essieurs,
frappe
de rayons bien inégaux ceux que vous distinguez. Jaurais
mauvaise grâce à métonner de ces variations
qui vous sont parfois reprochées puisque cest à elles
que je dois dabord dêtre aujourdhui parmi vous.
Valincour succède à Racine, Gros de Boze à Fénelon
et Châteaubrun à Montesquieu. Voilà que, fidèle
sans doute à lesprit dalternance de ces exercices en
dents de scie, joccupe à mon tour le fauteuil de Jules Romains.
Je pourrais poursuivre longtemps cet exercice traditionnel et liminaire
de la Deprecatio chère aux Anciens et de lhumilité
plus ou moins feinte. Je men abstiendrai pour trois raisons :
la première est que les traditions sont faites, à mes yeux,
et dune façon indissoluble, à la fois pour être
maintenues et pour être bousculées. La deuxième est
quil ny a pas de honte à être inférieur
à Jules Romains parce que Jules Romains était de toute évidence
un de ces géants dont nous cherchons en vain, de nos jours, autour
de nous, les successeurs et les jeunes émules. La troisième
enfin, est que notre tâche est tellement immense que je voudrais
me hâter de délaisser les politesses et les bagatelles cérémonieuses
du seuil pour aborder sans retard tout ce qui fait le sel, la force, la
dignité de laventure humaine et quillustre avec tant
déclat le grand nom de Jules Romains : une pensée
et une uvre qui sinsèrent dans lhistoire, qui
la traduisent et lexpriment, et qui, en revanche, la modifient.
Car le propre du grand créateur est sans doute dabord dinscrire
dans son temps. Mais aussi, et peut-être surtout, de le marquer
à son tour et de le transformer.

n
soir doctobre 1903, deux jeunes gens de dix-huit ans sortaient de
la Khâgne du lycée Condorcet où ils préparaient
le concours dentrée de lÉcole normale supérieure.
Ils étaient amis, et lamitié jouait un grand rôle
dans limage quils se faisaient de leur vie. Ils découvraient
ensemble, à travers trois ou quatre littératures, le génie
poétique dHomère ou dHugo, de Dante ou de Cervantès,
de Shakespeare ou de Goethe. Rien nest plus beau que ces débuts
dexistence : lattente vaguement angoissée de lavenir
y tâtonne encore un peu parmi les voix intérieures et les
folles espérances, mais déjà le génie sagite,
impatient des grands espaces dont il pressent la splendeur et où
il sépanouira. Les maîtres, à cette époque,
au lycée Condorcet, étaient des professeurs éminents
et parfois célèbres : un Léon Brunschvicg, lauteur
des Étapes de la philosophie mathématique et de Progrès
de la conscience dans la philosophie occidentale, un Charles Salomon
qui répétait volontiers : « Messieurs, je vous
habituerai à une extrême précision », un
Hippolyte Parigot, journaliste au Temps et critique dramatique,
ennemi juré du mauvais goût, du maniérisme, de laffectation,
et dont une des formules favorites était, dans sa simplicité,
dune terrible et éternelle vérité : «
Croyez-moi, Messieurs, cest une chose très difficile que
décrire en français. » Les camarades sappelaient
Albert Pauphilet ou Paul Etard qui devaient devenir respectivement
directeur et bibliothécaire de Normale vers lépoque
où jy entrais moi-même , un peu plus tard Henri
Franck, le futur poète trop ignoré de La Danse devant
lArche, et surtout André Cuisenier qui senorgueillit
encore aujourdhui dun beau titre quil porte avec modestie :
il est le plus vieil ami vivant de Jules Romains. Car les deux jeunes
gens que nous avons laissés en train de remonter la rue dAmsterdam,
vous les avez déjà reconnus : lun sappelait
Léon Debille, et il devait emprunter à une terrasse qui
domine la Marne, entre la Varenne et Ormesson, son pseudonyme de Georges
Chennevière ; lautre était Louis Farigoule, dont
nous célébrons aujourdhui sous le nom de Jules Romains
la mémoire et le génie.
En ce soir dautomne parisien,
dans la rue dAmsterdam pleine de couleur et de mouvement, encombrée
de voitures et de passants qui se rendaient à leurs plaisirs ou
à leurs occupations en entraînant avec eux, dans une sorte
de mouvement brownien invisible et pourtant réel, leurs pensées
innombrables, leurs ambitions, leurs craintes, leurs rêves à
peine formulés, le jeune Louis Farigoule, qui rentrait chez son
père, instituteur à Montmartre, eut une illumination :
il éprouva, en une véritable intuition dordre mystique
dont il ne reste aucune trace écrite, mais que ses confidences
ont maintes fois évoquée, un sentiment de fraternité
et de totalité. Entre les boutiques et les réverbères
de la rue dAmsterdam, il eut subitement la révélation
du monde moderne, de la foule, de la grande ville, de la multiplicité
des êtres et de leur unité. Il faisait, dans la rue et parmi
les hommes, sa première communion unanime, rationnelle et mystique.
Cest un fait bien remarquable
que vers le début de ce siècle, dominé plus quaucun
autre par la science et la raison, une espèce je prononce
les mots avec prudence une espèce divresse mystique
et quasi religieuse ait été le point de départ de
luvre de Jules Romains. Ce nest pas un cas isolé.
Claudel frappé par la foi derrière un pilier de Notre-Dame,
le Salavin de Georges Duhamel, la vision du monde en tant quamour
qui constitue le fondement des Leaves of Grass de Walt Whitman
et même la madeleine de Proust, les deux clochers de Martinville,
les trois arbres dHudimesnil ou le pavé mal équarri
de la cour des Guermantes pourraient tous être confrontés
à la rue dAmsterdam du jeune Louis Farigoule. Je livre aux
jeunes gens de lavenir ce travail fascinant : létude
dans le détail des rapports entre illumination et raison vers la
fin du XIXe siècle et au début du XXe.
Doù pouvaient bien
surgir chez notre Khâgneux de Condorcet les racines de cette crise
à la fois mystique et rationnelle ? Comment ne pas nous tourner
dabord, pour tâcher de mieux les comprendre, du côté
du couple fameux de lhérédité et du milieu ?
Le pays natal, pour Jules Romains, il est permis de le dire double :
cest le Velay et cest Paris. Voulez-vous vous souvenir des
deux personnages centraux des Hommes de Bonne Volonté ?
Jerphanion est vellave et Jallez parisien. Jules Romains unit en lui-même
la double appartenance provinciale et montmartroise qui lenracine
à la fois dans ces deux mondes, parfois opposés, de la culture
et de la vie françaises.
Il nous faut remonter ici encore
un peu plus loin dans ce roman des origines qui est aussi, en même
temps, origine du roman, dans cette poésie des origines qui est
toujours, avec évidence, origine de la poésie. Le dimanche
31 mai 1885, un évènement prodigieux agitait le peuple de
Paris et le précipitait en masse vers lArc de Triomphe de
lÉtoile : cétaient les funérailles
de Victor Hugo que le corbillard des pauvres devait mener le lendemain,
à travers laffection et la vénération de la
foule, jusquau Panthéon. Jules Romains a avoué lui-même
navoir conservé de cette cérémonie quune
« impression des plus confuses ». Rien détonnant :
il ny assistait que par personne interposée. Il nétait
pas encore né, mais sa mère, enceinte de lui depuis six
mois, était perdue, minuscule élément dune
foule innombrable, parmi la masse des spectateurs. À travers le
peuple de Paris quils ont tant aimé lun et lautre,
on croit voir le flambeau de la création romanesque passer de lauteur
des Misérables et de Notre-Dame de Paris à
celui des Copains, du Dieu des Corps, de lÂme
des Hommes et des Hommes de Bonne Volonté.
