essieurs,
Si
les traditions qui régissent le cérémonial de laccueil,
pour lélu à qui vous avez fait le précieux
honneur de laccepter parmi vous, étaient autres quelles ne
sont, le discours par lequel le nouveau venu dans votre compagnie a
lheureuse obligation dy marquer son entrée, pourrait lui proposer
les problèmes dune liberté embarrassante. Que dire en
effet ? Parler de soi-même ? Cest certes là une tentation
souvent éprouvée par la généralité
des hommes, plus souvent quailleurs chez ceux qui font profession décrire,
plus fortement quà toute autre époque dans la nôtre,
où lintérêt du public, et lattention de ceux qui
informent le public, se portent sur celui qui se fait de son uvre
un socle, un miroir, un tréteau au service de son propre personnage,
plus volontiers que sur celui qui sefface derrière elle.
Nous
aimons, nous autres écrivains, que lon soccupe de nous, au
point de désirer dans le secret de notre cur lapprobation,
ou cette autre preuve qui nous est donnée de notre existence,
la désapprobation, à chacune de nos pensées, non
pour ce quelles contiennent de vrai, mais pour ce quelles contiennent
de nôtre.
Nous
courrions donc le risque, si le protocole dune réunion comme
celle-ci ne comportait pas de barrières dressées contre
lamour de soi, de nous étendre sur nous-mêmes un peu plus
que ne le permet la décence. Au reste, pourquoi nous présenterions-nous
à ceux qui nous connaissent, puisquils nous ont désignés
pour prendre place parmi eux, au point que même si par aventure
un blâmable excès de modestie, dune sincérité
incertaine, nous inclinait à contester nos propres titres et
à nous déclarer indignes du choix que vous avez fait de
nous, nous nous exposerions à nous entendre demander pourquoi
nous nous sommes proposés à vos suffrages, si nous ne
pensions pas les mériter.
Il
est des pièges de la modestie. Lun dentre vous, parmi les plus
illustres, nous conta jadis lhistoire de cette Marguerite de Cortone
qui, pour se punir elle-même davoir trop cédé aux
vanités du monde, et dans lardeur de sa pénitence, montait
chaque nuit sur le toit de sa maison pour réveiller la ville
en lui criant la grandeur de ses fautes et la faiblesse de ses vertus.
Les voisins auraient sans doute préféré dormir
tranquilles, et devaient penser non sans quelque raison que Ihumilité
elle-même retrouve les chemins de la vanité lorsquelle
commence à faire trop de bruit.
Votre
règle est donc sage, qui laisse à celui qui reçoit
le soin de mettre celui qui est reçu à labri des excès
contraires où pourrait lentraîner, quelle quelle soit,
lopinion quil a de lui-même. Quel éloge, dans ces conditions,
nous resterait-il à faire ? Celui de votre compagnie ? Il serait
présomptueux de la part de celui sur qui vient se poser en un
jour léclat dune renommée qui nest que le reflet de
la vôtre, de se croire en droit dévaluer les mérites
dune institution ancienne de plus de trois siècles dont nous
ne sommes, vivants éphémères, que les hôtes
passagers.
On
nous nomme, avec un peu dironie peut-être, immortels. Nous ne
savons que trop que nous mourons ; il nest guère dannée
qui ne vienne nous le rappeler par la disparition douloureusement ressentie
de quelquun des nôtres, et même dans le souvenir de ceux
qui nous suivront nous ne sommes pas tous assurés de survivre.
LAcadémie,
elle, ne meurt pas. Elle la prouvé en restant vivante alors
quétaient portés au tombeau sous ses yeux, trois monarchies,
deux empires et quatre républiques déjà.
Au
temps de la première de ces monarchies, la fondatrice, celle
à qui cette maison doit lêtre, on disait que les rois
étaient mortels, mais que le roi ne mourait pas. De même,
pour la précision du langage, il conviendrait de dire que les
Académiciens sont mortels, et que lAcadémie seule est
immortelle. Les princes savent quils dureront moins longtemps que le
marbre de leurs palais et le métal de leurs couronnes ; les jeunes
femmes, que leurs parures survivront au fragile éclat de beauté
quelles ornent.
Il
en est de même, en ce qui nous concerne, de la garde de cette
épée et de linscription dans votre livre. Tout être
humain, et jusquau couple damants qui grave deux noms sur lécorce
dun arbre, cherche à fixer quelque chose de lui-même dans
une matière plus dure et plus durable que sa chair.
De
la coupole sous laquelle nous voici rassemblés, nous savons quelle
sera là encore, à moins dun de ces cataclysmes qui peuvent
fondre sur les hommes ou que les hommes peuvent déchaîner
sur eux-mêmes, alors que nos corps et peut-être nos uvres
seront tombés en poussière. Nous sommes ici dans un refuge
contre le temps.
Mais
ce refuge nest pas fait seulement de pierres, si belles soient ces
pierres dans leur blondeur ressuscitée. Il est fait aussi de
cette société que vous constituez, et qui vous relie doublement
les uns aux autres en croisant les fils de la trame, ceux de la collégialité
ou de la confraternité entre contemporains, et les fils de la
chaîne, ceux de la continuité établie entre le disparu
et le nouvel élu désigné précisément
pour occuper sa place.
La
trame est horizontale et la chaîne est verticale, la trame est
ce qui unit ici entre eux les présents, la chaîne ce qui
unit chacun de ces présents, dans le peuple dombres qui forment
parmi nous une assistance invisible, à ceux qui ont occupé
un certain siège avant lui, à une lignée particulière.
Je
me sens accueilli parmi vous non seulement par vous tous, mais par les
quelque six cents ou sept cents morts, les uns illustres, les autres
presque effacés de nos mémoires, qui constituent avec
vous lAcadémie véritable, par celui qui en votre nom
va me répondre, par celui qui ne me répondra pas, mais
qui me donne avec vous la place qui parmi vous a été la
sienne, non seulement par Marcel Achard, mais par Henry Bordeaux.
Léloge
de celui qui vous a quittés par celui que vous avez bien voulu
autoriser à lui succéder parmi vous est donc une tradition
si digne et si sage quelle mériterait, elle aussi, un éloge.
