Javais
hâte de paraître dans cette enceinte et de vous témoigner
ma profonde reconnaissance. Et pourtant jen ai volontairement retardé
le moment. Chacun a son point dhonneur ; le mien a été
de ne vous remercier quaprès avoir terminé jusquà
la dernière ligne le travail pour lequel vous mavez admis dans
votre illustre compagnie. Toute uvre de longue durée, qui
nest pas achevée, peut ne jamais lêtre. Je ne suis plus
exposé à ce mécompte. Il est vrai que jarrive
âgé au terme de mon labeur ; mais cela même nest
pas sans une paisible satisfaction, celle que La Fontaine prête
à son vieux planteur darbre.
Quand
lAcadémie, il y a maintenant plus de deux siècles, entreprenait
son dictionnaire, elle faisait une uvre qui fut et qui demeure
excellente. Mais le temps marche, les recherches saccumulent, les méthodes
se renouvellent, et lon en vient à demander aux langues leur
histoire, leur étymologie et, si je puis ainsi parler, toutes
les pièces qui constatent à chaque période leur
état civil. Quand les fruits sont ainsi mûris, il nest
pas difficile de les cueillir. Naturellement, un homme qui appartenait
depuis plusieurs années à lAcadémie des inscriptions
conçut le projet dunir le passé de la langue à
son présent ; et il ne fallut plus pour cela que de la patience
qui ne manque guère aux érudits, et du temps qui manque
parfois aux jeunes.
En
1835, M. Villemain terminait la préface de la dernière
édition de votre Dictionnaire par ces mots : « Sans confondre
lusage et larchaïsme, sans prétendre renouveler la langue
en la vieillissant, on peut en rechercher lhistoire dans un travail
qui, profitant des notions nouvelles acquises à la science étymologique,
marquerait la filiation graduelle, les transformations de chaque terme,
et le suivrait dans toutes les nuances dacception, en les justifiant
par des exemples empruntés aux diverses époques et à
toutes les autorités du langage littéraire. Le premier
essai de quelque partie dun tel recueil pourra seul en montrer tout
le piquant intérêt et lutile nouveauté. »
Lutile nouveauté et le piquant intérêt ! Me permettra-t-on
de me faire ma part dans ce présage de votre secrétaire
perpétuel ? Je nhésite pas à revendiquer lutile
nouveauté pour mon uvre. Quant au piquant intérêt,
M. Villemain lui-même ma dégagé de tout embarras,
en sen remettant aux lecteurs, et en se demandant sil y a des lecteurs
de dictionnaires.
Cette
préface ingénieuse et belle de votre secrétaire,
je ne la quitterai pas sans y remarquer une toute petite particularité : elle contient des mots qui ne figurent pas dans le dictionnaire ;
jai eu à les inscrire en les mettant à sa charge. Non
que je len blâme, lui qui, suivant lexpression dun des poëtes
renommés de cette Académie, fut « lorateur disert
qui avait toutes les grâces de la parole, et 1écrivain
consommé qui possédait toutes les élégances
du style. » Non que je men plaigne, moi qui me complaisais à
recueillir aussi bien dans le néologisme autorisé que
dans larchaïsme digne de revivre, ce qui pouvait compléter
le tableau de la langue. M. Villemain fit alors ce quon a fait de tout
temps avant lui. Le siècle de Louis XIV nest pas plus exempt
de ce péché nécessaire que notre dix-neuvième
siècle ; et, quand de mercenaire Bossuet tira mercenarité,
ce contemporain de la première édition de votre Dictionnaire
y aurait vainement cherché le mot quil hasardait.
Au commencement de lannée 1812, M. Villemain,
qui, presque avant lâge de la conscription, était déjà
maître de conférences à lÉcole normale,
voit entrer dans la salle où se tenait lassistance M. le comte
de Narbonne, aide de camp de lempereur, accompagné de quelques
amis connus dans le monde et dans lenseignement. La leçon commencée
continua, il y fut question du Dialogue dEucrate et de Sylla et des
meilleurs passages du Marc-Aurèle de Thomas. LUniversité,
en sa qualité duvre nouvelle, était dès
lors fort attaquée de différents côtés ;
cette inspection dun genre nouveau fut très-remarquée
et fit raisonner beaucoup. En effet, lempereur, alors si puissant et
si victorieux, qui, au dire de M. de Narbonne, nétait inquiet
que dune chose au monde, les gens qui parlaient et, à leur défaut,
les gens qui pensaient, eut, au sujet de cette visite une conversation
avec le visiteur. Il en résulta des objections et des avertissements
dont M. de Narbonne voulut bien redire au jeune professeur quelque chose
pour son bien.
Pour son bien ! Que serait devenu, si le régime
impérial eût duré dans la guerre et la conquête,
que serait devenu ce brillant jeune homme à qui M. de Narbonne
sintéressait, et que M. de Fontanes honorait de son amitié
et de sa protection ? et quelle issue aurait trouvée, je ne dis
pas son avancement dans le monde, mais son avancement dans les lettres
et dans la renommée quelles procurent ? Bientôt, au milieu
des nouvelles circonstances de la France, tout cela souvrit de soi-même ; et M. Villemain prit dans les lettres une éminence quil posséda
jeune et quil possédait encore à la fin de ses jours.
Rien ny manqua, pas même léclat des
chaires voisines. La philosophie et lhistoire se faisaient entendre
avec non moins déloquence que la littérature, captivant
une jeunesse avide de belles paroles, de libres accents et de hautes
pensées.
Rien ny manqua, pas même de la disgrâce
comme en amenait la politique, et de la popularité comme en amenait
ce genre de disgrâce. Jai été de ceux qui applaudirent
alors M. Villemain. Le pays sortait de souffrances, suite des guerres
impériales. Tout nous excitait à létude et au
travail, la voix de nos maîtres et linspiration secrète
du patriotisme. Le plus grave des poëtes, Dante, a dit dans son
langage énergique quil nest pas de douleur plus grande que
de se rappeler le bonheur passé dans la misère présente.
Cela est vrai aussi des nations ; il est dur de se souvenir des belles
années en des désastres plus profonds que ceux de 1814
et de 1815.
