Ma reconnaissance
est dautant plus vive que votre choix fut pour moi une surprise :
jusquà la veille de mon élection, je navais jamais pensé
que mon destin me conduirait parmi vous. Dans les nuits claires du désert
de Libye ou dans les rues encore coupées de barricades de Paris
enfin libéré, le jeune capitaine que jétais pouvait
espérer devenir gouverneur, puisque ladministration de la France
dOutre-mer était ma vocation ou, pourquoi pas, rêver
dêtre un jour ministre car tout citoyen en a le droit, dans notre
République. Mais comment imaginer, dans mon ambition fière
et modeste, que je serais un jour reçu parmi vous ?
Il est vrai
que lAcadémie française, dès sa naissance, a toujours
accueilli des soldats et aussi des marins, grands voyageurs et souvent
vrais écrivains comme Pierre Loti, né il y a exactement
un siècle et demi, qui occupa pendant trente-deux ans le
treizième fauteuil auquel vous mavez élu ; je ne
citerai aucun autre nom par crainte de comparaisons entre les services
éclatants de grands chefs militaires, maréchaux ou généraux,
et les miens, accomplis dans des grades subalternes. Quil me soit seulement
permis dobserver que vous navez jamais fait large place à ces
hommes daction un peu aventureux que sont les coloniaux et, en particulier,
les légionnaires. Puisque je suis le premier officier de Légion
appelé à siéger sous cette coupole, je veux saluer
le sacrifice des 35 000 étrangers morts pour la France
dans les rangs de la Légion étrangère, dont 20 000
depuis 1940.
Parmi les
coloniaux, lAcadémie avait élu lun des plus grands et
le plus actuel, Lyautey, dès 1912, avant son élévation
au maréchalat. À ceux qui évoqueraient notre confrère
Léopold Sédar Senghor qui me fait lhonneur de son amitié,
je répondrais que le chantre de la négritude se tient
non pour colonial mais pour colonisé. Quoi quil en soit, mes
titres de soldat et dadministrateur ne pouvaient pas peser lourd dans
votre décision.
En revanche,
à partir de 1960, dans ma troisième vie, jai été
plus de onze ans ministre et presque deux ans Premier ministre. LAcadémie
a toujours marqué compréhension et considération
pour les hommes dÉtat. Elle noublie pas que son fondateur,
le cardinal de Richelieu était Premier ministre et quel Premier
ministre !
Depuis que
la naissance ne joue plus grand rôle, les chemins sont variés
qui mènent au pouvoir : la force des armes, la faveur de
lopinion, lintrigue. Mais les hommes dÉtat sont jugés
sur lusage quils en font, surtout dans les épreuves qui, tôt
ou tard, frappent les nations et même une grande partie de lhumanité :
catastrophes naturelles, crises économiques, guerres, révolutions.
La France en a souffert plusieurs en ce vingtième siècle ;
nos pères et nous-mêmes les avons vécues. Deux guerres
mondiales, des guerres de décolonisation, mais aussi une élévation
du niveau de vie, des progrès scientifiques et techniques fabuleux,
au point que le monde en a été bouleversé.
Comment
sétonner quen ce siècle, où le meilleur et le
pire se sont rencontrés, notre pays ait usé jusquau rejet
deux Républiques, la troisième et la quatrième,
un régime autoritaire, celui de Vichy, et ait modifié
treize fois la Constitution en vigueur depuis 1958 ? Ces évènements
ont imposé aux hommes de ma génération des choix
si graves, si déchirants, tels que beaucoup en ont été
marqués pour la vie. Les malheurs nous ont appris que la légitimité
de tout pouvoir est fragile. Ceux qui gouvernent dans les tempêtes
sont toujours contestés et, par certains, détestés.
Depuis 1940, jen ai fait plusieurs fois lexpérience et la dernière
ne fut pas la moins cruelle, au sortir de la guerre dAlgérie.
