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Réception
de M. Paul Morand
DISCOURS PRONONCÉ DANS
LA SÉANCE PUBLIQUE
le jeudi 20 mars 1969
PARIS PALAIS DE LINSTITUT

M.
Paul Morand, ayant été élu par lAcadémie
française à la place rendue vacante par la mort de M.
Maurice Garçon, y est venu prendre séance le jeudi 20
mars 1969, et a prononcé le discours qui suit :
essieurs,
En
maccordant vos suffrages, vous contraignez un amant de la grandroute
à sarrêter ; votre Compagnie, créée
pour fixer le langage, fixera cette fois lécrivain. En même
temps quun honneur dont je mesure létendue, cest
un extrême bonheur que de remonter tant de siècles. Cette
alternance de couronnements et de funérailles auxquelles succèdent
de nouveaux sacres académiques, prend la majesté dune
loi biologique. Jy satisfais un besoin de continuité qui
hanta toujours une vie pleine daccidents. Cette célèbre
Coupole est un abri contre le changement : au terme dune existence
où rien ne cessa de bouger, je vais goûter les bienfaits
de la stabilité. Que jen ai vus de curs intermittents,
de géographies élastiques, de situations fluides, de fortunes
fondantes, de murs chancelantes, de monnaies à éclipses,
de vérités contradictoires, toutes définitives !
Notre âge est las des farces et attrapes du Destin ; il est
blasé sur linattendu. Je mhabitue mal à des
rapports humains de plus en plus inharmoniques et contentieux, à
travers des dialogues qui ne sont plus que deux monologues, où
la logique et lirrationnel, où Descartes et Lautréamont,
nous sollicitent en même temps ; on nous fait cadeau de la
vitesse, laquelle engendre le sur-place ; les voitures deviennent
des maisons, et les maisons, des caravanes ; le bout du monde nexiste
pas plus que le bout de nos embarras ; le lendemain nest jamais
celui quon attendait. Les étudiants deviennent examinateurs
et, au théâtre, voilà les spectateurs qui montent
sur la scène et coupent la parole aux acteurs. Aujourdhui,
parmi les écrivains, qui accepterait de « sassembler
sous une autorité unique », comme Richelieu le demandait
à Boisrobert ? À la Sorbonne, ne criait-on pas hier
encore : « Richelieu, no, Guevara, si ! »
(Lombre du Cardinal serait surprise dentendre encore parler
espagnol en France, plus de trois siècles après la prise
de Corbie).
La
jeunesse exige des comptes dhoirie, avant lhéritage. Ces adolescents,
je voudrais les chérir, mais je me sens infirme devant eux ;
je ne sais où placer une affection quils récusent ;
cest déjà difficile daimer qui vous aime, mais comment
tendre les bras à qui ne veut pas être aimé ?
Le seul bien quils attendent de moi, cest que je men aille ;
quils me laissent seulement méloigner deux en prenant ma part
de leur peine. Que dire à des orphelins qui sont, en même
temps, des parricides ? Ils nous demandent quel sera lavenir de
la jeunesse ; comment leur répondre que lavenir de la jeunesse,
cest la vieillesse ?
Létat
de vif est un état précaire ; est-ce pour cela que
les morts me paraissent souvent si neufs ? Ils maffirment leur
présence, avec leur autorité muette. Aussi voudrais-je,
par une invocation liminaire, me les rendre aujourdhui propices
en vous demandant, Messieurs, de maccompagner jusquà
leur cendre ; ils forment « ce grand ensemble de lhistoire
du monde qui (disait Gthe) nous délivre des absurdités
du moment ».
et
itinéraire infernal nous amènera dabord à la
rencontre dune époque bien plus hasardeuse que la nôtre,
celle qui présida à la naissance de votre Compagnie. Louis XIII ;
cétait le moment où la France asséchait ses
marécages, endiguait ses rivières débordantes avec
laide de ses amis hollandais (car elle navait pas encore commis
la faute de se les mettre à dos). Ce besoin de terre ferme, cette
digue, voilà lAcadémie française ; elle
aussi lutta contre linondation des barbarismes et de ces néologismes
qui empâtent de leur pédanterie la langue du XVIe.
Cest par une remarquable dessication du français que sannoncèrent
les premiers bienfaits de la nouvelle institution, par une concentration
extraordinaire du style, soit tout le contraire de cet éclatement
de lhomme que prônent nos actuels contestataires, éclatement
des formes, des couleurs et des mots.
Quelle
joie de me trouver aujourdhui, ici même, dans cet autre opéra
fabuleux que nous à légué Mazarin. Apothéose
de la grande époque Louis XIII ! Avant 1900, dans ma
jeunesse, il ny en avait que pour Louis XIII. Les romantiques,
avec Marion de Lorme et Cinq Mars, avaient créé
limage dun Louis XIII à peu près imbécile.