Arrêtons-nous un instant
à cette date de 1885. Dans une histoire littéraire aussi
éclatante que celle qui, du traité de Verdun à nos
jours, sexprime à travers cet instrument admirable, à
la fois délicat et indestructible, toujours menacé et toujours
vainqueur, de la langue française toutes les générations
ne sont pas égales en richesse et en splendeur. En quelque quinze
ou dix-sept ans, de 1622 à 1639, naissent La Fontaine, Molière,
Pascal, Mme de Sévigné, Bossuet, Mme de La Fayette, Boileau
et Racine. En quelque quinze ans à nouveau, de 1790 à 1805,
Lamartine, Augustin-Thierry, Vigny, Michelet, Balzac, Hugo, Mérimée,
Sainte-Beuve et George Sand. Lorsque, dans le petit hameau de La Chapuze,
au-dessus de Saint-Julien-Chapteuil, non loin du Mont Mézenc, Louis
Farigoule apparaît parmi nous, voilà quelque quinze ans déjà
qua surgi de part et dautre de Sedan, de la Commune, de la
fin du Second Empire, une génération sans égale,
digne en tout point des plus grandes, et qui illuminera tout le début
du XXe siècle dune clarté éblouissante.
En cinq ans, entre 1868 et 1873, Maurice Barrès et Henri de Regnier
encore dans la petite enfance, naissent successivement Paul Claudel, Romain
Rolland, Charles Maurras, André Gide, Marcel Proust, Paul Valéry
et Charles Péguy, sans même parler dAlain ou dAndré
Suarès, de Francis Jammes ou dEdmond Rostand. Un peu plus
jeune que Jacques Chardonne ou Valery Larbaud, quÉtienne
Gilson ou Jacques Maritain, que Jean Paulhan, que Georges Duhamel, que
Jean Giraudoux, contemporain de François Mauriac et dAndré
Maurois, laîné de quelques années de Francis
Carco et de Pierre Benoît, de Blaise Cendrars, de Jacques de Lacretelle
ou de Saint John Perse, Jules Romains appartient à la génération
qui suit immédiatement cette foudroyante cohorte.
La famille de sa mère,
Marie Richier, était paysanne aussi loin que lon pût
remonter. Le père de sa mère était né vers
la fin de la Restauration. En vertu des lois de conscription et du tirage
au sort, il avait servi dabord sept ans, comme soldat ; puis,
poussé par des mobiles qui senfoncent dans les ténèbres
romanesques du passé et de lhistoire, il sétait
rengagé pour sept ans et il avait pris part à la guerre
de Crimée. Il avait laissé des Mémoires, malheureusement
détruits par cette terrifiante manie de faire de lordre et
de jeter qui prive les historiens de tant de documents essentiels. Ce
grand-père paysan, soldat, mémorialiste méconnu,
avait eu une fin affreuse et superbe qui nous rejette dun seul coup
dans Virgile ou Lucrèce. Assis, laiguillon à la main,
à lavant dun char traîné par une paire
de bufs, il était tombé sur le sentier semé
de grosses pierres et de trous, et les roues de son char lui étaient
passé sur le corps.
Henri Farigoule, lui, le père
de Louis, était originaire des plateaux qui sétendent
au nord du Puy. Il était le fils, non dun vrai paysan, mais
dun entrepreneur rural de maçonnerie. Héritière
des luttes ardentes des Réformés et de laction en
sens inverse de saint François Régis, lapôtre
du Vivarais au début du XVIIe, la vieille tradition
catholique, pénétrée de rigueur protestante régnait
encore assez fort, vers la fin du siècle dernier, sur les villages
du Velay et les montagnes dAuvergne. Pendant que ses deux surs
se faisaient religieuses cloîtrées au Bon Pasteur
du Puy, Henri Farigoule entrait au Pensionnat des Frères de
la Doctrine Chrétienne. Sachant à peine lire à
quatorze ans, il faisait assez vite des progrès décisifs
et, quelques années plus tard, profitant de la loi sur lenseignement
obligatoire et du recrutement accéléré quelle
provoquait, il rejoignait ceux que Péguy appelait superbement «
les hussards noirs de la République » et il se faisait
nommer instituteur à Montmartre. Voilà déjà
en place quelques-uns des éléments dun décor
où vont se jouer tant de chefs-duvre.
Le Velay et Montmartre, la province
paysanne et le Paris des instituteurs, la tradition religieuse et le rationalisme,
lÉcole normale de la rue dUlm et la naissance encore
obscure dun sentiment nouveau non seulement de fraternité
mais de solidarité universelle, telles sont quelques-unes des données
qui vont commander lavenir et faire surgir parmi nous luvre
de Jules Romains.

e
qui frappe dabord dans cette uvre, cest la puissance.
Un massif. Un monument. Les noms quon évoque le plus volontiers
à son propos, ce sont ceux de géants qui ont laissé
un monde derrière eux, des personnages changés en mythes
ou passés en proverbes : Hugo avec Gavroche et avec le peuple
des barricades, Proust avec ses duchesses et leffrayant Charlus,
et peut-être plus encore, avec leurs créatures innombrables,
Zola et le grand Balzac ceux qui ne se sont pas contentés
de peindre des caractères ou de tisser des intrigues, mais qui
nous ont donné un univers. Dès les années bénies
de la jeunesse et de la formation, Romains navait dailleurs
jamais cessé de sentourer des grandes ombres dHomère,
de Virgile, de Lucrèce, de Goethe et toujours de Hugo. Nous voilà
aussitôt assez loin de ces joueurs de flûte dont M.
de Norpois parle avec mépris au narrateur de la Recherche.
Avec Jules Romains, demblée, nous reconnaissons sans beaucoup
de peine larchitecture assez grandiose où nous allons pénétrer :
celle des vastes ensembles, celle de la cathédrale dans
une certaine mesure, quil serait bien intéressant de préciser,
celle de la symphonie.
