Vos
suffrages mimposent un difficile devoir. Vous entretenir de la perte
que vous avez faite, cest vous montrer tout ce qui me manque pour la
réparer. Mais je ne me préoccupe pas en ce moment dune
comparaison trop dangereuse. Ma seule crainte est de ne pas louer assez
dignement un homme qui a laissé parmi vous des souvenirs ineffaçables.
Je
dois vous retracer la vie de M. Nodier. Quel sujet plus attrayant, quelle
tâche plus simple en apparence ? Sa vie, souvent il nous la racontée
dans ses ouvrages. Qui ne se rappelle ces épisodes touchants
de notre histoire contemporaine, ces aventures étranges où
il sest plu à se mettre en scène ; ces grands morts dun
autre âge évoqués par sa plume, et que nous croyons
avoir connus ? Si je rassemblais tous ces traits épars, si je
laissais en quelque sorte M. Nodier parler seul, et vous redire ce que
nul ne saurait dire aussi bien que lui, vous moublieriez en lécoutant,
et je ne craindrais pas, dès cette première épreuve,
de vous faire regretter lindulgente bienveillance à laquelle
je dois lhonneur de siéger parmi vous. Malheureusement, Messieurs,
une telle ressource mest interdite. Ce serait mal comprendre, en effet,
M. Nodier ; ce serait ignorer, non-seulement le caractère de
son talent, mais la nature même de son esprit, que de supposer
quil eut jamais lintention de se donner pour un historien, et surtout
pour un biographe. Quil sagisse de lui, quil sagisse des autres,
quimporte à M Nodier lexactitude rigoureuse des faits ? Pour
lui, tout est drame ou roman. Il cherche partout des traits et des couleurs.
Un nom propre lui rappelle une idée, doù bientôt
jaillit une composition tout entière. Ce quil touche, il lorne
à plaisir. Socrate avait sculpté dans les Propylées
les statues des Grâces couvertes de vêtements magnifiques ; M. Nodier voile lhistoire dune parure empruntée à
la poésie. Parfois il sintroduit lui-même dans son uvre,
à lexemple de ces anciens peintres qui se représentèrent
dans leurs tableaux agenouillés aux pieds de la Vierge ou assis
à la table des apôtres.
Ici, Messieurs, je me rappelle involontairement ce mot dun homme qui se
prenait pour un érudit, et que la postérité comptera
surtout parmi les habiles écrivains de notre époque. «
Plutarque, disait Courier, ferait gagner à Pompée la bataille
de Pharsale si cela pouvait arrondir tant soit peu sa phrase. Il a raison. » M. Nodier était de lécole de Plutarque.
Je ne sais dailleurs si toutes les fictions de lhomme de lettres furent
volontaires, si, en sabandonnant à son imagination, il ne crut
pas quelquefois consulter sa mémoire. Tel que ces preneurs dopium
de lAsie, moins sensibles aux impressions extérieures quaux
hallucinations du breuvage enivrant, il sétait accoutumé,
dans la solitude, à vivre parmi les créations de sa fantaisie
comme au milieu des réalités. Souvent ses brillantes rêveries
se confondirent à son insu avec les souvenirs moins attachants
des scènes du monde quil avait traversées. Poëte,
il ne pouvait comprendre le travail ingrat du chroniqueur. Pour moi, Messieurs, cest la tâche dédaignée par M. Nodier
qui me reste en partage aujourdhui. Je ne lai malheureusement connu
que dans ses ouvrages, mais je me suis appliqué à recueillir
de toutes parts des détails exacts sur sa vie. Lesquisse que
je vous présente est bien imparfaite sans doute ; grâce
à de bienveillantes communications, jose du moins la croire
fidèle.
Léducation
que M. Nodier reçut, tout enfant, dans la maison paternelle,
en décidant de sa vocation, eut la plus grande influence sur
sa carrière littéraire. Il me semble que son style, sa
méthode étaient déjà formés, à
une époque où la plupart des gens de lettres signorent
eux-mêmes. Quil me soit permis dappeler votre attention sur
ses premières années.
Il
naquit à Besançon en 1780. Son père, avocat distingué,
ancien professeur à lOratoire, fut longtemps son seul maître,
et jamais précepteur plus tendre neut un élève
plus heureusement doué. Le précepteur impossible dÉmile
était trouvé cette fois. Il sefforçait de hâter
le développement de cette jeune intelligence ; il voulait donner
à un enfant les goûts et les idées dun homme. Trop
souvent cette culture hors de saison ne produit que des fruits trompeurs
dans leur réciprocité ; mais une nature généreuse
et privilégiée sait garder et mûrir tous les germes
quon lui confie. Enfant, Charles Nodier avait déjà les
habitudes studieuses, les préférences littéraires,
et jusquaux manies de loratorien. Celui-ci aimait les vieux livres,
les éditions rares ; il en faisait collection, et mieux encore,
il les lisait. Nos auteurs du XVIe siècle étaient
surtout lobjet de ses prédilections. Son fils pouvait-il ne
pas les partager ? Plus dune fois on surprit lenfant, loin des jeux
de ses camarades, lisant un in-folio presque aussi grand que lui. «
La première fois que je le vis, me dit M. Weiss, le savant bibliothécaire
de Besançon, il avait huit ans, et portait sous son bras un volume
de Montaigne. » Il apprit à lire dans les immortels Essais,
et peut-être parla-t-il la langue de Montaigne à un âge
où les autres enfants bégayent à peine celle de
leurs nourrices.