Pour le ministre que jétais, il est dur et risqué dordonner
à une armée invaincue sur le terrain, un cessez-le-feu
et un retrait que ladversaire a été incapable de lui
imposer et, ensuite, den gérer les conséquences douloureuses
et pas toujours honorables. Je my suis employé par fidélité
au général de Gaulle à qui les Français,
dans leur grande majorité, accordaient leur confiance pour mettre
fin à une interminable guerre, notre dernière guerre dune
décolonisation que je jugeais depuis longtemps inévitable.
Il y a des
guerres justes mais il ny a pas de guerre propre et, dans les grandes
crises, nul ne gouverne innocemment. Pour le bien et le repos de la
patrie, doit-on prendre le risque de perdre son âme ?
on
engagement politique est précoce. Étudiant, il rejoint
la Jeunesse socialiste. Entré à lagence Havas en
1931, son premier reportage est le récit de lassassinat
du président Paul Doumer le 6 mai 1932. De 1933 à
1935, il est affecté au bureau de Londres de lagence, dabord
au peu gratifiant service de nuit, et bientôt comme grand reporter.
Dès son retour en France, après un court passage à
la S.F.I.O., il adhère à la Jeune République, parti
social-chrétien, fondé en 1912 par Marc Sangnier après
la condamnation du Sillon par le Pape. Dans lhebdomadaire Sept,
il publie une interview de Léon Blum quil signe André
Sidobre.
«
Sous mon nom, dit-il, je faisais du journalisme objectif
(à Havas). Le journalisme engagé... je le faisais sous
des pseudonymes. » Ce nétait pas pour se cacher mais
pour respecter la déontologie de son métier.
Hostile
à Munich, il publie peu après un livre sur Le Germanisme
en marche où nous pouvons lire que « lannexion
du pays des Sudètes constitue non pas la dernière étape
mais la première phase... dun projet dexpansion beaucoup plus
vaste ».
Avant la
fin de la guerre, dès août 1944, il rejoint comme directeur
politique le journal LAube qui sétait sabordé
en juin 1940. Tout en continuant dassurer des liaisons avec la
2e D.B., il entre à lAssemblée consultative
provisoire qui siège au palais du Luxembourg. Le mois de novembre 1944
est très important pour Maurice Schumann : le 11 novembre,
il est élu à trente-trois ans président du
Mouvement Républicain Populaire né de la fusion entre
lancienne Jeune République et la Démocratie chrétienne.
Il suit ainsi les directives du général de Gaulle qui
lui a dit, comme à dautres : « Adhérez
à vos partis respectifs et soyez-en le sel. »
Deux jours
plus tard, il épouse Lucie Daniel dont il avait fait connaissance
à Londres où elle avait rallié la France Libre.
« Dès que je lai vue, jai su quelle serait ma femme. » Elle lui donnera trois filles, Christine, Laurence et Béatrice,
et sera le cur et lâme de son foyer.
La paix
revenue, les grandes manuvres politiques recommencent : le
20 janvier 1946, le général de Gaulle démissionne.
Le lendemain, Maurice écrit dans LAube : «
Pour la première fois, nous sommes en désaccord avec
lui. » Ce désaccord saggravera rapidement. Le M.R.P.
forme un nouveau gouvernement avec les socialistes et les communistes.
Ce tripartisme sans de Gaulle mais avec Félix Gouin peut-être
nécessaire mais peu glorieux accouche dun projet de Constitution
rejeté par le référendum du 5 mai 1946.
Les élections à la deuxième Assemblée constituante
donnent au M.R.P. 28 p. 100 des voix et 169 députés ;
il est le premier parti de France et lun des siens, Georges Bidault,
devient chef du gouvernement.
Reçu
à Colombey le 22 septembre, Maurice Schumann expose au Général
le nouveau texte constitutionnel, mais ne parvient pas à le convaincre :
mission impossible. Dans son discours dÉpinal, de Gaulle
déclare tout net : « Le projet de Constitution
ne nous paraît pas satisfaisant. » Il est tout de même
approuvé le 19 octobre 1946 par 53 p. 100 des
votants.
Cest la
rupture avec de Gaulle qui ne ménagera plus ses attaques visant
le M.R.P. et ses dirigeants.