Cette tradition rappelle ou rend manifeste, pour le nouveau venu, quil
ne doit pas se présenter devant vous dans le contentement de
lui-même, dans la suffisance au sens propre de ce terme, paré
et cuirassé de soi seul, pour sinstaller dans un « fauteuil »
qui aurait été fait à ses mesures et qui nattendrait
que lui. Il convient que lentrée parmi vous, en dépit
du faste qui laccompagne et dont lélu ne doit pas senorgueillir,
car ce nest pas lui quil glorifie, mais lacte qui lincorpore à
vous tous, reste discrète, et se fasse, si jose dire, sur la
pointe des pieds, avec un geste dexcuse.
Il
est bon que celui qui entre ici pour la première fois se voie
non rappeler par vous, mais induit à vous rappeler lui-même,
quil nest quun successeur, quil se montre devant vous pour ainsi
dire à larrière-plan, en laissant encore un moment la
première place à celui qui nest déjà plus
là, quil contribue à maintenir encore un peu de temps
cette présence de la vie au-delà de la vie qui sattarde
parmi nous comme semble sattarder un instant dans lobscurité
une lumière dont on a éteint la source ; quil ne pousse
pas de lépaule cette ombre dépouillée de sa chair
qui vient tout juste de se dissoudre dans lincommunicable, mais, au
contraire, en paraisse à vos yeux comme revêtu ; enfin,
que lorsque sa voix se fait entendre de vous pour la première
fois, ce soit pour être prêtée à celui dont
la voix vient de se taire.

l
serait vain de ma part de prétendre devant vous recréer
le visage, ou retracer la carrière, dun homme qui si longtemps
a été des vôtres et que la plupart dentre
vous ont connu dexpérience directe, dans les fréquentes
rencontres du travail, de la confraternité, de lamitié,
alors que ma propre mémoire ne peut évoquer de lui que
quelques occasions où je lai aperçu de loin, et
quelques lignes bienveillantes reçues de lui il y a trente ans
peut-être, dans une circonstance dont les contours se sont effacés
pour moi.
Il
nest presque pas un de vous qui ne puisse évoquer Henry Bordeaux
de façon plus précise, plus pertinente, plus vivante que
je ne saurais le faire moi-même, car vous avez été
pendant des années près de lui comme je ne lai jamais
été, et vous savez par lirremplaçable chaleur
des relations humaines je nignore pas quelle unanimité
dans lestime et dans lamitié il avait conquise et méritée
parmi vous, ce que je ne sais que par les livres.
Mais
sil fut, par labondance, léclat, la diversité dune
uvre poursuivie pendant près de trois-quarts de siècle
à raison de deux ou trois volumes chaque année, par la
multitude de ses lecteurs, lun des auteurs les plus notoires et les
plus suivis de son époque, il se peut que dans lesprit de bon
nombre de ceux qui mécoutent ici, les traits de limage que
lon se fait de lui se soient quelque peu simplifiés.
Henry
Bordeaux ne fut pas seulement lauteur de ces romans au succès
immense dont ceux-là même qui les voudraient aujourdhui
voir oubliés gardent bon gré mal gré dans leur
mémoire les titres et les thèmes, et dont les éditions
nouvelles, destinées par leur format, leur commodité demploi
et leur prix, à ce quon appelle aujourdhui la consommation
de masse, témoignent que la faveur persiste.
Il
fut aussi, il fut même dabord un critique, puisque ses premiers
essais littéraires, ceux-là même qui attirèrent
sur lui lattention de ses grands aînés, étaient
voués à létude des courants ou des ferments qui,
en France et dans le monde, faisaient bouillonner la littérature
dans laube annonciatrice dun siècle de métamorphoses.
Lattention
du très jeune Henry Bordeaux se portait alors, avec une acuité
perspicace, sur des uvres dont certaines étaient contestées
ou dédaignées, parce que cette accommodation de lesprit
du temps, comparable à cette accommodation de lil nécessaire
pour un objet inconnu qui surgit dans le champ visuel, ne sétait
pas encore faite sur elles. Barrès, Ibsen, Villiers de lIsle
Adam occupaient alors la pensée dHenry Bordeaux comme des témoins
dune quête de lâme contemporaine à la recherche
de ces rajeunissements, de ces transmutations, de ces bouleversements,
de ces chemins inconnus et de ces retours aux sources qui traduisent
à toute époque dans leur forme positive ou négative
la perpétuelle insatisfaction de la nature humaine, sa
tentation indéfiniment renaissante et son échec indéfiniment
renouvelé pour ordonner la conduite de la vie selon des valeurs
acceptables, découvrir ou inventer un sens à la souffrance,
soumettre à lordre humain le désordre du monde, ou lordre
du monde au désordre humain.
Barrès,
Ibsen, Villiers, et aussi Loti, quil aimait, France quil naimait
guère, les symbolistes, les exotiques, les dilettantes, les auteurs
vers qui sest portée, dès labord, lattention dHenry
Bordeaux critique, nétaient pas tous de la même qualité
et de la même densité ; ils ont connu au vingtième
siècle des fortunes différentes, et certains dentre eux
se sont éloignés de nous tandis que dautres nous restent
proches, et certains parmi les plus lointains se rapprocheront peut-être,
et certains parmi les plus proches séloigneront, sans que nous
puissions dire encore avec certitude, de plusieurs dentre eux, sils
ont occupé seulement pour un moment, ou de manière en
quelque sorte définitive, une place dans lhistoire de la pensée.
Mais
tous ceux quHenry Bordeaux prit en considération étaient,
au sens propre dun terme dont le langage commun tend à amplifier
lexacte signification, considérables. Tous, ils appartenaient
à cette race dauteurs qui ne se bornent pas à satisfaire
dans linstant, et pour un profit immédiat de notoriété,
les besoins de lecture dune génération, qui tentent dapporter
des réponses ou du moins posent des questions, qui traduisent
dans leur uvre cette inquiétude fondamentale inscrite au
fond de lâme de tout être humain, même sil ne le
sait pas, au-dessous des inquiétudes passagères, et qui
sont les vrais témoins pour leur temps alors même quils
témoignent contre lui.
Il
ny a pas, dans les jugements portés alors par Henry Bordeaux,
de faiblesse conciliatrice, de complaisance systématique pour
ce qui, selon le mot de Paul Valéry, « est par nature
destiné à vieillir, cest-à-dire la nouveauté ».