Vers
la fin du XVIIIe siècle, la ville de Besançon
conservait encore des souvenirs singuliers de la domination espagnole.
À voir ses innombrables couvents, ses palais aux balcons grillés,
ses confréries de pénitents de toutes couleurs, on aurait
pu se croire dans une ville de Castille. Les murs de ses habitants
étaient empreintes dune austérité qui navait
rien de Français. Danciennes ordonnances défendaient
aux juifs de demeurer plus de trois jours dans lenceinte des remparts.
La société était divisée en plusieurs castes,
soigneuses de sisoler par des barrières infranchissables. Dun
côté, des préjugés hautains, de lautre des
espérances insensées ; partout des haines traditionnelles.
Dans une telle ville, la première étincelle de la révolution
devait exciter les passions les plus violentes. M. Nodier père
appartenait au parti de la bourgeoisie qui allait triompher. Dun naturel
doux jusquà la faiblesse, il était devenu républicain
avec lenthousiasme et linexpérience dun homme de lettres.
En 1790, il fut nommé maire constitutionnel de Besançon,
et, lannée suivante, président du tribunal criminel :
fonctions terribles quil accepta sans les connaître, et quil
neut pas le courage dabdiquer lorsquil les eut comprises.
Associé
à toutes les pensées de son père, vivant au milieu
dun cercle dhommes instruits, que charmaient son intelligence et sa
vivacité, traité par eux comme un égal, Charles
Nodier admettait toutes les théories nouvelles avec la candeur
de son âge. À douze ans, il haïssait la tyrannie comme
un Caton dUtique ; il discourait sur les droits du peuple, comme lun
des Gracques. Cétait ainsi quon lui faisait repasser son histoire
romaine. Malgré son âge, par une exception singulière,
il fut élu, en 1792, membre dune des plus fougueuses sociétés
populaires, celle des Amis de la Constitution, qui venait de
sétablir dans sa ville natale. Jai retrouvé son Discours
de réception, qui fut imprimé alors, et ce nest pas sans
surprise que je lai lu, il y a quelques mois. Ma surprise, vous le
pensez bien, Messieurs, ne fut pas à voir un enfant de douze
ans donner des conseils à la nation, au Roi, à Dieu même.
Mais, ce quon ne sattendrait pas à trouver dans une uvre
semblable, cest un style travaillé, de lart dans le choix et
lagencement des mots, une entente de la période, enfin une manière
décrire où déjà se devine lauteur original,
qui devait, quarante ans plus tard, prendre place parmi vous.
La
Société des Amis de la Constitution donna bientôt
une nouvelle preuve de son estime au jeune citoyen quelle avait initié
de si bonne heure à la vie politique. Pichegru venait dobtenir
un brillant succès sur larmée autrichienne ; il avait
repris les lignes de Weissembourg ; lAlsace était sauvée.
La Société populaire se souvint des allocutions que le
Sénat de Rome adressait à ses consuls victorieux. Pour
complimenter lheureux général et ses braves volontaires,
une députation fut nommée, dont Charles Nodier fit partie.
Accueilli par Pichegru, il passa quelques jours auprès de lui
dans les environs de Strasbourg, goûtant le plaisir délicieux,
à son âge, de voir de près un camp, des canons et
tout lappareil de la guerre. Alors, sans doute, plusieurs de nos grandes
figures républicaines passèrent devant ses yeux. Il en
retint quelques traits, quil a reproduits avec bonheur dans ses Souvenirs
de la Révolution.
Parmi
les hommes qui exercèrent sur lenfance de Charles Nodier la
plus grande et la plus utile influence, je ne dois point oublier un
vieux gentilhomme, officier du génie, homme desprit, de savoir,
véritable philosophe pratique à la manière de Xénophon.
À Besançon encore, on ne parle de lui quavec attendrissement.
M. de Chantrans, cétait son nom, avait remarqué les dispositions
singulières du jeune Charles, et prenait plaisir à les
cultiver. Il lui prêtait des livres, il satisfaisait à
son inquiète curiosité, et, dans de longues promenades,
il développait chez lenfant le talent inné de lobservation,
en lui inspirant un goût précoce pour létude de
lhistoire naturelle. M. Nodier a fait, dans Séraphine,
un portrait délicieux de ce sage quil chérit toute sa
vie, portrait dune ressemblance achevée, et le seul, ma-t-on
dit, quil nait pu embellir.
Il
lui dut une de ces actions dont le souvenir console de bien des malheurs.
Jai déjà dit que M. Nodier père était,
en 1792, président du tribunal criminel de Besançon. On
sait trop quelles étaient les déplorables fonctions de
juge à cette époque. Il fallait se faire lesclave dune
multitude en délire, ou se condamner à une perte certaine.
