Jétais
loin de France, naviguant sur un des cuirassés de lescadre
et arrivé de la veille au port dAlger, le jour où
votre compagnie, Messieurs, me fit le grand honneur inattendu de me
donner ici la place vide quOctave Feuillet avait laissée.
Ce fut pour moi un inoubliable soir que celui du 21
mai 1891. Lélection avait eu lieu dans le jour, et moi,
par incrédulité absolue de ce grand triomphe, peut-être
aussi par je ne sais quel tranquille fatalisme dOriental qui me reste
au fond de lâme, javais passé mon temps, lesprit distrait
et presque sans pensée, à errer tout en haut du vieil
Alger, dans ces quartiers morts et ensevelis de chaux blanche qui entourent
une mosquée antique et très sainte : un des lieux du monde
où jai toujours rencontré le sentiment le plus intime,
et aussi le plus calmé du néant des choses terrestres...
Le
soleil baissant, je redescendis vers le port, pour regagner mon navire
où mappelait un service de nuit ; avant de rentrer
cependant, je voulus aller au bureau de la marine, où lon
porte les dépêches qui nous sont destinées, pensant
bien que quelque ami aurait pris soin de me dire quel était lélu
nouveau et combien de vos voix, Messieurs, sétaient égarées
sur le marin errant que jétais. Alors, pour me faire
conduire à ce quartier solitaire du vieux port où le bureau
de la marine est établi, je pris une barque sur le quai, une
lilliputienne barque, la seule qui se trouvait là, menée
par deux rameurs comiques, que je vois encore, et qui étaient
de tout petits enfants. Il était déjà fermé,
ce bureau, quand jarrivai ; un matelot, qui montait la garde
aux environs, après avoir trouvé à grand-peine
une clef pour louvrir, chercha, dans létagère
des lettres, la case réservée à mon navire :
elle était remplie dun monceau de petits papiers bleus
qui, depuis deux heures, navaient cessé darriver
à mon adresse, et, au lieu dune dépêche
que jattendais, ce matelot, très étonné,
men remit de quoi remplir mes deux mains.
Javais compris, avant même davoir déchiré
la première. Et une sorte déblouissement me vint, qui
était plutôt mélancolique et ressemblait presque
à de leffroi...
Je remontai sans mot dire dans ma très petite
barque à équipage denfants, qui en vérité
était maintenant bien modeste pour porter ma fortune nouvelle,
et tant que dura le trajet jusquà mon navire, tout en glissant
sur Ieau tranquille, je déchirai un à un les papiers
bleus, lisant de près, aux dernières lueurs rouges du
jour, dans le beau crépuscule commençant, ces félicitations
qui marrivaient de toutes parts, et où les mots joie, bonheur,
revenaient toujours à côté du mot gloire.
Dans ce calme du jour de printemps qui finissait, cet instant me semblait
solennel comme chaque fois quun grand pas vient dêtre
franchi dans la vie ; je sentais même une sorte dangoisse étrange,
comme si un manteau trop magnifique mais en même temps
trop lourd, trop immobilisant eût été tout
à coup jeté sur mes épaules. Et puis, je songeais
à celui dont le départ mavait ouvert ces portes, et qui
précisément avait été, dans le monde des
lettres, le premier déclaré de tous mes amis intellectuels ; il me semblait quen prenant sa place, je le plongeais plus avant
dans la grande nuit où nous allons tous.
Il fallut mon arrivée à bord, la bonne
et franche joie du très charmant amiral qui nous commandait,
la fête que me firent mes chers camarades du carré,
pour me donner enfin à entendre que cette gloire un peu effrayante
était vraiment une chose heureuse ; et javoue, par exemple,
que je finis très gaiement la soirée au milieu deux.

beaucoup de gens superficiels, il doit sembler que nous représentions,
Octave Feuillet et moi, deux extrêmes, ne pouvant être aucunement
rapprochés. Je crois au contraire quau fond notre conformité
de goût était complète.
Il est vrai, nous avons peint des scènes et
des figures essentiellement différentes ; mais cela ne suffit
point pour établir que nous navons pas aimé les mêmes
choses, les mêmes compagnies, les mêmes femmes. Bien
loin de là, je pense que nous étions faits tous deux pour
nous laisser charmer par les mêmes simplicités sauvages
autant que par les mêmes élégances ; un commun dégoût
nous unissait dailleurs contre tout ce qui est grossier ou seulement
vulgaire et peut-être aussi, il faut lavouer, un commun
éloignement trop dédaigneux, pas assez tolérant,
à peine justifiable, pour ce qui tient le milieu de léchelle
humaine, pour les demi-éducations et les banalités bourgeoises.
Je garde précieusement, comme dun peu étranges
reliques, des lettres de ce mondain exquis, me disant à quel
point le berçaient ces récits lointains où napparaissent
que mes matelots rudes et mes très petites amies à peine
plus compliquées de civilisation que des gazelles ou des oiseaux.
Quant à ses femmes à lui, marquises ou
duchesses, grandes dames toujours, et non par le titre seul,
mais par la haute fierté de cur et par laffinement extrême,
de ce que, jamais encore, on ne les a vues passer dans mes livres,
il serait bien inexact de conclure que je les méconnais et que
leur charme méchappe.
Non, les milieux de prédilection dOctave Feuillet
étaient au contraire les miens. Et jincline fort à penser
que, si les hasards de la mer lavaient mis comme moi en contact habituel
avec les rudes et les simples, qui ont leur haute noblesse, eux aussi,
et ne sont presque jamais vulgaires, il les aurait aimés.
En
notant ainsi nos tendances communes, jai limpression que
je me rapproche un peu à vos yeux de celui dont le départ
ma ouvert la porte de votre compagnie, Messieurs, et dont je suis
encore confus doccuper la place.