Déjà, on peut deviner les contours de ces retranchements
sur lesquels il va établir, pour tout le reste de son uvre
et de sa vie, la défense de ce quil tient pour indispensable
à laccomplissement le moins imparfait possible de lindividu
humain sur la terre et de la société des hommes.
Il
nen est pas moins important de noter que ce qui, dans la littérature
de son temps, le retient et ce qui linspire, cest le problème
propre de ce temps ou du moins la couleur particulière quy prend
le problème de toujours, cest ce que la mouvante histoire et
la modification des rapports humains par le changement de la société
apportent déléments nouveaux, de défis nouveaux,
de perspectives nouvelles, de blessures nouvelles, à la réflexion
et à la sensibilité, cest pour reprendre le mot qui fut
un demi-siècle plus tôt celui de Baudelaire, la modernité.
À
légard de la modernité, lattitude desprit dHenry
Bordeaux nest pas, je lai dit, celle de la complaisance. Elle nest
pas non plus celle du refus. Elle est celle de laccueil, et
cest ce qui nous intéresse et nous séduit dans le recueil
détudes publié sous le titre : Âmes modernes.
Il semble bien que chez le jeune critique, la sensibilité à
lair du temps ait précédé, dans la démarche
de lesprit, le ressaisissement où cet esprit choisit, rejette,
dénonce un péril, met en garde et se met en garde contre
ce quil croit être une impasse ou une erreur.
La
tentation précède la résistance. Henry Bordeaux
entre dans la littérature dans lépoque de transition
où les anciennes valeurs, celles qui ont été héritées
de la société monarchique, hiérarchique, agraire,
familiale et religieuse, remises en cause pour la première révolution
industrielle, se défendent encore contre loptimisme progressiste
et lhumanisme scientifique, tandis que la prétention, sans
doute abusive, de la science, à fournir à lhomme des
temps nouveaux un système cohérent et complet de raisons
de vivre, un substitut universel aux vieilles disciplines et aux vieilles
croyances, est elle-même battue en brèche par la revendication
de tout ce qui, dans lhomme, nest pas justiciable de la pensée
scientifique et ne se satisfait pas delle.
Il
en est de la nouvelle religion scientifique, dans les années
dont je parle, si vous me permettez cette comparaison, comme dun crabe
occupé à manger son congénère de si vigoureux
appétit quil ne saperçoit pas quun troisième
crabe a déjà commencé à le ronger lui-même
tout vivant. Elle est dévorante dun côté, et dévorée
de lautre.
Langoisse
existentielle a pris forme. Nietzsche a annoncé la « grande
marée noire » du nihilisme européen. Dostoïevsky
prend lhomme par les épaules et le tourne de force, misérable
et comme nu, devant le vertige du « tout est possible »,
dans le monde de la mort de Dieu.
Lhomme
occidental commence dêtre affecté, à la fin du
XIXe siècle, dun doute peut-être prémonitoire
à légard de son destin et de celui de lespèce,
dont il a pris lhistoire en charge et orienté la marche depuis
cinq demi-millénaires avec un succès éclatant.
La critique sociale prend des couleurs damertume et de révolte,
le positivisme se fait pessimiste, un symbolisme désabusé
senferme dans des chambres aux parfums vénéneux, raffine
sur le raffinement, distille pour des cercles dinitiés, réunis
pour goûter la littérature comme on goûte lopium,
des pensées exquises, un langage savant et précieux, une
quintessence morbide de culture, les ivresses délicieuses où
toute civilisation périclitante, avant que vienne la foudre,
goûte de tous ses sens les poisons quelle secrète pour
se détruire.
La
France a été vaincue et surprise de lêtre, elle
se sent menacée par la montée dans le monde de forces
plus rudes, plus vivaces, plus voraces, la foi traditionnelle vacille
et séteint dans des millions de consciences, la science découvre
peu à peu son impuissance à dévoiler le visage
du vrai derrière les masques de lapparence et chacune de ses
conquêtes ne fait quélargir autour delle les marges sans
limites de linconnu.
Dans
cette triple crise, où les ressources dune société
de mieux en mieux pourvue des moyens de la sécurité, de
labondance, du confort, noffrent guère dautres divertissements
que ceux de la routine quotidienne pour la grande foule, et de la frivolité
systématique pour les privilégiés, lhomme de pensée
se sent envahi par le désespoir souriant, le désabusement,
et cette subtile tentation délégance aristocratique que
le raffiné satisfait par le consentement à la mort.
Nombreux
sont les hommes de pensée des années 1900 qui ont cessé
de croire à la vie et qui pourraient dire, comme lun des derniers
penseurs de la Rome païenne avant la submersion par les Barbares : « Si nous sommes encore des vivants, cest que la vie elle-même
est morte. »
Henry
Bordeaux est de son époque, il ne peut pas nen pas subir les
incertitudes, les fatigues, nen pas entendre les appels à des
agonies exquises, à des jouissances inexplorées, à
des tourments inédits. Comme ses aînés immédiats,
un Barrès, un Bourget, qui lui montreront des chemins assez proches
de celui quil va prendre lui-même, il subit dans ses années
de jeunesse la séduction de lesthétisme anarchisant,
de lirrespect aristocratique, de linsolence comme défi à
la matérialité bourgeoise, de la révolte guêtrée
et fleurie à la boutonnière. Cest le temps où
un homme de bonne naissance se sent plus daffinités avec les
anarchistes quavec leurs juges, et Henry Bordeaux se donne alors le
plaisir dajuster, avec quelques flèches bien aiguisées,
les principes et les lois qui assurent, non sans injustice, sans abus,
sans ridicule parfois, ce quon appelle lordre social, et les grands
corps qui ont charge de les appliquer. Il lui est même arrivé,
pourquoi ne le rappellerions-nous pas ? de prendre pour
cible lAcadémie.
« LAcadémie,
écrivit un jour le jeune Henry Bordeaux en empruntant la voix
de Jérôme Coignard, est un bureau de vanité. Elle
impose de ladmiration aux barons allemands, aux colonels de larmée
russe et aux milords anglais. Ils ne prisent rien tant que nos académistes
et nos danseuses, et il serait à souhaiter, pour introduire quelque
variété dans lordre des choses, que lon pût indifféremment
faire danser les uns et écrire les autres, mais celles-ci nécrivent
quavec les pieds, et ceux-là ne dansent quavec les mots... »
Cétait, Messieurs, nous accorder beaucoup de grâce : et
puissions-nous mettre toujours dans nos travaux le même esprit
de sérieuse rigueur que celles que notre futur confrère
nous proposait pour rivales appliquent à létude exquise
de leurs pas.
