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Réception
de M. le duc de Lévis Mirepoix
DISCOURS PRONONCÉ
DANS LA SÉANCE PUBLIQUE
le jeudi 18 mars 1954
PARIS PALAIS DE LINSTITUT

M.
le duc de Lévis Mirepoix, ayant été élu
par lAcadémie française à la place laissée
vacante par la mort de M. Charles Maurras, y est venu prendre séance
le jeudi 18 mars 1854, et a prononcé le discours suivant :
essieurs,
Quand je songe à
toutes les gloires dont lAcadémie française reste dépositaire,
à la mission quelle a reçue et quelle na cessé
de remplir, en maintenant, à travers les orages de trois siècles,
et dans linfinie variété des pensées, des uvres
et des actions, lharmonieuse unité du langage et de lâme,
je sens bien que, pour élever la voix sous cette coupole, il
me faut demander aux vivants et aux morts une sorte de grâce détat.
Cependant, nier tout
motif de vous appartenir, ne serait-ce pas manquer de respect à
votre sagesse et mal vous remercier du grand honneur que vous maccordez ?
Oubliant que je fus téméraire, je me réfugie, si
je puis dire, dans cette fierté que seul peut me donner votre
choix.
Mais, comment en demeurer
là ?
Ce jour est daction
pour votre élu. Il a un devoir à remplir, une mémoire
à faire revivre : celle dun écrivain aussi célèbre
par la maîtrise de son verbe que par les tempêtes de sa
vie publique.
Comment capter quelques
reflets dun si grand art ?
Comment évoquer
sans trouble cette carrière pathétique ?
Quattendez-vous de moi ?
Sinon quayant vécu, par tradition et par goût, loin des
partis, et tant soit peu pratiqué cette sorte dhistoire qui,
sans sarrêter à ce qui divise, poursuit sa marche vers
ce qui rassemble, jaborde ma haute et redoutable tâche sans forfanterie
et dans la sérénité.
La sérénité, Messieurs, cen doit être ici le temple !
Ses murs abritent, comme
un feu sacré, la continuité de la civilisation française.
Le seuil en est ouvert à toutes les idées, mais elles
ne doivent le franchir que sous une tunique de lin.

i
Charles Maurras navait tenu dans sa main une plume dor,
ce nest point le seul polémiste que vous eussiez choisi,
mais il était un haut écrivain et cest celui-là
que vous avez appelé à siéger parmi vous.
Vous savez quel était,
de son côté, son éloignement des honneurs. Le seul
auquel il se soit attaché fut celui dêtre des vôtres.
Il a aimé lAcadémie française, non seulement dans
son origine, mais dans le prestige continu de sa mission.
Cependant, en dehors
des ouvrages de jeunesse qui se relient aux autres par une logique intérieure,
presque tous ses livres ont un objet politique. On ne soulignera jamais
assez que la matière en est principalement fournie par les articles
donnés aux revues et à la presse quotidienne. La plus
grande part de son uvre et de son temps relève du journalisme.
De tout son cur,
il a soutenu cette branche de nos lettres dont limportance na cessé
de saccroître au XIXe et au
XXe siècle. Et il compte parmi
ceux qui ont prouvé et continuent daffirmer ici quun tel genre
littéraire, grandi dans les tourmentes politiques, a de quoi
ségaler aux talents les plus affirmés.
De telle sorte que cet
implacable adversaire de la Révolution française lui doit,
au moins, une chose issue delle : sa profession !
Il na donc pas construit
son système dans la retraite, à la manière de Descartes
ou de Spinoza, mais il la martelé sur lenclume de la discussion.
Ainsi jetées dans
la mêlée, tantôt en ordre dispersé, tantôt
resserrées en des formules rapides, qui nont leur plein sens
que par les développements quelles rappellent, ses idées
nen forment pas moins un corps de doctrine tel quon ne peut ni ladopter,
ni le combattre sans simposer comme la dit, au milieu de vous,
M. Jules Romains lascétisme de pensée qui a veillé
à sa construction.
Et pourtant, au point
de départ, se sont affrontés beaucoup de possibles et
beaucoup de contraires.
« Pourquoi
fais-tu cela ou ne le fais-tu pas ? »
Question que sest posée,
à vingt ans, le jeune Maurras qui ajoute : « Cela
naurait pas fait difficulté pour nos parents. Leur vie se tenait
ordonnée et claire. »
La lutte dans laquelle
il va sacharner contre les autres, il la livre dabord à lui-même,
étouffant ces effluves de romantisme qui baignent sa génération
inquiète et cela, grâce à lautorité
de son horizon natal, étendu à lHellade, et à
la clarté de ses premières années.

otre
histoire littéraire offre peu de contrastes aussi saisissants
que lenfance de Charles Maurras et celle de Chateaubriand. Cest
la clé de leur opposition desprit.
Votre pensée ma
déjà précédé, Messieurs, dans cette
sombre galerie de Combourg, où M. de Chateaubriand, le père,
devant la muette contemplation de sa femme et de ses enfants, faisait
retentir ses pas. La crainte révérencielle, une interprétation
tragique de la vie, favorisée par le poids des murailles, les
hallucinations de la forêt, la houle impitoyable de lOcéan.
Voilà les inspirations de René !
Puis, écoutons
Charles Maurras :
« Sil métait
offert, écrit-il, de revivre lune de mes heures passées,
je nhésiterais pas à choisir ma petite enfance. Un mot
dira tout, mes yeux souvrent et le monde visible verse, en se révélant,
je ne sais quelle fête de surprise enchantée... Mon père
me prenait par la main : Allons, viens, disait-il, nous
sommes des hommes ! ... ... Il me faisait sauter et rire.
Tels ont été mes premiers pas dans les jardins et dans
les vergers de Martigues, grâce, à lhumeur ingénieuse
et gaie que me montrait mon père.
« De condition
modeste et de profession sédentaire, il formait un type accompli
de petit fonctionnaire, très appliqué à des devoirs
que lamour du bien public ennoblit, mais non moins passionné
pour les livres, les arts et tous les autres délassements de
lesprit. »
Charles devait le perdre
dès sa sixième année.