Tout à coup vint la réhabilitation : le Richelieu
dHanotaux, le Louis Xlll de Battifol, les Grandes Frondeuses
de Victor Cousin. Avec les Trois Mousquetaires, Mademoiselle
de Maupin ou le Capitaine Fracasse notre imagination juvénile
nous jetait dans une cohue de cardinaux à poignard et de duchesses
travesties en cavaliers bottés ; le Louis XIII, revanche
de ceux que le Louis XIV étouffe de ses splendeurs, qui préfèrent
les plats détain à la vaisselle dargent, et
le cul-de-jatte à sa belle épouse. Jai été
élevé dans la passion du Louis XIII, de son panache
espagnol couvrant les guenilles de Callot. Je revois encore les affiches
de Lautrec, sur les palissades de mon chemin écolier, celles du
cabaret du Chat noir, où Rodolphe Salis et Bruant portaient
la cape de Milady ; je revois la mouche, à la lèvre
dédaigneuse de Robert de Montesquiou, quant aux feutres à
larges bords, style « Ronde de nuit » ils
devaient se perpétuer jusquà Léon Blum et jusquà
Paul Souday, ce Franz Hals du journal Le Temps (journal du soir
qui, pour Marcel Proust, était le journal du matin). Cétait
lheure de Cyrano. Cyrano, roi de mon enfance ! « Quoi ! »
disait mon père surprenant son fils, ivre dévasion
et daventures, en train de se plonger dans lHistoire comique
des États de la lune et du soleil, ou dans quelque autre de
ces voyages en Utopie chers à lépoque, « quoi,
tu verrais descendre du ciel, au bout de quelque corde perdue dans les
nuages, un fauteuil prêt à temporter vers la lune,
et tu ne balancerais pas à ty asseoir ? ».
Moi, tremblant de peur et de gloire, nimaginant pas quun bien
plus beau fauteuil me serait un jour offert, je répondais :
oui, sans hésiter.
À
Colbert, couleuvre encore lovée dans lombre. nous préférions
lécureuil Fouquet, son rival malheureux ; les infortunes
de Fouquet nous firent aimer Pellisson, son admirable défenseur,
Pellisson, ce grand historien de votre Compagnie, qui nous a fait revivre
cette curieuse époque que les premiers « académistes »
ceux de 1629 à 1635 nommaient « lâge
dor » ; lAcadémie naissante, pas encore
protégée, et qui finalement, consentit à lêtre
(je cite Petit de Julleville) « non sans quelque chagrin de
voir finir ainsi son heureuse obscurité », était
uniquement une société décrivains, où
chacun singéniait à tracer des allées dans
le maquis des mots, à en fixer lordre, à inventer
la phrase courte, le style coupé, à se libérer linguistiquement
de Rome et de la Grèce, ces mères abusives du français
de la Renaissance. « Il faut plus desprit pour se passer
dun mot que pour lintroduire » a dit Paul Valéry ;
Giraudoux ajoutait : « Jaime le français
quand il est pauvre. »
Lorsque
Je parcours des yeux la liste de mes prédécesseurs à
ce onzième fauteuil, jy trouve dix-sept noms ; les uns
sont encore connus ; beaucoup, oubliés. Je les accepte dans
leur diversité ; je me sens partie dune composition dessinée
par cet artiste qui travaille à lenvers de la trame : le
Temps.
Le
premier à sasseoir ici fut Philippe Habert, poète de
trente-deux ans : il apportait à la toute nouvelle assemblée
un poème au titre touchant : le Temple de la Mort.
Habert se définit lui-même, avec mélancolie :
Une
âme à qui les cieux ont déclaré la guerre.
Il
célébrait sa défunte maîtresse dans ce vers
ravissant :
Amour
de qui les feux mont été si cuisants
avant
daller, peu après, au siège dEmery, en Hainaut, se faire
écraser par un pan de muraille.
Le
second titulaire, le plus remarquable de cette ordonnance, répondait
au nom magnifique dEsprit. On voyait Jacques Esprit en ce
petit salon de Port-Royal où la marquise de Sablé faisait
retraite. La Rochefoucauld lestimait ; ensemble, ils rabotaient
et polissaient des sentences ; dans une lettre à Jacques Esprit,
le duc va jusquà lui parler de « leurs »
maximes. Les réflexions dEsprit sur la Fausseté
des valeurs humaines datent de 1642 ; bien quelles naient
été imprimées quune vingtaine dannées
plus tard, elles préfigurent peut-être celles du duc ;
pour lun et pour lautre, lintérêt mène
le monde ; la vertu nest quune horloge où chaque
rouage sengrène sur légoïsme. Peut-être
Esprit a-t-il fourni le fond des Maximes ;
mais quest le fond, sans la forme, et quest la forme sans
la brièveté ? La Rochefoucauld, sublime avare du style,
a lésiné sur chacun de ses mots, comme sils lui coûtaient
une fortune ; ses sentences étaient, pour ces centres dopposition
à Mazarin que furent les ruelles, ce que les graffiti daujourdhui
sont pour les rues. Lart de La Rochefoucauld marque en outre la
supériorité de lhomme dun seul livre ;
il faut du talent pour faire des livres, mais pour nen faire quun,
il faut du génie.
