce qu'ils observaient. Ambroise Paré se borne à dire, dans
son Traité des monstres : « Les causes des
monstres sont multiples ; la première est la gloire de Dieu,
la deuxième son ire. » Interprétation quelque peu
contradictoire et qui, au surplus, honore la foi plus que la méthode
du génial précurseur. Le premier savant qui, après tant
de siècles, trouva et prouva quelles sont les causes des monstres,
ce fut bel et bien Étienne Wolff. Car ce fut lui qui inventa les dispositifs
expérimentaux permettant de reconstituer artificiellement les causes
afin de vérifier si elles produisent effectivement les phénomènes
jusque-là observés dans la réalité.
Simple littéraire, labile et incompétent, je n'aurai pas
l'outrecuidance de porter un jugement sur une telle œuvre scientifique.
Mais ce qui me frappe, quand je lis les biologistes qui, eux, ont la compétence
voulue pour commenter les travaux d'Étienne Wolff, soit ses contemporains,
comme Jean Rostand, qui le reçut ici même, soit ses disciples,
comme Madame Nicole Le Douarin, professeur au Collège de France et
membre de l'Académie des Sciences, ce qui me frappe, c'est l'admiration
qu'ils éprouvent pour l'imagination, la virtuosité, l'élégance
de l'expérimentateur. Car parvenir à agir, à l'aide
de rayons X, sur des embryons de poulets ou de canards d'à peine
deux millimètres, où il fallait de surcroît isoler avec
une parfaite précision l'imperceptible zone à irradier, le
tout à travers une microscopique fenêtre ménagée
dans la coquille, une telle accumulation de difficultés concrètes
montre bien quelle convergence de talents à la fois théoriques
et pratiques exige la haute recherche scientifique.
On saisit en pleine action cette convergence également dans l'autre
volet de l'œuvre scientifique de Wolff : ses travaux sur la différenciation
sexuelle. Appréhendant tout l'intérêt du développement
récent des recherches sur les hormones sexuelles durant les années
trente, il a immédiatement l'idée de susciter des changements
de sexe ou du moins des individus intersexués, en injectant des hormones
femelles à des poulets mâles. Le succès de l'expérience
semblait remettre en question les certitudes tenues alors pour acquises sur
la détermination strictement génétique du sexe.
En évoquant Étienne Wolff et l'ensemble de son œuvre
scientifique, il importe aussi de rendre hommage à la figure de Madame Émilienne
Wolff, elle-même chercheur à part entière et de singulière
valeur, collaboratrice et plus que collaboratrice de son mari. Cette entente
créatrice s'instaura dès leur mariage et dura jusqu'à la
disparition de Madame Wolff, en 1983.
Quelle leçon tirer de cette obsession d'Étienne Wolff de
dénaturer la nature pour la mieux comprendre et la mieux rétablir ? À quoi
sert de confectionner des monstres inédits ? Eh bien, c'est en
perçant le mystère de l'origine des anomalies que l'on débroussaille
la route du normal. Selon les termes de Jean Rostand : « Parce
qu'on aura fait beaucoup de poulets monstrueux, on préviendra la naissance
de beaucoup d'enfants monstrueux. » Mais aussi, de même
qu'Épicure et Lucrèce, en s'efforçant d'expliquer à l'aide
de causes purement naturelles les éclipses de lune et de soleil, entendaient
mettre fin aux terreurs superstitieuses qu'elles inspiraient aux faibles
humains, de même Étienne Wolff, plus de deux millénaires
après eux, en apportant, le premier, l'explication rationnelle des
monstruosités du vivant, en les provoquant de main d'homme, leur ôte
ce déguisement de malédictions surnaturelles ou infernales
sous lequel l'humanité mystifiée les avait toujours perçues.
N'est-ce point là le rôle libérateur, la fonction suprême
d'affranchissement spirituel et de la philosophie et de la science ?
J'ai mentionné à dessein la philosophie. Car, j'ai différé jusqu'ici
de le révéler ou de le rappeler. Je le fais maintenant avec
un léger grain de sel : Étienne Wolff, dans sa jeunesse,
a échappé à un très grand danger : il a
failli devenir philosophe !
C'est qu'en effet il était aussi enclin aux lettres et aux arts
qu'aux sciences, et, tout jeune, si jamais lycéen et étudiant
mérita le qualificatif de surdoué, ce fut bien Étienne
Wolff, quoique, dans son autobiographie, sans nulle coquetterie, et avec
ce désintéressement dans la sincérité qui est
la marque des grands caractères, il se dépeigne comme dénué de
toute « disposition spéciale pour l'effort »,
n'ayant de « vocation particulière en aucune matière » et
faisant « juste le nécessaire, avec lenteur ».