es
différentes légendes, que mon constant éloignement
a laissées se former autour de moi, et qui sont en général
pour faire sourire, celle-ci par hasard sest trouvée fondée :
je ne lis jamais. Cest vrai ; par paresse desprit,
par frayeur inexpliquée de la pensée écrite, par
je ne sais quelle lassitude avant davoir commencé, je ne
lis pas. Ce qui nempêche que, si par hasard jai ouvert
un livre, je suis très capable de me passionner pour lui, quand
il en vaut la peine.
Quon me pardonne mon insistance sur ce point ; elle
est pour mexcuser davouer quavant mon élection à lAcadémie
française je ne connaissais dOctave Feuillet que deux livres,
lus dans mon extrême jeunesse, il y a quelque vingt ans.
Lus avec passion, par exemple, dans le calme des soirs en mer, à
bord du premier navire qui memporta vers ces pays de soleil, rêvés
depuis mon enfance. Ils sintitulaient Sibylle et Julia de
Trécur.
Des années encore passèrent. Et enfin,
arriva pour moi linstant, si imprévu et si singulièrement
amené, où je livrai au public, sans oser dabord les signer
daucun nom, ces fragments du journal de ma vie intime qui ont été
mes premiers livres.
Au lendemain de lapparition de ces uvres de
début, remplies de maladresses et dinexpérience, je passais
à Paris, entre deux longs voyages. Déjà très
étonné, et un peu charmé aussi, dapprendre quon
mavait lu, jéprouvai une vraie surprise joyeuse quand, chez
mon éditeur, on me remit une carte dOctave Feuillet me disant
sa curiosité de me connaître et me priant daller le voir.
Je neus garde dy manquer, et me rendis à lappartement
de la rue de Tournon quil occupait alors... En traversant, à
la suite du domestique qui mintroduisait, deux ou trois salons sombres
remplis de choses anciennes, je me rappelle combien je me sentais
intimidé de ma qualité nouvelle et inattendue dauteur,
au moment de comparaître devant lui.
En ce temps-là, Octave Feuillet était
déjà presque un vieillard, pour mes yeux de vingt-huit
ans ; vieillard séduisant sil en fut, avec sa jolie figure
distinguée, son fin sourire. Et je ne puis assez dire la simplicité,
ladorable bienveillance, la familiarité dexquise compagnie,
avec lesquelles ce maître accueillit le marin si obscur.
... Et je trouve bien particulier, bien étrange,
de venir précisément ici prendre la place de celui qui
mavait le premier tendu la main, à mon arrivée, un peu
brusque et imprévue, dans le monde des lettres !...

aintenant
je voudrais dire, en quelques mots, très simplement, la vie dOctave
Feuillet.
Et
puis jessaierai de dire aussi ma profonde admiration pour ses uvres,
sans employer pour cet éloge la langue consacrée de la
critique que je ne possède guère et que javoue
ne pas aimer... Mais je me sens là bien au-dessous de ma tâche ; je suis inquiet, en même temps que charmé avec
tristesse, du grand honneur qui me revient de parler de lui.
Sa vie, toute dhonneur pur, de délicatesse
rare, elle a coulé comme une belle eau limpide, jamais troublée,
jamais effleurée même dune souillure de surface. Je ne
crois pas, cependant, quelle ait été une vie heureuse : les gens heureux nécrivent pas daussi beaux livres que lui.
Il avait du reste hérité de famille une
nervosité extrême. Enfant, il était une petite sensitive,
souffrant vaguement de tout, inquiet de linconnu de la vie et attaché
étrangement à la vieille maison paternelle. Vers sa dixième
année, la mort de sa mère causa un ébranlement
si terrible à sa santé quon eut peur de le perdre, lui
aussi.
La première partie de son existence dhomme,
passée dans lantique hôtel familial de Saint-Lô,
fut sombre, presque séquestrée, docilement soumise à
la volonté dun père despotique et triste. Il avait pour
appartement un pavillon mélancolique, et ses fenêtres donnaient
sur un jardin à labandon, où des statues couvertes de
mousse verdissaient à lombre. Cest là quil écrivit
ses premières uvres à grand succès, obsédé
par la continuelle frayeur de déplaire au vieillard qui régnait
en maître à son logis.
Plus tard, après la mort de ce père,
si redouté et si aimé pourtant, qui avait jeté
sur toute sa jeunesse une ombre oppressante, il put enfin arranger sa
vie à sa guise et réaliser son désir le plus cher,
en venant habiter ce Paris quil adorait. Mais il resta découragé
devant ses rêves accomplis. Ni la faveur des souverains dalors,
ni la liberté, ni la gloire, ne lui donnaient ce quil en avait
attendu. Cette disposition dâme à souffrir de tout, même
du bonheur, quil a portée en lui jusquà son dernier
jour, saugmentait maintenant de la nostalgie du toit héréditaire
et du lourd remords de lavoir vendu. Et puis, ce surchauffage de Paris,
qui est capable, il est vrai, de faire éclore, chez des
gens quelconques, des demi-talents très acceptables, ou, pour
mieux dire, de surprenantes habiletés, est plutôt
nuisible pour ceux qui ont quelque charmant rêve à traduire,
quelque plainte dâme à communiquer à leurs frères,
ou seulement un cri sincère à jeter. Il ne fut
pas long à sen apercevoir. Il sentit aussi que le travail, au
milieu des agitations mondaines, lui devenait bien plus difficile que
jadis, là-bas, dans le silence du jardin paternel aux statues
couvertes de mousse.
Donc, il repartit pour Saint-Lô, ne se réservant
à Paris quun pied-à-terre, quun gîte de passage.
Et cette troisième période de sa vie fut la plus heureuse
de toutes, la plus calme, la mieux combinée à son gré,
la plus favorable au développement de son talent. Chaque année,
quittant sa retraite de Normandie, il apparaissait pour quelques jours
au milieu des éblouissements de Compiègne ou de Fontainebleau.