Un
air de rigueur et de religion (car Jacques Esprit fut Oratorien) va
continuer de planer sur ce fauteuil où nous voyons maintenant
larchevêque Colbert, neveu du Ministre, ce Monsieur de Rouen,
qui fut reçu à lAcadémie par Racine. Le très
regretté Mgr Baudrillart, dans son mémoire sur lÉglise
à lAcadémie, a fait remarquer que votre Compagnie,
qui fut au XVIIIe si accueillante aux magistrats, avait commencé,
au XVIIe, par réserver ses faveurs aux hommes dÉglise.
Un
autre abbé, le R. P. Fraguier, succède à larchevêque,
suivi par labbé Rothelin, descendant de Dunois, ce Rothelin
que Voltaire qui, dhabitude, goûtait peu pareille compagnie,
prit comme compagnon dans son Temple du goût.
La
théorie processionnaire se continue par labbé Gabriel
Girard, aumônier de la duchesse de Berry. Interprête de
russe et de slavon, auteur dun de ces premiers dictionnaires de synonymes,
ressource des journalistes pressés, Girard fut le stabilisateur
dune science jusqualors tenue en peu destime : lorthographe.
Le
frère du marquis dArgenson, lui aussi ami de Voltaire, et qui
suivit Girard, ne nous est guère connu que par la dédicace
de dAlembert, en tête de lEncyclopédie, et par
la création de lÉcole militaire.
DAguesseau,
son héritier académique, allait ouvrir au Barreau les bras
de ce fauteuil. « Je voudrais finir comme ce jeune avocat commence »
dit Denis Talon. Ce qui nempêcha pas dAguesseau dêtre
modeste : « Messieurs, déclara-t-il lors de son
remerciement, je ne suis ici que pour mon grand-père le Chancelier. »
Lacadémicien
suivant, Charles Brifaut, allait traverser les temps troublés de
la Révolution et de lEmpire : après une Ode
à la naissance du roi de Rome, Brifaut chanta la palinodie
avec une Ode au retour de Louis XVIII. Ces fidélités
successives, dont lHistoire offre bien dautres exemples, permit
à Brifaut dêtre joué sur les scènes officielles,
dailleurs sans succès, en dépit de Talma ; il
se consola en devenant, malgré la bassesse de sa naissance, lidole
du Faubourg Saint-Germain. Il mourut si oublié quà
ses obsèques, les Parisiens sétonnaient : « Quoi,
disaient-ils, Brifaut était encore vivant ? »
Vivant,
il létait si peu que, lorsque Jules Sandeau fut appelé
à ce même fauteuil, Méry, sadressant à
lui, malicieusement : « Vous allez prononcer léloge
de Brifaut ? dit-il. Méfiez-vous, mon cher ; on vous
tend un piège : ce Brifaut na jamais existé. »
Jules
Sandeau rencontra en Berri Aurore, Baronne Dudevant ; elle tomba
amoureuse de lui et ils allèrent, comme on sait, sinstaller
en ménage, à Paris. Au bout de deux ans, Mme Dudevant se
lassa de ce jeune étudiant ; elle lui préféra
Balzac et Marie Dorval ; ils se séparèrent, elle, gardant
la moitié de son nom ; après voir signé Jules
Sand un roman qui devait être le seul fruit de leur liaison,
elle changea de prénom et signa, seule, Georges Sand. Très
malheureux, Sandeau partit pour lItalie, doù il revint
avec un roman autobiographique, Madame de Sommerville ; Balzac
avait pris le parti de Georges Sand ; « Sandeau a été
une de mes erreurs » confiait-il à Mme Hanska ;
cest à Sandeau, qui venait pleurer dans son gilet, que Balzac
répondit par un mot fameux : « Vous avec du chagrin ?
Soit. Mais revenons aux choses sérieuses : qui épousera
Eugénie Grandet ? » Sandeau fut aimé de
Marie Dorval ; il se lassa delle. Poussé par des besoins
dargent et par lamitié de Houssaye, administrateur
de la Comédie française, il courut alors sa chance au théâtre,
en collaboration avec Émile Augier. Nature mélancolique,
Sandeau se vengea sur les bourgeois dune vie difficile ; dans
ses pièces, des pères odieux se voient humiliés par
des jeunes gens beaux et pauvres, qui leur prennent leurs filles, Mlle
de Seiglière ou Mlle Poirier. Le succès moral de cette collaboration
alla à Augier ; Sandeau se consola, cette fois, en entrant
à lAcadémie. Avec lui, le roman, genre jusqualors
considéré comme pernicieux et corrupteur, conquit sous la
Coupole ses lettres de noblesse. Sandeau avait été Jeune
France et romantique ; il tomba dans le réalisme ;
il avait été beau et chevelu, il devint chauve ; jadis
républicain, il faisait désormais le voyage de Compiègne
et dînait chez la Princesse Mathilde.