l
demeurait sous légide de sa mère, elle aussi, délicate
et tendre, mais dont la volonté se faisait sentir davantage ne
fût-ce que par lobligation daccoutumer ses fils à
la modeste économie du foyer où elle maintenait, grâce
à de sages efforts, une atmosphère dindépendance.
Avec un accent aussi
direct, aussi personnel que celui de père et mère, la
Provence agissait sur sa très vive sensibilité.
Cest Martigues, au bord
de létang de Berre, avec ses collines nues, ses champs de pierres
plantés doliviers, auxquels sadresse cette invocation :
« Petit arbre
nerveux et pâle, vous ninterrompez daucun dissentiment la courbe
déliée des collines de nos pays. Non, vous faites corps
avec elles. Sans vous presser lun lautre, sensibles rameaux, vous
aimez vous toucher en rendant un son qui ressemble aux discours de la
mer.
« Le paysage,
dit-il ailleurs, a des formes calmes, précises, pourtant passionnées.
Nos bâtiments couleur dor roux, aiment à montrer leur
dédain du soleil et du vent. Beaucoup sopposent, seuls et nus
sur une éminence, au ciel dur ; les autres se contentent
de lombre aérienne, spirituelle, abstraite de lunique cyprès,
planté sur le flanc de la maison et qui, bien orienté,
dessine laiguille du cadran solaire. »
On peut déjà
reconnaître chez Maurras, dans la contemplation de ce décor,
son penchant pour les idées claires, les situations nettes et
même tranchées. Il y trouve aussi son goût de la
règle et de la cadence :
« Jamais les
défilés de la nuit et du jour ne me sont apparus dans
un ordre si beau. »
Après avoir montré
que, devant la petite maison parfaitement orientée, le soleil,
dans son majestueux arc de cercle, donne une idée des règles
du monde, Maurras salue la nuit méditerranéenne :
« Ainsi, sous
la tenture de cet air sombre, la campagne se soulevait avec moi :
je la sentais monter comme si elle neût rien été
que la suite de mon regard... Cette large nuit de printemps dut remuer
quelques-unes des semences de poésie dont rien ne ma plus délivré,
probablement versa-t-elle un peu de raison... Le soleil est là-haut
que nous ne créons pas, ni ses surs les étoiles.
Cest à nous de régler au céleste cadran, comme
au pas de nos idées-mères, la démarche de notre
cur et de notre corps ! Nous ne possédons quà
la condition dacquérir la notion de nos dépendances pour
conserver un sens de la disproportion des distances de lunivers.
« Si, en présence
de ce vaste éloignement, il nous était permis de nous
contenter de nous-mêmes, ne serions-nous pas nos premières
dupes ? Rien ne contente et ne rassasie que le ciel ! »

est
dans ces dispositions, éminemment favorables, que ce fils de
la petite cité gréco-romaine est allé recevoir
au collège dAix, selon les bonnes règles, le bienfait
des humanités. Il a parlé en connaisseur de ses excellents
maîtres, au premier rang desquels il na cessé de
vénérer le grand humaniste chrétien que fut Mgr
Penon.
Nous avons eu sous les
yeux, remis par ce prélat à lun de ses derniers élèves,
larchiprêtre Léon Côte, un cahier dune juvénile
écriture, qui ne laisse point prévoir les mystérieux
hiéroglyphes des manuscrits fameux, et qui, pourtant, est signé
Charles Maurras, à lâge de seize ans.
Rencontré au hasard,
voici le commentaire dune fable de La Fontaine : Le chat, la
belette et le petit lapin. Et le jeune élève décrire :
« La question sociale, lorigine de la propriété,
tels sont les graves problèmes soulevés dans cette fable.
Et lon traite le genre de frivolités ! »
Voilà quelles
étaient déjà ses préoccupations.
La surdité complète
dont il fut atteint, avant même cette époque, lui fit traverser
une double détresse. Il se sentit comme séparé
de son corps, et la vocation de la mer, dont il avait rêvé,
lui fut à jamais interdite.
Ce sera vraiment la poésie,
la musique intérieure, qui lui apportera son plein réconfort.
Il a dit :
« Jai gardé
la poésie comme une prière qui empêche mon âme
de se dessécher. »
Mais, bientôt,
un autre choc se produisit, et celui-là dans son âme. Il
perdait la foi de son premier âge. La privation du secours spirituel,
assez fièrement cachée, ne cessera, dès lors, de
le hanter silencieusement.

ous
le retrouvons à Paris où il aborde, par le journal, lactivité,
quil ne quittera plus jamais. Lui-même a évoqué
le tourbillon danarchie intellectuelle où sa génération
sagitait et dans lequel il se précipita.
Alors, il sent que va
lui échapper cette concentration desprit le seul bien
qui lui reste et quil tient de ses humanités et de ses
contemplations méditerranéennes. Il nadmet pas sa défaite.
Il a besoin dattaquer quelque chose ou quelquun. Découvrant
que le romantisme a failli lentraîner, cest à lui quil
sen prend. Il le charge de tous ses maux. Et cette bataille littéraire
sera le prologue de sa politique.
Le voilà aux prises
avec le fantôme de Chateaubriand !
Il laccuse davoir renversé
toutes les positions intellectuelles des lettres françaises.
Et, pour mieux latteindre, il drape ses invectives dans une magnificence
digne des périodes de lautre :
« Race de
naufrageurs et de faiseurs dépaves, oiseau rapace et solitaire,
amateur de charniers, Chateaubriand na jamais cherché, dans
la mort et dans le passé, le transmissible, le fécond,
le traditionnel, léternel ; mais le passé comme
passé et la mort comme mort furent ses uniques plaisirs. À
la cour, dans les camps, dans les charges publiques comme dans ses livres,
il est lui, et il nest que lui, ermite de Combourg, solitaire de la
Floride. Il se soumettait lunivers. »
Il y a dans cette éloquence
furieuse, le tracé, en lettres de feu, dune attitude que Chateaubriand
ne se fût peut-être pas déplu à reconnaître.
Mais il aurait pu justement se plaindre quon eût oublié
quelques services éclatants, rendus au gouvernement de la Restauration
et aussi lhommage porté dans lexil au vieux Charles X
et au petit duc de Bordeaux.
Laissons un instant,
face à face, ces deux illustres tenants de la monarchie. Et demandons-nous,
par rapport à elle, ce qui les rapproche et ce qui les oppose.
Et dabord, on ne saurait
voir en eux des serviteurs faciles, mais ils nont jamais accepté
dun autre régime aucune compromission, toujours prompts à
offrir leur vie à leur cause et à lui sacrifier les honneurs
et les biens. Chacun deux est mort pauvre et solitaire, fier, ombrageux
et fidèle.
Seulement le gentilhomme
breton a monté, près de la monarchie, une sorte de garde
funèbre, tandis que le petit bourgeois de Provence en a ranimé
la flamme dans lhistoire.