C'est sans doute à cause de cette apathie que, dès l'âge
de cinq ans, il se classe premier en musique, pour avoir su déchiffrer
au premier coup d'œil une partition. C'est sans doute aussi pourquoi
il obtient à seize ans le double baccalauréat, mathématiques élémentaires
et philosophie, avec la meilleure note de la session en dissertation philosophique.
Ses maîtres le poussent donc vers la Première supérieure,
au lycée Louis-le-Grand, où, soit dit en passant, il est inscrit
dans une classe comptant soixante-cinq élèves et qui marchait
fort bien : quand on entend qualifier aujourd'hui de « trop
chargées » des classes de trente élèves,
on se demande si l'attribution de certains maux de notre enseignement à un
excès d'effectifs est vraiment le bon diagnostic. En khâgne,
il passe en un tournemain sa licence ès lettres. Mais, comme il n'a
pas fait de grec dans le secondaire, il doit, pour se présenter à l'agrégation
de philosophie, faute de grec, préparer un certificat de sciences,
ce qu'il fait à Strasbourg et ce qui le révèle à lui-même.
Voilà bien la première fois en trois mille ans que l'ignorance
du grec aura eu un résultat positif ! En effet, Wolff choisit
la biologie, et c'est alors qu'il prend conscience de sa véritable
vocation, grâce, notamment, a un perspicace détecteur de talents,
le professeur Édouard Chatton. C'est Chatton qui, bientôt, privera
le lycée de Colmar du jeune agrégé de sciences naturelles
qu'est finalement devenu Étienne Wolff, en 1928, à vingt-quatre
ans, pour lui ouvrir le laboratoire d'embryologie de Paul Ancel à la
Faculté de Médecine de Strasbourg et faire ainsi de lui le
grand chercheur dont j'ai déjà parlé.
Je ne saurais ici prétendre rivaliser avec le récit de sa
propre vie qu'Étienne Wolff a lui-même écrit, adoptant
le ton simple et animé d'une conversation amicale, sous le titre Trois
pattes pour un canard, publié sous les auspices de la Fondation
Singer-Polignac, dont il avait été le président de 1979 à 1984,
indication supplémentaire de la multiplicité de ses intérêts
et de ses dévouements. Je me bornerai à en retenir deux périodes
et un aspect significatifs. Les deux périodes, celle de sa captivité,
de 1940 à 1945, et celle où il fut administrateur du Collège
de France, mettent en relief la force de son caractère et l'intransigeance
toute kantienne de sa conception de la moralité. L'aspect significatif,
c'est l'éventail extraordinairement ouvert de ses curiosités
et de ses capacités dans tous les ordres de la culture hors même
la culture scientifique.
La défaite de juin 1940 entraîne pour Wolff une double épreuve :
d'abord la captivité même ; ensuite une captivité aggravée
du fait qu'il était juif. Certes, en tant qu'officier, il se trouva
dans un Oflag, protégé par la Convention de Genève.
Mais, violant cette Convention, les nazis isolèrent les officiers
juifs dans une baraque spéciale, puis, en 1945, les transférèrent
près de Lübeck, dans un camp de représailles qui avait
toutes les allures d'une antichambre de la solution finale. L'irruption,
sur ces entrefaites, des armées anglaises empêcha grâce
au ciel que ne s'allongeât encore la liste des victimes du génocide.
Dans un copieux chapitre de son autobiographie, Étienne Wolff affirme
une conception du judaïsme que je qualifierai d'opiniâtrement
républicaine. Petit-fils de grand rabbin, il n'en soutient pas moins
avec fermeté qu'il n'existe dans la République que des Français
juifs, à côté et aux côtés de concitoyens
d'autres religions ou traditions familiales. « Ceux qui invoquent
une prétendue question juive, écrit-il, ne peuvent s'appuyer
sur aucun fondement matériel, rationnel ou scientifique. » C'est
certain, mais hélas ! les préjugés n'obéissent
guère à des critères rationnels. Il rapporte n'avoir
jamais souffert personnellement de l'antisémitisme dans sa jeunesse
et l'avoir découvert — ô amer paradoxe — plutôt
dans les conversations de mess des officiers, durant la drôle de guerre,
alors qu'il était parmi eux pour défendre avec eux la patrie !