Tous les hivers, il passait aussi deux ou trois mois à Paris,
dans les milieux délégance vraie, regardant et écoutant
les grandes dames de son temps, dont il est le seul à
nous avoir peint les allures, le ton familier, les causeries discrètes
ou le hautain persiflage, les silencieux héroïsmes ou les
passions affinées et sourdement terribles.
Jai dit que, dans ces conditions nouvelles dexistence,
il travaillait avec moins dinquiétude que jadis ; mais je nentends
point par là quil travaillait avec confiance en lui-même.
Je crois du reste quil a été un vrai martyr des lettres ; on ne trouverait sans doute pas un autre écrivain qui ait aimé
son art avec tant de passion et qui en ait souffert aussi continuellement
que lui. Cela paraît très invraisemblable, mais tous ses
livres, qui, malgré des dénouements plutôt cruels,
respirent une sorte de haute sérénité, de suprême
aisance, avec, de temps en temps, de la gaieté de bon aloi et
de lironie légère, tous ses livres ont été
écrits dans langoisse et dans la fièvre. Il était
poursuivi par cette crainte obsédante de déchoir, que
ne connaissent point les médiocres, en général
contents deux-mêmes ; il se croyait toujours au-dessous de luvre
précédente et il lui arrivait de détruire désespérément,
le lendemain, ce quil avait achevé la veillé.
La
phase la plus pénible de son travail était celle de la
composition. Cest ici que celui qui parle devient plus incapable encore
de bien comprendre et de bien juger. Et cest ici surtout que nos différences
saccentuent, car si nous avons plusieurs points communs dont
je suis fier, nous avons aussi dextrêmes dissemblances. Je nai
jamais composé un roman, moi ; je nai jamais écrit
que quand javais lesprit hanté dune chose, le cur serré
dune souffrance, et il y a toujours beaucoup trop de moi-même
dans mes livres.
Lui,
au contraire, était personnellement absent de son uvre.
Alors, il lui fallait trouver la donnée dun livre, mettre sur
pied les personnages ; placer, dans le vide originel, chacune des scènes
avec ordre, depuis celle du début jusquà celle du dénouement.
Et tout ce travail, dont lidée seule mépouvante, était
pour lui un long supplice, redouté et adoré quand même.
Cétait seulement lorsque se dessinaient bien, à ses yeux,
ces personnages, créés de toute pièce par lui et
auxquels il avait le magique talent de donner une vie si intense, quil
commençait à respirer un peu et à moins souffrir.
Et bientôt, ces figures, nées de lui, lui semblaient existantes
tout à fait. Avec Mme Octave Feuillet, toujours intimement
associée à ses travaux, il causait de ces charmants fantômes
comme sils eussent été en chair et en os. Puis, quand
le livre était achevé, quand il avait mis au bas le mot : « Fin », il éprouvait une impression dabandon
et de solitude ; une impression de désespoir même,
si le dénouement avait été cruel ; il versait de
vraies larmes sur ces femmes de rêve qui, depuis tant de mois,
faisaient partie de sa vie. Et alors, il lui arrivait de demander à
Mme Feuillet, très affectueusement, avec beaucoup
de sérieux et avec tout juste limperceptible et fin sourire
quil fallait pour enlever à la question ce quelle aurait eu
denfantin : « Tu nen es pas jalouse au moins ? »
Ses inquiétudes, après, quand luvre
était lancée, devenaient terribles. Pour un article méchant,
pour une injure que lui jetait un journal, il lui venait des nuits dinsomnie,
de véritables accès de fièvre ; il navait pas
vis-à-vis de ces choses, linsouciance quil faut.

ans
toute existence humaine qui est un peu longue, qui nest pas tranchée,
brusquement, en pleine jeunesse, il y a presque toujours un apogée,
une heure plus lumineuse, et ensuite un triste déclin.
Son heure rayonnante, à lui, fut celle où
il vint sinstaller, comme bibliothécaire, dans le beau pavillon
de Diane, au palais de Fontainebleau.
Mais cette sorte denchantement dapothéose,
qui était venu couronner sa carrière, fut de courte durée.
La grande guerre éclata, balayant tout ce qui avait été
la brillante cour, mettant partout du chaos, de la détresse et
de la nuit.
Il navait plus lâge où lon prend un
fusil et où lon marche. Alors son vrai devoir dhonneur était
la fidélité à ces souverains, si effroyablement
tombés, qui toujours lavaient traité en ami et lui avaient
fait partager leur instable fortune. Son dévouement à
leur malheur devint pour lui une sorte de religion douloureuse.
Des
rancunes jalouses le poursuivirent ; il eut des déceptions, des
revers.
Sa santé aussi saltérait de plus en
plus, minée par des excès de travail et des tristesses.
De précoces infirmités lui venaient... Cétait
bien la triste période assombrie, la descente inévitable
sur le versant noir.
En 1889, la mort de son fils aîné vint
porter le dernier coup à ses forces, déjà si ébranlées.
Et il le suivit de près, brisé plus vite par cette immense
douleur ; en décembre 1890, il sen alla lui aussi... Il avait
trouvé le courage dachever, pendant ses derniers jours, ses
dernières heures, ce beau livre : Honneur dartiste, quil
appelait son chant du cygne.
Et,
très près de mourir, il avait dit ceci, qui est dune
mélancolie sans bornes : « Je nécrirais plus quand
même je vivrais. Je ne serais plus compris. Le réalisme
ne veut plus de mon idéal. » Il sen est allé avec
cette erreur, pour lui si douloureuse, que son uvre avait fait
son temps et ne serait plus lue.