Maurice
réplique en sen prenant au Rassemblement pour le Peuple Français,
créé en avril 1947 et qui se révèle
comme une machine de guerre contre la IVe République
et un dangereux concurrent pour le M.R.P. « Jai toujours pensé,
écrit-il dans LAube, le 25 juin 1951, au lendemain
des élections législatives, que le général
de Gaulle navait quun ennemi redoutable, le R.P.F.,... cest
en tout cas le seul qui ait réussi à lui infliger un revers. » Dans cet affrontement, Maurice fait lexpérience de la
dégradation de la mystique en politique, jadis dénoncée
par Péguy. Ce sera pour lui, selon ses propres mots, «
la période la plus douloureuse de (sa) vie ».
En 1951,
il quitte la présidence du M.R.P. et entre pour la première
fois au gouvernement comme secrétaire dÉtat aux Affaires
étrangères auprès de Robert Schuman quil admire
et dont il partage les idées ; doctobre 1951 à juin 1954,
il restera dans les mêmes fonctions sous cinq gouvernements successifs,
linstabilité ministérielle étant inhérente
à la IVe République. Maurice sera directement
engagé dans les débats et les décisions sur deux
graves questions : la construction européenne et la décolonisation.
Sur la première
il na, dit-il, « aucune différence de conception » avec son ministre qui a fait adopter la Communauté Européenne
du Charbon et de lAcier, imaginée par Jean Monnet comme un moyen
efficace décarter tout risque de guerre entre la France et lAllemagne.
Dans le même esprit, il approuve la Communauté Européenne
de Défense, dont René Pleven est linitiateur. Le traité
signé à Paris, le 27 mai 1952, sera enterré
par lAssemblée nationale, le 30 août 1954. Maurice
a quitté le gouvernement depuis deux mois mais le M.R.P. est
le seul groupe parlementaire unanime dans le vote pour la ratification,
ce qui naméliore pas les relations avec le Général
dont lhostilité à la C.E.D. est totale.
Sagissant
de la décolonisation, Maurice Schumann est en difficulté
car son parti est divisé. Les conservateurs sont actifs, avec
Georges Bidault dont on sait jusquoù le mènera sa passion
pour lAlgérie française, et Letourneau, ministre des
États associés, cest-à-dire des Affaires indochinoises
dont la dégradation conduira à Dien Biên Phu où
sonne le glas de la IVe République. Mais les
libéraux favorables à une évolution sont nombreux
autour de Pierre Pfimlin, Robert Schuman, Robert Buron. Laffaire de
Suez confirme Maurice dans ses convictions. Rappelé dans larmée
sur sa demande avec le grade de chef de bataillon à titre temporaire,
affecté à létat-major de lamiral Barjot pour
la liaison franco-britannique, léchec dont il est sur place
le témoin le convainc que la fin des empires coloniaux est proche.
Dès lors, lévolution de lAlgérie vers lindépendance
lui semble inévitable, sans quil se laisse aller à lanticolonialisme
dont il pense comme Mauriac que cest une « passion négative ».
Et ce nest
pas un hasard si le général de Gaulle avec lequel il avait
toujours gardé des contacts personnels, le reçoit ouvertement
pour la première fois depuis dix ans, le 8 février 1958,
jour où le bombardement de Sakhiet-Sidi-Youssef ouvre la crise
qui ramènera le Général au pouvoir trois mois plus
tard.
Dans le
gouvernement quil forme après son investiture par lAssemblée
nationale, le ler juin 1958, de Gaulle nomme Pierre
Pfimlin ministre dÉtat, signe dun rapprochement avec le M.R.P.
Pour mieux contrôler son groupe, Maurice a souhaité rester
au Parlement. Après les élections législatives
du 30 novembre 1958, il sera président de la commission
des Affaires étrangères, ce qui lui donne le privilège
dêtre reçu par le Président de la République
six fois par an. Il soutient sans hésiter la politique algérienne
du Général.