enons
au grand débat qui opposait le vivant au mort : le Romantisme !
Maurras nattaque pas
la sensibilité, le mal du siècle, à la manière
de ces gens qui, nayant jamais péché, ignorent la faiblesse
humaine, ou de ces bien portants qui, jetant un regard froid sur les
malades, se bornent à leur dire : « Portez-vous
mieux ! »
Il a participé
à leur inquiétude. Sur son front a passé le vent
de leur détresse. Il ne propose pas à la littérature
de senfermer, du jour au lendemain, ni jamais, dans le genre didactique.
Ce qui lirrite, cest
le renversement des normes, cest le caprice individuel érigé
en principe, la sensation faite règle. Cest cette hypocrisie
qui transforme lhumeur en loi.
Il ne sest jamais refusé
ni à comprendre la volupté, ni à regarder vers
les pentes où glisse lhumaine nature. Il demande seulement que
lintelligence mesure les passions et que le dernier mot lui reste.
Avec quelle sollicitude
le voit-on se pencher sur Les amants de Venise. Sans doute va-t-il
condamner lamour romantique, lamour prétendu de droit divin.
Mais quelle tendre condamnation ! Quel beau roman compréhensif,
avec tant de sympathie pour Alfred de Musset, dont le bien dire
plus classique que romantique et la naïveté
généreuse ont ému, sous toutes les réserves
que lon voudra, le cur de Maurras.
Même, à
ses yeux, « navoir pas déliré avec le poète
des Nuits nest pas très bon signe ».
Ce qui est grave, pour
lauteur des Amants de Venise et de lAvenir de lIntelligence,
ce nest pas un délire momentané. Les classiques nont
point supprimé la sensation, mais ils lont maintenue sous le
gouvernement de lintelligence.
Avec les romantiques,
cette royauté est renversée, comme lautre. Il suffit
de sentir et il nest plus nécessaire dexpliquer ni de comprendre.
Maurras considère
que les tendances du romantisme se sont singulièrement aggravées
sous linfluence des philosophes et des poètes allemands
Goethe excepté, auquel il attribue une mystérieuse origine
provençale et il ne cessera de cribler le germanisme de
ses flèches et de le repousser comme incompatible avec la tradition
du génie français.
Le perpétuel devenir
de la philosophie allemande se heurte à la notion de fini, de
limite qui lui est chère, non pas en opposition avec linfini
divin, mais avec le désarroi humain.
Sil a dit « nature
est un participe futur », il sagit dun futur bien déterminant,
bien réglé, non dune vague déclivité vers
les gouffres obscurs.

rave
conséquence de la révolution romantique dans le langage !
Le mot prendra le pas sur la phrase. La couleur et le relief lemporteront
sur la composition.
La critique littéraire,
à laquelle Maurras a consacré les commencements de sa
carrière, sinspire toujours de cette opposition tranchée
entre le procédé romantique, quil poursuivra impitoyablement,
et la norme classique, quil soutient partout où il la rencontre
et quil appelle ardemment à revivre.
Avec quel empressement
célèbrera-t-il le distique harmonieux de Mme Henri
de Régnier :
« Le rameur qui ma pris lobole du passage
Et qui jamais ne parle aux ombres quil conduit. »
« Pas
une épithète, sécrie Maurras, nul mot voyant,
mais, quelle noblesse dagencement ! »
Toujours il conservera,
envers Anatole France, un culte intellectuel sans ombre. Et il pardonnera
tout à celui qui a gardé la beauté de léternelle
composition.
On sait à quel
point leurs opinions pouvaient différer et allèrent en
sécartant, Et Maurras note, à une certaine époque
de sa vie :
« Je me suis
abstenu de lhonneur et du grand plaisir de le revoir précisément
pour échapper à une brouille. »
Échapper !
Ce mot, sous la plume du chef de l « Action Française »
qui ne craignait rien ni personne, nest-ce pas le comble de lhommage ?
Il se plait à
citer les termes de son ami Barrès :
« Tout ce
que lon voudra, mais dabord Anatole France a maintenu la langue française ! »
Hé bien !
Je crois, Messieurs, quil nest pas un lettré, quelque grief
quil nourrisse à légard de Maurras, sur le plan politique
et même sur le plan humain, qui, en écoutant cette phrase,
ne lapplique à Maurras lui-même et ne rassemble ces trois
noms : France, Barrès, Maurras, pour lexcellence du langage.

a
phrase de Maurras sapparente peut-être plus au grec que
le style, plus latin de ses deux illustres émules.
Il est sobre et il est
exact, mais avec les gradations de nuances et de ton que prend la Méditerranée
qui a formé son goût.
La souplesse de la syntaxe,
qui joue avec la disposition et la précision des termes rappelle
la phrase grecque, et tout particulièrement cette habitude quil
a de faire retentir trois termes progressifs, comme les vibrations accentuées
dun même instrument.
Par exemple : songé, mûri, conduit,
absorbaient, aspiraient, captivaient.
Ainsi vu, le mot ricoche
comme un galet sur la surface des eaux.
Et voici ce jeu délicatement
introduit dans le mouvement de la phrase : « Le rythme
naissant du poème porte un impératif qui ressemble au
besoin, au devoir, à lamour ! »
Cest ainsi dailleurs,
selon cette pensée, groupée en peu de notes comme un air
de flûte, que la poésie sest emparée de la plume
de Maurras.
Sur son Chemin de
Paradis il a vu deux ornières, images, dit-il, du bonheur.
Voyons-les aussi comme les deux voies, suivies parallèlement
par sa prose et sa poésie.
Dans les confidences
répandues à travers des uvres comme Létang
de Berre, La Musique intérieure, Les Nuits de Provence
et qui témoignent avec tant de charme combien Maurras fut autre
chose quun froid doctrinaire, il a fort bien montré cette nécessité
de son être de susciter le balancement régulier du poème,
comme une méditation rituelle. Sa prose souvre à plus
dintimité. Ses vers noblement mesurés semblent plus souvent
exprimer une liturgie des rythmes quun abandon personnel et ils sopposent
à « Limpression démesurée, le sens
indéfini, le rêve trop flottant, la parole trop vague. »
Mais, comme dans tout
poète, quelque tendance quil invoque, il y a un romantique,
déchaîné ou enchaîné, Maurras ne refusera
pas toujours ses chants à dinsidieuses mélancolies.
À cet égard,
comme à bien dautres, on lira volontiers le Mystère
dUlysse.
Sous le vent de lîle
dangereuse, le roi dIthaque a bouché à la cire les oreilles
de ses matelots. Lui, sétant fait attacher à son mât,
veut entendre le chant de la sirène.
« Le charme
est assez fort pour que son cur faiblisse »
et il lui faut presque
avouer que « le désir indompté
Fait le chant le plus doux que la terre ait
porté ».
La lutte est dure !
Enfin, quand le héros aperçoit les fumées dIthaque,
il redevient maître de lui comme de son petit royaume. Nest-il
pas permis de soupçonner, en ce poème, le secret des combats
intérieurs que le poète a dû livrer en lui-même,
mais aussi, de sa propre victoire, dès que son regard touche
à la Patrie ?