Cet immense monument de luvre
de Jules Romains, plein de niches et de chapelles, toujours prêt
à se transformer soudain en théâtre, en lanterne magique,
en carrières où erre Quinette, en basilique naturellement,
en bistrot sur les quais de la Villette où coule à flots
le vin blanc, en pont de la Moselle où se retrouvent nez à
nez, au début de Donogoo, Lamendin et Bénin, en cabinet
de travail ou de consultation, en casino, en transatlantique, en boutique
dartisan, en maison de passe ou en château, comment souhaiteriez-vous,
Messieurs, que nous le visitions ? Nous pourrions, naturellement,
suivre lordre du temps ou de lespace, nous abandonner à
la chronologie de la vie et des uvres, lexaminer période
par période et ouvrage par ouvrage. Je crains un peu, je vous lavoue,
à la fois la lassitude et linsuffisance : car cette
vie est si pleine et cette uvre si riche que le seul défilé
des honneurs et des dignités, la seule énumération
des titres, de lÉcole normale à la présidence
du Pen Club et à lAcadémie française, du Bourg
régénéré ou du merveilleux Mort de
Quelquun aux Mémoires de Madame Chauverel ou aux
Portraits dinconnus, dune pièce inédite,
ignorée et sans doute détruite, écrite encore dans
lenfance et qui sappelait étrangement Les Surprises
du divorce, dune autre, un peu plus connue déjà
et dont le titre était Tzar jusquà Marc-Aurèle,
Le Besoin de voir clair ou Pour raison garder, occuperait
tout notre temps et nous limiterait, en vérité, aux apparences
superficielles dune des pensées les plus cohérentes
et les plus significatives de notre temps. Jajouterais volontiers,
en reprenant une boutade dun des vôtres qui fut aussi, dans
une autre enceinte, un de mes prédécesseurs, quil
y aurait quelque paradoxe de ma part à venir vous présenter
ce soir un poète, un romancier, un homme de théâtre
et de pensée que vous connaissiez tous intimement pour lavoir
retrouvé tous les jeudis pendant de longues années et que
je nai eu le bonheur et lhonneur de rencontrer moi-même
que trois ou quatre fois dans ma vie. Me permettriez-vous donc de passer
assez rapidement sur les évènements de la vie de Jules Romains,
dont nous avons déjà brièvement esquissé les
débuts et même sur la liste impressionnante de ses
uvres pour tâcher détudier et, si possible,
de comprendre la signification et limportance dans notre monde moderne
de la pensée de lauteur des Copains, de Knock
et des Hommes de Bonne Volonté ? Ce que nous tenterions
alors, cest de dégager, sous forme dune coupe transversale,
cinq ou six thèmes majeurs qui dominent, de bout en bout, luvre
immense de Jules Romains et de retrouver ainsi le projet densemble,
le souffle créateur qui linforme et lanime.
ne
première évidence simpose à nous, que pouvait
laisser prévoir déjà lillumination mystique
doctobre 1903 : avec Jules Romains, la vie collective et la
société entrent triomphalement dans notre littérature.
Toute la grande génération de 1870 a encore lindividu
pour point de référence. Il serait passionnant détudier
la place de la personne humaine chez un traditionaliste comme Maurras,
chez les chrétiens comme Claudel ou Péguy, chez un classique
comme Valéry, chez un individualiste comme Gide, chez un analyste
comme Proust. Avec Jules Romains, tout change. Lhomme sefface,
et les hommes savancent. Dans la brèche laissée par
lhomme se précipitent les masses. La crise de lhumanisme
et la mort de lhomme chantée autour de nous, de Picasso à
Michel Foucault, par tant dartistes et de philosophes, Jules Romains,
pour sa part, la ressent profondément. Il éprouve quun
dieu sécroule. Il cherche, de toute son âme, à
le remplacer par un autre : le groupe, la société,
tout ce qui est lié à ce phénomène formidable,
vieux maintenant de 5 000 ans, mais dont limportance et
le poids nont cessé de saccentuer jusquà
lécrasement : ce développement de la ville dont
nous parlaient déjà un Rimbaud, un Verhaeren, et surtout
un Baudelaire quand il évoquait en une formule saisissante, rappelée
par Jallez à Jerphanion dans leur thurne de la rue dUlm,
" la fréquentation des villes énormes, et le croisement
de leurs innombrables rapports ". LÂme des hommes,
La Vie unanime, À la foule qui est ici, Odes et Prières,
Manuel de Déification, LArmée dans la ville sont
des uvres assez éloquentes. Elles traduisent toutes un double
mouvement où se mêlent inextricablement, comme dans la rue
dAmsterdam, la mystique et la société. Chacun sait
que Jules Romains était politiquement assez éloigné
du marxisme. Il reste quil vit dans un âge marqué dabord
par Marx et par le socialisme : un âge de la foule, de la ville,
du grand nombre et de la vie collective.
Jules Romains, bien entendu,
nest pas le seul interprète, en notre temps, de ce grand
élan de collectivisation que traduisent, sous des formes bien diverses,
et pour prendre des exemples aussi éloignés que possible
les uns des autres, le développement des syndicats ou de la sociologie,
la construction des grands ensembles, la poésie de Verhaeren ou
encore, dans un domaine esthétique particulier, le cinéma
soviétique ou ce film de King Vidor qui porte, en 1927, ce titre
à lui seul révélateur : La Foule. Nous
savons, sans doute, que les rapports entre Jules Romains et un Durkheim
ou un Lévy-Bruhl, maîtres de la sociologie française,
relèvent plutôt, pour parler le langage des ethnologues,
de la convergence que de la diffusion cest-à-dire
quil sagit plutôt de rencontre que dinfluence.
Mais le phénomène nen est que plus frappant. Ce qui
impose à cet âge ses dimensions sociales, cest notre
maître à tous, le maître de la mode et de la philosophie,
le maître des murs et des idées : lair du
temps, la sensibilité dune époque, la conjonction
des forces poussées en avant par le passé en un seul
mot, lhistoire. Cest le sens de lhistoire contemporaine
ou peut-être au moins un de ses sens, car je soutiendrais
volontiers quil faut prendre la formule sens de lhistoire
dans son acception de signification souvent multiple plutôt
que de direction imposée cest le sens de lhistoire
contemporaine que tente de cerner, au carrefour de la mystique et de la
société, au carrefour aussi de la science et de la poésie,
lunanimisme de Jules Romains.
Social et quasi mystique, lunanimisme
qui devait se développer, vers 1908, avec Georges Duhamel,
Charles Vidrac, René Arcos, autour de lAbbaye, sans quil
puisse pourtant jamais y avoir confusion entre les deux mouvements
apparaît au sortir dun âge parcellaire, élémentaire,
ultra-individualiste, comme une certaine conception vivante de la totalité.
En un sens, Balzac et Zola, Claudel et Proust et Hugo avant eux
avaient déjà eu un peu plus quune intuition
de la totalité. Mais elle prenait toujours appui sur des héros
privilégiés, elle rayonnait à partir deux.
Elle sexprimait, chez Balzac, par la juxtaposition répétitive
des aventures des Vautrin, des Rubempré, des Rastignac ou des Marsay ;
chez Zola, par la filiation héréditaire au sein des Rougon-Mac-quart ;
chez Proust, par lorganisation du monde autour dun narrateur
central auquel tout se rapporte dun monde qui change et dun
temps qui sécoule ; chez Claudel, par le catholicisme,
où la personne humaine et luniversel sont, à travers
lincarnation du Christ, articulés lun sur lautre.
Avec Jules Romains, nous plongeons directement dans le corps universel
et dans lâme collective.
Cette communion mystique et ce
lyrisme collectif, cest dabord, tout naturellement, dans leffusion
poétique quils vont pouvoir sexprimer. Jules Romains
disait volontiers quil était avant tout un poète.
Et une des clés de son uvre, avant même lexploration
romanesque de lunivers social, cest un réalisme poétique
accordé au monde moderne et situé aux extrêmes antipodes
dun symbolisme vieillissant, dénoncé avec véhémence.