Rien ny manqua, pas même les succès politiques
et les ministères. Les mobiles destinées de notre pays
viennent déranger les vocations assurées, et troubler
les retraites profondes. À son tour, M. Villemain eut à
faire autre chose que des livres, et à inscrire son nom dans
le service direct du pays.
On
peut, même littérairement, avoir le regret de cesser trop
tôt dêtre ministre. À côté du traité
dAristote sur la Politique, il est un livre dont tous les érudits
déplorent la perte, cest son grand recueil des constitutions
de lantiquité. Très-certainement ce recueil avait été
traduit en arabe ; et il nest pas tout à fait impossible que
quelque exemplaire se trouve dans les bibliothèques musulmanes.
M. Villemain ministre avait projeté denvoyer des chercheurs
dans le Maroc. Je le laisse parler : « À qui appartiendrait-il
plus quà la France de poursuivre une telle recherche par droit
de voisinage et dalliance ? Y réussir ne serait pas le moindre
fruit de la bataille dIsly. Cette observation, loin dêtre irrespectueuse
pour la gloire militaire, est si juste quun noble général,
M. le maréchal Bugeaud, dont lesprit actif prenait feu sur tout
projet dutilité pratique ou duvre intelligente, avait
vivement accueilli la pensée dune mission arabe-hellénique
dans le Maroc. Un orientaliste connu par des travaux analogues à
la recherche projetée, M. de Slane, aurait accepté cette
tâche que nul neût mieux remplie, et que je mempressais
de lui offrir, selon mon pouvoir officiel dalors. Quelque scrupule
politique fit retarder une visite même littéraire dans
le Maroc. Et dans lintervalle, bien des choses changèrent :
le ministre (et cétait la moindre de ces choses) disparut de
ladministration avec son plan de découverte ; plus tard, le
gouvernement fut enlevé, selon lexpression arabe, comme une
tente posée pour une nuit. » Cette phrase attristée
de M. Villemain sur la chute du gouvernement quil aimait porte plus
loin que le moment où il lécrivit ; et cette tente posée
pour une nuit ne caractérise pas seulement la monarchie de Louis-Philippe.
Quand,
affligé dune grave maladie, M. Villemain eut donné sa
démission de ministre, le gouvernement du roi soccupa avec un
intérêt empressé de lui et de sa famille ; et lon
songea à faire accorder par les chambres, comme témoignage
et récompense publique, une pension de quinze mille francs, réversible
à ses enfants. Cela sétait préparé à
linsu de M. Villemain, encore souffrant ; dès quil en fut informé,
il réclama avec insistance auprès du président
du conseil, M. le maréchal Soult, pour quil ne fût donné
aucune suite à cette proposition. On objectait quil avait fait
abandon, en entrant au ministère, dune place importante et à
vie. À quoi M. Villemain répondait dans sa lettre au maréchal : « Labandon permanent de cette place est un sacrifice qui ne
veut pas de dédommagement, et qui prouve seulement que mon association
au cabinet formé sous votre présidence a été
aussi désintéressée que fidèle. »
Pour son avenir et celui de ses enfants, il sen remettait sur la fortune
modique quil possédait et sur le travail, dont il acceptait
la perspective.
Cest
pendant ce ministère que M. Villemain fut reçu dans lAcadémie
des inscriptions et belles-lettres. Il y fut accueilli avec une joie
particulière par un savant homme qui mhonora de beaucoup damitié,
et à côté de qui je travaillai, pendant plusieurs
années, à cette histoire littéraire de la France,
commencée par les bénédictins, continuée
par lInstitut. M. Victor Le Clerc y a marqué son passage par
son tableau, des lettres françaises au XIVe siècle,
grande page dhistoire aussi bien politique et sociale que littéraire.
Je ne mégare point en associant ici à M. Villemain M. Victor Le Clerc ; car ils furent condisciples, tous deux éminents
et tous deux liés par ces souvenirs du jeune âge qui sont
en soi, une intime liaison.
Dans cette candidature je poussai, plus jeune et rigoriste,
mais académicien peu équitable, le scrupule jusquà
refuser à M. Villemain ma voix, parce quil la sollicitait étant
ministre. Et je la refusai non sans regret, car je lui étais
fort reconnaissant dune faveur que je nacceptai pas, mais qui me toucha
grandement, car elle me fut offerte pour alléger un de ces chagrins
profonds que cause la disparition, au foyer domestique, de ceux quon
aime.
Lantiquité
classique avait un charme infini pour M. Villemain. De son temps, un
cardinal italien, célèbre par plusieurs trouvailles, découvrit
dans un vieux manuscrit, sous un texte insignifiant, des lignes précieuses,
grattées mais encore lisibles. Ces lignes contenant de grands
fragments dun livre perdu de Cicéron, son Traité de
la République. Avant quil eût été livré
à la publicité, M. Villemain le traduisit. Sa joie fut
profonde (et quel érudit ne la ressentirait pas ?) à lire
le premier un grand et beau texte retrouvé. « Javais,
dit-il, commencé cette traduction avec enthousiasme, si le mot
nétait pas bien ambitieux pour un traducteur : il y avait un
charme dillusion dans ce travail, dans cette jouissance exclusive dun
chef-duvre si longtemps inconnu. On menvoyait les feuilles de
Rome à mesure quelles étaient enlevées au précieux
manuscrit. Je les attendais avec impatience : jétais comme un
Gaulois quelque peu lettré, un habitant de Lugdanum ou de Lutetia,
qui, lié avec un citoyen de Rome par quelque souvenir de clientèle
ou dhospitalité, aurait reçu de lui successivement et
par chapitres détachés le livre nouveau du célèbre
consul. »
M. Villemain, comme Voltaire, aimait Cicéron.
Pourtant, tout en se complaisant dans ces pages inédites, il
ne peut sempêcher de reconnaître quen ce sujet la manière
de composer de lillustre Romain est surtout oratoire et beaucoup plus
morale que ne sont les réalités. Il remarque que son livre
est une exhortation au patriotisme, un panégyrique de Rome, et
peut-être un manifeste adroit en faveur du Sénat. Il sétonne
que Cicéron ne sache concevoir à tous les maux qui alors
assaillaient Rome dautre remède quun retour à lantiquité
et à la république de Scipion. Mais il se répond
aussitôt que, justement, ce qui manqua à la civilisation
ancienne ce fut de navoir quun passé et point davenir, à
la différence de la civilisation moderne qui est dautant plus
sûre de son avenir quelle connaît mieux son passé.