Mais
le destin historique des sociétés nobéit pas,
comme fait celui des êtres vivants, à la courbe simple
de la montée, de la plénitude et du déclin des
énergies vitales. Il comporte des dents de scie, des surprises,
des sursauts. Une nation paraît frappée dans la source
même de sa vigueur et soudain elle se redresse, des forces longtemps
comprimées ou inemployées, dont le lent parcours souterrain
échappait à lattention, se fraient un chemin à
lair libre, des branches séchées reverdissent, des portes
sont forcées dans un avenir fermé, lordre naît
de façon imprévisible du désordre, la volonté
du découragement, le fanatisme du scepticisme, lexplosion
de la vie de ce qui semblait manifester son épuisement. La littérature
et la pensée quon croyait voir sexténuer dans la préciosité
symboliste et le dandysme intellectuel nétaient pas à
bout de course. Paradoxalement, avec Proust, ce personnage de Huysmans,
ce Des Esseintes prisonnier volontaire dune chambre sans air empoisonnée
dorchidées et de tubéreuses, allait souvrir au roman
une quatrième dimension. De Mallarmé allait naître
Valéry. Dans le moment même où semblait consommé
le triomphe de lintelligence laïque, sceptique, rationaliste,
matérialiste, la pensée religieuse reprenait force au
point dengendrer quelques-unes des uvres maîtresses du
XXe siècle, nouveau Siècle dOr. Enfin, dune
France qui paraissait résignée, au moins dans la pensée
de ses maîtres intellectuels et de ses guides les plus écoutés,
les plus renommés, aux douceurs dune euthanasie acceptée,
au relâchement définitif des tensions imposées par
les vertus combattantes, conquérantes, créatrices, tout
un mouvement des esprits était en train de prendre forme et force,
qui allait orienter le pays, ou du moins sorienter avec le pays, vers
une voie montante, qui allait travailler à la renaissance des
énergies vitales dans la société française
et témoigner pour elles.
La
vocation dHenry Bordeaux allait le situer sur la ligne de contact de
ces deux grands courants en eux-mêmes indépendants lun
de lautre, et parfois divergents, celui du renouveau religieux et celui
du renouveau national.
Tel
était sans doute le vu de sa nature profonde, mis en lui
par son hérédité et par son origine. Il nétait
pas un produit de la civilisation urbaine moderne. Pyrénéen
transplanté en Savoie, il garda toute sa vie le culte fidèle
de ses montagnes, de leurs vallées et de leurs forêts,
de leurs robustes aristocraties paysannes, de leurs rugueuses parois
de rochers et de glace, il sétait mesuré à
leurs difficultés dans de nombreuses ascensions, de leur
ciel et de leur silence, de leur paix et de leurs orages, de cet effort
dur et salubre auquel elles nous invitent et où lhomme éprouve
jusque dans ses muscles la loi fondamentale de son être, qui est
de devoir aller au-delà de lui vers lui-même et de ne se
rejoindre quen se dépassant.
Parmi
les meilleures pages dHenry Bordeaux, de qui la sensibilité
poétique et lart de traduire limpression reçue dans
lécriture ne saffirmaient nulle part mieux que dans la description
des paysages, il faut compter celles quil a données aux chemins
de cette Savoie tendus vers des sommets où laurore de chaque
matin recrée le premier jour du monde.
Mais
le paysage nest ici que la magnifique architecture de symboles qui
enveloppe le séjour des hommes et les unit à la transcendance
invisible dont leur vie reçoit sa signification, son orientation
vers le haut, et la bénédiction qui vient à sa
rencontre.
Lhomme
est pour Henry Bordeaux étroitement lié, par la nourriture
spirituelle quil y prend, par la lumière intérieure quil
en reçoit, à ce qui lenvironne dans le temps et dans
lespace. Il ne se tient debout que parce quil est le descendant dune
lignée et le père dune descendance, le maître et
lhabitant dune maison, dune terre, le citoyen dun village, dun
canton, dune province avant dêtre celui dune nation et
dune planète, le point central de cercles protecteurs et nourriciers
fermés autour de lui comme les cercles qui marquent les années
autour du cur de larbre. Si sa pensée implique ainsi une
doctrine politique, nous pouvons dire que cette doctrine sapparente
en même temps à celle de la tradition monarchiste et catholique
de Joseph de Maistre, lillustre compatriote savoyard pour qui il professait
une admiration très grande, et au fédéralisme communautaire
des artisans proudhoniens du XIXe siècle ou de ceux
qui se réclament deux aujourdhui.
Nous
en venons ainsi à ce qui a constitué pour un public très
étendu le fondement de sa réputation et le principal de
son uvre, je veux dire ses romans. Ils ont tenu trop de place
dans les lectures de nos grands-parents, de nos parents, ils atteignent
un nombre trop grand de nos contemporains en ce moment même, pour
quil soit nécessaire que jen parle longuement ici. Je veux
seulement rattacher quelques-uns dentre eux, Les Roquevillard, Le
Pays natal, La Robe de laine, La Neige sur les pas, La Peur de vivre,
La Croisée des chemins, à ce qui a toujours été
pour Henry Bordeaux, à ce qui doit rester à nos yeux la
ligne maîtresse de son uvre et pour ainsi dire sa raison
dêtre.
Ils
nont pas été écrits pour prouver. Rien nétait
plus étranger à Henry Bordeaux, il la dit, que lidée
dune fonction démonstrative de luvre romanesque. Ils
nont même pas été écrits pour défendre
un ordre social, ou une morale, si du moins lon entend par morale
le système de commandements et de prohibitions dans lequel, pour
reprendre un mot bien connu, tout ce qui nest pas interdit est obligatoire.
Ils témoignent certes, mais ils témoignent pour une certaine
forme de bonheur, la seule aux yeux de lauteur qui puisse être
atteinte et maintenue dans la durée, trouvée dans
lacceptation dun mode de vie qui préserve lassociation de
lêtre humain avec ses proches, la stabilité de son existence
et le lien qui lunit à ce qui la précédée
et à ce qui la suivra. Ils expriment fortement la nécessité
de léquilibre, bien suprême qui mérite dêtre
acheté, sil le faut, au prix du refus des tentations les plus
séduisantes proposées par les hasards de la vie.