Par un paradoxe admirable, les triomphes de Knock et des Copains,
des Hommes de Bonne Volonté et de Donogoo, ont porté
tort au poète. Si Jules Romains était mort en 1911 ou 1912,
ses ouvrages poétiques et ses recherches sur lart du vers
auraient laissé dans notre mémoire un souvenir lumineux,
que les succès du romancier ou de lhomme de théâtre
ont hélas ! ou grâce à Dieu rejeté
un peu dans lombre.
Plus encore, peut-être,
que le recueil de La Vie unanime, prenons par exemple, et parmi
beaucoup dautres, le texte capital de Cromedeyre-le-Vieil
où nous voyons seffacer devant la description poétique
de la vie communautaire tout le récit traditionnel des aventures
ou des sentiments de lindividu isolé. Le héros ny
est plus, sous une forme ou sous une autre, le moi cher à
Racine, à Gide, à Valéry ou à Proust. Cest
le groupe humain. La caractéristique de ce groupe humain est de
constituer, au-delà de la conscience individuelle, un tout spécifique
profondément solidaire et de révéler bien dautres
richesses et bien dautres abîmes que cette conscience individuelle.
La vérité fondamentale que nous suggère Jules Romains,
cest que le tout social est définitivement autre chose et
plus que la simple addition des éléments qui le composent.
Et au sein de ce tout sétablissent des rapports pleins de
mystère et dallégresse que lunanimisme poétique
et romanesque a pour tâche dexplorer à la lumière
assez neuve de la multiplicité collective, car
Tout communique et se pénètre
Dans lépaisseur de Cromedeyre.
Ainsi, dans un temps dominé
par la sociologie, par le marxisme, par la montée des masses,
peut-être déjà par la découverte de ces structures
dont la spécificité se situe toujours au-delà de
la seule juxtaposition extérieure, est expulsé, au profit
de tout ce qui le dépasse et le commande, le personnage élémentaire,
espèce de Robinson fictif de lunivers littéraire.
Dans Cromedeyre-le-Vieil, choisi presque au hasard parmi tant
de textes significatifs, dans son sujet collectif, dans le thème
des rapports entre les hommes et de la communication entre eux, figure
déjà en puissance toute limmense cathédrale
des Hommes de Bonne Volonté.

est
dans les Hommes de Bonne Volonté, luvre capitale
de Jules Romains, celle que ne faisaient peut-être quannoncer
et préparer des ouvrages qui, à eux tout seuls, étaient
déjà des chefs-duvre Mort de quelquun
ou Les Copains, Puissances de Paris ou Le Vin blanc de la
Villette, cest dans Les Hommes de Bonne Volonté
que se révèle dans toute son ampleur ce projet gigantesque
dexploration du monde social auquel Jules Romains devait attacher
son nom. Ceux qui ont vécu cette époque se rappellent
limpatience passionnée avec laquelle était attendue,
entre 1932 et 1946, la publication, dune régularité
inexorable, à peine entamée par les tourbillons de la
guerre et par lexil dans les Amériques, des deux volumes
annuels qui paraissaient en principe à chaque rentrée
doctobre. Jules Romains sest longuement expliqué,
dans des pages dun intérêt prodigieux pour qui sattache
à la technique littéraire, sur les dimensions de son uvre,
sa structure, ses harmonies intérieures et ses articulations.
Chacun sait que, conçue et écrite en quelque quinze ou
vingt ans, elle couvre, du 6 octobre 1908 au 7 octobre 1933, une durée
de vingt-cinq ans. Quel quart de siècle ! Des origines lointaines
de la Première Guerre mondiale au triomphe dHitler, il
culmine, en 1916, dans lhéroïsme et dans lhorreur,
avec lépopée collective de Verdun à laquelle
Jules Romains consacre deux de ces volumes les plus universellement
connus : Prélude à Verdun et Verdun.
Avec ces pages dautant plus stupéfiantes que Jules Romains,
réformé, navait été le témoin
daucune des scènes quil décrit et dont il
navait des échos que par des témoignages extérieurs
et par des lettres damis Georges Chennevière ou
Albert Cazes, un ancien collègue du lycée de Laon ,
Jules Romains prend place parmi ces écrivains de premier rang
qui ont trouvé leurs inspirations dans les souffrances de la
guerre et qui les font revivre dans le souvenir avec lespèce
de tendresse épouvantée que le passé donne aux
cauchemars : Henri Barbusse, avec Le Feu, Georges Duhamel
avec Vie des Martyrs et Civilisation, Roland Dorgelès,
avec Les Croix de bois, Maurice Genevoix avec Ceux de 14
et La Mort de près, à qui font écho, dans
des cultures étrangères et sur des registres bien différents,
les récits de guerre ou de guerre civile dun Erich Maria
Remarque avec À lOuest rien de nouveau, dun
Ernst von Salomon avec Les Réprouvés, dun
Ernst Jünger, dun T.E. Lawrence ou dun Ernest Hemingway.
uvre collective par excellence,
la guerre est très loin dêtre le centre de lunivers
de Jules Romains. Elle est sans doute le pivot autour duquel sorganise
une des plus formidables constructions romanesques de tous les temps.
Mais elle est aussi, et surtout, limage même des forces
de recul et danéantissement contre lesquelles se liguent
les hommes de bonne volonté. Jules Romains raconte lui-même
dans des pages remarquables comment il avait longtemps hésité
à choisir pour date finale de limmense roman qui souvrait
au 6 octobre 1908 la date du 6 ou du 7 octobre 1933.
Le 6 avait pour lui lavantage dune symétrie rigoureuse.
Mais le 7 marquait symboliquement le lent progrès de lhistoire
des hommes à travers leurs erreurs et leurs folies, à
travers les guerres et les massacres. Le choix du 7 octobre 1933
comme pendant du 6 octobre 1903 traduit symboliquement tout
ce quil peut y avoir doptimisme raisonné et de confiance
obstinée, en dépit des délires, dans la pensée
de lauteur de Cela dépend de vous, du Besoin
de voir clair, de Retrouver la Foi et de Pour raison garder.
Je lutte avec peine, Messieurs,
contre lenvie dévoquer ici les mille aspects si divers
du monde de Jules Romains, les mille facettes de son talent protéiforme
et de son génie universel. Jai déjà prononcé
les noms de Jallez et de Jerphanion. Dans cette enceinte où flottent,
à travers les siècles, les ombres innombrables de créatures
de rêve plus immortelles que nous tous puisquelles nont
dautre existence que dans le souvenir et ladmiration des
générations successives, comment ne pas évoquer
les figures de tant dintellectuels ou decclésiastiques,
de criminels ou de jeunes femmes, dhommes daffaires ou dartistes,
de politiciens ou douvriers, auxquels Jules Romains a attaché
son nom ? Comme jaimerais vous parler de labbé
Jeanne ou de labbé Mionnet, dHèlène
Sigeau ou de Françoise, des Saint-Papoul ou des Champcenais,
des Laulerque ou des Clanricard, reflets, parfois sublimes, de limage
dun père instituteur, des Wazemmes ou des Gureau, des Haverkamp
ou des Germaine Bader, des prostituées ou des médecins,
des Strigelius ou des Ortegal, où se devinent plus dun
trait de Valéry ou de Picasso, des Quinette ou des Sammecaud,
sans parler du cheval Zéphyr ou de lexquis chien Macaire !