Jaffirmerai tout à lheure, avec la plus intime
conviction, avec lassurance la plus absolue, à défaut
du talent quil faudrait pour le prouver, jaffirmerai quil
se trompait et que son uvre durera. Et je veux dès maintenant
dire ici que son idéal même ne lui nuira point, dans cet
inquiétant avenir où lon nous juge tous à notre
valeur vraie. Le réalisme, et le naturalisme qui en est lexcès,
je suis loin de contester leurs droits ; mais, comme de grands feux
de paille impure qui sallument, ils ont jeté une épaisse
fumée par trop envahissante. La condamnation du naturalisme est,
dailleurs, en ceci, cest quil prend ses sujets uniquement dans cette
lie du peuple des grandes villes où ses auteurs se complaisent.
Nayant jamais regardé que cette flaque de boue, qui est très
spéciale et très restreinte, ils généralisent,
sans mesure, les observations quils y ont faites, et, alors,
ils se trompent outrageusement. Ces gens du monde quils essaient de
nous peindre, ou bien ces paysans, ces laboureurs, pareils tous à
des gens que lon prendrait dans des bals de Belleville, sont faux.
Cette grossièreté absolue, ce cynisme qui raille tout,
sont des phénomènes morbides, particuliers aux barrières
parisiennes ; jen ai la certitude, moi qui arrive du grand air du dehors.
Et voilà pourquoi le naturalisme, tel quon lentend aujourdhui,
est destiné, malgré le monstrueux talent de quelques
écrivains de cette école, à passer, quand
la curiosité malsaine qui le soutient se sera lassée.
Lidéal,
au contraire, est éternel ; il ne peut quêtre voilé,
ou bien sommeiller momentanément, et déjà,
sur la fin de notre siècle, il est certain quil reparaît,
avec le mysticisme son frère ; ils se réveillent ensemble,
ces deux berceurs très doux de nos âmes ; ils ne sont plus
tout à fait tels quautrefois, ils sont plus troublés,
pris de vertige et ne sachant guère où se rattacher dans
le désarroi de tout ; mais ils vivent toujours et on recommence
à plus nettement les voir, derrière ce nuage de fumée
du réalisme, qui sest levé sur eux, des bas-fonds effroyables
Il y a de nouveau beaucoup de gens qui volontiers se reposent en lisant
un livre honnête où les mots ne sont pas grossiers, un
livre où les personnages, enveloppés de je ne sais quelle
poésie transcendante, expriment avec distinction des pensées
très nobles, un livre dOctave Feuillet par exemple

e
lendemain de mon élection à lAcadémie française,
dès le réveil, dès le retour du souvenir, linquiétude
me vint de cet « éloge » quil est traditionnel
de prononcer et qui devrait toujours être raisonné,
motivé dune façon solide et savante, éclatant,
décisif, irréfutable, puisquil semble, hélas !
quun plus grand et plus morne silence se fasse, après,
sur celui qui sen est allé.
Javais, dès cette première heure, conscience
de mon incapacité certaine devant cette tâche ; je sentais
cela si en dehors de ce que je puis faire ! Et, pour tout dire,
je meffrayais aussi de connaître si peu luvre dOctave
Feuillet ; je meffrayais surtout de constater que mon admiration pour
lui, examinée de près, avait en somme des raisons à
peine sérieuses : quoi, en effet ? lattrait supérieur,
la distinction suprême de sa conversation et de sa personne ;
lallure exquise de cinq ou six petites lettres à moi adressées,
et le souvenir persistant de deux livres, Julia et Sibylle,
lus jadis avec enthousiasme, mais lus à vingt ans... Mon Dieu,
si en le lisant et en létudiant aujourdhui, jallais ne plus
laimer !... Et si, pour écrire cet éloge imposé,
la sincérité allait me faire défaut, que me resterait-il,
à moi qui nai ni lhabileté ni lexpérience ?...
Quelques jours plus tard, à la fin de ce même
mois de mai, tous ses livres, mandés en hâte à Paris,
marrivèrent, vingt ou trente volumes dont les titres
mêmes métaient pour la plupart inconnus... Anxieusement,
je cherchai dabord mes deux grandes amies dautrefois, Julia
et Sibylle ; vivraient-elles, à mes yeux, autant que jadis ; garderaient-elles leur charme encore ou bien lauraient-elles perdu ?... Et en tremblant je commençai de relire.
Je
fus rassuré très vite : elles vivaient toujours, et dune
vie aussi intense ; leurs figures, un peu oubliées, me réapparaissaient
aussi attirantes. Et, pour Julia que javais voulu revoir la
première, je me rappelle que, ayant pris le livre le soir, je
continuai de lire, malgré lheure avancée de la nuit,
et suivis la charmeuse dans sa course à la mort, jusquà
cette fin admirable, haletante de vertige ; « La bête, sentant
labîme, se déroba brusquement, et marqua un demi-cercle.
La jeune femme, les cheveux dénoués, lil étincelant,
la narine ouverte, la retourna, la fit reculer... Et le cheval, fumant,
cabré, se levait presque droit et se dessinait de toute sa hauteur
sur le ciel gris du matin... À la fin, il fut vaincu : ses pieds
de derrière quittèrent le sol et rencontrèrent
lespace. Il se renversa et ses jambes de devant battirent lair convulsivement.
Linstant daprès, la falaise était vide. Aucun
bruit ne sétait fait. Dans ce profond abîme, la chute
et la mort avaient été silencieuses. »
Oh ! jétais tranquillisé complètement.
Léloge dOctave Feuillet, jétais donc sûr maintenant
de pouvoir le faire, de cette seule façon qui fût à
ma portée, cest-à-dire en toute sincérité
dadmiration, avec mon instinct et avec mon cur.
Ce serait peut-être une bonne fortune, pour un
critique digne de ce nom qui aurait à se prononcer sur un écrivain,
que de le lire pour la première fois dun bout à lautre,
comme je lai fait, dans lordre même où ses livres ont
été écrits, et de pouvoir suivre ainsi le développement
de son talent, le dégagement progressif de sa personnalité
sil en a une et de voir saffirmer dans luvre cette unité
sans laquelle il ny a ni grandeur ni durée.