En avril 1962,
Georges Pompidou lappelle dans son premier gouvernement, en même
temps que quatre autres membres du M.R.P. Il est ministre chargé
de lAménagement du territoire, pas pour longtemps puisquil
démissionne le 15 mai, à regret mais solidaire de
ses amis, après la célèbre diatribe du Général
contre ceux qui auraient « pensé, écrit en
quelque esperanto ou volapük intégrés ». Pour
certains la rupture est définitive. Pour Maurice, ce nest quun
accident qui sera bientôt réparé. Moins de cinq
mois plus tard, le 5 octobre, le M.R.P. sauf Maurice et
quelques amis vote avec la majorité de lAssemblée
la censure du gouvernement. La dissolution est aussitôt prononcée
et les électeurs sanctionnent les censeurs. Le M.R.P. tombe à
9 p. 100 des votants et cesse dêtre un grand parti ;
il séparpille. Dans la nouvelle Assemblée, Maurice reste
président de la commission des Affaires étrangères.
Le Général le charge de mission ; il lenvoie à
Washington le 18 mars 1965, aussitôt après la
sortie de la France de lOTAN, pour rencontrer le président Johnson
et les commissions du Sénat et de la Chambre des représentants.
À son retour, il défend la décision du Général
dans le débat à lAssemblée nationale.
Après
les difficiles élections de 1967, il devient ministre dÉtat
chargé de la Recherche scientifique, des questions atomiques
et spatiales. Se considérant comme un littéraire, il déclare
sa surprise à de Gaulle qui lui répond quon ne doit pas
nommer un agriculteur ministre de lAgriculture, ni un général
ministre des Armées. Dans cette fonction, deux problèmes
nucléaires retiendront spécialement son attention. Lun
est militaire, cest la réalisation de larme thermonucléaire,
la bombe H à laquelle de Gaulle attache beaucoup dimportance
et qui a pris du retard. Lautre, civil, concerne le choix de la future
centrale électronucléaire. Maurice fera avancer le premier
mais son avis ne sera pas suivi pour le second.
Il aime
ce ministère qui lui fait découvrir des problèmes
et le met en contact avec des hommes quil ne connaissait pas, loblige
à étudier des sciences dont il navait quune vague idée,
le plonge dans des techniques et des industries de pointe. Un nouvel
intérêt a été éveillé en lui
et ne sendormira pas. Trente ans plus tard, il se réjouira de
rencontrer Bill Gates venu présenter au Sénat le Codex
de Léonard de Vinci.
Pour lui
comme pour Bertrand de Jouvenel, la révolte imprévue de
mai 68 est « sans lendemain mais pas sans avenir ».
Dans le gouvernement formé par Maurice Couve de Murville après
les élections qui envoient au palais Bourbon une chambre introuvable,
il reste ministre dÉtat mais est chargé des Affaires
sociales. À ce titre, il met en application les accords de Grenelle
et la réforme des études médicales qui loppose
au ministre de lÉducation nationale, Edgar Faure. Mais le grand
projet gaulliste auquel il sattache est la participation des salariés
dans lentreprise. Le rêve des chrétiens sociaux nest-il
pas de trouver une troisième voie entre le marxisme et le libéralisme ?
Le projet de loi est prêt mais pas encore déposé
quand le général de Gaulle se retire, après léchec
du référendum davril 1969.
Dans la
campagne pour lélection présidentielle qui souvre aussitôt,
Maurice soutient Georges Pompidou contre Alain Poher et il est nommé
ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement
de Jacques Chaban-Delmas. « Il sest installé dans le
bureau de Vergennes avec la joie tranquille de quelquun qui rentre
chez lui », raconte son directeur adjoint de cabinet.
Une page
est tournée mais cest le même livre dont les chapitres
sintitulent : construction européenne dans le respect de
lindépendance nationale, refus de la politique des blocs, maintien
de nos alliances.
Sagissant
de son ministère comme de celui de la Défense nationale,
Maurice Schumann connaît et accepte la pratique de la Ve République.
Le chef de lÉtat décide en dernier ressort ; le
ministre le rencontre chaque vendredi pendant deux heures, pour linformer,
le conseiller, et recevoir ses instructions quil exécute sans
réticence. Il lui arrive dêtre en désaccord, par
exemple lorsquil sagit de livrer des chars et des avions à
la Libye ; il le dit au Président et à lui seul.