lus
léger de poids, Edmond About, qui assura la relève de Sandeau,
sortait de Normale. Cet apprenti philosophe, membre de lÉcole
dAthènes, semblait se diriger tout droit vers lAcadémie
des Inscriptions lorsquil bifurqua vers le roman et le récit
de voyage. De la même école que Flaubert et Maxime du Camp,
About appartient à lanti-romantisme ; finies les exclamations
passionnées des chantres dun Orient 1830 ; About nous
apprit à nous méfier de lexotisme ; il fut un
des premiers à dire que, voyager, cest avoir faim, soif,
se gratter, mal dormir, dans des pays où la nuit est plus bruyante
que le jour.
About,
cest le Français qui sait la géographie, qui sait tout,
qui parle sans écouter, qui enseigne en amusant ; et qui
amuse aux dépens du pays visité. Heureux temps où
les États étrangers nétaient pas tourmentés
de complexes et où les voyageurs pouvaient écrire ce qui
leur plaisait, sans risquer dincident diplomatique ou de rupture de
contrats publicitaires ; tout était permis aux voyageurs,
surtout venant de Paris. Si les Russes de 1969 sentendaient traiter
comme leurs ancêtres le furent par Alexandre Dumas, les Espagnols
par Gautier, les Turcs par Hugo, ou les Grecs par About, il y aurait
des drames en chaîne sur le front des Ambassades. Ancêtre
des reporters, dans la Grèce contemporaine, auteur de
carnets de route romancés dans Le Roi des montagnes, About
nous a promenés à travers une Grèce de bandits,
de palikares et de touristes britanniques. Ses romans, le Nez dun
notaire, où largent joue un grand rôle, lHomme
à loreille cassée, cette histoire de lhibernation
dun officier de Napoléon 1er qui ne se réveille
que sous Napoléon III, lui assurèrent de gros tirages
et lAcadémie.
Un
tout autre occupant à ce fauteuil-ci lui succédera :
léconomiste Léon Say, petit-fils de léconomiste
Jean-Baptiste Say, gendre de Bertin, des Débats, Say commença
son compliment par ces simples mots : « Messieurs, je
nai jamais rien fait, que des discours. »
Derrière
lui, voici monter maintenant la haute silhouette dAlbert Vandal. Je
le vois encore gravir lestrade, le vendredi soir, dans le grand amphithéâtre
des Sciences politiques, à louverture de son cours sur la Question
dOrient. Après avoir jeté sur notre turbulence un coup
dil sévère, le verre de son monocle à ruban
noir le rendant plus distant encore, Vandal venait (dans sa redingote
qui faisait penser à celle de lacteur Le Bargy, ou à
celle des grands médecins de lépoque) en consultation
au chevet dAbdul Hamid. Si nous avions su que lHomme malade des Balkans
nen avait plus que pour peu de temps à vivre et que sa succession
allait, par la voie imprévisible dun conflit austro-serbe, entraîner
à la tombe tant de jeunes auditeurs, nos camarades, nous eussions
renoncé à nous rendre, après le cours de Vandal,
au bar du Palais de Glace. Albert Vandal reste cependant un historien
dexcellente classe ; il a su nous passionner par les aventures
du Pacha Bonneval. Et toujours nous restera en mémoire
son ouvrage, Napoléon et Alexandre, les deux empereurs
se rencontrant avec, en arrière-plan, ces radeaux illuminés
où brillaient la Comédie Française et les danseurs
de Moscou.
Mon
enfance a gardé le souvenir de son remplaçant, le baron
Denys Cochin, dont la corpulence, la barbe blonde et lécharpe
barraient la route aux commissaires de police du père Combes, lors
des inventaires des églises. À Sainte-Marie de Monceau,
nous priions pour lui. Les hasards de la vie me firent, aux environs de
1900, partager souvent son déjeuner. Jétais au bout
de la table dun camarade de collège, dont le père,
M. Drake del Castillo, siégeait à la Chambre, aux côtés
de Denys Cochin, sur les rangs progressistes (ce qui, alors, ô ironie,
signifiait la droite éclairée !). À côté
de Denys Cochin, japercevais Mlle Zambelli, danseuse-étoile
de lOpéra, parfumée au Trèfle incarnat.
Il nétait question, au milieu des bruits du service, que
de charité privée et de patronage ; autour de cette
table bien garnie, on était socialiste, tout comme se flattaient
de lêtre Barrès, Léon XIII ou larchiduc
Rodolphe ! On voulait « aller au peuple ».
Chez moi, dans une bourgeoisie plus proche du pouvoir radical, nous vivions
dans un état dinnocence qui étonnerait aujourdhui ;
je le dis sans cynisme le remords social nous était inconnu.