Tristes temps, où lhonnêteté a besoin de se grandir
jusquà lhéroïsme, où la faiblesse peut se
précipiter au crime. Le président gémissait, mais
appliquait les lois. Hélas ! dans les discordes civiles, on nomme
ainsi le caprice du vainqueur. On venait dôter aux émigrés
leurs biens, leur patrie ; on voulait encore quils neussent plus de
famille. Correspondre avec un émigré, fût-ce un
père, un fils, un époux, était un fait de haute
trahison, un crime puni de mort. Une femme appartenant à une
famille considérée de Besançon, madame dOlivet,
était accusée davoir envoyé à son mari,
réfugié en Suisse,
son portrait. Elle allait comparaître
devant le redoutable tribunal, lorsque M. de Chantrans supplia son jeune
ami dintercéder auprès de son père en faveur de
1accusée. Charles jura de la sauver, et tint parole. Une seule
pièce existait qui prouvait la correspondance avec le proscrit,
et cette pièce était entre les mains du président.
Les prières, les paroles de lenfant, ses menaces même,
car il voulait se tuer, si madame dOlivet était condamnée,
émurent un homme naturellement humain. Il souffrit que son fils
détruisit en sa présence la lettre fatale ; et cette fois
sa faiblesse ne put lui coûter un remords.
Peu
de temps après, une de ces lois révolutionnaires que le
bon sens ne réprouve pas moins que lhumanité, vint atteindre
M. de Chantrans lui-même. Banni de Besançon par un décret
qui interdisait aux nobles la résidence des places de guerre,
il gémissait dabandonner son élève sans guide
dans un pareil moment. Heureusement M. Nodier père, comprenant
la nécessité darracher son fils aux hideux spectacles
qui lentouraient, eut le courage de sen séparer, et de le remettre
aux soins du proscrit. Il espérait dailleurs que linnocence
de lenfant protégerait la vie du vieillard, dont le patriotisme
ne pouvait faire oublier la naissance. « Je ne connais
pas dhomme plus vertueux que toi, dit le juge à M. de Chantrans ; tu méritais de nêtre pas né gentilhomme ; mais
obéis à la loi ; emmène mon fils ; va vivre avec
lui au village ; je te le confie ; tu lui apprendras à connaître
la Nature et la Vérité. » Cétait le style
du temps. M. de Chantrans alla sétablir avec son pupille au
hameau de Novilars, et dans cette charmante solitude ils attendirent
la fin de la tempête.
Le
vieil ingénieur voulait enseigner les mathématiques à
son élève, espérant quelles pourraient régler
et tempérer une imagination dont lardeur lui inspirait de sérieuses
inquiétudes ; mais la géométrie navait point de
charmes pour un enfant qui déjà griffonnait des vers.
La poésie est un don inné dans sa famille. Un de ses oncles
a laissé au théâtre une tragédie et des opéras
estimés ; et la muse de M. Charles Nodier, vous le savez, Messieurs,
continue dinspirer sa fille. Létude de lhistoire naturelle,
et surtout de lentomologie, qui dabord navait été quune
récréation pour les deux exilés, devint bientôt
leur occupation principale. Le jour se passait en promenades, ou plutôt
en courses vagabondes. Le soir, après avoir mis en ordre le butin
de la journée, des insectes et des plantes, on se trouvait trop
fatigué pour résoudre des problèmes. On préférait
une courte lecture ; mais toujours la veillée se prolongeait
fort tard. M. de Chantrans avait apporté à Novilars quelques
volumes de Shakspeare, que son élève dévora dès
quil les eut ouverts. À cet esprit amoureux de lindépendance,
Shakspeare, avec ses beautés incultes, apparut comme le génie
libre de toute entrave. Pour tout autre, pareille lecture aurait eu
ses dangers : lhomme qui va gravir un mont ne doit pas prendre laigle
pour guide. Mais Charles Nodier avait déjà un goût
prononcé pour la perfection de la forme, un sentiment de la délicatesse
dans les détails, rare surtout à son âge, et quil
devait sans doute aux sages leçons de son père. Cet amour
pour la correction ne labandonna jamais au milieu de ses enthousiasmes
pour le génie sans frein, et malgré lui, pour ainsi dire,
le ramena toujours à la religion des règles et au culte
de nos grands modèles.
Après
la terreur, il suivit à 1école centrale de Besançon
les cours de M. Droz, qui devait le précéder dans votre
compagnie. Le savant professeur le distingua bientôt parmi ses
condisciples et sefforça de lui inspirer le goût des études
classiques, toujours indispensables, même aux novateurs. Toutefois,
il ny réussit alors quimparfaitement. Chez son père,
et dans les bibliothèques de ses amis, Charles Nodier trouvait
des livres qui satisfaisaient mieux le besoin démotions fortes
dont il était tourmenté. Cétait alors la grande vogue
du roman de Werther, chef-duvre dexaltation du sceptique le
plus habile à prendre tous les masques. Werther devint le héros
de Charles Nodier. Il voulait vivre et peut-être mourir comme
lui : on sait que plusieurs enthousiastes portèrent la rage de
limitation jusquau suicide. Heureusement, la sienne se borna au costume
de son modèle. Le plus beau jour de sa vie, sil faut len croire,
fut celui où son père lui donna un habit bleu et des culottes
jaunes, uniforme alors obligé de quiconque se croyait un cur
sensible et des passions indomptables.