es
hasards de sa profession, concourant avec son plus vif désir,
ont amené Maurras au pied du Parthénon.
Sa règle dor
était là. Les lois de la beauté, des justes proportions,
de la hiérarchie du monde, que lui avait suggérées
son horizon natal la Provence na jamais oublié lesprit
dHellas, sa métropole il les trouvait sur cette colline,
au centre des harmonies pensantes, dans leur parfaite essence.
Il écrit Antinéa
et cette Invocation à Minerve que ne fait point pâlir
La prière sur lAcropole.
Ainsi, cest sur les
pentes, montées et descendues par la République dAthènes,
que ce rénovateur de lidée monarchique a exalté,
fortifié, nourri ses méditations.
Il le sait bien et nen
est point embarrassé. Léchec historique de la démocratie
athénienne le convaincra simplement du dommage « quun
peuple trop intelligent peut se causer à lui-même en se
jouant, dit-il, des lois de son destin. »
« Mais où
la Grèce néchoua point et laissa des lois générales,
cest dans les lettres et dans les arts. Cest là quelle donne
une immortelle leçon de communauté sociale, dunité
intellectuelle, dordre vivant, deurythmie. »
Tout était confondu,
écrit le vieil Anaxagore, lIntelligence vint et mit en ordre.
Et, invoquant Minerve, il lappelle :
« La victorieuse
du nombre, la claire et douce qualité, mesure de lâme
à la cadence de lunivers, fille de la nature et supérieure
à sa mère. »
« Et dailleurs,
ce que je loue, dira-t-il, nest point les Grecs, mais louvrage des
Grecs, et je le loue non dêtre grec, mais dêtre beau. »
En revenant par lItalie,
en méditant sur Florence, il marquera que la culture latine est
son lien nécessaire avec lhellénisme.
À cette moisson
dhumanisme et dharmonie, dans lesprit et le cur de Maurras,
il faut ajouter llle-de-France et Versailles, la plus douce cadence
de lair et du paysage et le même miracle dapogée classique,
obtenu par la France que par la Grèce !
Comment oublierai-je
cet après-midi, où, par une incroyable chance, soutenue
du plus pur dévouement, un ami commun, qui aujourdhui nest
plus, labbé Joseph Carol, parvint à détourner
Maurras de ses occupations incessantes et à lamener flâner
dans les allées de Le Nôtre, autour du palais du Grand
Roi.
Le timbre extraordinaire
de sa voix, dune profondeur voilée, révélait en
de véritables stances, rythmées comme, les jets deau
des bassins, cette même ferveur sacrée qui avait exalté
le poète au pied des Propylées.

aurras
avait placé son Invocation à Minerve sous les auspices
de cette pensée dAristote :
« Lhomme
et non lhomme qui sappelle Callias. »
Et nous voilà
au centre du grand débat, ouvert par Maurras avec la Révolution.
Qui doit prendre le pas : la société ou lindividu ?
Et pourtant, sil a invoqué
la raison sur les marches dun temple, les hommes de la Révolution
ne lui ont-ils point, de leur côté, rendu des honneurs
divins ?
Maurras leur en impute
un usage déréglé. Sil y a une démesure
du cur, il y a, selon lui, une démesure de la raison.
« Elle est
un principe dordre qui se trouve dans la nature, non point subordonnée
à lhomme, mais ordonnateur de son intelligence. »
Il dira dans sa prosopopée
à Minerve :
« Les pauvres gens te voulaient faire
à leur image.
Puisses-tu nous former, au contraire, sur ta beauté. »
Et voilà que la
Société qui se rattache, ou se devrait rattacher
à cette cadence, se trouve, par les héritiers du Contrat
social, renversée au profit de la personne. Tout homme va
prétendre porter en soi lunivers, et lon ne tiendra plus pour
règle que lopinion de chacun, dont le nombre décide.
La société
sera entièrement subordonnée à lindividu. Les
contrats qui la fondent pourront toujours être rompus, toujours
renouvelés.
Ces nouvelles dispositions
des rationalistes du XVIIIe siècle
rebondissent avec les romantiques pour qui le « moi »
est tout. Ainsi les anciennes hiérarchies, les vieux ordres dexistence,
famille, métier, province, considérés jusque-là
comme des soutiens, sont renversés comme des obstacles.
Maurras, penché
avec amour sur sa patrie quil considère comme lhéritière
de cette intelligence aiguë, fine, déliée de la Grèce
antique, se demande si, elle aussi, ne se précipite pas, comme
la république athénienne, vers un destin fatal !
Il observe que, sans
avoir rien perdu de leurs qualités, ni dans les arts, ni dans
les lettres, ni dans les sciences spéculatives ou appliquées,
ni sous les armes où ils continuent à faucher des moissons
de lauriers, les Français ont eu à subir, après
1792, six invasions et ont vu leur capitale quatre fois foulée
par lennemi, alors que la monarchie expirante leur avait légué
un sol inviolé depuis plus dun siècle, et une capitale
qui navait pas connu doccupation depuis quHenri IV avait dit
aux généraux espagnols :
« Mes compliments
à votre maître, mais ny revenez plus. »
Puisque le génie
national reste intact, le mal ne saurait être que politique.
Ne sexprime-t-il point,
dailleurs, dans linstabilité des régimes à travers
lesquels, la France, depuis quelle a rejeté ses institutions
séculaires, paraît sépuiser à la recherche
dun équilibre nouveau ?
Quand Maurras établissait
ce bilan, cest-à-dire au commencement du XXe
siècle, on en comptait déjà douze, en moins dun
siècle et demi : Constituante, Convention, Directoire, Consulat,
Premier Empire, Première Restauration, Cent Jours, Seconde Restauration,
Monarchie de Juillet, Deuxième République, Second Empire,
Troisième République.
Nos républiques
se plaisent à porter des chiffres à la manière
des rois !