Georges
Goyau, lui, nétait pas un tribun. Partisan de la loi de Séparation
et dune entente avec le Gouvernement, il sétait fait
remarquer dabord par des ouvrages excellents sur lAllemagne
du Kulturkampf. Je suis heureux de lavoir connu, mais jai
honte, aujourdhui, davoir troublé sa retraite de Passy,
davoir interrompu, par une impatience ridicule de jeune candidat,
les travaux héroïques de ce saint laïque, qui luttait
de vitesse avec la cécité pour achever son uvre. Je
navais jamais vu tant de force morale unie à une si grande
fragilité. Oui, René Doumic a eu raison de dire de Georges
Goyau : « Cétait un saint. »
Les
voyages ne sont pas seulement un divertissement ; chez Paul Hazard
on y trouvait une vocation et, dans la littérature comparée,
un vaste champ non défriché. Brillant professeur, il fut
un des meilleurs représentants de cette exportation universitaire
qui, aux environs de 1910, fit connaître outre-Atlantique une littérature
française qui, jusque-là, navait guère été
commentée, à létranger, que par des émigrés,
par des demi-soldes napoléoniens, par des exilés de 1848
ou par des intellectuels de la Commune, évadés de Nouméa.
La conquête dun empire colonial se doubla soudain, pour la IIIe
République, de celle dun véritable empire littéraire,
qui, par bonheur, survit à lautre. Les itinéraires espagnols
ou italiens de Paul Hazard, sur les traces de Stendhal, de Lamartine ou
de Châteaubriand, furent les assisses de son Histoire de la Littérature
française, en collaboration avec Joseph Bédier, et de
son uvre maîtresse, La Crise de conscience européenne.
Relisant, hier, cet ouvrage capital et qui na pas vieilli, je mesurais
la brièveté de lépoque classique ; la monarchie
de droit divin, entre la Fronde et le Traité dUtrecht, naura
pas duré plus dun demi-siècle ; ce fut le mérite
de Paul Hazard de nous montrer le travail de sape des libertins et des
contredisants, avant même la naissance de Louis-le-Grand. Oui, décidément,
tout se trouve déjà dans lépoque Louis XIII !

l
me faut maintenant prendre appui sur la pierre dattente de lédifice,
sur le dernier en date de mes prédécesseurs : vous
souvenant, Messieurs, que le fondateur de votre Compagnie avait compté
des avocats dans sa famille, vous aviez voulu, au lendemain de la dernière
guerre, voir siéger parmi vous un représentant du Barreau :
vous appeliez ici, en 1947, Maître Maurice Garçon.
Il
est malaisé de cerner en peu de temps un personnage si diversement
doué, traditionnel et novateur, artisan de style ancien et qui,
pourtant, ne fut pas dépaysé dans lépoque du
Buf sur le toit. Fils dun grand juriste dont les annotations
au Code pénal font encore autorité, Maurice Garçon
entra au Barreau non sans avoir fait violence à un tempérament
purement littéraire, et à une sérieuse inclination
poétique. La fantaisie fut la fée de son berceau ;
né dans un milieu sévère et fort surveillé
(il y a chez les avocats une vie presque monacale et des règles
de lOrdre que le public connaît mal), il sut lui rester fidèle
et fit à sa profession les concessions quelle exige. Continuant
luvre de Berryer, auteur des Leçons et modèles
déloquence judiciaire, Garçon en rajeunit le propos,
cent ans plus tard, avec son Tableau de léloquence judiciaire
et son Essai sur léloquence judiciaire. Il osa même
de grandes synthèses historiques, comme son Histoire de la Justice
sous la IIIe République,
dont le troisième tome, La Fin du Régime, présente,
pour de futurs Balzac, une suite de passionnants procès. Maurice
Garçon sillustra avec des ouvrages généraux,
comme la Défense des libertés individuelles, où
il luttait, sans beaucoup despoir, contre les détentions
abusives et contre « ces affreuses juridictions dexception
quon nous a imposées », (disait-il), ou encore
sélevait contre la procédure exorbitante de la garde
à vue, ou contre la loi du 16 juillet 1949 sur la Censure, qui,
destinée à protéger la jeunesse, ce qui est louable,
peut garrotter nimporte quel écrivain, loi dépassant
en arbitraire tout ce que la Restauration et le Second Empire ont pu inventer ;
autant de preuves de son indépendance et de sa liberté desprit.
Pour
tracer un portrait de Maurice Garçon, il faudrait être
mieux averti que ne peut lêtre un écrivain qui a eu le
tort de ne jamais mettre les pieds au palais.
Le
Droit, son devoir était là ; la littérature
resta son plaisir. Il sut, avec bonheur, combiner les deux, servir les
Lettres et les Arts, en les représentant au prétoire ;
il en devint le défenseur presquattitré. Maurice Garçon
fut Président de la Société Huysmans, avocat de
la Société des Auteurs, de lAcadémie Goncourt,
de la Caisse nationale des Lettres, de la succession du peintre Bonnard,
celui de nombreux éditeurs ; il défendit Carco, Montherlant,
les héritiers de Mallarmé ou ceux dAlphonse Daudet. Il
plaida pour le charmant Jacques Boulenger, qui avait eu le tort de rendre
publique la liste non exhaustive des amants de Georges
Sand. Tic-Tac des réparties, alacrité des moyens de défense,
attaque des réfutations, en ordre serré, contremines des
insinuations, subtilités tactiques du demi-mot...