Mais il est en parfait accord avec Georges Pompidou pour ce qui concerne
la construction européenne. Parce quil connaissait et aimait
lAngleterre, il fut heureux de conduire les négociations pour
lentrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun,
levant le veto deux fois opposé par le général
de Gaulle. Comme Georges Pompidou, il attend de ladhésion britannique
qui sera accompagnée par lIrlande et le Danemark, une ouverture
et un rééquilibrage de lEurope des Six et, aussi, une
garantie contre les dérives fédéralistes que nos
amis Anglais ne sont pas près daccepter. La négociation
est compliquée par la crise monétaire de lannée
1971 : en avril, la Bundesbank laisse flotter le deutschemark
et, le 15 août, le dollar est déclaré inconvertible.
Dans de telles conditions, faire aboutir les négociations en
dix-huit mois est un vrai tour de force.
En même
temps, il prépare prudemment le rapprochement avec lU.R.S.S.
Il fera trois voyages à Moscou, en 1969, 1970 et 1971. Ces contacts
lui seront utiles dans une tâche à laquelle il consacre
en secret beaucoup de temps et dénergie, laide aux négociateurs
américains et vietnamiens qui se rencontrent à Paris pour
en finir avec la guerre. Il en vient à négliger sa circonscription
où il subit en 1973 le seul échec électoral de
sa carrière. Il quitte alors le gouvernement et sera élu
sénateur dix-huit mois plus tard.
Le Sénat
ne sera pas une retraite mais un nouveau champ dactivité. Bientôt,
il y tiendra une place importante : vice-président de 1978
à 1983, il siège neuf ans à la commission des Finances,
six ans à celle des Affaires économiques où il
défendra inlassablement lindustrie textile française
dont le déclin qui ruine les structures et la culture ouvrière
du Nord, lindigne. Déjà, il dénonce « le
scandale du chômage ».
Président
de la commission des Affaires culturelles de 1986 à 1995, il
fait valoir avec force ses conceptions sur la famille, la presse, combat
les représentations de la violence au cinéma et à
la télévision quil voudrait sanctionner fiscalement.
Il se passionne pour lexploration et lutilisation de lespace, linformatique,
la bioéthique.
Et il continue
à suivre de près la politique européenne dont lévolution
linquiète. Il ne prétend pas savoir ce que ferait de
Gaulle en telle ou telle circonstance. « Celui qui saventure
jusquà deviner, voire qui prétend connaître les
choix que de Gaulle ferait... nest quun personnage de comédie », écrit-il dans la Revue des deux Mondes de janvier 1986.
Il a voté contre la ratification du traité de Maastricht
parce que, dit-il au Sénat, « dans le système
de la monnaie unique, cest en fait lintégralité de la
politique économique dont la définition est transférée », et il critique la commission de Bruxelles « qui
a pour rôle de défendre lEurope mais donne de plus en
plus limpression de sacrifier au mythe de la mondialisation »
à laquelle il nest pas, par principe, hostile mais quil refuse,
faute de réciprocité, écrira-t-il en octobre 1995.
Ayant gardé
mauvais souvenir de la fragilité et de linstabilité des
gouvernements de la IVe République, il défend
la Constitution de la Ve. Nous le voyons ainsi sopposer
au quinquennat, soutenir le recours au référendum, critiquer
la jurisprudence du Conseil constitutionnel qui sarroge le droit dannuler
une loi en sappuyant non sur la Constitution mais sur son préambule.
Mon discours
ne peut offrir quune image imparfaite dune pensée très
ferme mais qui sadapte aux bouleversements politiques, économiques
et scientifiques du monde. Il peut, moins encore, faire le récit
des évènements qui ont jalonné plus dun demi-siècle.
Mais je voudrais donner une vue densemble de ce que fut la vie politique
de Maurice Schumann.