La
forme dexistence qui nous est ainsi proposée comme la meilleure,
nous pouvons certes la récuser. Mais nous navons pas le droit
de la déclarer pharisienne, commode et bourgeoise. Elle nexclut
ni lascèse et la sainteté, ni laction et laventure.
Surtout, elle est à lopposé de tout puritanisme. Ce quil
est convenu dappeler le péché, et dont, je lavouerai,
les contours restent imprécis à mes yeux, nest pas dans
les romans dHenry Bordeaux un objet dhorreur, une obsession harassante.
De grands écrivains chrétiens de notre temps ont fait
du péril charnel le problème central de la destinée
humaine, le chemin de ténèbres fascinantes où lâme
est égarée par le besoin même quelle ressent de
lamour, et aussi le chemin paradoxal du salut par léchec de
lexistence terrestre et la possibilité toujours ouverte de sursauts
imprévisibles.
Je
ne vois pas trace chez Henry Bordeaux de cette angoisse, trouée
déclairs, devant la grande nuit charnelle. Me sera-t-il même
permis de dire quil me semble avoir été, des passions
où les sens sont moteurs ou complices, et des ivresses quelles
donnent, un peintre somme toute amical. Ses livres sont pleins de lamour
de lamour, de lamour de la femme. Cest une indulgence attendrie quil
voue aux douces pécheresses, et sil les écarte toujours
des seuils quelles ne pourraient franchir sans mettre en danger les
lois qui assurent à la communauté humaine la seule harmonie
possible à ses yeux, cest avec une commisération fraternelle
et peut-être non sans regret.
Marie-Madeleine
pourrait être une des figures allégoriques de son uvre.
Un de ses livres, que je tiens pour lun des plus significatifs par
le soin extrême apporté à lécriture, par
lélégance raffinée des discours, par le plaisir
que nous y donnent les fines nuances de la pensée, les légèretés
de lironie, la sève dune riche culture, lun de ceux où
lauteur a atteint cette forme de réussite qui ne naît
jamais que de laccord profond de lauteur avec la matière quil
a choisie, est celui quil a consacré à Marianna, la religieuse
portugaise. Ce nest pas une fois, cest vingt fois que nous trouvons,
chez Henry Bordeaux, le thème de lunique amour, celui qui même
lorsquil se fixe sur lobjet périssable, même pris aux
tendres pièges de la faute, atteste en nous le désir le
plus haut, la dévorante faim de léternel.

uand
la mort vint prendre Henry Bordeaux à un âge qui eût
fait de lui, si le général Weygand, lun de
ceux parmi vous quil admirait le plus, navait été
là encore, le doyen de votre Académie, cest
dans son travail quelle linterrompit. Ce travail, auquel
il se vouait déjà avec prédilection depuis bon
nombre dannées, cétait celui du mémorialiste.
Les
mémoires dHenry Bordeaux resteront inachevés, encore
que nous ayons lassurance que grâce au pieux travail entrepris
par celle qui fut pour lécrivain la collaboratrice la plus intelligente
et la plus dévouée quil pût souhaiter, sa fille,
la matière de plusieurs volumes à paraître, qui
existe, soit promise à la publication. Ainsi sera prolongé,
jusquà une date très proche de nous, le témoignage
dun écrivain qui, par lexceptionnelle durée de sa carrière,
par létendue de son esprit, par labondance et la diversité
de son uvre, contemporain de trois grandes guerres et des plus
amples métamorphoses quaient connues au cours de lhistoire
les techniques, la vie et les pensées même des hommes,
a maintenu pour ainsi dire jusquà nous la continuité
avec une France quon a pu dire déjà plus lointaine pour
nous que ne létait pour elle celle de Henri IV ou même
de Charlemagne : la France de 1890.
Cette
France de la fin du dernier siècle et du commencement de celui-ci,
nous la regardons aujourdhui dun regard amusé, attendri, comme
un album de photographies familiales empli de grands-oncles barbus au
col démesuré, de grands-mères stoïquement
cuirassées dans des corsets implacables, dombrelles, de peluche,
de macramé, de premières communiantes.
Nous
y voyons un paysage dexpositions universelles, de grandes courtisanes
parées de plus de bijoux que les vierges des processions andalouses,
de cyclistes moustachus au maillot rayé, de fonte moulée
en forme de tiges diris, dune floraison délirante de Galé
et de Barbedienne.
Dautres
époques nous ont laissé, dans le livre infidèle
de lhistoire, des images de terreur, dhéroïsme aventureux,
de majesté. Celle que nous a léguée delle-même
la « Belle Époque » nous amuse. Cest alors,
pourtant, que des hommes sélevèrent pour la première
fois au-dessus de la terre sur de fragiles machines de toile et de roseau,
que dautres pénétrèrent le secret fascinant et
redoutable des métaux irradiants et engagèrent lespèce
humaine dans laventure de latome, que dautres asservirent les forces
et réalisèrent les machines qui viennent de changer pour
nous en quelques dizaines dannées pour le meilleur et pour le
pire nos modes de vie et de pensée.
Dans
le même temps, la littérature, la musique, la peinture
inventaient de nouveaux langages, la psychologie sarmait de méthodes
nouvelles pour explorer des profondeurs qui navaient été
jusqualors quentrevues ou pressenties. Enfin, puisque le malheur de
lhomme témoigne lui aussi pour la vigueur des énergies
qui semploient à le créer, ce fut dans ces années
boulevardières, soumises au règne dun Boni de Castellane
ou dune Belle Otéro, que mûrirent les vendanges de fureur
et de désastre, les premières guerres universelles, les
invasions, les révolutions, les tyrannies qui allaient broyer
le monde. Sous la paisible frivolité, des forces énormes
étaient en travail, et préparaient leur heure dans le
silence qui prélude aux explosions et aux avalanches.
Quelle
était la qualité de léquipement politique, militaire,
mental de la nation française ; quelle était sa détermination ; quelle était son armure au moment dentrer dans la zone cyclonique
de son histoire, dont les plus pessimistes eux-mêmes, ceux qui
annonçaient la menace et sonnaient lalarme, imaginaient mal
sans doute la tumultueuse furie ?