En
des plaidoiries où le Droit et les Lettres se tiennent par la
main, possédant ses dossiers à fond, parfois hautain,
jamais pompeux, toujours courtois, mais bon jouteur, Maurice Garçon,
excellent civiliste, sut parfois donner leur fait à des Moro-Giafferi
et à des Floriot.
Il
fut aussi un grand avocat dassises ; jai connu les personnages
dun de ces procès criminels et je crois pouvoir dire quaucun
autre avocat neût sauvé la tête de son client, comme
le fit Maître Maurice Garçon ; ses défenses
victorieuses, dHenri Girard, de René Hardy, de Denise Labbé
sont restées dans notre mémoire. Le lettré réapparaissait
toujours : en cette dernière plaidoirie, celle de Denise
Labbé, meurtrière de son enfant, par don total delle-même
et soumission à Jacques Algarron, son amant, Maurice Garçon
dénonçait linfluence de Gide, importateur en France du
crime gratuit qui, après avoir fait la célébrité
de Dostoievsky, assura celle des Caves du Vatican.
Les
plaidoiries de Maurice Garçon sont, à elles seules, un modèle
déloquence judiciaire ; mais comme il la dit lui-même,
« du discours oral, il ne reste rien, lorsque la voix sest
tue ». Ce fut la fin des longues périodes, avec citations
latines, et effets de manche à la Daumier. Les deux mains immobiles
sur la barre, les yeux fixant le juge, de style toujours correct, plutôt
froid, avec immédiate appréhension du sujet, mots tombant
juste. Maurice Garçon appartenait à cette école de
la brièveté quinventa Henri Robert (dont il avait
adopté la raie médiane de cheveux).
« Vous
classerai-je, Monsieur ? » demandait, ici-même,
André Siegfried en recevant Maurice Garçon. Esprit sans
préjugés, sans grande ambition, dans une profession si fière
de ses anciennes libertés, Maurice Garçon resta un isolé,
qui ne rechercha jamais les privilèges corporatifs, les maîtrises
et les offices traditionnels. Un moderne cabinet daffaires, avec
travail collectif, télex et central téléphonique,
comme dans des bureaux des lawyers américains, lui eût
fait horreur. « Je suis un artisan » aimait-il à
dire. Il eût pu prendre fièrement, comme cri de guerre :
En marge.
Je
serais infini si je consultais la liste exhaustive où, dans des
uvres, le mot « en marge » revient très
souvent :
En marge de la Henriade,
En marge de lOdyssée,
En marge de Nostradamus,
En marge des Jeunes Filles de Montherlant,
En marge du Dépit amoureux,
En marge de lImmortel,
En marge de Lui et Elle, etc...
autant
de blancs marginaux utilisés par Maurice Garçon, pour
des gloses savoureuses ; les registres de lÉtat-civil interdisent
les surcharges et les observations ; il nen alla pas de même
des dossiers de votre regretté confrère, annotés
abondamment et commentés avec esprit et pertinence.
Jai
fait mon profit de son charmant ouvrage : Le Palais à
lAcadémie, jy ai beaucoup appris : que le marquis
de Coislin, académicien à seize ans, venait aux séances
accompagné de son précepteur, lui-même académicien ;
et aussi, avec surprise, que Richelieu nassista jamais à une
séance de lAcadémie ; quen attendant la mort de
Serizay on installa Pellisson à un 41e fauteuil, ce
qui lobligea à deux remerciements. Jy ai même lu que
certains discours de réception ne durèrent que quelques
minutes...
Comme
si la fiction avait autant besoin de ses offices que la réalité,
Maurice Garçon y ajouta par des Plaidoyers chimériques,
défendant des cas juridiquement difficiles que le génie
de nos classiques a depuis longtemps absous : Electre, Othello,
Anthony, Julien Sorel, don José, la Fille Elisa, ou Lafcadio.
Aucune
énigme historique ne la laissé indifférent ;
que ce soit le mystère Shakespeare, lAffaire du collier, Louis
XVII et Naundorf, ou les faux de Glozel, Garçon ramenait en surface
tous les monstres du Loch Ness.