En
quittant lécole centrale, Charles Nodier, à peine âgé
de 17 ans, fut nommé bibliothécaire adjoint de Besançon.
Il devait ce titre à la variété de ses connaissances,
surtout à limmensité de ses lectures, dirigées
dailleurs par une méthode étrange. Il choisissait les
livres, les uns, tels que Werther, parce quils étaient à
la mode, les autres, tels que le Cymbalum mundi, et maint conte
du XVIe siècle, par un motif contraire, parce quil
les avait exhumés lui-même de la poussière des bibliothèques.
Quelque variés que fussent alors ses goûts littéraires,
ses préférences étaient toujours acquises à
loriginalité, quil ne distinguait pas assez encore de la bizarrerie.
De Shakspeare nous lavons vu passer à Goethe, et la traduction
du théâtre allemand de Bonneville acheva dexciter en lui
une passion enthousiaste pour la littérature germanique. Outre
le mérite de quelques-uns de ses écrivains, elle présentait
encore à un très-jeune homme cet attrait particulier,
quelle portait sa poétique avec elle, neuve alors et dune application
facile. Chez les Allemands, en effet, les systèmes précèdent
les uvres dart, et limagination dordinaire semploie à
compléter les théories par des exemples.
Ce
goût pour les littératures étrangères obligea
le jeune enthousiaste détudier plusieurs langues modernes, et
bientôt il se prit à méditer sur la grammaire générale.
Dabord ses travaux se ressentirent de linexpérience et de la
présomption naturelles à son âge. Au sortir du collége,
il avait inventé une langue, quil appelait catholique,
et il ne désespérait pas de lui voir un jour mériter
ce nom par son universalité. Lexcellent M. Weiss, confident
de toutes ses pensées, et qui plaidait toujours auprès
de lui la cause de la raison, larrêta par bonheur dès
le commencement de son dictionnaire. « Japprendrai volontiers
ta langue, lui dit-il, mais traduis-moi dabord Corneille, Molière
et Racine. » La difficulté découragea le novateur
et il laissa la langue catholique pour une autre qui avait déjà
conquis lEurope, la langue française.
Son
premier essai fut un mémoire scientifique. Une série dobservations
ingénieuses lavait conduit à penser que lorgane de louïe,
chez les insectes, résidait dans leurs antennes. Vers 1798, il
publia sur ce sujet quelques pages qui attirèrent lattention
des naturalistes. Jignore quelle est aujourdhui la valeur de ce système
dans la science moderne ; je remarquerai seulement quil eut assez de
succès pour trouver dans la suite de doctes usurpateurs ; M.
Nodier fut contraint de réclamer la priorité de sa découverte,
et den donner des preuves irrécusables.
Lâge
et les relations de collége, ordinaire école dopposition,
avaient depuis longtemps fait justice de ces opinions démagogiques
si ridiculement soufflées à son enfance. À dix-huit
ans, oubliant ses succès parmi les Amis de la Constitution,
il samusait à tourner en ridicule les sociétés
populaires. À cette époque, en 1799, cétait encore
un divertissement dangereux. Il faillit le payer cher. Quelques étudiants
sétant avisés de parodier, sur la place de Granvelle
une séance dun club républicain, M. Nodier se distingua
dans cette parade et fut un des orateurs les plus applaudis. La municipalité
sen émut ; les baïonnettes vinrent à son aide. On
arrêta les mauvais plaisants ; mais le plus coupable parvint à
séchapper et à trouver un asile chez M. de Chantrans.
Le procès fut sérieux. Dune turlupinade on fit un complot
royaliste, et pour peine on demandait la mort de dix enfants. Le jury
se partagea. Une seule voix, le suffrage de Minerve, acquitta les jeunes
étourdis. M. Nodier, qui sétait hâté de
réclamer sa part dans le crime de ses amis, plaida lui-même
sa cause, et son discours, qui sest conservé, se recommande
autant par le bon sens que par lhabileté de la défense.
On voit quil comprime avec prudence une ironie mordante, craignant
de trop faire rire aux dépens de ses juges, déjà
mal disposés pour les gens desprit.
Deux
ans après, il publia, à un très-petit nombre dexemplaires
(il avait dès lors les manies des bibliophiles), un Recueil de
Pensées tirées de Shakspeare, parmi lesquelles
un assez grand nombre appartiennent en propre au soi-disant traducteur.
Sans doute, cest à une défiance modeste de lui-même
quil faut attribuer cette espèce de déguisement, auquel
il eut souvent recours dans la suite.
Sa
famille le destinait au barreau, mais le temps quil devait consacrer
à létude des lois était employé à
composer des romans et des vers. Il ne put répondre au premier
examen, et, dégoûté par ce mauvais succès,
il abandonna pour toujours une carrière où il nétait
entré quavec répugnance.
Il
ny a point dauteur qui ne cherche à ses débuts le plus
vaste théâtre. En 1800, M. Nodier quitta Besançon
pour offrir ses manuscrits aux libraires de la capitale. Romans et mémoires
scientifiques furent publiés à la fois ; dun côté
les Proscrits et le Peintre de Saltzbourg, imitations
avouées de Werther ; de lautre, une Histoire des insectes,
ou plutôt un système nouveau pour leur classification.