Henry
Bordeaux se rapprocha de bonne heure de ceux qui, parmi les guides philosophiques
et politiques de lopinion française, annonçaient une
grande épreuve et demandaient que lon fût pour elle, comme
le demandait Bernard de Clairvaux pour la Croisade, « armé
de foi au-dedans et de fer au-dehors ». De ces hommes de
lécole nationaliste, qui comptèrent dans leurs rangs
de grands esprits, et aussi, comme il était inévitable,
des esprits de moindre dimension, qui purent provoquer et provoquent
encore, à bonne distance dans le temps, lirritation et le sarcasme
par leur agressivité, leur intransigeance tranchante, une sorte
daveuglement parfois, celui de Caton et de Démosthène,
à tout ce qui nétait pas le péril majeur, et lemploi
un peu trop généreux quils firent de mots démodés
aujourdhui, drapeau, patrie, si discrédités que jose
à peine les prononcer devant vous, de ces hommes, il faut
bien dire quils eurent le mérite des sentinelles aux postes
menacés. Ils virent venir ce que dautres ne voyaient pas.
Ce
nest pas grâce à eux seulement, mais cest pour une grande
part grâce à eux que la France, à la veille de ces
détonations de Sarajevo qui allaient donner le départ
dune terrible course, put se rassembler, comme lathlète se
rassemble. Leffort, la volonté, le sacrifice du sang ne furent
pas ceux dune seule opinion, dune seule croyance. Les jeunes étudiants
barrésiens et maurrassiens combattirent et tombèrent aux
côtés des disciples de Guesde et de Jaurès, les
instituteurs laïques et leurs élèves aux côtés
des officiers qui avaient rendu leur épée lors des Inventaires,
les fils de la vieille noblesse terrienne auprès des militants
des grèves révolutionnaires.
Henry
Bordeaux fit la guerre. Il lavait commencée, si ce que lon
ma raconté est exact, dans un État-major. Tandis que
lon mettait au point un plan dattaque, il fit une critique qui parut
présomptueuse. Un de ses supérieurs lui fit remarquer
que le point nétait pas de la compétence dun simple
officier de réserve. Il répondit que puisquon jugeait
bon, dans cette guerre, de mobiliser les civils, il était juste
que les civils pussent donner leur avis. La remarque déplut,
et Henry Bordeaux fut « versé » dans une
unité combattante.
On
le voit, il navait pas perdu ce penchant à lirrévérence
que manifestaient en plus dune page ses premiers livres, à légard
des valeurs établies.
La
guerre fut victorieuse. Au terme dune lutte au cours de laquelle le
peuple français avait dû faire appel à ses dernières
réserves, vider jusquaux dernières gouttes le réservoir
des énergies accumulées en vingt siècles dhistoire,
consenti par limmolation de sa jeunesse à dépenser lavenir
pour sauver le présent, pris sur lui-même une hypothèque
dont il allait durement sentir le poids dans les prochaines épreuves.
La France était entrée dans la guerre et en avait subi
lassaut furieux, acharné, dans un refus pour ainsi dire unanime
de subir le verdict du rapport des forces, qui semblait la condamner,
avec cette détermination qui, à certaines heures, sauve
les communautés humaines de linexorable en mobilisant en elles
non pas la totalité de leurs ressources, mais au-delà
de cette totalité, un supplément mystérieux tiré
dune volonté plus forte que la vie. Elle entrait dans la paix
épuisée, ivre de soulagement, de fatigue et dillusions.
Or,
le rideau ne sabaissait pas, comme la plupart le croyaient, sur un
dénouement, mais sur un prologue. Le grand drame du XXe
siècle ne sachevait pas le 11 novembre 1918. Il commençait,
et le pire restait à venir. Si la paix ne fut pas à la
mesure de nos espérances, ce fut peut-être surtout parce
que les forces que la guerre avait mises en jeu, et qui étaient
celles de presque tous les peuples du monde, étaient démesurées
en comparaison de nos propres forces, ou du peu qui nous en restait.
Ce ne fut pas tant la perspicacité qui manqua à nos négociateurs,
ils surent que la paix quils signaient nétait pas la
meilleure possible, ce fut le pouvoir de décider ou de
convaincre.
Henry
Bordeaux se trouva naturellement parmi ceux qui, ayant non sans raison
crié lalarme avant la bataille ne furent quimparfaitement satisfaits
de sa conclusion, annoncèrent que le danger ne tarderait pas
à renaître, crurent que le temps nétait pas venu
du relâchement, et se vouèrent de nouveau à la restauration
et à la défense de cet appareil matériel et mental
sans lequel une nation résiste mal aux grands orages. Ces hommes
dont je parle étaient convaincus quune communauté humaine,
quelle quelle soit, est en péril de mort dès linstant
où elle se détourne des valeurs qui la justifient et la
fortifient, et commence dhonorer celles qui la conduisent à
son déclin.
La
compétition des peuples nest pas moins implacable que la compétition
des arbres. Henry Bordeaux connaissait la forêt. Il savait que,
sans haine ni guerre, la croissance du plus fort y étouffe la
croissance du plus faible, en prenant au plus faible lair, la terre
et la lumière. La coexistence ne sétablit que par le
poids et le contrepoids des forces. Celui qui grandit affaiblit lautre.
Celui qui faiblit autorise lautre à grandir.
Linquiétude
ressentie au cours des années qui suivirent la première
guerre universelle, par la famille desprits à laquelle Henry
Bordeaux sétait agrégé, à légard
des menaces extérieures, des subversions possibles, de laffaiblissement
de larmature sociale et morale susceptible de maintenir la France en
état de résister aux unes et aux autres, incitait ceux
dont je parle à rouvrir le procès des institutions.
La
IIIe République pouvait paraître avoir effacé
par la victoire des armes quelques-uns des reproches qui lui avaient
été faits avant 1914. Ayant échoué dans
la tâche de conjurer la guerre, elle sétait du moins montrée
capable de la gagner. Voilà quon croyait la voir de nouveau
impuissante ou hésitante devant les obstacles, incertaine de
ses voies, variable dans sa ligne, mal armée pour les actions
politiques à longue portée, insouciante ou complaisante
en face des courants de division, de dissociation.
Ces
accusations étaient-elles légitimes ?