Enfin, toutes ces réserves faites, il revient, et à juste
titre, à son admiration classique, disant que ce caractère,
ce langage de lantiquité est, à lui seul et par lui-même,
un objet dinstruction et détude, un enseignement pour lérudition
et le goût.
Je
demande pardon à lAcadémie française de lui
dérober de la sorte M. Villemain au profit dune autre académie.
Mais je nai pas, voulu oublier quavant dêtre
ici le successeur de M. Villemain, jai été ailleurs
son confrère. Il est parmi vous, Messieurs, des érudits
que lAcadémie des inscriptions appelle dans son sein, et
parfois aussi vous faites à lérudition lhonneur
de ladmettre parmi vous.
Mais ceci nest quun épisode. Le vrai domaine
de M. Villemain a été dans les lettres et particulièrement
dans lhistoire littéraire. Il a tant surpassé le célèbre
cours de Laharpe, quil ny a point dintérêt à
les comparer. Un goût plus sûr et plus élevé
le dirige, et il possède un souvenir toujours si présent
des plus exquises beautés des littératures anciennes et
étrangères quà la fois il plaît et instruit
bien plus que son prédécesseur.
«
Villemain
une des admirations durables de ma vie, le vrai maître,
jallais dire le créateur, en France, de la critique moderne
quil a fécondée par lérudition, éclairée
par lhistoire, animée par léloquence, » a dit
un des membres de cette Académie dont je fus le condisciple et
qui menleva même, il y a beaucoup plus de cinquante ans, une
palme dans les luttes juvéniles des colléges. Ne retranchons
rien à cet éloge, vérifié de point en point
dans le tableau de la littérature française au XVIIIe
siècle.
Dans
les premières pages de ce mémorable ouvrage qui dépeignent
létat des lettres françaises à la mort de Louis
XIV, un mot de fâcheux augure est écrit et souvent répété,
cest le mot décadence. Faibles, bien faibles sont les successeurs
des grands hommes qui avaient illustré lâge précédent ; et, de même quon avait comparé non sans une satisfaction
orgueilleuse le siècle de Louis le Grand au siècle dAuguste,
on pouvait craindre que la ressemblance ne sétendît plus
loin, et quà la perfection des uvres ne succédassent
la corruption du goût, la dégradation de la langue et la
chute graduelle de lidéal littéraire.
Mais les destins modernes sont fort différents
des destins antiques. Lactivité ne tarda pas à renaître
dans les esprits ; une nouvelle expansion littéraire se produisit,
et bientôt ce triste mot de décadence doit être retiré,
si lon considère lardeur des intelligences, la hardiesse des
pensées et le changement des horizons. Ce sont là des
signes manifestes de vie, non de mort, mais dune vie autre, tellement
que les comparaisons sont difficiles, les mesures douteuses et les évaluations
incertaines.
Les productions littéraires dune époque
qui a quelque prétention à la grandeur ont deux satisfactions
à donner : dabord charmer les contemporains, puis transmettre
à la postérité quelques uvres excellentes
qui soient un long entretien pour les hommes à venir.
Je ne veux point entrer dans la controverse des mérites
et des démérites du XVIIIe siècle, qui
est encore aujourdhui parmi nous lobjet dattaques violentes et de
louanges non moins violentes. Mais il est un fait indéniable,
cest que plaire aux contemporains fut pleinement donné à
cette littérature. Même ce don ne se borna pas aux frontières
de notre pays, à ceux qui parlaient notre langue. LEurope entière
se laissa captiver.
À lintérêt qualors les lettres
françaises suscitèrent, à luniversalité
quelles obtinrent, se joignit comme conséquence naturelle une
puissance très-effective. Lart décrire fut puissant
et à la mode ; lesprit des Lettres fit partie de lesprit du
monde, le reproduisant à la fois et lexcitant. Cest là,
au dire de M. Villemain, le trait distinctif du XVIIIe siècle,
cest le fonds de son histoire.
Maintenant, lautre satisfaction, celle que les lettres
doivent à là postérité, comment le XVIIIe
siècle la-t-il donnée ? Nous sommes encore trop voisins
pour parler au nom de la postérité et pour dire ce quelle
mettra dans son trésor ou ce quelle laissera dans la poussière
des bibliothèques. Et plus, les goûts changent, les vues
sagrandissent, les horizons sétendent, le classique lui-même,
aussi bien ancien que moderne, est exposé à des assauts
romantiques qui le dérangent dans ses règles vainement
déclarées immuables. Les exemples sont sans nombre ; je
ne citerai que Shakespeare, dont le XVIIIe siècle
commença de soupçonner et de débattre le génie
et la gloire. On ne le présenta dabord quadouci et corrigé.
Boileau et tout son siècle auraient frémi en le voyant ; heureusement ils nen avaient jamais entendu parler. Placé
entre la sereine magnificence de lâge précédent
et le souffle lyrique du XIXe siècle, lart du XVIIIe
a prodigieusement desprit, beaucoup de passion et beaucoup déloquence,
trois grandes qualités qui firent sa force dans le présent
et qui plaideront sa cause dans lavenir.
En notre Europe, qui ressemble si fort a une Grèce
agrandie, et où les nations forment entre elles, comme les peuplades
helléniques, un système troublé, mais non détruit
par la guerre, les littératures sont dans un perpétuel
échange dinfluences les unes sur les autres. Au commencement
du XVIIe siècle, la France tire ses exemples de lItalie
et surtout de lEspagne. Le siècle nétait pas écoulé
que le courant se renversa et porta de la France non-seulement sur le
Midi mais aussi sur le Nord. Dans lépoque suivante, qui parut
dabord épuisée parce quelle sentit obscurément
quon ne produit pas deux fois une même phase des lettres et des
arts, lesprit français fut attiré par la liberté,
loriginalité, la hardiesse de lesprit britannique, et il franchit
le détroit, puisque, à ce moment, il eût été
tout-à-fait inutile de franchir les Alpes ou les Pyrénées.