Le
Parlement y tient la première place. Vingt-huit ans député
et vingt-quatre ans sénateur, Maurice Schumann est un parlementaire
dune exceptionnelle longévité : plus dun demi-siècle.
Ses collègues lui confient dimportantes responsabilités :
président de groupe, de commissions. Son autorité est
admise et respectée.
Élu
du grand département du Nord auquel il restera invariablement
fidèle, il y exercera successivement divers mandats locaux :
conseiller municipal de Comines, conseiller général, enfin
conseiller régional, président de la commission des Finances
et administrateur du port de Dunkerque. Il aime cette région
et ses habitants. Il combat sans relâche la souffrance et la misère,
tout en sachant la victoire impossible.
Trois
ans secrétaire dÉtat sous la IVe et six ans
ministre sous la Ve République, Maurice est un
homme de gouvernement. Il déteste la démagogie et naime
pas lopposition systématique.
Au
Parlement et au gouvernement, les Affaires étrangères
et les Affaires sociales sont sa spécialité. Dans les
crises, en 1946, en 1958, en 1962 cest toujours par rapport au général
de Gaulle quil se situe, même et surtout sil soppose à
lui, comme ce fut le cas pendant douze ans.
Maurice
Schumann est scrupuleusement honnête. Jamais son nom na été
cité, à loccasion de quelque scandale que ce soit. Il
était de ceux qui refusent la confusion entre le pouvoir et largent
car, en démocratie, il est intolérable quon se serve
du pouvoir pour senrichir.
Ayant été
trois ans son collègue au gouvernement avant dêtre, en
1972-1973, son Premier ministre, je peux témoigner quil a vécu
son engagement politique entièrement, passionnément, comme
un sacerdoce. Bel exemple dont le cardinal Lustiger dira que « sans
penser politiquement le christianisme, Maurice Schumann a cherché
à agir chrétiennement en politique ».

«
e
nai jamais eu quun rêve, a dit Maurice Schumann,
me consacrer à lécriture... Sil ny
avait pas eu la guerre, jaurais tenté dêtre
écrivain et seulement écrivain. »
Il a classé
lui-même ses livres en quatre catégories : romans,
histoire, philosophie et politique, sans tenir compte dinnombrables
articles pour la presse quotidienne ou périodique dont la production
lui semblait dautant plus naturelle que le journalisme avait été
sa profession.
Bien quil
nait pas laissé de mémoires, ses écrits dessinent
bien son portrait intellectuel. La Bête humaine,
chère à Zola, lintéresse peu. Cest à lesprit
quil donne la première place, comme trois héros quil
admire, Péguy, la philosophe Simone Weil, le Mahatma Gandhi,
auxquels il a consacré un livre, au titre inspiré par
le Livre de la pauvreté et de la mort de Rainer Maria
Rilke : La mort née de leur propre vie.
La trame
de presque tous ses ouvrages, mis à part les écrits politiques,
est constituée par des récits damours malheureuses et
de morts violentes : du fait de la guerre, de meurtres, de suicides.
Et chacune de ces morts, imaginaire ou historique, apparaît
sauf dans le cas du duc dEnghien non pas comme léchec
mais comme le couronnement dune vie. Telle fut sa mort quil avait
prévue, sentie venir et quil na rien fait pour retarder.
La guerre
lui avait révélé un petit nombre de saints et de
héros émergeant dune foule de médiocres, mais
aussi des criminels et des monstres. Foncièrement bon lui-même,
il ne les accable pas, même les pires. Le principal personnage
de son roman Le Rendez-vous avec quelquun est un jeune S.S.
que le remords conduira au suicide : la compassion de Maurice pour
les victimes ne lui inspire pas la haine de leurs bourreaux.