Mais voilà que je me souviens de vous avoir promis de partir
à la recherche des thèmes plutôt que des anecdotes,
des structures plutôt que des silhouettes. Ces thèmes qui
sous-tendent toute luvre immense de Jules Romains, voulez-vous
que nous en prenions encore trois, presque choisis au hasard parmi tant
de richesses inépuisables ? Liés tous les trois,
à des titres différents, à la fois à cette
mystique rationaliste et à cette découverte de la société
dont nous avons fait nos lignes de force, voici le secret, lamitié,
le canular.

e
premier de ces thèmes le secret, je soutiendrais
volontiers quil se confond en grande partie avec le romanesque
même. Il est au cur du mythe ddipe, des amours
de Tristan et dYseult, du cycle du Roi Arthur, des tourments de
Phèdre, des Misérables de Hugo, de tout lunivers
de Balzac, de toute luvre dun Barbey dAurevilly,
dun Henry Jammes, dun Lawrence Durrell, dun Malcom
Lowry, dun Alexandre Dumas naturellement, du roman policier dans
sa totalité. Sous la forme sociale et sacrée de la conspiration,
on le retrouvera tout au long des ouvrages de Jules Romains, depuis
les épisodes de Quinette jusquà Une femme singulière,
où lauteur ne fait rien dautre que de se livrer,
à la manière de Gaboriau ou de Poe, à une enquête
policière.
Les thèmes du secret,
et plus encore de la conspiration, sont intimement unis au thème
central de la vie collective et de lunanimisme, puisque, par définition,
la conspiration unit des individus dans un dessein qui les dépasse
et les transforme. Le secret est partout chez Balzac, mais tout un large
secteur de La Comédie humaine tourne plus précisément
autour des liens mystérieux noués entre des conjurés
et dont lHistoire des Treize offre un très bon exemple.
À mi-chemin entre lHistoire des Treize et lépaisseur
de Cromedeyre où, vous vous en souvenez,
Tout communique et se pénètre,
Romains imagine entre trois
cent soixante cinq appartements de Paris des passages secrets et des
escaliers dérobés qui font surgir, au côté
du thème du secret et de la conspiration, le thème assez
voisin de la communauté urbaine. Tout au début de la carrière
de Jules Romains, nous avions déjà rencontré la
présence écrasante de la ville. La voici resurgir sous
nos yeux avec toutes les séductions du mystère, du fantastique,
presque du sacré.
Le secret, la conspiration,
la société, le mystère et la ville se révèlent
ainsi, peu à peu, nêtre que les différentes
facettes dune formidable réalité. Dans son Manuel
de Déification, Jules Romains écrivait déjà :
" Ton plus grand Dieu de maintenant, cest peut-être
ta plus grande ville. " Romains est par excellence, avec Balzac,
le romancier de la ville, peut-être parce quils sont, lun
et lautre, deux romanciers du secret. À un autre niveau,
Eugène Sue avait déjà été, de son
côté, le romancier à la fois des mystères
et de Paris. Rien détonnant, dès lors, que ce soit
à propos de Paris que Romains ait écrit quelques-unes
de ses pages les plus admirables. Brossés triomphalement dans
lesprit de lunanimisme, trois grands tableaux de Paris,
de la France, de lEurope apparaissent successivement au début,
au milieu, à la fin des Hommes de Bonne Volonté
dont ils paraissent marquer le rythme et élargir les perspectives.
Dès le premier volume, la Présentation de Paris à
cinq heures du soir est un chef-duvre que les écoliers
de lavenir, sils apprennent encore quelque chose de la beauté
du passé, devront apprendre par cur comme ils apprenaient
jadis les pages de Hugo sur Notre-Dame ou celles de Balzac sur le Père-Lachaise.
Robert Brasillach qui, dans un esprit bien différent,
et parfois opposé, devait parler si bien lui-même des couleurs
du temps sur le Paris davant-guerre et de ces trajets dautobus
qui menaient vers les illuminations du théâtre et du cinéma
navait pas tort de senchanter du merveilleux voyage
à travers Montmartre et Paris du petit Louis Bastide, armé
de son cerceau. Rappelez-vous tous ces titres qui chantent dans votre
mémoire : Puissances de Paris ou Le Vin blanc
de la Villette, Amour couleur de Paris ou Eros de Paris,
ou encore les pages rassemblées par les mains de la tendresse
et de la piété autour du thème collectif :
Paris des Hommes de Bonne Volonté. Le premier héros
de Romains nest ni Jallez, ni Jerphanion, ni Bénin, ni
Broudier le premier héros de Romains, cest la Ville :
la petite ville de Knock, tout entière alitée,
les sous-préfectures des Copains allègrement ravagées
par la mystification, la ville imaginaire de Donogoo, la grande
ville moderne enfin, et surtout, le Paris du délicieux Louis
Bastide et des Hommes de Bonne Volonté, tout fourmillant
de secrets, de délices de mystères et de révélations.

iéton
de Paris comme Fargue, paysan de Paris comme Aragon, Jules Romains se
situe ainsi au tout premier rang de ceux à qui les grands ensembles
urbains du monde moderne apportent, un peu paradoxalement, parmi lécrasement
et luniformité morose, une source nouvelle de poésie.
Les moralistes, les urbanistes, les sociologues de notre temps ont dénoncé
à lenvi la solitude de lhomme dans nos villes tentaculaires.
Comment sétonner de voir le thème unanimiste de
laspiration à une solidarité reconquise chercher
à jeter un pont entre le thème du secret qui pousse
ses racines jusquau crime et le thème de lamitié
qui mène à la tendresse et à la douceur
de la vie ? Sur tout cet immense espace, lunanimisme et la
mystique de la société tendent à explorer de nouveaux
chemins capables de rassembler les hommes éblouis mais ébranlés
par les bouleversements du monde moderne. À travers le catholicisme
ou la franc-maçonnerie, à travers le socialisme ou le
radical-socialisme, à travers les sociétés secrètes
du capitalisme ou du marxisme, cest ce que Jules Romains appelle,
dun beau nom, la recherche dune Église. Lamitié
entre les hommes y joue un rôle essentiel.
Parce que nous vivons dans
un monde dominé déjà par lexistence collective,
par la technique, par la quantité, et pourtant toujours à
la recherche de la qualité et de la chaleur des valeurs humaines,
lamitié est une des clés de la littérature
du deuxième tiers du XXe siècle. Ce serait
un beau travail, pour ne rien dire dun Faulkner, dun Hemingway,
dun Steinbeck, détudier lamitié chez
des écrivains aussi différents que Marcel Pagnol, Joseph
Kessel, Antoine de Saint-Exupéry, Paul Morand, Roger Nimier,
Antoine Blondin, Kléber Haedens, tant dautres encore
et, naturellement, Jules Romains. Le titre qui simpose ici, cest
celui qui a le plus fait, peut-être, avec Knock, pour la
popularité de Romains, cest Les Copains, chef-duvre
immortel où convergent la littérature et la vie et qui
chante, à la façon dun Homère populaire,
rigolard et savant, lamitié des Sept devant Ambert et Issoire
Ici encore, je ne détesterais
pas faire retentir ces voûtes un peu trop solennelles de lallocution
en latin de cuisine mi-macaronique, mi-cicéronien qui accueille
Bénin, transfiguré en conseiller du Tsar à la cour
de Russie, sur les quais de la gare de Nevers :
« Merdam ! Merdam ! » hurla
Bénin exaspéré.