Les romans lui valurent lamitié de madame de Genlis, et ses
travaux plus sérieux, imprimés sous le titre de Bibliothèque
entomologique, furent remarqués comme un modèle de
méthode. Il les interrompit bientôt. Alors Paris lui offrait
de trop nombreuses distractions. Déjà lié avec
quelques personnages suspects au nouveau gouvernement, il se trouva
bientôt associé à une foule de gais compagnons,
frondeurs comme lui, royalistes ou républicains, que leur haine
contre Napoléon unissait dans une opposition commune. M. Nodier
ne connut jamais quun principe politique. « Le parti le plus
juste, disait-il, cest le parti des vaincus. » Daprès
cette maxime, qui trouvera peu dapprobateurs, il réglait sa
conduite. Dabord il écrivit plusieurs articles dans le Citoyen
français, seul journal qui protestât alors contre lentraînement
de servitude excité dans une nation guerrière par livresse
des armes et léblouissante fortune du premier Consul. Il fit
plus, il osa sattaquer à la personne même du chef de lÉtat,
à la toute-puissance du général victorieux. Une
ode, intitulée la Napoléone, circulant manuscrite,
obtint un succès prodigieux, quelle dut autant aux sentiments
dun républicanisme exalté quà lénergie
du poëte, accusant le grand homme daspirer à descendre.
Bientôt, la satire senhardissant jusquà paraître
imprimée, attira sur le libraire qui sen était fait léditeur,
le courroux de lautorité. Grâce à sa jeunesse,
à son obscurité, M. Nodier avait évité jusqualors
des poursuites personnelles ; mais apprenant que son libraire était
compromis, il nhésita pas à se nommer et à demander
que la vengeance du pouvoir ne tombât que sur lui seul. Son dévouement
ne lui fut pas fatal. Fouché, ministre de la police, avait pour
bibliothécaire un Oratorien comme lui, le P. Oudet, ancien ami
du président Nodier. Le P. Oudet sempressa de prendre la défense
du poëte, quil peignit au ministre comme un jeune homme de talent,
plus étourdi que dangereux. Tout se borna à une réprimande,
avec injonction de partir sur-le-champ. Déjà le président,
effrayé, rappelait avec instances son fils auprès de lui.
Le jeune satirique quitta Paris le désespoir dans le cur.
Il avait rêvé la palme du martyre, et nobtenait que lhumiliation
dune dédaigneuse clémence. En ne le fusillant point,
on enlevait à son roman un dénoûment magnifique.
Reçu
à Besançon avec, enthousiasme, par les royalistes que
lexil navait pas dégoûtés de projets chimériques,
et par les républicains frémissant sous un joug nouveau,
il continua avec plus dimprudence que jamais, des relations que se
disputaient les deux camps, naguère ennemis. Je crois quil saffilia
vers cette époque à une société secrète,
je veux dire, surveillée dun peu loin par lactive police du
consulat. Il conspira, théoriquement surtout, cherchant plutôt
les émotions dune entreprise hasardeuse, que ses résultats
politiques. Le moment était mal choisi, car, parmi les associés
de Charles Nodier, il y avait quelques hommes dont les projets trop
sérieux pouvaient provoquer et justifier les rigueurs du Gouvernement.
Un soir, alarmé de larrestation imprévue dun de ses
amis, il crut navoir que le choix entre la fuite et les cachots de
la citadelle. Leste et plein dadresse, il escalada les remparts et
se sauva dans la campagne. Il racontait que son trouble lavait empêché
de se reconnaître dans des lieux quil avait parcourus tant de
fois, et quaprès avoir marché plusieurs heures par des
sentiers détournés, il sétait retrouvé
au lever de laurore en face dune des portes de Besançon. Il
se garda bien dy rentrer, et rassemblant ce qui lui restait de forces
il gagna les montagnes du Jura. Là, il vécut assez longtemps
en proscrit, changeant continuellement dasile, évitant les chemins
frayés et demandant lhospitalité de chalet en chalet.
Cette vie rude et aventureuse avait pour lui des charmes qui ne sortirent
jamais de sa mémoire, et qui lui ont inspiré plus dune
ravissante description. Il est vrai que le soin de sa sûreté
ne lempêchait pas de se livrer à ses goûts favoris.
Il croyait fuir les gendarmes et poursuivait les papillons. Après
une longue marche, portant pour tout bagage un faisceau de plantes et
une boîte remplie dinsectes, il arrivait à un presbytère
écarté. Dabord il se faisait connaître, exagérant
les dangers qui le menaçaient, ceux même auxquels il était
contraint dexposer ses hôtes. Alors sengageait un combat de
générosité où Nodier se laissait vaincre.
Il soupait gaiement, dormait sur la paille, et repartait à laube,
emportant les vux et les bénédictions du bon prêtre.