Je vais dire une chose qui paraîtra peut-être
une énormité barbare : pour moi, les écrivains
qui peuvent, à un moment donné, ne pas se ressembler à
eux-mêmes, ceux par exemple qui peuvent écrire une pièce
mystique après un poème athée, nont pas dâme,
ne sont que des amuseurs à gages. Les vrais poètes
dans le sens le plus libre et le plus général de ce mot
naissent avec deux ou trois chansons, quil leur faut à
tout prix chanter, mais qui sont toujours les mêmes ; quimporte,
du reste, si chaque fois ils les chantent avec tout leur cur !...
Ceux qui en savent chanter davantage, les ont trouvées ailleurs
quau fond de leur âme ; et alors elles ne font plus ni sourire
ni pleurer... Tant de livres, dont lhabileté pourtant me confondait,
mont lassé tout de suite ; il y avait de tout là dedans ; tel passage me rappelait je ne sais quel auteur, et tel passage
après, je ne sais quel autre. Les vrais écrivains nont
quau début de légères variations de ce genre,
sous linfluence des lectures premières ; ensuite ils se retrouvent
eux-mêmes ; ils le deviennent de plus en plus, et restent ce quils
sont, sans souci des critiques, ni des insultes, ni des modes
qui changent, car il y a des modes à lusage des écrivains
de pacotille et de leurs lecteurs.
Dans luvre dOctave Feuillet, la personnalité
et lunité sont deux essentielles et bien rares choses
que je veux constater dabord. Cest toujours lui, cest de plus en
plus lui qui écrit, et dont on sent vibrer 1âme délicatement
noble. Derrière la multiplicité des personnages, sous
linfinie et charmante diversité de tant de drames, la thèse
soutenue, car je suis forcé de reconnaître que les
livres de Feuillet soutiennent une thèse, la thèse
aussi demeure constante.

es
hommes à théories, surtout ceux des couches nouvelles
qui viennent au monde déjà tout bardés dérudition,
longuement discutent avec gravité si le roman doit être
romanesque ou documentaire, ou psychologique, ou je ne sais quoi encore ;
sil doit se borner au rôle damusette pour gens du
monde, ou bien sil lui est permis de soutenir quelque haute thèse
de morale ou de philosophie
Je suis forcé davouer
que la portée un peu profonde de ces discussions méchappe ;
je les trouve même passablement vaines et puériles. Dans
mon ingénuité de barbare éduqué en courant
la mer, peu mimporte dabord quun livre sappelle
roman ou sintitule de tel autre nom quon voudra,
et la seule chose que je lui demande, cest davoir la vie
et davoir le charme.
La vie et le charme... Octave Feuillet possédait
le secret magique de les donner aux fantômes de son imagination.
Ce secret-là, on narrive jamais à le posséder
si, en naissant, on ne la reçu de quelque fée ; ce secret-là,
pour un écrivain, est tout, et suffit dailleurs pour assurer
à ses uvres cette durée un peu longue quon est
convenu dappeler limmortalité.
La vie et le charme dun livre ! parmi les choses indéfinissables
ces deux-là sont au premier rang ; où résident-elles ?
on nen sait rien : on les constate sans les expliquer, on en
subit lentraînant sortilège, et voilà tout.
Ah ! il le possédait pleinement, ce secret de
donner le charme et de donner la vie, lui qui savait nous faire pleurer
et nous faire sourire. Jai dit quil se laissait prendre lui-même
aux airs de réalité quavaient ses personnages, quil
sattachait à leurs quasi-existences, au point déprouver,
après chaque livre achevé, un instant détrange
et imaginaire douleur, comme si des êtres chéris se fussent
effondrés tout à coup, dans ce vide où ne venaient
de tomber que ses propres chimères. Eh bien ! nous, en le lisant,
nous subissons, jusquà lillusion douce ou cruelle, tous ces
mirages créés par lui et auxquels il se trompait lui-même.
Nous
parcourons toujours jusquau bout ses livres à lui, avec un intérêt
grandissant et une hâte involontaire, malgré les
ravissants détails qui nous arrêtent en chemin et auxquels
nous aimons ensuite revenir ; nous suivons toujours, et quelquefois
avec des larmes, ses personnages, jusquau point final qui brusquement
nous les replonge dans la nuit. Peut-être même les suivons-nous
avec un intérêt qui pourrait être dangereux pour
des têtes jeunes, lorsque ce sont de perverses charmeuses comme
lamante de M. de Camors, ou surtout comme cette Julia de Trécur,
que je me souviens davoir quelque peu aimée damour, vers mes
vingt ans.
Lorsquun écrivain met son talent, ses dons
rares au service dune thèse morale qui lui tient au cur,
si, en outre, cette thèse est excellente et sil trouve moyen
de la défendre dans vingt volumes sans cesser un instant de charmer,
il me paraît que cela crée pour lui une supériorité
sur ceux qui charment peut-être mais qui ne prouvent rien ;
une supériorité, par exemple, sur celui qui parle en ce
moment et qui, sans jamais essayer de rien conclure, na su que chanter
son admiration épouvantée devant limmensité changeante
du monde, ou jeter son cri de révolte et de détresse devant
la mort
Et, ce qui est encore plus à la gloire dOctave
Feuillet, cest que, cette thèse à laquelle il a consacré
sa vie, il réussit à la prouver, au moins dans une surprenante
mesure et autant quune chose de morale peut être prouvée,
à notre époque où tout chancelle. Son long plaidoyer
en faveur de la femme du monde, contre lhomme du monde son mari, arrive
à nous convaincre sans que nous en ayons eu conscience, attendris
ou amusés que nous étions, en lécoutant, par quelque
conte toujours délicieux.