Il raconte avoir à deux reprises rembarré vertement de ces
antisémites de popotes qui, soudain penauds et radoucis, vinrent ensuite
lui présenter des excuses.
Au vingtième siècle, qui a surpassé tous les autres
dans l'art et la technique d'enfermer les hommes et de les exterminer, on
doit la branche la plus lugubre des sciences humaines : la sociologie
concentrationnaire. Un observateur aussi aigu qu'Étienne Wolff ne
pouvait passer cinq années dans un camp sans enrichir de sa contribution
cette science indésirable, en quelque sorte une tératologie
sociale. Trois décennies plus tard, devenu illustre, et fréquemment
invité à l'étranger, il choisit un jour de faire, aux États-Unis,
une conférence non sur la biologie, mais sur le sujet suivant : « L'organisation
d'une société de prisonniers de guerre. » Cette
société close, si jamais il en fut, il la regarde fonctionner,
notant qu'elle secrète en son sein, par exemple, les mêmes divisions
politiques — en l'occurrence entre collaborateurs et résistants — que
la société ouverte, ou entrouverte. Mais aussi, en homme d'action,
il est de ces prisonniers qui s'acharnent à se sauver et à sauver
leurs compagnons de l'abdication et de la déchéance, à leur
prouver en pratique que dans les pires conditions la dignité et l'intelligence
humaines peuvent faire front. Étienne Wolff aide à constituer
dans le camp un orchestre, dont il fait lui-même partie comme violoniste,
puis comme altiste. N'appartient-il pas à une famille de musiciens,
sa mère d'abord, et son frère cadet, Félicien, plus
tard professeur au conservatoire de Grenoble, organiste et compositeur ?
Cependant, ce qu'il réussit surtout à mettre sur pied, dans
cet univers concentrationnaire du renoncement intellectuel, c'est l'antidote,
c'est une réplique à peu près conforme et complète
d'une université française. Battant le rappel des membres des
trois degrés et de toutes les spécialités de l'enseignement
qui avaient échoué avec lui dans ce recoin de l'Autriche, il
métamorphose en étudiants assidus la plupart des autres prisonniers.
Bien mieux : c'est en captivité, avec pour toute documentation
sa seule mémoire, qu'il écrivit deux livres de synthèse
sur ses travaux d'avant-guerre : Les Changements de sexe et La
Science des monstres, qui paraîtront respectivement en 1946 et
1948. À quoi tiennent l'endurance, l'inflexibilité, la fermeté,
la résolution ? Elles peuvent naître d'un orgueil aveugle
et d'un stérile entêtement. Elles proviennent aussi — et
c'est leur face positive — d'une sorte d'inébranlable innocence,
d'une persévérance dans la conviction dénuée
de présomption autant que de calcul.
C'est cette force d'âme qui permit à Étienne Wolff
de sauver le Collège de France, beaucoup plus tard, en 1968, mû non
par l'autoritarisme, mais par l'honnêteté. Nommé professeur
au Collège en 1954, il en devient l'administrateur en 1965. Puis il
est réélu à ce poste en 1968, à point nommé pour
se trouver précipité dans ce qu'il appelle, d'une élégante
litote, une « agitation insolite ». On se figure
la stupeur de cet homme de savoir lorsqu'il reçut le personnel administratif
du Collège venu revendiquer le droit d'enseigner à la place
des professeurs. Sans marchander la moindre parcelle du respect que ce personnel
méritait, l'administrateur eut, peut-on croire, l'ébahissement
assez communicatif pour induire dans l'instant le retrait de cette initiative.
Le plus grand danger pour le Collège, toutefois, vint non de son propre
sein mais de la loi dite d'orientation d'Edgar Faure, devenu ministre de
l'Éducation nationale durant l'été de 1968. Ce n'est
pas mon propos d'évaluer les effets qu'a pu avoir cette loi depuis
trente ans sur le niveau des universités. Tout ce que voyait ou croyait
alors Étienne Wolff, c'est qu'appliquée au Collège de
France, cette loi en eût signé l'arrêt de mort. Il sut
convaincre le ministre que sa loi d'orientation ne pouvait convenir au Collège,
qui n'avait pas d'étudiants, ne délivrait pas de diplômes,
ne suivait pas de programmes fixes et qui, depuis François I
er, n'avait subi aucune contrainte. Entre cette conversation critique où il
eut gain de cause et la réunion du Conseil supérieur de l'Éducation
nationale des Universités, où devait se prendre la décision
définitive, Étienne Wolff raconte avec drôlerie n'avoir
cependant pas lâché d'une semelle le président Edgar
Faure. Car il le savait dénué de tout dogmatisme et donc éventuellement
enclin, sous d'autres influences, à changer derechef d'avis. Ce qui
n'advint point. L'administrateur vigilant se révéla ainsi être
doublé d'un prudent diplomate.