M. Villemain a excellé dans la peinture de cette
action réciproque des deux littératures ; car il ne se
passa pas un long temps, sans que, par un libre échange, lexportation
des idées égalât limportation. Lardeur du professeur
anime tout ce que la sagacité de lhistorien découvre.
Qui ne se souvient du tableau de léloquence politique dans le
parlement britannique, éloquence qui allait bientôt avoir
son écho sur les rives de la Seine ? Non quil suffise quune
tribune existe pour que léloquence y devienne digne dêtre
gardée en souvenir et en modèle. Longtemps le parlement
de lAngleterre fit des discours, sans que ces discours eussent franchi
lenceinte de lassemblée. Mais, dans le courant du XVIIIe
siècle, léclat y devint extraordinaire. Les orateurs
anglais aiment à citer les poëtes latins. Il y a dans Virgile
deux beaux vers où il peint le soleil touchant à lhorizon
du soir et donnant ses derniers rayons à une moitié du
monde, et à lautre moitié ses premiers rayons. Pitt,
dans la mémorable discussion sur labolition de la traite des
noirs, détourna ces vers de leur sens pour en faire limage allégorique
du réveil alternatif des peuples et de la pitié secourable
que les hommes se doivent les uns aux autres. Et cela, à 1a fin
dune longue séance de nuit et quand le lever du jour approchait
effectivement. M. Villemain a senti vivement ce mouvement denthousiasme
poétique dans une grande cause dhumanité, et la fait
sentir à ses auditeurs.
Lhistoire littéraire et lhistoire des sciences,
tout en étant des domaines particuliers, remplissent cependant
un office général ; car cest là que se manifestent
dune manière éminente la filiation et la comparaison,
ces deux lumières de toute histoire. Suivre la naissance des
choses littéraires et les comparer est ce qui, chez M. Villemain,
fait la force de la conception et la sûreté de lenseignement.
Ils
commencent à nêtre plus bien nombreux, ceux qui ont entendu
M. Villemain dans cette glorieuse époque, alors que léclat
du discours et cette verve heureuse quun auditoire charmé inspire
à celui qui le charme donnent à la parole vivante une
supériorité sur la parole écrite. Mais la parole
écrite eut son tour. À ce moment, le gouvernement et même
les partis redoutaient les mots qui quelquefois, du haut dune chaire
applaudie, tombaient au milieu dune jeunesse studieuse mais ardente.
M. Villemain fut en butte à des accusations, et, pour sen défendre
autant que possible, il fit sténographier ses leçons.
Il sen excuse en homme amoureux du style. « Moi, dit-il, qui
naspirais guère quà un certain mérite de pureté,
qui avais à cet égard une sorte de droit académique,
me voilà frappé au cur. Mais, si lon voit mes expressions
dans leur négligence, on les verra dans leur impartialité,
dans leur loyauté ; ce sera là mon lexcuse et peut-être
mon titre dhonneur. » Le professeur a disparu ; lhistorien littéraire
demeure ; et lhistorien est lu comme fut écouté le professeur.
Il
ne fut pas accordé aux lettres du XVIIIe siècle
de finir, comme celles du XVIIe, par un déclin paisible.
Une tempête sociale les emporta. « Ces jeux, dit M. Villemain
dans son éloge de M. de Fontanes, ces jeux qui faisaient depuis
un siècle les principaux événements dune société
tranquille, ces académies naguère si puissantes, ces réunions
ingénieuses, tous ces travaux dune civilisation élégante
et oisive, tombèrent en un moment devant le terrible intérêt
dune révolution commencée. »
Cette grande catastrophe pressa-t-elle ou retarda-t-elle
lévolution qui devait donner aux lettres françaises leur
nouveau caractère ? Qui peut le dire ? Toujours est-il que, le
tumulte révolutionnaire étant amorti et les guerres impériales
terminées, il se fit un brillant épanouissement. Et cet
épanouissement était si bien dans la nature des conditions
intellectuelles et morales alors prévalantes, quil avait été
annoncé par André Chénier, le poëte précurseur,
et par Chateaubriand, le précurseur dans la prose. Au sein des
sociétés qua faites la civilisation moderne, aucune des
forces vives ne périt, elles se transforment et se rajeunissent
pour plaire aux nouveaux venus dans le monde.
Tous
les déclins ne sont pas suivis dune renaissance, du moins dune
renaissance à bref délai et par une sorte de transmission
directe. Parmi les studieux des lettres latines il nest personne qui
ne soit surpris et contristé de les voir sans cesse décroître
depuis Auguste et finir dans une misérable inanité. Rien
ne les ranime ; un Sénèque, un Lucain, un Pline, un Juvénal,
un Tacite, ne peuvent les transmettre ; les mauvais empereurs les accablent
sans doute, mais les bons ne les relèvent pas ; et manifestement
cest une irrémédiable maladie de langueur qui les mine
et les anéantit.
Dans son opuscule sur la Corruption des lettres
romaines, M. Villemain, recherchant la cause, lattribue au progrès
du despotisme et à 1abaissement des esprits par lesclavage.
En effet le regard est immédiatement frappé par cet énorme
pouvoir que la conquête du monde et la concentration de lautorité
avaient remis à une seule main. Pourtant, malgré lapparence,
cest à quelque chose de plus profond quil faut demander lexplication ; et, si, dans lempire des Césars, quelque grand intérêt
intellectuel ou moral avait ému les hommes, le despotisme naurait
pu empêcher que cet intérêt se fit jour, communiquant
limpulsion et la vie à la pensée commune. Mais à
quoi sintéressaient Rome conquérante, les peuples vaincus,
la Grèce subtile, IÉgypte superstitieuse ?