Dans
Un mariage dans le monde, Mme de Loris écrit à
M. de Rias : « Le mariage est une entreprise qui promet dinestimables
bénéfices ; mais il y a un cahier des charges. Laviez-vous
lu, Monsieur ? Je crains que non, car vous y auriez vu quune grande
part de léducation de la femme revient à son mari ; que
cest à lui de modeler à son gré, de former suivant
ses vux, délever à la dignité de ses sentiments
et de ses pensées, ce jeune cur et ce jeune esprit qui
ne demandent quà lui plaire ; vous y auriez vu quil est à
la fois sage et charmant dajouter aux liens qui unissent une femme
à son mari, ceux qui unissent lélève à
son maître, à son instituteur, à son guide, à
son ami... » Cest la seule fois, il me semble, que Feuillet nous
ait présenté tout cela sous cette petite forme de sermon ; mais il la prêché, de la façon la plus merveilleusement
enveloppée, dans tous ses livres. Quil me soit permis
de dire quil la prêché aussi de son exemple en associant
à tous les élans de son esprit la femme délite
qui était la sienne.
La conséquence naturelle, quil déduit
lui-même de cette thèse, est la responsabilité du
mari mondain dans les fautes de la femme quil na traitée quen
objet de luxe et de passagère fantaisie, et quelquefois enfin
le pardon, le pardon accordé à plein cur, avec tendresse
et avec larmes, par ce mari qui, dans le fond, aime encore celle
qui est tombée et ne se sent pas vis-à-vis delle la conscience
bien en paix. Mais, quon ne sy méprenne pas cependant,
ce pardon, dans les romans de Feuillet, est toujours un pardon in
extremis si la faute a été consommée ; il nest
jamais suivi dune reprise de la vie commune qui, après une telle
déchéance de la femme, eût révolté
son chevaleresque honneur. Ainsi Marcelle de Targy, pardonnée
avec amour, meurt dans les bras de son mari en recevant le premier baiser
de miséricorde. Ainsi Jacques Fabrice, après avoir pardonné
à sa femme, sen va, seul, errer dans le jardin sombre, hésitant,
troublé et finalement prend un revolver
Ce plaidoyer continuel en faveur des femmes est sans
doute un des motifs pour lesquels son uvre a été
tant aimé delles ; mais je ne crois pas que ce soit le seul,
ni même, quoi quon en ait prétendu, le principal.
Et
il faut vraiment quils aient été bien sérieux,
leurs motifs, car il les a malmenées comme personne. Dabord
les quelques monstres quil lui a plu de créer sont toujours
féminins. On peut répondre, il est vrai, que ces monstres
sont des exceptions ; mais je trouve intéressant de citer ici
quelques phrases cueillies au hasard dans ses livres, et qui sadressent
à la femme en général ; celle-ci, par exemple : « Les femmes ont des malices subtiles et profondes dont elles
gardent le secret », ou bien cette autre : « Les femmes
sont à laise dans la perfidie comme le serpent dans les broussailles,
et elles sy meuvent avec une souplesse tranquille que lhomme natteint
jamais » ; ou encore ce portrait de la Parisienne qui, du reste,
ne nous est nullement présenté comme une charge : «
Dans cette étrange serre chaude de Paris, lenfant est déjà
une jeune fille, la jeune fille est une femme et la femme est un monstre.
Elle se conduit quelquefois bien, quelquefois mal, sans grand goût
pour lun ni pour lautre, parce quelle rêve quelque chose de
mieux que le bien et de pire que le mal. Cette innocente nest souvent
séparée de la débauche que par un caprice et du
crime que par une occasion. » Des réquisitoires de cette
violence, on en trouve partout dans son uvre, et il est manifeste
que, dune façon absolue, il considère les femmes comme
inférieures à nous, excepté, bien entendu,
dans ces admirables mouvements dabnégation et dhéroïsme
où elles nous dépassent, il est le premier à le
reconnaître.
Mais
il-y a pis encore de sa part, et les femmes du monde sont trop fines
pour ne lavoir pas senti ; cest quil connaît à fond
leurs manèges, petits tours, futilités, mièvreries,
comédies et singeries, et quil les dévoile et
les immortalise
Voici, par exemple, la douairière de Vergnes,
venue avec sa petite-fille Sibylle faire visite à une ancienne
amie et apprenant du concierge que cette dernière est morte depuis
six semaines : « Ah ! mon ami, sécrie-t-elle, quest-ce
que vous me dites !... Cest vraiment inouï, ces choses-là !
Voilà la vie, ma chère enfant ! Eh bien, mon pauvre
Jean, chez le pâtissier qui fait le coin de la rue Castiglione,
vous savez ?
»
Réellement
il faut tout admirer, dans ce court passage, qui est une merveille de
niaiserie féminine et mondaine, lexclamation du début,
la petite réflexion philosophique à lusage de Sibylle
sur la fragilité de la vie, et, pour comble, ce : « mon
pauvre Jean », ce ton, endeuillé du deuil de lamie, que
prend la douairière pour prier son cocher de la conduire chez
le pâtissier de son choix. Et luvre de Feuillet
en est remplie, de ces coups dépingle, parmi lesquels jai choisi
les moins sanglants
Je crois quune des principales raisons pour lesquelles
Octave Feuillet sest vu pardonner tout cela par les femmes, cest que,
malgré tout, il les a faites irrésistiblement charmantes
et que, dans ses livres, leur grâce demeure toujours souveraine.
Et enfin, il y a cette raison encore, cest que les
femmes ont en général du goût, beaucoup plus de
goût que nous nen avons nous-mêmes. Si lon écrit
un livre dhistoire, de science ou de morale, cest le jugement des
hommes qui compte ; mais, pour un romancier, il me semble que ladmiration
des femmes est plus désirable, parce quelles conservent généralement
plus de délicatesse que les hommes, et quelles nen ont jamais
la grossièreté.