Je
nai pas à me prononcer ici sur ce point, et si je leffleure,
cest peut-être parce que je me suis trouvé moi-même,
entré dans la vie littéraire quarante ans presque exactement
après Henri Bordeaux, conduit sur des positions qui, très
différentes des siennes quant au spirituel et au social, nen
étaient pas trop éloignées pour ce qui concerne
lattitude en face des institutions. Cest donc en pensant à
moi-même au moins autant quà lui que jen viens à
me demander si la IIIe République, telle du moins
que nous pouvons la juger aujourdhui, à plus grande distance,
en disposant de nouveaux points de comparaison, et selon la perspective
dun mouvement de lhistoire dont la puissance dépassait sans
doute les pouvoirs de prévision et de réaction de tout
régime particulier et de toute nation particulière, méritait
toute laversion que nous avions alors pour elle.
Certes,
elle sacheva dans un désastre. Mais tous les régimes
sachèvent dans un malheur, sans quoi ils ne sachèveraient
pas, et leur histoire, comme celle des nations, comme celle des civilisations,
comme celle de chaque vivant particulier, est une histoire qui finit
toujours mal.
Il
nest pas facile de dire, aux jours de malheur dun peuple, si ce sont
les fautes de ses chefs qui ont provoqué ce malheur, ou si ces
chefs ont été au contraire choisis ou acceptés
par lui pour les commettre, en vertu dune défaillance ou dun
relâchement de la communauté dans son ensemble, de sorte
que les erreurs de la politique seraient moins la cause de labaissement
des nations quelles nen seraient le signe.
Il
reste que dans le bilan de notre aventure nationale, tel que lavenir
le dressera avec la sérénité qui ne peut appartenir
quà lui, la IIIe République en redingote de
M. Armand Fallières, la IIIe République
en veston de M. Gaston Doumergue, pourrait bien napparaître pas
seulement comme un temps de récession nationale, de bavardage
parlementaire, davarice rentière indéfiniment renaissante
à travers les dévaluations, de comices agricoles, de réunions
électorales et de distributions de prix présidées
par des Joseph Prudhomme, de motions de fin de banquet.
Nous
pensions, dans notre jeunesse, que ce nétait pas elle qui avait
gagné la première guerre. Mais on peut reprendre à
son sujet le mot de ce Joffre à qui Henry Bordeaux, précisément,
consacra un de ses livres, et dire que nous savons bien qui laurait
perdue, si elle avait été perdue. Une autre bataille fut
perdue, précisément, et si lon impute toute la faute
de la défaite de 1940 à la IIIe République,
comment lui retirer tout le mérite de la victoire de 1918 ?
Quand
nous voudrions être sévères pour elle au point de
ne lui reconnaître dans cette victoire aucune participation positive,
et quand bien même nous serions convaincus quelle accumula sur
son chemin les obstacles, et la rendit plus coûteuse et plus difficile,
nous devrions encore lui savoir gré, au pire, de ne lavoir point
empêchée. Il en est de même des autres éclats
que donna, dans les soixante-dix années qui séparent la
naissance dHenry Bordeaux de son jubilé célébré
en janvier 1940, le soleil peut-être déclinant de notre
grandeur temporelle. Au cours de son histoire, depuis le royaume méditerranéen
des Normands de Sicile et depuis les royaumes francs de Jérusalem,
de Grèce et de Byzance, en passant par lItalie des Valois, par
les Indes Occidentales et Orientales dHenri IV et de Richelieu, par
la Révolution armée, par le rêve égyptien
et par le règne européen de Napoléon, la France
na cessé depuis un millénaire de gagner et de perdre
des Empires. Celui de la IIIe République fut le dernier,
et là encore, même si les vertus qui furent mises en uvre
étaient plus anciennes quelle dans leurs racines, même
si les résultats furent obtenus moins par les effets dune politique
délibérée que par les initiatives parfois mal comprises
et mal secondées de petites équipes aventureuses, même
si ce qui fut conquis ne fut pas toujours organisé, fécondé,
consolidé comme il eût été désirable,
du moins ce qui fut fait fut fait. La France où Henry Bordeaux
parvint à lâge de sentir et de comprendre était
humiliée et saignante dune défaite qui lavait amputée
dans son territoire européen de provinces précieuses et
reléguée à un rang qui nétait plus le premier,
elle allait chercher outre-mer, une fois de plus, sur des continents
déserts ou endormis dans un torpeur qui y stupéfiait toute
force vive, une issue à ses énergies, une revanche contre
le malheur, une possibilité de renaissance.
Les
hommes de ma génération eurent lhonneur de grandir dans
cette France qui sétait en quelques dizaines dannées
déployée sur le Monde, qui était souveraine des
rives de la Méditerranée à lÉquateur,
de Casablanca au Tchad, à Beyrouth, à Damas, à
Dakar, aux bouches du Congo, à Madagascar, aux bords de la Mer
de Chine.
La
race des hommes qui lui avaient donné ce domaine gigantesque,
la race des chefs de guerre, des pionniers, des grands administrateurs,
des missionnaires, des médecins, des ingénieurs, la race
des Galliéni, des Lyautey, des Marchand, des Mangin, des Brazza,
de leurs successeurs qui vers les années 25 maîtrisaient
encore victorieusement les révoltes et achevaient la pacification
dans lAtlas marocain ou dans les montagnes druses, écrivait
ainsi pour la France un nouveau chapitre de la glorieuse histoire qui
fut notre histoire, notre histoire à nous, hommes de lOccident
européen, depuis un demi-millénaire : celle des grands
navigateurs portugais lancés autour dune planète dont
on ignorait jusquà la forme, à travers des océans
inconnus, sur les routes des alizés, celle des caravelles que
les Espagnols brûlèrent sur les grèves américaines
pour sinterdire le retour en arrière ; celle des lents chariots
de la marche vers lOuest, celle de Jacques Cartier et de Robert Clive,
de Dupleix et de Kitchener. De cette histoire, Messieurs, dont je veux
bien admettre quelle soit close aujourdhui, mais dont je métonne
quon veuille nous faire honte, car si elle fut impure, comme toute
histoire, elle ne le fut pas plus que celle des autres empires et elle
fut entre toutes les autres créatrice, créatrice
de ces changements même dont le reflux menace aujourdhui les
habitants du petit cap à lOuest de lAsie où séveilla
la vocation de lunivers.