Un irrécusable rapprochement tranche le litige ; et ce rapprochement, cest M. Villemain qui le fournit. En même
temps que les lettres, dirai-je officielles, de lempire romain allaient
décroissant, et au plus bas de leur décadence, une littérature
nouvelle, qui sétait formée non-seulement sans le secours
de lautorité romaine, mais malgré ses menaces et ses
persécutions, apparaissait dans le IVe siècle,
produisait des uvres vivantes, et promettait une vraie transformation
si linclémence de lhistoire ne lui eût refusé
un long développement. Tout le monde comprend que je parle des
lettres chrétiennes. Et pourtant cétaient bien les mêmes
hommes, cétait le même empire, et Constantin ou Théodose
nétaient pas moins absolus que Tibère ou Vespasien. Mais
un souffle religieux sétait levé sur le monde romain ; une doctrine qui semparait des curs et des esprits renversait
les dieux et les idoles. Les Ambroise, les Jérôme, les
Augustin, surpassaient en érudition et en éloquence tout
ce qui restait encore de sophistes païens, et le génie des
lettres se remontrait sous une autre forme belle et pleine de promesses.
Le tableau que M. Villemain trace de léloquence
chrétienne en fait foi. Et remarquons ceci, toute cette création
originale est, au point de vue littéraire, un prolongement de
la tradition et une émanation directe des modèles antiques.
Depuis quon pénètre dans les catacombes et quon y étudie
avec une si fructueuse et si ardente curiosité les plus anciens
monuments de lart chrétien, on voit quil se développe
de la même façon, avec toute la pureté que lui donne
lart antique, avec toute la nouveauté que lui inspire la rénovation
religieuse. Cétait, ce semble, la voie heureuse de la transformation ; et lon peut rêver historiquement un passage direct du monde
païen au monde chrétien. Mais les rêves ne sont que
des rêves ; la réalité, cest linvasion des barbares,
qui rompit cette évolution naturelle, rejetant à des siècles
lointains la reprise dune littérature qui ne se rattache plus
aux lettres antiques que par un mince filet de tradition.
Comment
le monde dalors, si troublé par limplantation des barbares
au sein de la civilisation, échappa à des désordres
encore plus grands, cest ce quun ouvrage de M. Villemain dun
genre tout différent montre avec un sens historique bien digne
dun homme aussi versé dans les histoires littéraires.
Dès 1827 on avait annoncé son livre sur le pontificat
de Grégoire VII. Cette uvre dormit longtemps, mais ne fut
jamais abandonnée ; et tout à lheure, grâce aux
soins de ceux que M. Villemain a laissés derrière lui,
Ihistoire de Grégoire VII vient de paraître. Un volume
presque entier est consacré à une introduction qui retrace
le rôle de la papauté et de Rome chrétienne jusquau
XIe siècle. « Le temps approche, dit M. Villemain
en parlant de la fin de lempire, où il ne restera plus de lancienne
société que le despotisme, de la nouvelle que le christianisme
et les barbares. » Sans doute cest trop dire ; car il restait
un fond dorganisation administrative, de culture intellectuelle et
de population latine qui influa grandement sur la tradition de la civilisation
commune. Mais toujours est-il que, dans le premier moment et longtemps
encore après, les deux principaux acteurs du drame furent, au
temporel les barbares, au spirituel le christianisme et plus particulièrement
le catholicisme. En une continuité saisissante, M. Villemain
montre dâge en âge comment la papauté grandit et
se fortifie au milieu de ces royautés germaines à la fois
violentes et instables. La discipline catholique quelle régit
est le suprême enseignement qui empêche la latinité
de tomber au niveau de la Germanie. Le monde barbare, se réglant,
devient capable dapprendre quelque chose ; et, après les Mérovingiens
bien sauvages et les Carlovingiens déjà meilleurs, commence
lère relativement forte et florissante du moyen âge. Je
dis les Mérovingiens et les Carlovingiens, car toutes les autres
dynasties barbares avaient disparu, les Burgundes sous Clovis, les Ostrogoths
sous les Lombards, les Lombards sous les Francs, les Wisigoths sous
les Arabes.
Lère
relativement forte et puissante du moyen-âge ! plusieurs trouveront
que je nen dis pas assez, tant ils lexaltent ; plusieurs aussi trouveront
que jen dis trop, tant ils labaissent. Quoi quil en soit de ce conflit
dopinions, en fait ce moyen âge eut une littérature qui
lui fut propre et vraiment originale. M. Villemain ne la pas dédaignée ; nous avons de lui un tableau de cette littérature en France,
en Italie, en Espagne et en Angleterre. Ce fut lobjet dun cours fort
suivi ; mais, entre le moment du cours et lépoque où
il fut imprimé, plusieurs années sétaient écoulées,
et de nombreuses publications avaient changé bien des éléments
de lappréciation. M. Villemain ne sy était pas trompé : « Ces leçons, disait-il, dans la préface, furent
un essai facile à surpasser, mais dont linfluence na pas été
inutile au progrès des mêmes études aujourdhui
plus répandues
Quelques-uns des points dans lhistoire
de notre vieille littérature française ont donné
lieu à des recherches plus curieuses ou plus précises
La langue même du XIIe et du XIIIe siècle,
longtemps mal sue parce quon ny supposait pas de règles fixes,
na été ramenée à ces règles nécessaires
que par des travaux récents. »
Ces réserves que M. Villemain fait lui-même
sont suffisantes ; et, comme toutes les leçons de M. Villemain,
celles-ci ont des aperçus fins, des pensées ingénieuses,
dheureux rapprochements. Ce serait assez davoir noté ceci qui
est vrai, et les restrictions qui ne sont pas moins vraies, si, en ces
débats sur le moyen âge, je nétais homme de parti,
et il est difficile, on le sait, dempêcher les gens de parti
de suivre leur pointe à tort ou à droit.