e
Roman psychologique je suis vraiment consterné
davoir à prononcer ce mot pédant a, lui aussi,
de nos jours, mené grand bruit autour de sa personne et décrété,
absolument du reste comme le Roman naturaliste, quen dehors
de lui-même, rien ne valait
Et pourtant, après les
remarquables maîtres de cette école, dans quel indigeste
pathos sont tombés les médiocres qui les ont suivis !
De ce que les romans dOctave Feuillet ne rentrent
pas dans la catégorie étiquetée psychologique,
il serait aussi enfantin de dire quils ne contiennent point de psychologie,
que de conclure quil ny en a pas non plus dans les uvres de
Racine ou de Shakespeare, parce que ces écrivains nont pas intercalé
dans le dialogue tragique de longues dissertations sur les états
dâme de leurs personnages.
Les romans dOctave Feuillet sont au contraire essentiellement
des romans dâme, de puissants romans dâme ; ils le sont
même presque uniquement, puisque la description, la mise en scène,
y jouent un rôle si effacé. Ses moyens sont autres que
ceux des auteurs dits : Psychologues et voilà tout. Les
états dâme de ses personnages, cest le lecteur qui les
dégage lui-même, et sans peine, je le déclare, des
actes commis, des conversations échangées, quelquefois
rien que dune réplique brève, où dun haussement
dépaules ou dun demi-sourire.
Cest
le procédé du théâtre, et il semble étonnant
à première vue que ses pièces naient pas eu un
succès aussi éclatant et aussi durable que ses romans ; mais cela tient sans doute à ce que, dans ses drames, il reste
toujours trop fin, trop délicat, pas assez soucieux de loptique
théâtrale ; aussi, bien quil ait eu le sens dramatique
à un degré rare, ses pièces ne sont-elles plus
guère jouées que devant des auditoires restreints et choisis.
Elles
vivront quand même, parce quelles seront toujours exquises à
lire.

n
vérité, dans tout ce qui précède, jai
la frayeur davoir, pour ceux qui ne le connaîtraient pas,
donné lidée dun Feuillet presque monotone ;
car jai dit deux choses quil faudrait pouvoir atténuer
comme il convient : dabord, quil se ressemblait toujours
à lui-même, ensuite quil soutenait toujours sa même
thèse immuable.
Ce
Feuillet-là serait pourtant bien loin du vrai, qui était
infiniment divers. Son unité, qui consiste en un certain triage
très exclusif des milieux et des sentiments quil aimait à
peindre, et surtout en une certaine très haute conception
invariable de lhonneur, de lamour et de la vie, son unité,
il lenveloppe et la dissimule, comme sa thèse, sous les plus
changeantes histoires ; alors, nous la constatons sans quelle nous
gêne ; nous en prenons juste assez conscience pour avoir une foi
sympathique en lui. Et puis, de temps à autre, il effleure dun
mot, dune phrase profonde, mille choses qui semblaient tout à
fait à côté de sa route habituelle ; alors nous
sentons quen dehors de ses sujets préférés, il
était capable de tout voir et de tout comprendre. Ainsi ces quelques
lignes charmantes consacrées à ces maisons familiales
que lon ne conserve guère quen province : « Cest le
vieux nid héréditaire, que les générations
successives réparent mais ne changent pas. Quand on rentre, fatigué
de la vie et désenchanté des passions, dans ces chers
asiles, avec quel sentiment de paix et de bien-être on y respire
les odeurs dautrefois, avec quelle douce mélancolie on écoute
les bruits familiers de la maison, ces voix mystérieuses, ces
murmures, ces plaintes, quont entendues nos ancêtres et que nos
fils entendront après nous ! Il vous semble, au milieu de ces
traditions continuées, que votre propre existence se prolonge
dans le passé et dans lavenir avec une sorte déternité. »
Tandis
quil chemine, tout le long de son uvre, en compagnie constante
de gens du monde, samusant lui-même de tout le factice de leur
vie, il garde lil ouvert sur les abîmes réels, sur
tous les abîmes humains, et, par instants il nous en donne la
vision inattendue et le vertige, en quelques mots sobres qui ont des
dessous infinis. Pour ne citer quun exemple, nest-il pas étrange
quelle soit de lui, cette sombre malédiction lancée par
Philippe de Boisvilliers contre la jeune parente de province qui est
sa fiancée depuis lenfance : « Cest elle qui a prononcé
dès le berceau larrêt de ma destinée : Tu vivras
là et pas ailleurs
Tu tourneras toute ta vie dans ce cercle
fatal, et tu y tourneras avec moi, tu nauras dautre amour que moi,
dautre épouse que moi, et mes goûts seront tes
goûts, et ma chambre sera ta chambre et ma tombe sera ta
tombe !
» Je ne crois pas quon ait jamais su parler avec
un plus glacial effroi du mariage sans amour, de la vie à deux,
enchaînée irrévocablement, au fond de quelque coin
de province

on
style, je voudrais nen presque rien dire. À mesure quon
avance dans son uvre, on le trouve de plus en plus simple, clarifié,
bref, incisif. Il nemploie dailleurs, et il faut lui en
savoir gré, que des mots français, ces vieux mots français
qui suffisaient si bien à nos pères pour tout dire. Mais
il semble quil ait dédaigné le style en lui-même,
quil ne lait considéré que comme moyen et
qualors il lait asservi comme tel. Et, Iasservir ainsi,
cétait le comble de lhabileté, chez lui qui
ne décrit jamais, qui jamais ne sattarde à se bercer
avec des musiques de mots ; chez lui qui fait jaillir tout le charme
de son uvre uniquement de la conversation de ses personnages,
du froissement de leur caractère, du choc de leurs volontés
et de leurs passions. Je pense quon pourrait comparer son style
à la toilette de ces femmes, dont lélégance,
bien quexcessive, est tellement discrète quon la
remarque à peine.