« Salut ! Salut ! » cria le traducteur.
« Utinam aves super caput tuum cacent !
« Que les oiseaux du ciel répandent leur
bénédiction sur votre tête ! »
Bénin se tut. Broudier fit un signe. Et la fanfare attaqua
lhymne russe qui se défendit bien.
Ou encore de la scène
impérissable où, pour mesurer la capacité dun
pichet de grès, Bénin propose successivement den
verser le contenu dans un verre de lampe à gaz, modèle
8, de la marque des Trois Marteaux, puis dans son propre estomac, dont
la capacité, avant toute sensation très distincte de réplétion,
est de deux litres exactement. Ou du fameux dialogue autour de la façade
en rond de la mairie dAmbert :
« À peine eut-il marché quelques
pas quil tomba sur deux hommes dont lun disait:
« Lemploi de ces vastes motifs circulaires trahit
une influence byzantine.»
et dont lautre répondait :
« Je crois que nous serions arrivés plus
vite en tournant par la droite. »
Ou enfin du rut dAmbert
et de ses robustes grossièretés, ou de la destruction
dIssoire autour dun des copains qui, tout nu sur son cheval
de bronze, figure le Vercingétorix de la place Sainte-Ursule.
Le temps nous manque, hélas ! et je ne peux quinvoquer
ici, mais avec beaucoup de dévotion, le dieu unique en sept noms,
à jamais immortels : Omer, Lamendin, Broudier, Martin, Huchon,
Lesueur et Bénin, qui, gorgé de Saint-Émilion,
de Barsac, de Saint-Péray et de casse-pattes, finissait par rire
si fort quil en bavait dans sa coupe.
À travers ces farces
énormes et ces conspirations ravageuses doù naît
le dieu nouveau de lallégresse unanime, lamitié,
pour Jules Romains, nest pas une chance accidentelle, un hasard,
une anecdote sentimentale. Cest un noyau de collectivité
élémentaire à mi-chemin entre la communauté
sociale et la communion religieuse. Elle est la source dun bonheur
cosmique et presque mystique quillustrent les relations dun
Jallez et dun Jerphanion, les ondes de sympathie qui sélargissent
autour du souvenir du disparu dans Mort de quelquun, et
peut-être plus encore la célèbre promenade à
bicyclette de Bénin et Broudier, aussi assurée de limmortalité
que la partie de cartes de Marius et où monte, dans la
bouche de Bénin, le chant profond de lamitié partagée :
« Tu ne te souviens pas, dit Bénin, dautres fois
pareilles à celle-ci ? Je repense soudain au point culminant
dune balade énorme que nous fîmes lautre année.
Je nous revois tous les deux, traînant côte à côte,
vers les deux heures de laprès-midi, et arrivant à
un carrefour (
) Je me rappelle, mon vieux Broudier, que tu as
dit : « Je suis heureux (
) Nous ne demandions plus
rien, nous nespérions plus rien. Et notre bonheur était
dans un équilibre tel que rien ne pouvait le culbuter (
)
Ny aurait-il eu que cela dans ma vie, que je ne la jugerais ni
sans but, ni même périssable. Et ny aurait-il que
cela, à cette heure, dans le monde, que je ne jugerais le monde
ni sans bonté, ni sans Dieu. »
Ainsi, par le secret, par lamitié
surtout, lindividu est dépassé en direction de quelque
chose qui le comprend et le dilate. Deux amis, dans une grande ville
comme dans un désert, constituent déjà la mince,
mais puissante amorce dune collectivité et dun groupe.
« Car trois copains, écrit Romains, qui
savancent sur une ligne nont besoin de personne, ni de la
nature ni des dieux. » Et, dans cette même direction
de lamitié, mais encore un peu au-delà, comment
ne pas éprouver quil est un autre sentiment pour transfigurer
la nature et approcher le divin ? Cest lamour, naturellement
toutes les formes de lamour, depuis lamour filial
jusquà lamour charnel. Il y a une scène bouleversante
dans un des volumes des Hommes de Bonne Volonté :
celle où Mme Bastide décide dacheter des souliers
jaunes à son fils Louis. Tout à coup, le petit Louis se
met à calculer en silence le prix de ces souliers par rapport
au salaire de son père et il nexprime pas tout à
fait son idée, mais sa mère la devine : « Elle
fut saisie tout à coup, atteinte au cur par la pensée
qui tourmentait son enfant. Elle fit un grand effort pour empêcher
ses propres larmes de venir. Penchée sur lui, caressant ses cheveux,
son béret, elle lui dit, sur un ton deffusion sourde :
« Mon petit garçon ! mon pauvre petit garçon !
mon petit Louis chéri ! » À côté
de ces scènes pleines démotion et de tendresse,
lamour le plus physique et souvent le plus brutal nest pas
absent non plus de luvre de Jules Romains. Plusieurs se
sont étonnés, et parfois indignés, de la place
tenue par la présence physique et lérotisme dans
luvre de Jules Romains, du Voyage des amants à
Lucienne ou à Quant le navire
, du Dieu
des corps au Tapis magique. Percevez-vous, au contraire,
la nécessité de la démarche ? Lérotisme
et lamour, au même titre que lamitié, sont
des éléments essentiels dune vision unanimiste du
monde parce quils arrachent lindividu à sa solitude
élémentaire pour lentraîner, à travers
le vice ou la tendresse, vers une multiplicité de points de vue
qui sharmonisent et sunissent dans lallégresse,
dans lextase, dans la passion.
Sil fallait résumer
dun mot tout ce que nous venons de dire du secret, de la conspiration,
de lamitié, de lamour, de la lutte contre léparpillement
individuel, jemprunterais à Jallez le mot allemand de zusammenerlebt,
qui pourrait se traduire, jimagine, par le vécu ensemble
ou peut-être plutôt, aujourdhui, par la convivialité,
mais avec quelque chose à la fois de plus tourné vers
le souvenir et de plus mélancolique, et pourtant aussi de plus
allègre, presque de plus lyrique. À un détour des
Hommes de Bonne Volonté, à côté des
aventures à grande orchestration des Jallez et des Jerphanion,
apparaissent deux amis un peu obscurs du nom de Tellière et Gentilcur.
Ils mènent, aux yeux de Jallez, une vie inimitable, toute
faite de zusammenerlebt et de lyrisme dionysiaque «
non pas le grand dionysiaque à la Nietzsche
le «
Sei getrunken » de Zarathustra, non ; plutôt
un dionysiaque léger, cursif, avec une participation constante
de lintelligence et de lironie. Rabelais, le Voltaire de
Zadig et de Candide, le France de Jérôme Coignard sont
passés par là. » Cette ironie lyrique de leur
vie inimitable permet à Tellière et Gentilcur de
se rencontrer avec les déchaînements des copains pour nous
introduire au dernier des trois thèmes que nous avions annoncés :
la farce et le canular.