investigation
de Maurras passe de la forme des gouvernements au malaise dont ils souffrent,
et qui affectent les deux branches humaines du travail national :
la main-duvre et la pensée.
Il les voit, lune et
lautre, désemparées, sans garantie pour leur lendemain,
menacées dans leur dignité et leur indépendance
par la puissance anonyme de largent :
« seul déterminant
depuis la disparition des vieilles hiérarchies ».
Tel est, en ce qui touche
aux intellectuels, le thème de son livre célèbre :
Lavenir de lIntelligence.
Quant aux problèmes
ouvriers, il y revient fréquemment dans ses articles. Le droit
dassociation, rappelle-t-il, a été supprimé comme
un privilège par la législation de 1789, de sorte que
les ouvriers se sont ainsi trouvés démunis de toute organisation
devant les progrès de la grande industrie. Les crises sociales
des XIXe et XXe
siècles ne sont pas autre chose que la recherche douloureuse
dun statut nouveau.
Remarquons que les anciennes
corporations, trop limitatives, ne sauraient correspondre, sous leur
forme ancienne, aux besoins daujourdhui. Mais ce qui a gardé
beaucoup plus de valeur dexemple, cest la confrérie de métier,
véritable assurance sociale, indépendante de lÉtat,
organisée par la profession.

u
temps où Maurras commençait à rassembler ses observations,
le plus grand nombre des Français, sil sinquiétait
de lavenir, ne songeait guère au passé.
Un cénacle dérudits,
de penseurs, un Fustel de Coulanges, un Taine, un Renan, un Le Play,
trouvaient une audience attentive, sans doute, mais peu étendue.
Le reste du pays acceptait,
à peu près, cette étrange abréviation que
dhonnêtes esprits, cédant à un impératif
doctrinal, imposaient à notre histoire, en la faisant dater de
1789. Cependant quelque parti que lon prenne dans le présent,
il y a, pour une nation telle que la France, une noble curiosité
à se connaître tout entière. Comme la dit Fustel
de Coulanges, lHistoire de France était devenue un peu honteuse
delle-même, au delà dune certaine époque.
Or, débordant
son système, et aussi bien à légard de ceux qui
lacceptent que de ceux quil na pu convaincre, Maurras a tiré
de la léthargie un millénaire de grandeurs, dont il est
légitime dêtre fier comme français, sans pour cela
quil soit nécessaire dêtre monarchiste.
Là où les
deux premières dynasties avaient échoué, les Capétiens
ont rassemblé patiemment, avec le concours, certes, de toutes
les catégories de leurs sujets, en la variété infinie
et harmonieuse de nos données terrestres, toutes les données
humaines qui, dans notre hexagone sacré, ont abouti à
exprimer la nation française.
Maurras ne fabrique pas
de constitution. Il se borne aux conditions dexistence de ce millénaire
qui ne fut certes pas dun égal cheminement, par ces défilés,
ces tourbillons, ces ravins, ces crêtes, ces floraisons, ces broussailles
mais où jamais ne fut perdu le fil conducteur dynastique.
« Qui ta
fait roi ? » jetait le comte de Périgord à
Hugues Capet.
Lavenir, le génie
de la France, telle est la réponse de lHistoire. Ses descendants,
de valeur inégale, demeurèrent liés dans le temps,
par les revers et par les triomphes et lintérêt qui les
portait à réparer les uns et à prolonger les autres.
Leur art fut de maintenir
lunité dans la variété de lespace et du temps.
Il y a plusieurs conceptions
de la monarchie, comme il y a plusieurs conceptions de la république.
Maurras donnait sa préférence
à la monarchie, quelque peu romaine, des légistes, drapée
dans le manteau de Louis XIV. Mais il ne soffusquait pas de lui voir
préférer la « monarchie coutumière »
ressuscitée par Henri IV. Cétait une occasion pour lui
de rendre hommage à la variété dadaptation, de
la dynastie aux circonstances, à sa méthode expérimentale
quil définissait en une formule célèbre :
l « empirisme organisateur ».
Et il se demandait, ou
plutôt ne se demandait plus, mais il posait à ses lecteurs
cette question :
« Les hasards
de lhérédité ne comportent-ils pas moins dinconvénients
et plus davantages que le choix précaire et vacillant des volontés
humaines ? »