Mais c'est l'homme de culture aussi qui, ce faisant, voulait protéger
l'instrument sans lequel il n'est précisément pas de culture :
l'éducation. Multipliez tant que vous le voudrez les subventions aux
festivals de théâtre, aux fêtes de la musique ou aux colloques
interactifs, qui sont le plus souvent inter-passifs : si l'éducation
préalable ne leur sert pas de sol nourricier, ces manifestations culturelles
seront comme nos tomates gonflées d'eau et insipides parce que leurs
plants n'ont jamais plongé leurs racines dans la terre.
Beaucoup de grands scientifiques exercent leur esprit bien au-delà de
leur spécialité, et Wolff était l'un d'eux. J'ai mentionné sa
passion de la musique, et combien il y excellait lui-même en tant qu'exécutant.
J'y ajouterai son goût pour la littérature, dont m'a parlé longuement
le professeur Jean Bernard, reçu par Étienne Wolff ici même
en 1976. Goût pour la littérature française, cela va
de soi, mais aussi allemande, puisque Wolff, dont le père était
professeur d'allemand et emmenait régulièrement sa famille
passer les vacances d'été outre-Rhin, maîtrisait en toute
familiarité la langue allemande. Malgré l'horrible épreuve
de la Deuxième Guerre mondiale, jamais Étienne Wolff n'éprouva
de haine pour le peuple allemand ni ne cessa de voyager en Allemagne après
la guerre. Humaniste, ainsi que l'a qualifié votre Secrétaire
perpétuel dans l'article qu'il lui consacra lors de son décès,
mais humaniste au sens renaissant, où l'humanisme consistait à remonter
aux sources de la culture, Étienne Wolff fut un précoce « pèlerin
passionné » des beaux-arts. Évoquant les souvenirs
de son enfance à Rouen, où il fit ses études secondaires
puisque son père avait été nommé à Évreux,
il écrit : « Il ne fait aucun doute que c'est le
contact quotidien avec les vieux monuments de Rouen qui a suscité mon
goût très vif pour l'archéologie médiévale,
en particulier pour l'architecture religieuse romane et gothique. » En
1928, jeune agrégé au lycée de Colmar, c'est dans les
musées et les monuments de cette ville magnifique qu'il se précipite
de toute urgence. Ensuite, narrant sa première visite en 1949 à New
York, il est surtout prolixe sur le musée des Cloîtres, le musée
Guggenheim et une exposition Dufy qui avait alors lieu à Manhattan.
De son voyage au Japon, il retient les jardins de Kyoto et le théâtre
nô. Il s'aventura même avec doigté dans la critique d'art
proprement dite, puisqu'en 1992, il donna un texte sur Jean-Baptiste Oudry,
en préface à une reprise de l'édition des Fables de
La Fontaine illustrées des mémorables estampes de cet artiste.
Hors son activité de chercheur expérimental, les réflexions
les plus profondes d'Étienne Wolff sont celles qui se situent à l'intersection
de la science et de la philosophie. Je songe aux communications qu'il fit
sous cette coupole sur le génie et l'art de Buffon, ou encore sur L'Avenir
de la Science d'Ernest Renan et, par-dessus tout peut-être, à son
hommage à Claude Bernard, en 1978. Avant Claude Bernard, assure-t-il, « on
ignorait ce qu'était une expérience bien faite sur des êtres
vivants ». Certes, il avait eu de grands précurseurs,
de Harvey à Bichat, mais, enchaîne Wolff, « Bichat
lui-même, après avoir ressuscité l'expérimentation,
sombra dans l'esprit de système et dans le vitalisme ».