La vieille langue du XIIe siècle
et du XIIIe était une belle langue. Quoi ! dira-t-on,
et la rouille de la barbarie ? Vaine parole née dun préjugé
injustifié ; il suffira dun simple rapprochement pour donner
à mon assertion un commentaire qui la fera comprendre. Toutes
les langues romanes sont filles du latin, et cest une grande origine ; eh bien, les deux langues de la France, cest-à-dire le vieux
français et le vieux provençal, sont celles qui, grammaticalement,
tiennent de plus près à la langue mère. Vous voyez
quil ne peut être question ni de rouille ni de barbarie, et que,
bien loin de là, nous avons dans notre idiome des hauts temps
un type marqué au coin dune parenté plus étroite
et dune analogie plus visible. Nen disons donc pas de mal ; car, si
les hommes qui le parlèrent pouvaient prendre la parole, ils
nous reprocheraient à juste titre davoir troublé la pureté
de leur grammaire, défait des constructions savantes, et sacrifié
de ce grand héritage plus que nexigeait la rénovation
incessante et nécessaire des idées et des mots.
Nest-il pas singulier de noter que dans ces siècles
reculés la langue française avait trouvé faveur
auprès des peuples étrangers ? Elle était connue
et cultivée au-delà des Alpes et des Pyrénées,
au-delà de la Manche, au-delà du Rhin et jusque dans les
pays scandinaves. Cette universalité (je ne puis me servir dun
autre mot) se perdit dans les siècles suivants, mais se retrouva
au XVIIe siècle et au XVIIIe. Comment expliquer
un même fait à de si dissemblables époques ? Par
une même cause, je veux dire une influence littéraire que
les peuples étrangers acceptèrent volontairement.
Tout
le monde connaît ce que fut cette influence du temps de nos grands
pères, je veux dire les générations si voisines
qui vécurent sous Louis XV et Louis XIV ; mais peu connaissent
ce quelle fut du temps daïeux bien plus lointains, des Français ; qui vécurent sous Louis le Gros, Philippe-Auguste et saint
Louis. Il nest point de contrée européenne où
ne parvînt la renommée des uvres qui apparurent alors.
On les traduisit, on les imita, et les types qui furent créés
par limagination reçurent partout le meilleur accueil.
Et
ce fut de bon aloi. La place était vide pour la poésie,
ouverte à tous les peuples qui sortaient du chaos de linvasion
barbare, et appartenant de droit au premier occupant. Ce premier occupant
fut la France. Deux cycles populaires naquirent spontanément
et prirent aussitôt la forme de chants et de vers. Lun de ces
cycles est indigène ; cest Charlemagne, le grand empereur, ses
barons vêtus de fer, ses guerres avec les Sarrasins, les trahisons
de Guenelon et les désastres de Roncevaux, non sans un fier sentiment
de nation et de patrie, si bien quun de ces faiseurs de vers put dire
dès le XIIe ou même le XIe siècle,
en faisant défiler les escadrons de la vaillante baronnie :
«
Voyez lorgueil de France la loée. »
Lautre
cycle est étranger et provient des légendes bretonnes ; cest Arthur, la Table ronde, le magicien Merlin, lamour des dames,
la haute courtoisie des preux chevaliers. Ces récits traduits
en latin demeuraient cachés, lorsque les imaginations françaises
les en tirèrent et les mirent dans le domaine public sous un
rythme tout différent de celui qui fut consacré aux poëmes
guerriers et féodaux. Tout cela plut prodigieusement à
la France dabord, à lEurope ensuite ; les noms de Roland, de
Renaud, dHuon de Bordeaux, dArthur, de Tristan, dYseult devinrent
connus partout et ne sont pas même oubliés aujourdhui.
Toute cette poésie et aussi toute cette prospérité
(car la France fut grandement prospère aux XIIe et
XIIIe siècles) se perdirent dans les calamités
du XIVe ; nous en avons pour témoin un poëte
renommé, Pétrarque, qui visita à diverses reprises
notre pays :
«
Non, je ne reconnais plus rien de ce que jadmirais autrefois ; ce riche
royaume est en cendres ; les seules demeures aujourdhui debout sont
celles qui étaient défendues par les remparts des villes
ou des forteresses
Qui dans cet heureux royaume eût pu se
figurer, même en songe, de telles catastrophes ? et si un jour
il se relève, comment la postérité voudra-t-elle
y croire, lorsque nous-mêmes, qui en sommes témoins, nous
ny croyons pas ?
En retrouvant à chaque pas les ravages
du fer et du feu, je ne pouvais retenir mes larmes ; car je ne suis
pas de ceux à qui lamour de la patrie fait haïr toutes
les autres nations. » Ainsi parlait un Italien qui sympathisa
avec nos malheurs.
Dans son éloge de Montaigne, M. Villemain nomme
lauteur des Essais un écrivain brillant et ingénieux
dans une langue informe et grossière. Il écrivait ceci
tout jeune, en 1812 ; je ne crois pas que plus tard il se fût
exprimé de la sorte. Cétait le préjugé
de regarder toutes les différences de la vieille langue avec
la moderne comme des grossièretés et des barbaries. Grave
erreur ; il nest pas un linguiste qui aujourdhui ne ratifie larrêt
que P.-L. Courier prononçait de sentiment et qui ne déclare
quà part lemploi et les uvres, la langue dAmyot et de
Montaigne vaut mieux que celle des âges suivants. Sans doute la
langue sefforce de remédier de siècle en siècle
aux dommages que le temps lui inflige ; mais il est certain quelle
en subit. Du moins cest le jugement de la grammaire, qui, dit Molière,
sait régenter jusquaux rois, mais qui ne régente pas
toujours les nations dans leurs changements historiques.
Il serait puéril de regretter que nous ne parlions
plus comme parlaient nos aïeux. Mais on doit regretter que nous
ayons si complètement rompu avec ce passé, moins éloigné
pourtant quon ne pense communément. Car, croyez-moi, il faut,
tant nous y sommes préparés de naissance, peu, bien peu
détude et de pratique pour devenir familier avec lidiome de
Joinville et de Ville-Hardouin.
Cest par des éloges et des prix académiques
que débuta M. Villemain. LAcadémie ne se trompa pas en
encouragent le débutant ; et le jeune homme ne trompa pas le
jugement de lAcadémie. Toutes les promesses furent tenues ;
tous les germes sépanouirent ; et, une fois que le plein développement
fut accompli, rien dans cet heureux esprit ne marqua, jusque dans la
vieillesse avancée, ni moindre travail, ni moindre élégance,
ni moindre perfection.