Ses récits
historiques sont des travaux originaux soutenant des thèses en
contradiction avec celles habituellement acceptées. Ainsi, Maurice
défend Napoléon contre laccusation dêtre le responsable
de lexécution du duc dEnghien. Un certain 18 juin
nest pas le récit cent fois écrit par des historiens,
des journalistes, des mémorialistes, de la journée de
Churchill et de Gaulle à Londres. En sappuyant sur les archives
et sur des témoignages, il raconte la journée dHitler
et de Mussolini qui se rencontrent le jour même à Munich,
de Roosevelt qui tient une conférence de presse à Washington,
de Staline à Moscou, de Franco qui, à Madrid, fait comprendre
à lambassadeur britannique sa décision de rester neutre,
et même, celle du Premier ministre japonais, lamiral Yonai, à
Tokyo. Il en conclut que le germe de la défaite allemande existait
dès ce jour-là, ce qui est vrai, bien que cette vérité
ne soit pas généralement reconnue. Une grande imprudence
réunit vingt études et essais parus presque tous dans
la Revue des deux mondes en 1985 et 1986, et qui expriment sa
pensée politique dans les dix dernières années
de sa vie.
Maurice
Schumann est un écrivain chrétien. Il deviendra même,
en 1979, président de lAssociation des Écrivains catholiques.
Sa famille ne ly avait pas préparé. Sa mère, femme
de caractère qui ne cachait pas son athéisme, sétait
opposée à ce que son fils reçût une éducation
religieuse, afin de le laisser, devenu adulte, libre de son choix. Son
père, commerçant prospère, humaniste, mélomane,
était juif, fondateur du Temple de lUnion libérale israélite
où le culte était célébré rue
Copernic, chaque dimanche et en français. Mais son institutrice
privée, « ultra-catholique » dit Maurice,
entraînait lenfant dans les églises parisiennes. Plus
tard, en terminale à Janson-de-Sailly, il a fréquenté
la conférence de Saint-Vincent-de-Paul dont la vocation est daider
les familles misérables. En 1930, à dix-neuf ans, il nest
« pas encore absolument sûr de croire à la divinité
de Jésus-Christ », bien quil se sente appartenir
à la famille chrétienne.
Dans les
années qui précèdent la guerre, il est accueilli
par les Dominicains de Latour-Maubourg, admire trois philosophes, Bergson
qui le replace, dit-il, « dans la direction du divin »,
Simone Weil et Jean Guitton. François Mauriac lui donne une préface
pour son livre sur Le Germanisme en marche et Daniel-Rops lui
confie, en juin 1940, une lettre pour le général
de Gaulle. Alors que les intellectuels quil fréquente sont chrétiens
ou bien près de lêtre, que sa fidélité aux
offices religieux et sa piété sont exemplaires, comment
expliquer quil ne soit pas encore baptisé ? Il ne le sera,
en effet, quen 1942, en Angleterre, par le R.P. Brodeur, oratorien,
deux ans après la mort de son père. Maurice a-t-il retardé
son entrée dans lÉglise catholique pour ne pas blesser
cet homme quil respectait et quil aimait ? Certains de ses proches
ont, pour leur part, toujours estimé que, dans une grande discrétion,
le baptême avait eu lieu, peu avant la guerre, dans la chapelle
du couvent Saint-Dominique.
Plus le
temps passe et plus il cherche à revenir à lessentiel.
Lexpérience lui a appris que tout homme politique risque dêtre
étouffé par cette politique au jour le jour dont Gandhi
lui avait dit : « Cest un serpent qui senroule autour
de toi. » Pour desserrer létreinte du serpent et respirer,
Maurice a recours à la musique et à lécriture.
Son père lemmenait au concert, et très jeune, il aimait
avec passion la musique symphonique. Grâce à sa mémoire
déléphant, il reconnaissait une uvre classique
dès les premières mesures, ce qui explique peut-être
quil ait été appelé, bien que simple amateur,
à siéger au jury du prix Honegger.
Il a besoin
décrire aussi : alors quil est ministre des Affaires étrangères,
il rédige pendant la nuit Les Flots roulant au loin, roman
sur lincompréhension quil termine en 1971 mais ne publiera
quen 1974. Tristes, les romans de Maurice ne sont pas noirs :
ils sont éclairés par la petite flamme de lespérance
chrétienne pour laquelle la mort est à la fois une fin
et un commencement. Et son dernier livre, paru en 1995, sera une réflexion
sur Bergson ou le retour de Dieu.