Après les curés, cétait aux médecins de
campagne quil sadressait dordinaire, pour se donner ces scènes
de roman, si souvent répétées quil avait fini
par se croire le plus persécuté des proscrits. Habile
à discourir sur la médecine, comme sur toutes les sciences
qui sy rattachent, il étonnait ses hôtes par létendue
et la variété de ses connaissances. En les quittant, il
leur laissait des plantes rares, des insectes curieux, et les engageait
à faire des collections. Professeur nomade dhistoire naturelle,
il a formé de nombreux élèves dans le Jura, qui
se rappellent encore ses leçons, rendues plus attrayantes par
le charme merveilleux de sa conversation, et lintérêt
quexcitait sa mystérieuse existence.
Au
milieu de cette agitation continuelle, dépourvu de livres et
de conseils, on sétonne quil ait pu trouver le loisir de composer
un de ses ouvrages de linguistique les plus remarquables, le Dictionnaire
des Onomatopées. Après Jules César, M. Nodier
est, je pense, le seul grammairien qui fût poëte et conspirateur.
Il est vrai que ses idées de grammaire se ressentent un peu de
lardeur de son imagination ; mais les théories, même hasardées,
dun écrivain ingénieux, sont toujours plus utiles à
consulter que les froides observations dun puriste. Le goût le
plus correct a dailleurs dicté les écrits de M. Nodier
sur notre langue. Personne nen pénétra mieux les secrets,
nen révéla dune manière plus piquante les finesses
et les difficultés.
Cette
vie errante, cette continuelle préoccupation de se dérober
à des poursuites imaginaires, cette monomanie du malheur, pour
me servir dune de ses expressions, avaient fini par attirer lattention
de lautorité. Au soin quil prenait de se cacher, on devait
lui supposer les projets les plus criminels. Une descente de la police
eut lieu dans une de ses retraites temporaires. On ne ly trouva pas,
mais on saisit ses papiers, quon porta au préfet du Doubs, M.
Jean de Bry, le plénipotentiaire de Rastadt. Cétaient
des vers, des chapitres de romans, des observations dhistoire naturelle,
plus le Dictionnaire des Onomatopées. Le préfet
parcourut avec intérêt ces ébauches, et conclut
quun homme tout occupé de science et de littérature nétait
pas un conspirateur bien redoutable. Il manda les amis de Charles Nodier,
et les chargea dengager le proscrit à quitter sa vie errante
et à poursuivre ses travaux sans inquiétude. Il lui fournit
même les moyens de retourner à Besançon, et, quelque
temps après, de se rendre à Dôle pour y ouvrir un
cours de littérature. Quinze ans plus tard, M. Nodier eut le
bonheur dacquitter cette dette de reconnaissance. Les temps étaient
changés, M. Jean de Bry était exilé à son
tour. M. Nodier avait pour ami un ministre influent, et obtenait comme
un service personnel le rappel de son ancien protecteur.
Dans
ses courses à laventure, M. Nodier avait reçu à
Quintigny lhospitalité dune famille aimable à laquelle
il devait bientôt appartenir par les liens les plus doux. Peu
de temps après son arrivée à Dôle, il épousa
la femme qui fit le bonheur de sa vie, et dont la tendresse adoucit
les souffrances de son dernier jour. Son modeste patrimoine était
dissipé. Rarement un poëte connaît le prix de largent,
et M. Nodier ne put jamais voir linfortune sans la secourir jusquà
sy associer. Désormais, père de famille, et sentant quil
devait vivre, non plus pour lui, mais pour sa jeune compagne, il quitta
la position précaire de professeur à Dôle, pour
accepter la place de secrétaire dun riche Anglais, le chevalier
Croft, savant philologue, ami et collaborateur du célèbre
Johnson. Sans un goût bizarre pour les minuties, sir Herbert Croft
aurait pu, grâce à sa vaste érudition, occuper un
rang distingué parmi les critiques. Un seul trait le peindra : il avait passé plusieurs années à copier et recopier
le Télémaque pour en réformer la ponctuation ; et lorsquil sassocia M. Nodier, il méditait un semblable
travail contre Horace. Peut-être M. Nodier dut-il à ces
nouvelles relations de se perfectionner dans la connaissance des classiques
grecs et latins, auprès dun homme qui était comme un
dictionnaire vivant de toutes les difficultés philologiques ;
en retour, probablement, sir Herbert lui emprunta ces vues originales,
qui dans lHorace éclairci par la ponctuation, trahissent
une critique plus large que celle du baronnet, trop préoccupé
de points et de virgules, pour apprécier toujours lesprit et
les grâces de son auteur.
Rappelé
à Quintigny vers 1809, par lamour de lindépendance,
M. Nodier y demeura près de deux ans dans loisiveté.
Trop heureux alors pour écrire, il employa ce temps à
augmenter ses collections, à méditer quelques vers, surtout
à jouir dun repos dont il goûtait pour la première
fois la douceur.
II
nen sortit quen 1810, pour publier sous le titre de Questions de
littérature légale, un petit volume rempli dintérêt,
dans lequel il examine avec une grande supériorité daperçus,
les cas où limitation dun auteur est permise, et ceux où
elle doit être flétrie du nom de plagiat Ce livre, qui
réunit à toutes les qualités brillantes du style
de M. Nodier, une force de raisonnement, quon nattendrait peut-être
pas dun esprit naturellement enclin au paradoxe, est demeuré
comme un code fixe, dont pas un honnête homme ne contestera les
articles.