Le passage le plus original de cet éloge de Claude Bernard, là où Wolff
pousse le courage intellectuel jusqu'à la vocation du martyre, c'est
sa démolition sans circonlocution de Descartes comme savant et comme
père de l'esprit scientifique moderne. « Bien entendu,
ironise-t-il, nous sommes tous des cartésiens, nous sommes catalogués
comme tels ! N'allons pas trop loin, je prétends que les biologistes
doivent avoir en outre et avant tout l'esprit.. bernardin, si je puis donner à ce
terme une acception inhabituelle. » Au risque de paraître
iconoclaste, concède-t-il, il étale les extravagances du système
cartésien de la nature. « Descartes, tonne notre
procureur, invente de toutes pièces des romans anatomo-physiologiques
d'une prodigieuse complexité, sans que jamais l'on voie transparaître
un tant soit peu de ce doute méthodique qu'on se croirait en droit
d'attendre de lui. » Il y en a deux pages de cette veine,
avec un foisonnement d'exemples accablants, que je vous laisse le soin de
redécouvrir, tant les citer me ferait de peine.
Ce courroux vient certainement du tréfonds de la sincérité argumentée,
chez cet homme en qui l'on ne décèle aucune prédisposition à la
malveillance. Il était bon, pas seulement pour les animaux, puisqu'il était
président de la Ligue française des droits de l'animal, bien
qu'il expérimentât sur eux. Il était bon aussi pour ses
semblables. Car une fois parvenu au point culminant de sa carrière,
ce point où, assez souvent, ceux que couronnent les honneurs s'emploient à dénigrer
leurs prédécesseurs et à décourager leurs successeurs,
il fit, lui, tout le contraire.
Quant à son amour des animaux, il éclata dans une circonstance
douloureuse pour lui et devenue attendrissante pour nous. Il était
tombé dans l'escalier et s'était cassé le col du fémur
en essayant de rattraper son chat, dont les fugues fréquentes l'inquiétaient.
Pendant tous les jours suivants, immobilisé, il répétait à tous
ses visiteurs : « N'allez surtout pas dire que c'est la
faute de mon chat ! » Il écrivit même ensuite
un livre sur ce chat, afin de le laver de tout soupçon aux yeux de
la postérité.
Fidèle par intermittence à ses premières amours pour
la philosophie, Étienne Wolff consacre, en 1988, une étude à l'un
des plus vieux problèmes de l'épistémologie : l'éventuelle
explication par les causes finales. Interrogation déconcertante, chez
cet ombrageux adepte de la méthode expérimentale au sens « bernardin » le
plus strict. Les philosophes eux-mêmes n'avaient-ils pas éliminé à jamais
la finalité dans les sciences sinon dans le processus historique depuis
que Spinoza avait défini le recours aux causes finales comme « l'asile
de l'ignorance » ? Wolff ne l'a pas oublié. Il a lu
Kant et il a lu aussi Du fondement de l'induction, de Jules Lachelier,
auquel il se réfère explicitement et qu'il cite longuement.
Mais, dit-il, en tant qu'embryologiste, il est obligé de constater
qu'il y a « une commande de l'ensemble sur les parties, réellement
subordonnées à la "décision " d'un tout ». « Décision » est
placé entre guillemets, tant est grand, devant l'audace du philosophe,
le scepticisme du savant, qui s'empresse d'ajouter : « C'est
naturellement une façon commode de parler, qui ne doit pas faire illusion. » Cette
tentation de la finalité, Étienne Wolff l'éprouvait
depuis que, dans son camp de prisonniers, il avait rencontré le philosophe
Raymond Ruyer. Celui-ci lui avait soutenu la thèse du « dynamisme
organisateur » de l'œuf, selon laquelle le stade ultime
agirait sur les phases antérieures. Le scientifique et le philosophe
qui cohabitent chez Étienne Wolff ne cessent depuis lors de polémiquer
l'un avec l'autre à ce sujet jusqu'à dicter des paragraphes
presque contradictoires au commun penseur qui les héberge tous deux.
Tranche-t-il ? Pas vraiment. Il affirme n'avoir « pas
voulu enfreindre les lois du déterminisme ». Et il
conclut avec prudence : « On peut s'attendre que les idées
développées ici trouvent créance auprès des philosophes
professionnels, qui les estimeront peut-être évidentes, alors
que certains biologistes en pourront être choqués, par une méfiance
naturelle envers les causes finales. » Ce curieux retour à un
type aristotélicien d'explication montre en tout cas qu'Étienne
Wolff était l'opposé de ce que l'on appelle péjorativement
un « scientiste » et que son esprit conserva toujours
intacte et fraîche la faculté de douter.