ais,
ces volontés elles-mêmes, ces individus qui composent le
nombre, lhomme qui sappelle Callias, quel sera son sort
dans une société, dans un état qui prétend
recouvrer sa suprématie sur la personne ?
La sécurité,
la stabilité quon lui offre en échange, suffiront-elles
à compenser la perte de cette possession de soi-même, de
cette fière initiative qui valent bien des sacrifices et qui
forment comme le panache de la Révolution française ?
Maurras ne néglige
pas ce souci et réserve à la personne humaine toute la
dilection dont il entoure la part dautonomie des provinces. Cest ici,
dans le cadre de ses intérêts visibles, de son patrimoine
historique et moral, dans le plein exercice de sa compétence,
que lhomme qui sappelle Callias, que lhomme qui sappelle Maurras,
que lhomme qui sappelle un pêcheur de Martigues trouve jour
à se définir, à se maintenir et à saffirmer.
Maurras, en traçant
son épitaphe, ne sest-il pas flatté davoir agi « Pour
que revivent en France les libertés de nos républiques ! »
Quest-ce à dire ?
Quil est une partie
de la vie nationale, réservée aux groupements naturels
locaux, sous le contrôle direct des individus. On a trop enseigné,
selon Maurras, la partie abstraite :
« Il y eut,
remarque-t-il, une France fédérative florissante jusquà
la Révolution. »
Montaigne appréciait
particulièrement cette organisation où le pouvoir central
ne laissait parler de lui à un homme tranquille que deux ou trois
fois dans sa vie.
Aux communes, les affaires
proprement communales, aux provinces les provinciales, à lÉtat,
les siennes. Une telle conception nest pas seulement politique. Elle
est, chez lauteur de Létang de Berre, profondément
affective.
Cest peu de vous crier que mon cur vous
possède
O Martigues plus beau que tout
De la Conque de Fos au récif de la Mède
Laissez-moi chanter, je suis vous !
Oh ! Il nest plus
ici question de lhomme en général et de ces statues grecques,
en qui séquilibrent tant de lois de la beauté quelles
nont plus lair de ressembler à personne !
Quand le poète
sécrie « je suis vous », nest-ce pas
chacun de ses amis, les pêcheurs, quil rencontre en allant de
sa maison au rivage ?
Il ne sest pas borné
à rimer la force et la beauté de telles existences. Il
les a défendues. Et, en son extrême vieillesse, il brandissait
encore la plume, dans Aspects de la France pour soutenir
à grands renforts darguments techniques les pêcheurs
de Martigues qui avaient refusé aux bateaux pétroliers
les passages de létang de Berre, jusquà ce quils cessassent
dy répandre le mazout empoisonneur.
Les fruits légitimes
des travaux de ses compatriotes nont jamais paru négligeables
à ce philosophe désincarné ! Quétait-ce,
quand il sagissait de leurs traditions spirituelles ! Le Félibrige,
qui se réunissait à Paris, dans les cafés du quartier
latin, et où il sétait inscrit dès sa jeunesse,
ne lui parut point assez actif et il rompit avec lui pour sentendre
avec ceux qui, plus près du sol natal, menaient la lutte au nom
dun fédéralisme réalisateur.
Son dévouement
actif, fervent et passionné à Mistral et à son
uvre navait dégal que sa fidélité respectueuse
pour Anatole France.
Sa position nest pas
vacillante entre ces deux pôles. Elle est nette : Fédéraliste,
oui, séparatiste, jamais !
Évoquant le drame
lointain, où par de durs sacrifices sest consacrée, entre
le Midi et le Nord, lunité nationale, il reprenait la parole
fameuse de lauteur de Mireille et de Calendal :
« Le Midi
na pas été réuni au Nord comme un accessoire à
un principal, mais comme un principal à un autre principal. »
Cependant, a-t-il pris
soin dajouter, en accord avec le sage de Maillane, lhistoire a consacré
des faits. Saint Louis, en apaisant ce drame, dont il tirait une conclusion
nationale, ne pensait pas autrement.
Lunité sest
formée autour du roi de Paris. Et Paris ne peut être que
la capitale de toute la France.
Personne na jamais contesté,
dans un débat récent qui pénétra
jusquen vos délibérations que « la
langue provençale, selon les termes de lun des vôtres,
fît partie du domaine français ». La controverse
ne portait que sur des modalités et des degrés denseignement.
Excellent écrivain et poète doc, majoral du Félibrige,
Maurras a soutenu la langue des troubadours pour être honorée
et entretenue là où elle est née. Mais il na jamais
songé à diviser, sur le plan national, un langage que
lhistoire a donné en commun héritage à tous les
Français. Sa langue patrimoniale avait son intime tendresse.
Sa langue nationale avait son ardent respect.
Puis-je me permettre
en cette occurrence de me souvenir, Messieurs, quil y a quelque vingt
ans métait échu le grand honneur de représenter,
comme mainteneur, au troisième centenaire de lAcadémie
française, lAcadémie des Jeux Floraux, fondée
au XIVe siècle par les Sept
troubadours, et à laquelle plusieurs dentre vous sont liés
par des lettres de maîtrise.
Les pensées qui
manimaient alors ne sauraient méchapper aujourdhui. Dans le
mouvement intellectuel répandu sur tout le territoire, lAcadémie
française exerce une vertu symphonique. Loin de méconnaître
la vitalité des provinces, elle a multiplié vers elles
les gestes damitié. Elle exprime lunité sacrée
du pays, soutenue par le libre génie des provinces qui lont
formé et quil garantit à son tour.

lle
rassemble dans lespace, elle rassemble aussi dans le temps et,
parlant, pour la première fois, comme lun des vôtres,
si je ne me défends pas, en exposant les idées de Maurras,
davoir évoqué la vieille France avec un amour respiré
dans mon foyer, je me garderai de méconnaître des gloires
plus récentes. Elles doivent se rejoindre.
Nen est-il pas ainsi
dans le cur de chaque être, où lon découvre,
vivant ensemble, tant de disparates ?
Ainsi, de la nation elle-même,
surtout quand elle est aussi ancienne et, reconnaissons-le, aussi agitée
que la nôtre. Maurras na-t-il pas dit :
« La Révolution,
sublime parfois, est une expérience infiniment honorable pour
un peuple...
« ... Lassociation
du Tiers-État aux privilèges du Clergé et de la
Noblesse, les transferts de propriété, les nouveautés
agraires, voilà des événements naturels, en quelque
sorte physiques, qui, doux ou violents, accomplis par lorage ou par
le beau temps, se sont accomplis. Je les nomme des faits. »
Il est vrai quil a dit
aussi : « Cest une expérience manquée.
Les principes révolutionnaires ont toujours entravé luvre
naturelle de la Révolution. »
Discrimination dun haut
intérêt intellectuel, mais bien difficile à obtenir
dans les états dâme !
Les apports physiques
et moraux de toute notre histoire fermentent dans les veines de chaque
Français. On ne peut écarter ni le millénaire qui
précède 1789, ni les deux siècles qui suivent.
Si les esprits gardent leurs préférences, lhistoire tout
entière est en chacun de nous.
Dailleurs, quelquinterprétation
différente quelle ait donnée de notre caractère
national, quelques controverses passionnées dont elle reste lanimatrice
et la proie, si nous la considérons dans le panorama de lEurope,
jointe à lépopée impériale qui lenchaîne
et la prolonge à la fois, la Révolution représente
avec le XIIIe et le XVIIe
siècle malgré la dureté des contrastes et
les réserves quimpose le sacrifice des victimes innocentes
lune des trois plus puissantes époques du retentissement de
la France.
Du point où nous
sommes, nous navons rien à séparer de notre patrimoine,
ni notre élan vers la foi, ni notre élan vers la grandeur,
ni notre élan vers la liberté !
Il nest pas concevable,
il nest pas conforme à lunité du Destin national, quun
fossé reste indéfiniment creusé entre deux conceptions
de la France.
Les efforts conjugués
de lhistoire et de lactivité sociale contemporaine retrouvent,
dans le passé, des formes de vie telles que le groupement familial
et professionnel propres à répondre aux plus généreuses
aspirations de lavenir vers le bonheur de lêtre humain.
Lavenir ne soppose
pas nécessairement au passé. Sils se comprennent, ils
sentraident. Il peut y avoir des crises de conscience dans une même
âme. Et cest toujours la France qui cherche, qui palpite, qui
se souvient, qui pardonne et qui vit !
Un siècle et demi
sest écoulé, apportant ses épreuves et ses apaisements
depuis le jour où Louis XVI, après avoir traversé
en carrosse, à côté de son confesseur, un Paris
morne et silencieux, aux boutiques fermées, sarrêta sur
la place nommée aujourdhui « Place de la Concorde »
et gravit dun pas ferme les marches de léchafaud.
Et là, par une
grandeur dâme que chacun peut comprendre, voulant noyer toutes
les rancunes dans son sacrifice, il a émis ce vu suprême :
« Je souhaite
que mon sang cimente le bonheur des Français. »
Puisse ce généreux
appel ne cesser de retentir, par-dessus le roulement du tambour, et
le long chemin du temps !
Laissant, de nos souvenirs,
séloigner ce qui nous divise, préservons ce qui nous
unit, cest-à-dire une pratique séculaire de toutes les
formes de la dignité humaine, dans un ordre qui, pour la satisfaire,
exprime, à la fois, la beauté et léquilibre délicat
de nos disciplines.