Peu
après, la protection du duc dOtrante, que M. Nodier sobstina
longtemps à prendre pour une persécution, lui procura
une place modeste dans les provinces illyriennes récemment annexées
à lEmpire. Nommé dabord bibliothécaire à
Laybach, il sempressa de partager ses appointements avec lancien titulaire,
pauvre érudit allemand quon venait de destituer. Puis, dans
la même ville, il fut directeur dun journal, le Télégraphe
illyrien, qui se publiait en quatre langues parlées dans
la Carniole, le français, litalien, lallemand et le slave.
Il y inséra de nombreux articles de science et de littérature,
cependant quil étudiait avec soin les murs originales
dune contrée, où plus tard il plaça la scène
de quelques-unes de ses compositions.
À
son retour en France, après labandon des provinces illyriennes,
il prit part à la rédaction du Journal de lempire.
M. Geoffroy, atteint de la maladie à laquelle il succomba, avait
lu quelques articles manuscrits de M. Nodier : ils lui plurent, et,
si je suis bien informé, il consentit, dans 1intérêt
du journal, à leur donner le patronage de son nom. Le public
les goûta. Geoffroy rajeunit, disait-on. Quelques jours après,
le célèbre critique nétait plus, et le nom de
Nodier, obscur encore, ne trouva pas la même faveur. Homme nouveau,
il eut à subir les dégoûts qui attendent toujours
le talent à ses premiers efforts pour se produire.
M.
Nodier sétait cru, de bonne foi, lune des victimes du despotisme
impérial. Après la déchéance de lempereur,
il avait inévitablement sa place marquée dans un parti
avec lequel il navait jamais cessé dentretenir de nombreuses
amitiés. À cette fois seulement il se départit
de sa règle de conduite qui lattachait aux vaincus. Les vainqueurs,
il est vrai, étaient bien faibles encore, en butte à mille
dangers, chargés de la responsabilité de nos désastres
par lorgueil national, impitoyable comme la fortune. Jeté dans
la politique sans trop sexpliquer comment, M. Nodier défendit
de sa plume les opinions quil professait, ou plutôt le parti
qui sétait emparé de lui. Dans la suite, il fallut tout
le talent du romancier, toute la bienveillance, toute la séduction
de lhomme du monde, pour faire oublier, à quelques-uns de ses
adversaires politiques, une polémique passionnée, mais
consciencieuse, à laquelle il se livra pendant nos jours dorage.
Je
dois marrêter un instant sur le dernier des ouvrages de M. Nodier,
que lui aient inspiré les passions politiques, je veux parler
de son Histoire des sociétés secrètes de larmée,
publiée au commencement de 1815. Dans cet écrit, mélange
de fictions et de vérités, il raconte, avec les embellissements
romanesques dont il se plaisait à orner tous ses ouvrages, les
efforts ignorés de quelques conspirateurs plus que douteux, préparant
dans lombre le retour des Bourbons.
Admirez, Messieurs, lart de M. Nodier à flatter le pouvoir, son adresse
à faire valoir des services imaginaires ! Dabord il déguise
son nom, puis, à chaque page, il exalte un héros républicain.
Cest ainsi quil faisait sa cour. Son but, me dit-on, fut de rassurer
le gouvernement sur les dispositions de larmée, de tromper larmée
elle-même, en lui persuadant que son dévouement à
lempereur nétait point partagé par ses chefs. Quoi quil
en soit, nul lecteur impartial nimputera des calculs intéressés
à lauteur de ce petit ouvrage ; et quant à ces fictions
souvent reprochées, il ny verra quun artifice littéraire,
et non une invention de la vanité.
Hâtons-nous
de quitter le terrain de la politique, pour suivre M. Nodier dans ses
travaux littéraires, que désormais la mort seule devait
arrêter. Ses études, ses préférences de jeunesse,
lardeur de son imagination lassociaient naturellement aux écrivains
qui réclamaient pour la France un peu de cette liberté
des littératures étrangères. Cétait encore
la guerre qui soffrait à lui, mais une guerre courtoise, des
combats de savoir et desprit. Vous en étiez les juges, Messieurs,
et vous adoptiez les vainqueurs, quelle que fût leur devise. Dans
cette lutte nouvelle, M. Nodier se distingua dabord, bien que ses premiers
ouvrages se ressentissent de cette exagération, en quelque sorte
fatale, où la polémique entraîne les esprits les
plus sages et les plus mesurés. Il reprochait à nos maîtres
de sacrifier le naturel à une majesté de convention ;
et les héros de Jean Sbogar et de Thérèse
Aubert sont plutôt les fantômes dune imagination exaltée
que des êtres réels. Ces défauts, qui sont moins
les siens, peut-être, que ceux de toute école à
son début, disparaissent dans les productions dues à la
maturité de son talent. Ou sent que lauteur, plus sûr
de lui-même, abandonne les combinaisons extraordinaires pour étudier
la nature de près, et pour y découvrir des ressorts simples,
mais irrésistibles. Ses couleurs sont vraies, sans cesser dêtre
artistement nuancées ; ses caractères excitent la sympathie,
parce quils appartiennent à lhumanité. Il sut donner
de la vraisemblance aux compositions les plus fantastiques, car, imitant
les Grecs, il revêtit ses Chimères de formes prises dans
la nature. À cette époque de son talent, nous devons les
Souvenirs de jeunesse, Mademoiselle de Marsan, la Fée
aux miettes, Inès de las Sierras, les Souvenirs de la
Révolution et de lEmpire, récits charmants, pour
lesquels il est difficile de trouver un nom ; sous sa plume, en effet,
le roman, lhistoire, lérudition, se transforment, se mêlent
et se prêtent mutuellement leurs ressources. Il avait lart de
donner aux sujets les plus arides un attrait qui les rendait populaires.