Et comment ne serait-on pas assailli de doutes, devant les accélérations
de la biologie, dont François Jacob rappelait ici même, il y
a quelques mois, qu'elle est la science majeure de la seconde moitié de
notre siècle et que de surcroît elle a plus changé depuis
vingt ans qu'entre Aristote et nous ? Certes, souligne-t-il dans son
livre paru en 1997, La Souris, la mouche et l'homme, s'inscrivant
par-là contre toute thèse finaliste ou vitaliste, ce sont les
propriétés des molécules et non une quelconque « force
vitale » qui déterminent les propriétés du
vivant ; et l'évolution n'a pas de plan d'ensemble. Mais que
de découvertes n'a-t-il pas fallu pour parvenir à cette certitude !
Elle nous montre une fois de plus que, dans l'ordre de la connaissance, sinon
dans l'ordre de la morale, c'est souvent la science qui apporte la réponse
finale à une ancienne interrogation de la philosophie.
Mais, quand il y va de la recherche de la vérité, l'une et
l'autre alternent, parfois s'opposent, parfois se rejoignent. L'ascèse
est de surmonter ce travers de l'homme que daube avec humour Saint Augustin
quand il écrit : « La vérité est tant
aimée que ceux qui aiment autre chose qu'elle, veulent que ce qu'ils
aiment soit la vérité. » (Sic amatur veritas
ut quicumque aliud amant, hoc quod amant velint esse veritatem. Confessions,
X, 34.) L'homme de savoir et de probité que fut Étienne Wolff
nous montre précisément ce qu'est une vie en lutte permanente
contre cette vieille tendance de l'humanité à défendre
ses préjugés contre le savoir qu'elle peut aisément
acquérir, contre ses propres intérêts, même, parfois.
Le tout premier titulaire du vingt-quatrième fauteuil, Jean de Silhon,
est méconnu. Il n'eut même pas droit à son éloge,
car son successeur, Jean-Baptiste Colbert, invoquant un emploi du temps sans
conteste un peu chargé, se fit dispenser de prendre séance.
L'œuvre et la carrière de Silhon sont pourtant dignes d'intérêt
et j'ai relevé sous sa plume cette recommandation : « N'agir
pas avec esprit d'aversion contre les raisons qui nous sont proposées,
les regarder avec les yeux les plus libres et indifférents qu'il nous
sera possible, les peser d'une main équitable et considérer
qu'il n'est jamais honteux de se rendre à la vérité. »
Ce m'est une précieuse leçon de le constater, le plus ancien
et le plus récent de mes prédécesseurs ont en commun
cet idéal de pensée vraie et de maîtrise de soi qui,
depuis Socrate, est à la racine même de la vie philosophique.
Cette vie philosophique, le bios philosophicos, on y revient aujourd'hui.
Les philosophes de la jeune génération et leurs lecteurs ou
auditeurs ont compris que la philosophie devait enfin renoncer à rivaliser
avec la science, sous peine de se condamner à l'imposture. La philosophie
reprend donc possession de son territoire propre : la morale et l'art
de vivre. Nous autres, pauvres hommes du vingtième siècle,
avons subi l'âge de fer des idéologies. Qu'est-ce qu'une idéologie ?
C'est une construction a priori, élaborée en amont et au mépris
des faits et des droits, c'est le contraire à la fois de la science
et de la philosophie, de la religion et de la morale. L'idéologie
n'est ni la science, pour laquelle elle a voulu se faire passer ; ni
la morale, dont elle a cru détenir les clefs et pouvoir s'arroger
le monopole, tout en s'acharnant à en détruire la source et
la condition : le libre arbitre individuel ; ni la religion, à laquelle
on l'a souvent et à tort comparée. La religion tire sa signification
de la foi en une transcendance, et l'idéologie prétendait rendre
parfait ce monde-ci. La science accepte, je dirai même provoque les
décisions de l'expérience, et l'idéologie les a toujours
refusées. La morale repose sur le respect de la personne humaine,
et l'idéologie n'a jamais régné que pour la briser.
Cette funeste invention de la face noire de notre esprit, qui a tant coûté à l'espèce
humaine, a enfin de nouveau cédé, depuis peu, la place au savoir
et à la sagesse. Mais, ne l'oublions pas, la sagesse sera toujours
conjecturale. C'est en vain (veuille l'âme de Socrate me pardonner !)
que l'on s'est acharné à en faire une science. C'est en vain
aussi que l'on tenterait d'extraire du savoir devenu démontrable une
morale ou un art de vivre. La sagesse ne repose sur aucune certitude scientifique
et la certitude scientifique ne conduit à aucune sagesse. L'une et
l'autre doivent coexister jamais séparées, à jamais
complémentaires.
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