e
troisième thème de Jules Romains et sans doute
le plus célèbre se situe au confluent des deux
premiers : le canular entretient des liens très intimes
à la fois avec le secret et avec lamitié. Il nous
a été impossible dévoquer Les Copains
sans parler déjà du même coup de leur sagesse facétieuse,
car tout canular est dabord amitié, comme toute amitié
est dabord un secret. Il ny a pas de canular solitaire,
il ny a pas de canular sans conspiration. La blague, la mystification
sont, par hypothèse, des uvres collectives et mystérieuses
dont lÉcole normale de la rue dUlm a pu donner lidée
à Romains mais quil a su marquer de son empreinte et porter
à des dimensions grandioses qui atteignent parfois au mythe.
Il suffit de citer ici, pêle-mêle, Knock, Volpone, Donogoo,
M. Le Trouhadec saisi par la débauche, et encore Les Copains,
pour sentir aussitôt, à la fois, la signification sociale
du canular et tout ce quil suppose de complicité et de
camaraderie. Sans vie collective, pas de canular, sans société,
pas de canular, et pas de canular non plus sans ce goût du bonheur
que chantaient les copains.
Il faudrait, ici encore, pouvoir
sarrêter longuement sur le génie comique de Jules
Romains. Ce génie senracine naturellement dans la tradition
la plus classique et il ne serait pas très difficile de trouver
les origines de Knock dans Le Malade imaginaire ou dans
Monsieur de Pourceaugnac :
« M. de Pourceaugnac : Quest-ce donc que
cette affaire ? Et que me voulez-vous ?
Premier médecin : Vous guérir
selon lordre qui nous a été donné.
M. de Pourceaugnac : Me guérir ?
Premier médecin : Oui.
M. de Pourceaugnac : Parbleu ! Je ne suis
pas malade.
Premier médecin : Mauvais signe
lorsquun malade ne sent pas son mal.
M. de Pourceaugnac : Je vous dis que je
me porte bien.
Premier médecin : Nous savons mieux
que vous comment vous vous portez et nous sommes médecins qui
voyons clair dans votre constitution. »
Ny a-t-il pas déjà
là, tout entière, la source de la formule fameuse :
« Les gens bien portants sont des malades qui signorent » ?
Mais prenons-y garde : Malgré des intuitions géniales
et qui font mouche « Tomber malade, vieille notion qui
ne tient plus devant les données de la science actuelle »
, Knock nest quaccidentellement une charge contre
la médecine : cest bien plutôt une réflexion
poétique et farceuse sur le rôle de limposture et sur
la condition de lhumanité. Après sêtre
adonné quelque temps au commerce des arachides cest-à-dire
des cacahouètes Knock hésite, il faut le noter, entre
le sacerdoce, la politique, les finances et la médecine. Et lorsquil
résume sa théorie médicale, il la caractérise
dun mot révélateur : « Théorie
profondément moderne, réfléchissez-y, et toute proche
parente de ladmirable idée de la nation armée, qui
fait la force de nos États. » Ce nest pas
à une prospection médicale que sattache dabord
Knock, cest à une enquête sociale. Il sagit moins
de savoir qui est malade que de savoir qui peut croire et qui est capable
de payer. Et la force de Knock est dêtre mieux renseigné
que le fisc : « Alors que je dénombre 1 502
revenus supérieurs à 12 000 francs, le contrôleur
de limpôt en compte 17. Le plus gros revenu de sa liste est
de 20 000. Le plus gros de la mienne est de 120 000. Nous ne
concordons jamais. Il faut réfléchir que lui travaille pour
lÉtat. » Bien au-delà de la médecine,
se révèlent les vraies dimensions de Knock aussi
bien que de Volpone ou de Donogoo : des dimensions
sociales où, à travers les ruses du secret, lallégresse
de lamitié ou le comique de limposture, se déploient
toutes les forces irrésistibles de la conspiration unanimiste.
Il y a une petite phrase écrite, dès 1910, dans le Manuel
de Déification qui éclaire dune lumière
aveuglante tous les développements futurs de Knock, de Donogoo,
de M. Le Trouhadec, des Copains, et peut-être des
Hommes de Bonne Volonté : « Si tu doutes de
lunanime, crée-le. » Né de la raison
et de la foule, le dieu de Jules Romains se révèle alors,
par un retournement prodigieux, nêtre plus le père,
mais le fils des hommes. Voilà, je crois, une des sources majeures
des aventures des copains dans les sous-préfectures du Puy-de-Dôme,
de létat de siège médical de la petite ville
de Knock où deux cent cinquante thermomètres entrent, si
jose dire, en batterie à la même minute et de la fondation
au milieu du désert, par des commerçants exténués
métamorphosés en pionniers, de cette cité mythique
de Donogoo Tonka qui navait jamais existé que dans limagination
de M. Le Trouhadec en train de caresser avec imprudence un des rêves
les plus fous de lhumanité souffrante : entrer à
lInstitut.
Il est aisé de comprendre
que ce mélange très moderne de secret, de fête et
de mystification ait permis au très grand public de sinitier
sans trop de peine à la théorie assez abstraite de lunanimisme
et de se passionner pour elle. Voyez-vous comment se présente sous
les masques les plus vifs et les plus comiques une doctrine à la
fois rationnelle et mystique de la société, en vérité
très austère ? Bénin et Broudier, les Saint-Papoul
et le chien Macaire font passer quelque chose qui nest pas si éloigné
de Durkheim et de Lévy-Bruhl. Le sociologue, le poète, le
savant, le philosophe se dissimulent, chez Jules Romains, derrière
le farceur et sa sagesse facétieuse.
Tout un secteur de la pensée
de Jules Romains a dailleurs été victime de ce triomphe
du canular. Chacun sait que Romains a consacré une partie de sa
vie à des travaux scientifiques dont les recherches du Dr Viaur
dans les Hommes de Bonne Volonté sont le reflet et lécho.
Or beaucoup de bons esprits ont rangé les expériences de
Louis Farigoule sur la vision extra-rétinienne et le sens paroptique
parmi les mystifications auxquelles Knock, Le Trouhadec, les copains et
Jules Romains avaient attaché leurs noms. Il est presque superflu
de souligner au contraire le sérieux des préoccupations
scientifiques de Louis Farigoule. Mais de même que ses triomphes
au théâtre et dans le roman ont un peu rejeté dans
lombre la poésie de lauteur du Petit traité
de versification ou de La Vie unanime, de même le canular
a marqué de son empreinte la totalité de luvre
de Jules Romains.
On a pu parler de la pensée
de Jules Romains comme dune mystification transcendantale.
La formule mériterait sans doute dêtre discutée ;
elle rend pourtant assez bien compte de toutes les forces innombrables
de la vie collective qui se déchaînent à travers luvre,
mettant les villes en émoi comme dans Les Copains, précipitant
dans leur lit des populations entières comme dans Knock,
faisant surgir du néant ces cités imaginaires comme dans
Donogoo. Mais noublions pas, en même temps, que le
mot mystification, qui nest pas sans liens avec mystère,
est assez proche aussi de mystique. Nous sommes évidemment
toujours très près de la complicité secrète
au sein de lunanime et je soutiendrais volontiers que nous ne sommes
jamais beaucoup éloignés dune certaine forme desprit
religieux jusque dans la conception laïque de la société,
jusque dans lamour charnel du corps humain. Vous souvenez-vous,
tout au début de notre itinéraire, de la rue dAmsterdam
en octobre 1903 ? LArmée dans la Ville, Mort de quelquun,
Le Vin blanc de la Villette, Les Copains, Donogoo Tonka, Knock, tout
limmense massif des Hommes de Bonne Volonté sortent,
je crois, en droite ligne, de la communion unanime de la rue dAmsterdam.