Je
ne sais qui a dit que les succès sont désirés et
touchent le cur surtout dans la jeunesse. Cette bonne fortune
échut à M. Villemain ; rarement homme aussi jeune trouva
autant daccueil, de faveur et de réputation. Dès lâge
de trente ans il était membre de lAcadémie française.
Dans une de vos solennités, M. Auger, remplaçant M. Villemain
alors malade, disait à M. Casimir Delavigne que vous receviez
bien jeune aussi : « Le plus jeune des académiciens prosateurs
eût accueilli, au nom de cette compagnie le plus jeune des académiciens
poëtes, et les deux grandes divisions de lempire des lettres eussent
été, pour ainsi dire, représentées dans
cette solennité par deux écrivains qui en seraient lespoir,
sils nen étaient déjà lhonneur. »
M. Villemain fut de ceux qui, voyant tomber lempire et finir les guerres,
accueillirent avec satisfaction le retour des anciens rois. Mais il
nappartint pas à la restauration sans réserves. Ces réserves
étaient celles dun parti composé dhommes honorables
qui, loyalement attachés à la royauté, ne pouvaient
être accusés de masquer, sous leur libéralisme des
projets subversifs et hostiles à la maison de Bourbon. À
un moment, plusieurs hommes de ce parti jugèrent de leur devoir
de combattre des tendances qui leur semblaient dangereuses. M. Villemain
fut du nombre ; si bien que lAcadémie française le chargea
de rédiger avec Chateaubriand et Lacretelle la supplique quelle
adressa au roi contre le rétablissement de la censure ; et longtemps
après, dans le même esprit, à la Chambre des pairs,
il combattit les lois de septembre 1835 contre la presse. Cest son
parent, M. Villemain, de Lorient, qui vota la fameuse adresse des 221,
contre laquelle la royauté recourut aux moyens extrêmes.
Lui, élu député un peu plus tard, coopéra
à la révision de la charte, qui fut lacte constitutionnel
de la branche cadette.
M. Villemain, qui avait sincèrement regretté que la conciliation
tentée par la charte entre la monarchie légitime et le
pays neût pas réussi, était sans motif pour ne
pas accepter et servir le nouveau régime. Son noviciat politique
avait commencé sous le ministère de M. Decazes. Le
roi Louis-Philippe lui donna la pairie, et deux fois les combinaisons
parlementaires en firent un ministre de linstruction publique, ministre
fort autorisé par ses lumières spéciales, son amour
des lettres et son expérience.
Vous aussi, Messieurs, dans le même temps, lui
confiâtes un ministère en le faisant votre secrétaire
perpétuel ; ministère de haute littérature que
ne troublent ni les partis ni les factions, et auquel, pendant près
de quarante ans, il consacra le charme élégant de son
savoir et de sa diction.
La chute du trône en 1848 lattrista beaucoup,
surtout quand il vit se rétablir, aidé par des craintes
danarchie, un régime absolu dont la catastrophe finale avait
effrayé sa jeunesse, et que sa vieillesse retrouvait inopinément.
Tous ses écrits depuis lors portent lempreinte de son chagrin
amer pour la liberté éclipsée et le gouvernement
parlementaire détruit.
Ses regrets suscitèrent sa mémoire ;
et il composa en quatre parties ses Souvenirs contemporains.
À mon sens, ces quatre morceaux de longueur
et dimportance fort différentes sont des chefs-duvre.
M. Roger, qui reçut M. Villemain, lui parlant de son histoire
de Cromwell, disait :
«
Quelquefois on serait tenté de croire que votre esprit, naturellement
judicieux et modéré, sest un peu laissé séduire
par ce système dimpartialité historique que jai cru
devoir combattre tout à lheure, et cest à cela peut
être quil faut attribuer le défaut de couleur et dénergie
quon a remarqué dans quelques-uns de vos tableaux, défaut,
je mempresse de le dire, heureusement racheté par une foule
de traits spirituels et de réflexions profondes, par des portraits
hardiment dessinés, par des récits pleins de mouvements. »
Ce jugement, je le trouve rigoureux. Mais certes, si
on a dit que la couleur et lénergie manquent à lhistoire
de Cromwell, on ne peut dire quelles manquent aux Souvenirs contemporains.
Ici lauteur na aucune hésitation dans la tâche quil
sest donnée. Ses convictions le dominent ; une éloquence
énergique, colorée, ingénieuse, suivant loccurrence,
est à leur service ; il ne parle que ce quil a vu ou entendu,
mais il en parle avec une force bien plus pénétrante quau
moment où il vit et entendit ; car maintenant il connaît
les conséquences.
Le premier de ces Souvenirs est consacré
à M. de Narbonne, ancien ministre du roi Louis XVI et mort dans
la funeste année de 1813, commandant de Torgau. Cette physionomie
est peinte avec amour, et il paraît bien que le modèle
ne méritait pas moins. Elle était pourtant difficile à
représenter ; il fallait quon y reconnût, et on y reconnaît,
en un même personnage le grand seigneur davant la révolution,
le constitutionnel de 89, et laide de camp impérial que lempire
néblouissait pas trop.
M. de Narbonne était de larmée qui alla à Moscou
et qui en revint, si on peut appliquer ce mot à la poignée
dhommes qui échappa. Au milieu du conflit des éléments
qui menaçait tous et chacun, il garda la sérénité
de ses manières et jusquà lhabitude de se faire, au
matin de chaque bivouac, coiffer et poudrer. Cela fut remarqué
par lempereur, qui écrivit dans le terrible vingt-neuvième
bulletin : « Ceux que la nature a créés supérieurs
à tout conservèrent leur gaieté et leurs manières
ordinaires, et ne virent dans de nouveaux périls que loccasion
dune gloire nouvelle. » Un ami de M. de Narbonne, le premier
à sa porte au moment du retour, ne put sempêcher de faire,
en son épanchement, une allusion à ce singulier éloge.