À
ce goût des énigmes littéraires, Maurice Garçon
ajoutait un véritable penchant pour les énigmes de la
nature : il vint au secours des hermaphrodites, des impuissants
(où commence limpuissance ? Où finit-elle ?
plaida-t-il). Il se battit pour les extravagants de lédition ;
plaida pour les pièces condamnées de Baudelaire, pour
des journaux satiriques, pour les bouffons, pour les singuliers, pour
les anges du bizarre, Maurice Garçon a toujours su « tirer
parti des mauvaises compagnies », comme on dit dans le Neveu
de Rameau, mauvaises compagnies que son métier davocat
lamenait à connaître mieux que quiconque. Linattendu
le séduisait. Ainsi, le relisant, javais relevé
parmi ses uvres un essai sur le Douanier Rousseau ;
Maurice Garçon, fameux aquarelliste daudience, allait-il
nous expliquer 1originalité de ce peintre ? Cétait
mal connaître son infatigable curiosité : il ne sagissait
que d une étude sur linculpation du douanier pour
faux monnayage et écoulement de billets de banque contrefaits ;
illustre douanier Rousseau, qui, frôlant le bagne, sen tira
avec deux ans de prison, et le sursis.
Maurice
Garçon, ce grand plaideur, était resté lartiste
quil navait jamais entièrement sacrifié au
juriste ; le bâtonnier Charles Lussan faisait, récemment,
dans la Gazette du Palais du 20 décembre 1968, léloge
de lacadémicien disparu : « Maurice Garçon,
à laudience, tirait des portraits du Président,
des juges, de son adversaire, des prévenus et des gardes mobiles...
On lui doit (aussi) un miracle en vers, avec le concours de sa
fille. » « Je nai rien dit (ajoute le bâtonnier)
de son étonnante diversité de dons qui lui permit décrire,
en même temps que les livres les plus graves, des chansonnettes
(pour Vincent Scotto), sous le nom de Jules Mauris, et des pièces
pour le Grand Guignol... » Ces pièces se nommaient
La Vipère et Un soir de bachot. Jajouterai
que, sous le même pseudonyme, Garçon publia un roman léger,
Alfred Rantare ou la coupable innocence, qui annonçait
une double et brillante carrière. Sa vivacité naturelle,
il lentretenait par la prestidigitation, qui lui avait valu la
popularité des milieux de lart des escamoteurs ; na-t-il
pas préfacé les Mémoires que le Fakir Birman
dédia à la mémoire de son chien Bobby ? Ces
récréations, dont Maurice Garçon régalait
ses amis, servaient son talent ; eût-il défendu lassassin
de quelque malheureuse coupée en morceaux, quil eût
sans doute démontré au jury que la malle était
vide. Je crois ne pas offenser mes amis avocats en disant quil
y a dans toute défense une part de prestidigitation.
La
magie blanche conduisit-elle Maurice Garçon à la magie
noire ? Ayant plaidé quelques affaires denvoûtement
dans le Sud-Ouest, son esprit curieux sintéressa à la
sorcellerie et pour les causes maudites, avec leur public dobsédés,
dhermétiques, de spirites, de devins, de miraculés, ou
dhabitués de lInstitut métapsychique, dont il
était membre. La grande ouverture de compas de son attention,
son goût pour Huysmans, le destinaient à ces recherches
souterraines qui sont comme lantipode des explorations dans la stratosphère.
Sa bibliothèque de démonologie était célèbre ;
lorsquelle fut dispersée aux enchères comme lavait
été la librairie de lavocat Patru les spécialistes
sarrachèrent, non seulement un Catalogue quil avait préfacé,
mais les premières éditions de Collin de Plancy, de Görres,
de Guaïta, de Papus et les rarissimes grimoires consacrés
au vampirisme, à la lycantropie, aux messes noires, aux cas de
possession et aux mandragores. Lui-même y avait ajouté
des études cliniques et des plaidoiries dun intérêt
surprenant. Outre un Traité du diable, en collaboration
avec le Dr Vinchon, je pense à son essai sur Vintras,
à un autre, sur une abbesse diabolique Magdeleine de la Croix,
et sur divers cas par lui étudiés dans son ouvrage, Trois
histoires diaboliques. Si Maurice Garçon revenait parmi nous,
il aimerait défendre Mary Flora Bell, cette petite Anglaise de
quatorze ans, qui vient détrangler de ses menottes deux garçonnets
de onze ans, ou encore la mère Magdalena et ses adeptes zurichois
qui défrayaient hier la chronique.
« On ne peut parler de Satan, sans se référer à vos
ouvrages » lui faisait remarquer, en souriant, André
Siegfried. Ainsi Iubiquité de Maurice Garçon rejoignait-elle
celle du Prince des Ténèbres. Au début des années
vingt, lorsque lécrivain anglais Lytton Strachey, alors
à la mode, fut rendu célèbre par ses essais sur
les Victoriens éminents et sur la Reine Victoria,
biographies plus ou moins romancées qui firent ensuite la fortune
de tout un monde de vulgarisateurs européens attachés
à nous prouver que les héros et les génies sont
des hommes comme les autres, un éditeur mavait proposé
décrire une Vie du Diable. Jen parlai à
un romancier catholique de vos confrères : « Le
Diable, me répondit-il, il faudrait commencer par y croire. »
Cette judicieuse remarque mépargna quelque méchant
ouvrage ; celui à qui je dois ce conseil est resté
dans la lignée littéraire pour qui le Tentateur nest
pas un vain mot, lignée de Vigny, de Hugo, de Claudel, tradition
qui reprend vigueur chez des jeunes comme Raymond Abellio, pour qui
jamais Satan na été plus virulent quaujourdhui,
de Satan utilisant plus que jamais son arme secrète qui, daprès
Baudelaire, est de nous persuader quil nexiste pas. Oser
affirmer que le Diable nexiste plus, on se demande où les
gens ont les yeux ! Le Diable reste la personne déplacée
n°1.