armi
ces disciplines prend place le système didées que
Charles Maurras a légué à la méditation
de ses compatriotes.
Il naimait point quon
lappelât Maurrassisme. Cest dabord quil estimait devoir
beaucoup à ses compagnons, trop serrés autour de sa personne
pour être séparés de sa mémoire.
Lun deux a siégé
parmi vous, Jacques Bainville, qui faisait, à la fois, de lHistoire
un théorème par la logique de la pensée et une
uvre dart par la pureté de son style.
Cest aussi quil préférait
à un qualificatif individuel le nom de Nationalisme intégral.
« La nation,
écrivait-il, est le cycle terminal de la société
temporelle. Elle nest pas contractuelle, elle est naturelle et historique.
Depuis la disparition de lempire romain et la rupture de la République
chrétienne du Moyen Âge, la nation est la condition terrestre
de la vie humaine ! »
Et il appelait en témoignage
de ce fait la virulence des affirmations nationales dans le monde actuel.
Limpératif de
la patrie lui semblait le plus fort des impératifs humains.

ependant,
que ce soit pour la soutenir, que ce soit pour la combattre, qui pourrait
concevoir la doctrine sans la marque du fondateur, de son tempérament,
de son caractère ?
Cet homme, qui, dans
le privé, se montrait laffabilité même, se prêtait
aux controverses de ses amis avec cette forte douceur de la Méditerranée,
agréable aux jeux du soleil et des voiles, manifestait, dans
la vie publique, un penchant immodéré pour la violence.
Sa doctrine, Maurras
la défendait en attaquant. Cétait une marche à
la tempête. Il la dépouillait de toute relativité,
de toute concession. Il voulait lui faire place nette.
Mais, ne la-t-il pas
mieux servie par la triple force incontestable de son courage, de son
désintéressement, de son verbe, que par lexcès
de ses polémiques ?
Lorsque M. Henry Bordeaux
le recevait au milieu de vous, il disait, sautorisant dune longue
et indépendante amitié qui fut aussi la mienne :
« Logicien impitoyable, la raison vous entraîne au
delà de cette mesure quelle enseigne. Si jaffirmais ici que
vous fûtes toujours équitable, je crois bien que vous souririez
le premier de ma candeur. »
Maurras lui-même,
un jour quil avait été mordu par un chien, répondait
à ceux qui sempressaient de le soigner : « Il
est bon quun polémiste soit un peu enragé ! »
À franchement
parler, on peut dire que la rodomontade lamusait, et cela dautant
plus que son intrépidité lui permettait de soutenir laudace
de ses propos. Ainsi en témoigne, dans Le mont de Saturne,
lépisode héroï-comique de son cartel à Mariéton,
où il se met en scène avec la plus charmante ironie du
pays doc.
Sil tenait pour vaines
les discussions parlementaires, il en était autrement des polémiques
de presse. Cétait lAgora pour ce fils dAthènes. Il
a dit quelquefois quaprès avoir atteint ses buts politiques,
il retournerait à la littérature pure. Mesurait-il ce
que lui aurait coûté ce sacrifice ? La liberté
de la presse lui était sacrée, comme à tous ceux
qui se réclamaient de lui, et il neût pas hésité
à monter sur une barricade pour la défendre.
On ne saurait méconnaître
que la polémique, la satire ont existé de tout temps comme
genre littéraire et satisfaction donnée aux bouillonnements
de la nature humaine.
Mais il arrive quau
delà dune certaine limite, facilement franchie, quand la fougue
lemporte sur la prudence, et parfois sur le respect dautrui, elle
stimule lardeur de ladversaire au lieu de la briser. En même
temps, dailleurs, elle nourrit la vigueur des compagnons de lutte.
Et telle était la position de Maurras, le premier exposé
aux coups et ceci sans métaphore entre les cohortes
frémissantes de ses disciples et celles de ses ennemis.
Cétait un rassembleur
de volontés, un promoteur denthousiasme et les uns déplorent,
tandis que les autres admirent et que nul ne conteste sa magique influence
sur une partie de la jeunesse française.

l
avait dans sa démarche quelque chose dinflexible et, sur
son visage de philosophe grec, se marquait une résolution contre
laquelle, aucune menace, aucun danger, aucun choc du monde extérieur
ne pouvaient rien.
Il connut sans fléchir
les pires vicissitudes et la plus cruelle de toutes. Un nom vient naturellement
à mes lèvres. Il eût à subir, comme Socrate,
la colère de la cité.
Sans sortir, Messieurs,
de la sérénité qui simpose en ce lieu, sans se
mêler aux luttes intestines, au-devant desquelles il sest, lui-même,
toujours jeté, on ne saurait loyalement évoquer la mémoire
de cet homme sans apercevoir, au-dessus de tous les tumultes, son brûlant
civisme, son indéfectible amour de la Patrie.
Les contresens flagrants,
répandus sur ces formules avec lesquelles il aimait, avons-nous
dit, à jalonner son discours, ne résistent pas à
lexamen des contextes.
On a pu lui adresser
bien des reproches, regretter sa violence trop érigée
en préceptes, son intolérance, ses partis pris, ses injustices
envers les particuliers et les gouvernants, ses outrances de langages
à toutes les époques de sa vie notamment sensibles pendant
la dernière guerre, mais en écoutant battre son cur
à travers son uvre, on sentira, même si lon diffère
dopinion sur les destinées nationales, que pas une de ses fibres
na cessé de vibrer pour la France !