Ses Voyages en Normandie et en Franche-Comté apprirent
à respecter nos vieux monuments, et vengèrent le moyen
âge dinjustes dédains. Ses Notions de linguistique,
publiées en feuilletons, étaient lues avec avidité
par les gens du monde, et ses Catalogues de livres, destinés
en apparence à une petite classe dérudits, ont associé
les financiers eux-mêmes aux recherches et aux passions des bibliophiles.
Son
goût pour loriginalité légara quelquefois. Dillustres
savants ont condamné son système sur la formation du langage,
quil attribue à limitation des bruits naturels, réduisant
tous les mots à des métaphores empruntées aux onomatopées.
Jamais dailleurs un vain désir de briller ne lui fit attaquer
les opinions reçues. Toujours ce fut avec une conviction, au
moins momentanée, quil produisit ses théories, et sil
abusa parfois de la souplesse de son talent pour défendre des
causes désespérées, cest que, chez un poëte,
limagination a sa conscience, qui défie les arguments de la
raison.
Partisan
déclaré de linnovation, il sarrêta devant la langue
de Pascal et de Bossuet, et ne cessa de la regarder comme larche sainte
à laquelle il est défendu de toucher. Dans ses conceptions,
il poussa peut-être quelquefois la hardiesse jusquà la
bizarrerie, mais il régla toujours son style sur les meilleurs
modèles. Sa phrase demeura claire, facile, harmonieuse. Smarra,
le plus étrange de ses récits fantastiques, semble le
rêve dun Scythe raconté par un poëte de la Grèce.
M.
Nodier connaissait trop bien le génie français pour que
le style ne fût pas lobjet de ses constantes études. Dés
le moyen âge, aussitôt que le parler gaulois devient une
langue écrite, on le travaille. À peine les mots existent-ils,
et déjà on les discute, on les choisit. Ils reçoivent
du goût public une espèce de consécration qui les
rend précis, cest-à-dire durables, et qui donne à
notre idiome cette clarté dont il senorgueillit justement. En
France, à toutes les époques et dans toutes les conditions,
les hommes éminents se sont piqués de bien écrire.
Politique, guerrier, courtisan, quiconque a dû sadresser à
des Français sest présenté devant des juges quon
ne peut convaincre à moins de les séduire. Cette séduction
a ses règles aussi, quil faut, pour ainsi dire, dérober
aux grands maîtres. Jai dit que M. Nodier les rechercha particulièrement
dans nos auteurs du XVIe siècle, chez lesquels lart,
encore mêlé dune naïveté primitive, laisse
plus facilement deviner et surprendre ses secrets. Déjà
la Fontaine avait emprunté à Rabelais ces tours libres
et vifs que lui refusait le langage de son temps, peut-être un
peu trop exclusif et cérémonieux dans sa politesse. Puisant
à la même source, M. Nodier, ma-t-on dit, copia trois
fois de sa main Rabelais tout entier, afin de se lassimiler en quelque
sorte. En effet, pour un esprit si curieux de la perfection. des détails,
cétait le modèle par excellence. Lhistorien de Gargantua
na pas, il est vrai, une seule page quon puisse lire tout haut, mais
il na pas une ligne qui noffre un sujet de méditation à
qui veut écrire notre langue. Nul mieux que lui ne sut donner
à sa pensée cette forme, je dirai si française,
que chacune de ses phrases est comme un proverbe national. Nul mieux
que lui ne connut ce que la position dun mot peut ôter ou ajouter
de grâce à une période. Esprit cultivé par
la connaissance la plus approfondie de lantiquité classique,
Rabelais, vivant à la cour, mais nourri parmi le peuple, savait
de Platon que le peuple est le meilleur maître de langue. Sentiments
élevés, finesse, bon sens,
que manque-t-il à
Rabelais ? une grande qualité, sans doute. Satirique et railleur
impitoyable, il ne connut jamais cette douce sensibilité qui
établit un lien intime entre un écrivain et son lecteur.
Mais il vivait dans un siècle rude et cruel. La guerre commençait
contre la pensée et lintelligence ; les bûchers sallumaient
autour de lui ; il combattait, et ce nest pas sur le champ de bataille
quil faut sattendrir.
Né
dans un temps plus malheureux peut-être, mais plus éclairé,
M. Nodier nemprunta à Rabelais que lingénieux mécanisme
de son style. Il trouva dans son propre cur le moyen de plaire
et de toucher. Son âme tout entière se reflète dans
ses écrits, qui semblent inspirés par la maxime de Térence :