Maurice
Garçon ne trancha pas le débat ; il se contenta,
comme le Diable boiteux, de soulever quelques toits... Il se
borne à nous dire que « lÉglise, très
prudente, admet très difficilement les manifestations du Diable ;
que, très rarement, on pratique lexorcisme. Comment aurait-il
pu oublier que Satan fut le premier des accusateurs publics ?
Messieurs,
le moment où je dois conclure approche. Je voudrais encore vous
livrer un souvenir qui marque assez douloureusement notre époque :
à la veille de la dernière guerre, un restaurant petit,
mais de bon renom, situé juste en face de cette maison ancienne
où Maurice Garçon habita, après Théodore
de Banville, réunissait trois camarades ; mes commensaux
étaient le grand chirurgien du cerveau, Thierry de Martel, et
Maurice Garçon. Verre en main, nous passâmes le monde en
revue, comme il est dusage. Martel, arrière petit-fils
de Mirabeau, nous divertit avec ses souvenirs de jeunesse ; lors
de laffaire Dreyfus, il sétait antidreyfusard
actif bagarré dans tous les coins de Paris : nous
apprîmes quil avait épinglé au-dessus de son
lit une carte de la capitale, marquant en rouge tous les points de ses
combats de boxe et de savate.
Après
le repas, nous montâmes jusquà la bibliothèque,
où Maurice Garçon nous montra ses dernières acquisitions
de bibliophile en démonologie. Latmosphère était
si amicale que jentends encore Martel, sadressant à
sa femme : « Je naime guère dîner
en ville, mais pour une réunion comme celle-ci, je serai toujours
libre », lui confia-t-il.
Peu
après, ce fut la débâcle. Maurice Garçon
et moi prîmes chacun notre chemin... Quant à Martel, militant
parmi les Croix-de-feu notables, à lentrée des Allemands
à Paris, il se tua. Ainsi pourrait commencer, ou finir, le roman
de trois Français de 1940...
De
ce repas, je reste le dernier survivant, et je pleure les disparus.

es
morts ont des admirateurs, mais rarement des amis ; la postérité
pourrait murmurer :
Puissent
ces grands débris se consoler entre eux.
Or,
je vous le disais en commençant, il y a une loi du groupe, une
loi de continuité. Les dix-sept noms qui viennent dêtre
réveillés de leur sommeil se suivent, plus harmonieusement
quon ne croirait. Ce dialogue avec les morts du onzième fauteuil
a tracé une route (sans autre cassure que celle de 1793), route
dont la vue perspective enchante par son progrès continu. Je
consolide aujourdhui leur survivance ; ils assurent la mienne,
qui en aura bien besoin. Je les imagine entassés les uns sur
les autres comme les figures tutélaires de ces totems verticaux,
chers aux indigènes de lAlaska.
Tous
ces défunts ont travaillé à la chaîne, une
chaîne dor. Tous ont un point commun : ils ont écrit
en ce français qui entend malgré les entreprises de dislocation
du langage, dire brièvement et clairement tout ce que lhomme
a pensé. Écrire en français, cest voir couler
une eau de roche, à côté de laquelle toutes les
autres langues sont de troubles rivières, cest vivre dans un
palais de cristal.
Mais
écrire nest pas parler : à une époque
de spécialisation, il semble étrange de demander encore
à un écrivain de haranguer ; il faut y voir la suite
dune tradition médiévale, à base de discours
latin, lorsque la parole naissait naturellement de la pensée,
ce qui sur les rives de la Méditerranée, sexprime
encore si bien par le mot célèbre de Numa Roumestan :
« Quand je ne parle pas, je ne pense pas. » À
léloquence, on ne tordra jamais le cou. Je comprends La
Rochefoucauld, qui préféra se tenir à lécart
de cette Compagnie, redoutant davoir à prononcer un remerciement
où il lui faudrait entendre sa propre voix. Je comprends Henri
de Régnier qui, lui non plus, naimait pas parler, car
me confiait-il pour lécrivain, tout se décide
entre lencrier et la page blanche.
Messieurs,
notre promenade aux Champs-Élysées se termine. Je crois
navoir laissé inhonorée la cendre daucun de
mes héros. Après avoir parcouru cet illustre charnier,
je sens ces morts grandir, familiers, comme des personnages de roman,
comme des saints du calendrier. Me voici presque leur compagnon, et
je ne le regrette pas ; rappelons-nous ce mot de Joubert :
« Le soir de la vie apporte avec soi sa lampe. »
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