isons
davantage. Cest sa doctrine du nationalisme intégral, poussée
au paroxysme de la ferveur, qui lui a valu ces années douloureuses
de séparation davec lÉglise Romaine, dont
il na cessé dexalter la grandeur.
Le Saint-Siège
jugea, quel que fût le culte dû à la nation, groupement
nécessaire et admirable des sociétés humaines,
quil fallait craindre le danger, sinon de la déifier, du moins
de lélever à un ordre métaphysique qui nest point
le sien. Au-dessus de la nation, pour les croyants, il y a la chrétienté,
pour les autres, il y a lhumanité ; pour tous, la paix
entre les hommes.
Ce nest point que Charles
Maurras eût confondu ces degrés. Il a explicitement reconnu
que la nation devait : « entrer naturellement en rapport
et composition avec les principes de vie internationale qui peuvent
la limiter et léquilibrer ».
Toutefois, son agnosticisme
et la prédominance de la politique dans son activité quotidienne
avaient fait appréhender que cette distinction ne demeurât
trop en marge des exposés courants et hors de portée dune
information coutumière.
Il y avait aussi, dans
les contes du Chemin de Paradis, certains passages heurtant lorthodoxie.
Il les a retirés.
Ma tâche nest
point de prendre part aux controverses qui restent ouvertes sur tous
les plans de lâme et de lesprit, autour dune uvre aussi
combative et aussi chargée didées que celle de Charles
Maurras et jusquen ses derniers ouvrages.
Mais elle mimpose de
retenir deux faits capitaux.
À la suite dune
lettre dobédience publique et solennelle des dirigeants dAction
Française, le Pontife régnant a levé lInterdit.
Quant à Maurras
lui-même, quels quaient été auparavant les retours
de griffes du vieux lion, endurci par trois quarts de siècle
de combats, le dernier mot de sa vie sexprime par son retour lucide
à la foi catholique.
Il ne sagit pas dun
aveu demi-conscient, tombé dune bouche expirante. Il a trouvé,
dans la clinique de Tours, auprès du Chanoine Cormier, son second
chemin de Paradis. Dans les ornières du premier se sont fanées
les fleurs païennes. Au creux de celles-ci ne descendent que les
rayons de létoile du berger.
En vérité,
Maurras a porté toute sa vie, au secret de son cur, la
hantise du divin. Tant quil na pu latteindre, il a trouvé
chez Auguste Comte, avec une philosophie de lordre humain, la double
qualité de la précision scientifique et de lélévation
morale. Mais voici la limite de son adhésion. Le positivisme
même, abordé à la fin, na jamais pu le rallier
à son dogme central :
« En esthétique,
en politique, dit-il, jai connu la joie de saisir, dans leur haute
évidence, des idées-mères. En philosophie pure,
non ! »
Les dernières
années dépreuves, de prison, de maladie, de solitude
ont été de la plus vive alacrité desprit, dintense
production. Il remontait aux sources métaphysiques, taries par
la crise de sa jeunesse. Et cest de là quest sortie lune des
plus curieuses révélations de sa vie secrète :
cette intimité constante, exaspérée, comprimée,
de toute sa longue existence, avec Pascal, qui, enfin, a éclaté
au jour dans un de ses ouvrages posthumes : Pascal puni.
Pascal, en bannissant
la raison de la recherche du divin, pour la remplacer exclusivement
par le témoignage, avait précipité Maurras hors
du dogme.
Dun argument des théologiens
qui ne visait quà rabaisser la superbe, Pascal sétait
servi pour diffamer, déformer la raison.
Maurras ne lui pardonnait
pas davoir détruit : « le petit appareil que
nous ont fabriqué les Puissances supérieures pour connaître
et savoir ».
Il se récrie,
devant la dureté de Pascal :
« Plus je
le lis mais il ne peut sempêcher de le lire plus
il me fait horreur, lui, sa sur, sa nièce, toute la bande !
Ils sont durs, perdus dorgueil. Leur charité est toute hérissée
de haine et, de là, sort leur tristesse, leur hargne, leur goût
de la destruction. »
Et Maurras se détourne
alors en pensée vers : « sa chère, belle,
douce et délicieuse petite Thérèse de Lisieux ».

est
entre les mains de la Sainte presque enfant, mais dont une saisissante
vigueur de pensée anime les humbles écrits, que Maurras
a remis son destin.
Elle rejoint le souvenir
de cette mère intelligente, tendre et forte dont il porta, pour
ainsi dire, une seconde fois le deuil, tant quil douta de pouvoir la
retrouver.
Le problème qui
hante les derniers jours de Maurras nest pas un problème politique.
Cest un problème religieux. Il a rouvert le fond de son être,
où linquiétude métaphysique était entretenue
comme une plaie sacrée.
Et le prêtre qui
en a porté témoignage, affectueusement accueilli, a fait
entendre au vieux penseur, avec une douce prudence, lappel de la foi,
Celui qui a dit :
« En politique tout désespoir est sottise absolue »,
qui, en dépit des coups les plus terribles du destin a gardé
sa confiance comme une cuirasse sans défaut, que va-t-il en faire
devant linvisible, au seuil de lau-delà ?
Sans doute, le philosophe
est-il heureux que la plus juste orthodoxie lui permette de navoir
pas à se dépouiller de cette raison quil na jamais
déifiée quen métaphore mais quil a toujours
tenue fermement, comme un bâton de marche. Toutefois, il comprend
quelle ne peut rien sans une autre lumière.
Si Pascal a dit :
« le cur a ses raisons... » Maurras aurait
pu dire : « La raison a son cur ! »
Sans doute, les lignes
du Parthénon ne seffacent pas, mais séloignent dans
leur azur trop vide pour laisser avancer devant elles, dans la grisaille
de lIle-de-France tant aimée, elle aussi des visions
de cathédrales !
Et, enfin, il ny a plus
que le monde invisible.
Le poète en Maurras
exprime alors la sérénité de lhomme :
« Seigneur, endormez-moi dans votre paix
certaine,
Entre les bras de lespérance et de lamour ! »
Suprême demande.
La réponse est
silencieuse, comme un pas dans la nuit. Elle est pour lui seul. Il ne
peut en cacher sa joie. Et cest alors que ce penseur, isolé,
par sa surdité, du contact des hommes et, par le doute philosophique
jusquà cette heure, de la présence divine, murmure, après
les derniers sacrements :
« Cest la
première fois que jentends venir quelquun. »
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