Je crois que si Octave Feuillet pouvait mentendre,
il me saurait gré de ne parler quen dernier lieu de son esprit ; il devait le considérer comme secondaire, dans son uvre
dont la portée morale linquiétait avant tout. Et cependant,
qui a été plus spirituel que lui ! Il a de lesprit même
entre les lignes, et du plus fin, et du plus inattendu. Je sais deux
ou trois de ses livres quun lecteur, désireux de samuser seulement,
pourrait parcourir à cet unique point de vue sans perdre sa peine.
De
temps à autre, il a des personnages qui sont, à eux seuls,
des petites merveilles de comique contenu, latent, presque inexplicable.
Ainsi, dans Un mariage dans le monde, nous apparaît cette
comtesse Jules, une vieille cousine de province qui narrive au milieu
de la famille quaux grandes circonstances, fait du crochet sans rien
dire répond dun simple signe de tête aux questions quon
lui pose, et trouve le moyen dêtre impayable avec si peu.
Une seule fois elle ouvre la bouche, et cest alors pour dire
lénormité la plus impossible à prévoir
et la plus charmante ; comme elle passe pour un dragon daustérité,
on lui a confié la garde de deux fiancés, qui se marient
demain et auxquels il sagit déviter toute occasion de tête-à-tête ; quand la mère, au collet très monté, lui demande
si elle accepte bien les responsabilités de cette surveillance,
elle fait : oui dun signe de tête solennel, et ne souffle
mot tant que sentendent les pas de la dame qui séloigne ; puis
gravement prend la parole : « Mes enfants, dit-elle, dans le mariage,
il ny a que la veille de bonne, et je ne veux pas vous en priver. Allez
dans le bois, vous promener tous deux, mes chers petits
»
Et tant de sous-entendus légers, de demi-mots
strictement corrects, qui sont irrésistibles !
On en rencontrerait à chaque page, de ces choses
extra-spirituelles, qui insinuent tout, sans quitter le ton le plus
élégant.

n
ce moment, il est de mode, pour les superficiels et les médiocres,
dattaquer cruellement luvre dOctave Feuillet,
parce quelle a été presque souveraine hier !
Rien nest si comique, même, que ce dédain avec lequel
parlent de lui certains petits jeunes gens, qui se croient des auteurs
pour avoir publié deux ou trois saugrenuités inintelligibles,
dans ces feuilles éphémères consacrées aux
déliquescences cérébrales du jour.
Un des reproches quon lui adresse, entre mille autres
plus accablants, est celui davoir vieilli. Cest, en soi, le plus inique
de tous les reproches, puisque tout passe ; et cependant cest le seul
que jadmette, au moins dans une certaine mesure. Eh bien, oui, il y
a là du vrai ; peut-être a-t-il un peu vieilli, par endroits,
bien quil se soit efforcé, avec une habileté surprenante,
de se soustraire à cette loi dont il semble avoir eu la frayeur
anticipée. Il a évité avec soin tout ce qui, dune
façon ou dune autre, pouvait donner une date à ses livres ; il na jamais dit un mot des actualités de son époque,
il a osé à peine esquisser la mise en scène de
ses drames, et je ne sache pas surtout quil ait jamais risqué
la description dune crinoline ou dun corsage à la zouave, comme
en portaient, je crois, les belles de son temps. Il a fait tout ce quil
fallait pour que ses romans ne fussent que de purs romans dâme,
de passion éternelle et toujours jeune. Et cependant, il a un
peu vieilli. En y regardant de près, il me semble que cest le
langage de ses personnages qui, comme on dit, marque, insensiblement ; ses jeunes femmes sexpriment comme parlent aujourdhui leurs mères ; pour être dans le ton du jour, il faudrait ajouter aux dialogues
de Feuillet quelque chose que je ne sais comment nommer ici ; peut-être
quelque chose que lon prendrait oh ! à très
petite dose chez ce moqueur, extra-spirituel aussi, et en avance
sur son siècle, qui sappelle Gyp
Mais
cette concession hésitante est la seule que je fasse à
ceux qui le dénigrent, et jajoute quelle ninquiète
en rien mon affectueuse et complète admiration pour lui :
les plus belles choses dhier tombent toujours dans une défaveur
momentanée ; mais elles reprennent leur charme ensuite,
dès que ce hier, qui fait si vite, commence un peu à
devenir le passé

t
maintenant jai dit de mon mieux ce que je pensais de son uvre,
et je meffraie de lavoir dit si imparfaitement.
Et je songe avec mélancolie à ce plus
grand silence qui va se faire inévitablement sur lui, à
la fin de cette journée, jusquau jugement de lavenir
Oh ! je nentends pas par ce mot lavenir très lointain : qui
ose y songer, à celui-là ; cétait bon aux uvres
antiques de traverser les immenses durées ; mais nos uvres
modernes seront toutes emportées vite
Non, jentends seulement
lavenir très voisin, celui de demain qui arrive, le siècle
prochain et voilà tout. Ce mystérieux XXe siècle
va bientôt regarder dans le nôtre, pour y rechercher ce
quil a eu dun peu grand. Toute notre littérature, pour laquelle
nous nous disputons si fort, va passer à ce crible des années,
qui laisse tomber dans le vide sans fond les petites choses, la profusion
des uvres impersonnelles, banales, creuses, boursouflées
dhabileté seule, pour ne retenir que celles qui valent
Eh bien, dans le crible, resteront ses uvres à lui, parce
quelles ont précisément cette profondeur que daucuns
leur contestent ; parce quelles sont toutes vibrantes dâme ;
parce quelles sont pleines de vie, desprit et de charme ; peut-être
aussi, je me plais à lespérer, parce quelles sont pleines
dhonnêteté et didéal !