Leffet fut poignant sur le général. « Jaurais,
dit M. Villemain, trente ans à vivre au lieu de toucher au déclin
de lâge, que je noublierais jamais limpression et la tristesse
de son regard à ce malencontreux compliment. Ah ! dit-il amèrement,
lempereur peut tout dire ; mais gaieté est bien fort. Et il
se détourna en versant et en cachant quelques larmes. »
Ces
récits ont été mis par écrit longtemps après
que le jeune Villemain les avait entendus. On sen aperçoit à
divers indices, ne serait-ce quà la mention, dans la bouche
de M. de Fontanes, en 1813, du Corsaire de lord Byron qui ne
parut quen 1814. Pourtant, au fond et dans lessentiel, ils sont fidèles ; et même, dit M. Villemain, pour ces débris dentretiens
(il sagit de graves entretiens de lempereur avec M. de Narbonne) linvention
en serait plus invraisemblable que le long souvenir. Alors, se qualifiant
dobscur et indirect témoin, il nous représente le puissant
empereur discourant sur léducation publique et le haut enseignement
quil veut fort et brillant, mais docile à produire des lettres
et des sciences qui décorent la monarchie comme elles faisaient
sous Louis XIV ; déclarant que son rôle et son grand service
est de comprimer la révolution et que la guerre est un de ses
moyens ; refusant de constituer une Pologne indépendante, de
peur quelle ne devienne, dans le Nord, un foyer de fanatisme mystique
ou démagogique ; exposant quaprès que les dernières
conquêtes seront faites et la paix établie, il réserve
à son fils la tranquillité dun trône constitutionnel ; enfin justifiant contre les objections de son interlocuteur le projet
de lexpédition de Russie, et se laissant emporter jusquà
entrevoir, si le succès le favorise, une expédition qui
partirait de Moscou pour attaquer, à travers lAsie, lInde britannique.
Un jour, M. de Narbonne, repassant dune seule vue intérieure
ce quil avait entendu, sécria : « Quelles grandes
idées ! quels rêves ! Où est le garde-fou de ce
génie ? Cest à ny pas croire. On est entre Bedlam et
le Panthéon. »
Des
salons mécontents et hostiles de la fin de lempire dans lesquels
il avait déjà sa place, M. Villemain passa dans ceux des
brillantes années de la restauration. Il nous en a laissé
le tableau dans lopuscule intitulé : M. de Féletz.
Nous sommes en 1819. « Le monde financier, dit lauteur, se dévouant
au risque de senrichir, avait pris part avec ardeur aux emprunts qui
hâtaient la délivrance du territoire ; le monde aristocratique
donna des fêtes ; les chambres discutèrent avec un grand
éclat de talent et de faveur populaire, et le pays parut chercher
et trouver en partie dans la liberté, lindustrie, le commerce,
les arts, une juste indemnité de tant de pertes et de malheurs
soufferts. » Ces paroles, qui sont de lhistoire, sont aussi un
conseil. Aujourdhui, comme en 1819, il nous faut chercher, dans la
liberté, lindustrie, le commerce, les arts, les lettres et les
sciences, la réparation de nos pertes et de nos malheurs.
Je
laisse à regret les Souvenirs de la Sorbonne en 1825,
le général Foy et son commentaire de Démosthène,
et jen viens au dernier de ces Souvenirs, à une uvre
pleinement historique, aux Cent-Jours. Un homme qui ne partageait
aucunement les opinions politiques de lauteur, le colonel Charras,
dans son ouvrage sur Waterloo, dit de lécrit de M. Villemain : « Cest le livre le plus instructif peut-être et le plus
remarquable à coup sûr qui ait été écrit
sur la funeste période des Cent-Jours. » Cependant M. Villemain
se tait sur les événements militaires ; je ne veux pas
dire quil ait écarté lintérêt tragique
qui sy attache ; non, mais il nen fut pas témoin et nen parle
pas. Ce dont il fut témoin, cest deux situations successives
où les événements militaires ninterviennent guère
que comme lexécution dun arrêt rendu par lensemble des
circonstances. Le récit de ces deux situations est une rigoureuse
et poignante histoire.
Dans la première, il montre les difficultés
infinies, disons mieux, les impossibilités où lempereur
se plaça par son retour de lîle dElbe : lEurope coalisée
encore debout et en armes, nulle alliance possible, un isolement complet ; à lintérieur, un terrain mal sûr, le regret de
la paix et leffroi dimmenses sacrifices à faire si près
des immenses sacrifices de 1814.
Voilà la veille de Waterloo ; en voici le lendemain : aussitôt commence lagonie de lempire ; elle ne fut que de
quelques heures ; la chambre des représentants arrache violemment
labdication de lempereur, dans une de ces crises où le poids
des maux soufferts fait croire tout changement désirable et libérateur.
Ces paroles, si facilement applicables, sont de M. Villemain. Ah ! combien de passages, dont je me détourne, le
sont devenus, aujourdhui que tant de douloureuses ressemblances nous
assaillent ! Dans ces Souvenirs contemporains, quil écrivit
sans rien prévoir, mainte page semble sanimer sous lil
du lecteur, et lui parler de ce qui vient de se passer.
M. Villemain était parvenu à une grande
vieillesse. Les lettres, quil aima tant, lui accordèrent cette
suprême récompense de sy complaire jusquau bout et de
sy perfectionner toujours. Tacite, avec une tristesse amère
que lon conçoit, nous parle de lopportunité de la mort
de son beau-père, soustrait ainsi aux détestables années
du règne de Domitien. Il ny a point de mort opportune pour une
famille qui entoure de soins pieux un vieillard aimé. Peut-être
ne se défendra-t-on point de compter pour quelque chose quil
ait échappé à langoisse de notre dernière
lutte et au deuil de notre dernière défaite ; mais certes
il manque à côté de ces vieillards, illustres entre
tous, qui donnent lexemple du travail, salut des nations malheureuses,
et ne laissent point dexcuse à qui ne les imiterait pas.
M. Villemain nest pas de ceux quun successeur songe
à remplacer ; ce que je viens de dire de son existence si remplie
le montre assez. Mais le zèle et le dévouement peuvent
être offerts pour ce qui manque. Ce sont des compensations que
les Académies, dans leur indulgence, ne refusent pas daccepter.