Ce
qui semble méloigner de mon propos men rapproche. Dans luvre
dHenry Bordeaux, une mention particulière doit être accordée
aux pages quil a vouées à des terres lointaines où
ce grand voyageur découvrait, avec les colossales forteresses
franques de la Terre Sainte, avec les villes et les routes, avec les
missions, les hôpitaux, les garnisons des postes perdus, la présence
vivante du courage de son peuple, de son travail et de son génie,
à celles que lui a dictées son admiration et sa gratitude
pour nos grands proconsuls militaires ou pour ces cavaliers à
la tunique rouge qui forçaient dans les montagnes de Tafilalet
le respect des tribus guerrières et se faisaient une légende
jusque chez leurs ennemis.
La
France, ce qui laffirme, ce qui laide à survivre, ce qui la
glorifie, méritait et requérait aux yeux de celui que
nous honorons aujourdhui le service de lécrivain non pas seulement
parce quil voyait en elle, comme eût pu le faire le philosophe
politique quil nétait pas, une forme supérieure à
dautres et donnée par lhistoire dorganisation sociale, un
lien entre les hommes, un foyer de culture, mais parce quil laimait.
Voilà
peut-être le mot-clé de toute cette uvre : ce que
lauteur y a défendu, cest ce quil aimait. La terre, la maison,
la province, le pays, les liens qui unissent lépoux à
lépouse et les parents aux enfants, laccord dans les devoirs
acceptés, les tentations surmontées, les fidélités
observées, avec ce que les anciens Grecs appelaient lharmonie
du monde et ce que ce chrétien croyait être le mode daccomplissement
voulu sur cette terre par le créateur pour sa créature,
tout cela nétait pas pour lui ordre imposé, rigueur,
contrainte, limite, mais libre épanouissement et respiration
naturelle.
Tout
cela, il laimait. Tout cela était pour lui la vie, et il aimait
la vie. Tout cela constituait pour lui le bonheur imparfait et menacé
des hommes, et il voulait pour les hommes ce bonheur.
Son
uvre ruisselle dune bienveillance inépuisable pour la
race humaine. Cest un ami quont perdu en lui ceux-là même
qui ne le connaissaient pas.
On
peut certes concevoir autrement quil ne la fait les tâches de
lécrivain et les exigences de lécriture. On a le droit
de croire, et le train du monde semble même nous inviter à
le croire, que lensemble des institutions, des traditions, des obédiences
spirituelles, sociales, politiques, morales, au service desquelles il
mit pendant plus de soixante-dix ans un cur chaleureux et une
plume infatigable est dès maintenant contesté ou condamné
par lévolution du monde. Les villes démesurées,
lagriculture industrialisée, la manipulation des foules
par les techniques modernes de diffusion de la parole et de limage
au service des propagandes, laccroissement de la pression collective
sur lêtre individuel, la discontinuité des générations
et linstabilité des couples, le recul des anciennes formes de
spiritualité devant les religions nouvelles du confort, du développement
ou de la masse divinisée, les chemins nouveaux, les uns ébauchés
déjà, les autres imprévisibles, quun accroissement
fabuleux de nos pouvoirs ouvre à de futures possibilités
dorganisation des rapports humains, tout cela peut faire paraître
anachronique un système de valeurs constitué pour la sauvegarde
et sous linspiration de la maison familiale, imprégné
de la sérénité et de la pérennité
paysannes.
Je
ne me hasarderai pas à prévoir le sort que lavenir réserve
à ce quHenry Bordeaux a cru, à ce quil a défendu
toute sa vie. La carrière des idées parmi les hommes est
parfois surprenante. Descartes et Nietzsche sépouvanteraient
aujourdhui de lusage fait par de médiocres héritiers
de ce que leur génie avait légué aux siècles,
et le destin paradoxal de Jean-Jacques Rousseau est dêtre
devenu lun des guides du monde moderne alors quil détestait
le progrès, dénonçait la civilisation mère
des vices, condamnait les sciences, les lettres et les arts, proclamait
les beautés de la vie primitive, de laustérité,
de la discipline militaire, de la guerre qui entretient les vertus virils,
et sétait fait le nouveau Lycurgue dune morale spartiate à
lusage des villages suisses.
Ce
qui paraît sur à tout le moins, cest quil nest plus
désormais suffisant ni possible de maintenir. Si les valeurs
qui nous sont proposées, à supposer que nous soient proposées
des valeurs, pour être substituées à celles selon
lesquelles ont vécu les générations qui nous ont
précédés, ne nous satisfont pas, cest au-delà
que nous trouverons les issues possibles, non dans un retour en arrière.
Si
le monde qui est en train de se faire autour de nous devient pour nous
irrespirable, il nous faudra le remettre en question une fois encore,
mais nous ne retrouverons pas le monde ancien, vers lequel nous pouvons
seulement jeter les regards de nostalgie et de regret que lon jette
vers son enfance. Il est presque certain que le bonheur des hommes,
dans les formes qui constituaient aux yeux dHenry Bordeaux son armature,
sa nourriture, sa coquille indispensable, nest plus dans les perspectives
de notre temps. Il nest pas certain que le bonheur des hommes, dans
quelque forme quon puisse limaginer, soit possible. Il nest pas certain
que les hommes, dans ce mystère de leur être où
ils puisent sans le savoir leur impulsion fondamentale, désirent
le bonheur, alors même quils linscrivent comme aujourdhui en
lettres gigantesques sur lhorizon de leur avenir.
Enfin,
quoi que ce soit quils désirent, il nest pas certain quils
lobtiennent, car parmi tous les secrets dont ils se sont emparés
depuis le commencement de la grande aventure moderne, il en est un qui
semble devoir leur échapper longtemps encore, celui qui leur
donnerait le pouvoir de conduire leur propre histoire.
Mais
il faut bien que nous persévérions dans la tâche
de rechercher un accord, si incertain et fragile puisse-t-il être,
des hommes entre eux, de lhomme avec lui-même, de lesprit avec
une réalité qui lui est peut-être irréductible,
cest-à-dire un sens acceptable pour ce passage entre linconnu
et linconnu, pour cette île au milieu du sommeil quest la vie
selon le mot de Shakespeare.
En
désespérer, ce serait désespérer de la civilisation,
ce serait désespérer de la vie, ce serait désespérer
de lutilité même de cette Académie.