ai
pleinement conscience, Messieurs, de navoir réussi quà
effleurer à peine lunivers de Jules Romains. Que de personnages,
que de confidences, que douvrages entiers dont je nai pas
dit un seul mot ! Quoi ? Rien sur Europe, sur Le Dictateur,
sur Musse, sur LHomme blanc, sur Bertrand de Ganges !
Mais comment énumérer tant de figures et tant de thèmes
qui font de ce monde imaginaire de Romains un des plus réels et
des plus riches de notre littérature ? Jai seulement
cherché à montrer comment, à travers quelques-unes
des lignes de pensée les plus fortes et les plus neuves de la vie
moderne la mystification, lamitié, le secret,
la grande ville, lexistence collective, la communion sociale,
Jules Romains a réussi, par un effort gigantesque, plein de puissance,
démotion et de drôlerie, à faire entrer, pour
la première fois, dans lhistoire de nos lettres toute la
poésie du groupe humain.
Il faut pourtant ajouter, pour
être sincère et complet, que, vers la fin de sa vie, Jules
Romains sinterrogeait sur cette montée des masses et cette
révolution de lunanime dont il avait été le
prophète. Dès 1946, dans son discours de réception
à lAcadémie française où les circonstances,
souvent cruelles, de lhistoire lempêchaient de citer
le nom de lauteur, égaré dans la politique, de LEnfance,
de LAmitié et de Pensées dans laction,
Romains dénonçait avec force les ravages de ce quil
appelait la maladie des multitudes. Lapôtre de lhumanisme
social et progressiste des Hommes de Bonne Volonté sécriait,
contre Hegel : « Il ne suffira pas quun jour lavenir
devienne réel pour quil ait raison », et,
défenseur de la lucidité et de la liberté, de la
résistance à loppression et du rejet du conformisme,
il allait jusquà appeler de ses vux une « divine
insurrection de lâme contre les idoles ». En
1964, dans Ai-je fait ce que jai voulu ?, il revenait
sur ce problème évidemment capital : « Je
dois ajouter, écrivait-il, pour être pleinement honnête,
que lexpérience dentre les deux guerres, en confirmant
limportance que jattachais à la psychologie de lunanime,
ma fait réfléchir sur limprudence quil
y avait à diviniser lunanime en soi. Nous avons assisté
aux pires orages de la psyché collective, à ce que jai
appelé depuis la maladie des multitudes. Un terrible unanimisme
de fait a ravagé lhistoire contemporaine. Nietzsche, sil
était resté vivant, aurait eu le droit de sindigner
quand les dictateurs se déclaraient ses disciples bien quun
aspect de sa pensée fût utilisable pour leur propagande.
De même, dans des proportions modestes, jai le droit de répudier
lunanimisme des régimes totalitaires, sans nier quil
soit une perversion diabolique de lunanimisme originel. »
Ainsi se précise sous nos yeux cette image de Jules Romains que
je nai pu quesquisser : à lacceptation ardente
de la foule, des masses, de la grande ville tentaculaire, de lavenir
qui se prépare, à la création, dans lenthousiasme,
de cet unanimisme qui est la revanche des temps modernes contre léparpillement
individualiste né de la grande révolution bourgeoise de
1789, répondent et font contre-poids les exigences de la lutte
contre les idoles au nom de la personne humaine et de la liberté.
Et tous ces éléments parfois opposés, seuls un lien
damour et de raison peut les rassembler et les unir : il sappelle
Bonne Volonté.

ules
Romains parle quelque part, à propos de Hugo, de Balzac, de Wagner,
« des dimensions imposantes de leur uvre »
et « de la diversité des biais quelle se donne pour
atteindre le public ». Et il accorde beaucoup de chances aux
génies dune telle ampleur dêtre reconnus de leur
vivant. Cest bien là, Messieurs, depuis déjà
longtemps et pour encore longtemps, le destin de lauteur, désormais
classique, des Hommes de Bonne Volonté. La diversité
et pourtant aussi lunité règne sur cette
carrière et sur cette vie. Cest à propos du même
homme quil est permis de parler de Molière, de Balzac, de
Zola. Cest le même homme qui a écrit Knock et
Prélude à Verdun, le Manuel de Déification
et Les Copains. Cest le même homme qui a inventé
lunanime et qui sest amusé des exploitations de la
crédulité publique, qui a fait naître un dieu moderne
et qui a ébranlé les fondements de la morale, de la société
et du Puy-de-Dôme, qui a introduit les masses dans la littérature
française et qui na jamais cessé de lutter pour les
droits de lindividu, qui a tant aimé Paris et qui, mieux
que personne, a célébré lEurope. Ami de Verhaeren,
dApollinaire, de Max Jacob, de Valéry, de tant dautres,
il a sans doute, au moins indirectement, inspiré à Martin
du Gard la fin de son cycle des Thibault et il a, avant Gide et
Les Caves du Vatican, inventé lActe pur, lArbitraire
pur et le mot y est lActe gratuit. Il a
dénoncé le sérieux et le sacré et il en a
fait des objets de plaisirs et les pièces dun jeu. Et puis
il a chanté «deux ou trois choses divines» dont
il sétait établi le garant et le gardien. Et entre
toutes ces perspectives si riches et si variées, il ny a
pas contradiction : il y a continuité. Ce que jaurais
voulu montrer dans cet hommage, qui ne sera certes pas le dernier, cest
quun fil unique court à travers cette uvre inépuisable,
toute faite de goût du bonheur et damour pour les hommes.
À travers lépique ou le comique, le romanesque ou
le lyrique, cest cette unité dans la diversité qui
fait, je crois, la grandeur de Jules Romains.

«
i
quelquun meurt de ceux que vous aimez, écrivait Jules
Romains dans son Manuel de Déification, ne dites pas :
« Je le retrouverai un jour ; il est impossible que tout finisse
ainsi et que nous soyons séparés à jamais. »
Mais travaillez à ce quil survive. Parfois vous vous sentirez
pleinement au pouvoir des dieux, et traversé par leur torrent.
Ramenez votre mort et abreuvez-le. » Où pourrais-je
donc, Messieurs, me sentir plus pleinement au pouvoir des dieux évoqués
par Jules Romains que dans cette illustre enceinte où vous entourent
et vous inspirent tant dexemples immortels de noblesse et de beauté ?
Jy ai ramené la grande ombre que nous célébrons
aujourdhui et, de mes mains malhabiles, je lai abreuvée
du seul nectar et de la seule ambroisie que les vivants peuvent offrir
aux morts : la fidélité de lamour et dune
admiration qui ne périt pas. Car il y a quelque chose de plus fort
que la mort : cest la présence des absents dans la mémoire
des vivants et la transmission, à ceux qui ne sont pas encore,
du nom, de la gloire, de la puissance et de lallégresse de
ceux qui ne sont plus, mais qui vivent à jamais dans lesprit
et dans le cur de ceux qui se souviennent.