En
maccueillant aujourdhui, vous admettez pour la première
fois chez vous un ethnologue. Non que, dès le XVIIe
siècle, dautres neussent pu briguer vos suffrages
à meilleur titre : ainsi Bernier, les Pères Sagard,
Dutertre, Pelleprat ; et au siècle suivant, Lahontan, les
Pères Lafitau, Labat et Charlevoix... Un seul sy est risqué :
le Président de Brosses, que nous tenons pour un grand précurseur
parce quil a formulé et mis en pratique 1a maxime qui inspire
toutes nos études : « (...) cest dans lhomme
même quil faut étudier lhomme : il ne
sagit pas dimaginer ce quil aurait pu ou dû
faire, mais de regarder ce quil fait. » Quand, enfin,
il posa sa candidature, lanimosité de Voltaire fut cause
quil échoua.
Je
ne sais pas dethnologue qui, par la suite, ait eu laudace
daffronter vos rites redoutables. Peut-être pour cette raison,
lidée sest établie quune certaine incompatibilité
dhumeur ne pouvait manquer de régner entre votre compagnie
et une profession quon imagine pleine dégards pour
les institutions des peuples sauvages ou simplement exotiques, mais
butée contre celles de sa propre société auxquelles,
pourtant, un observateur venu dailleurs reconnaîtrait les
mêmes vertus et la même authenticité.
Et
cependant, Messieurs, tout ethnologue ne devrait-il pas être séduit
par une institution telle que la vôtre, qui réunit les
caractères propres à ces concrétions historiques
sans le renfort desquelles nulle société ne pourrait subsister
ni même se construire, privée quelle serait dossature ?
Les institutions donnent au corps social sa consistance et sa durabilité ;
mais, pour quelles puissent remplir ce rôle, il faut quelles
soient incontestables. À quoi tient donc leur légitimité ?
Elle repose à la fois sur un principe de constance et sur une
exigence de filiation.
Principe
de constance, car les institutions ne valent pas, à un moment
donné, ce que valent les individus qui la composent. Bien au
contraire, dès quils souhaitent lui appartenir et quils
sont acceptés par elle, ces individus viennent confondre leur
valeur propre dans létablissement quils ont pour
mission de maintenir, jusquà ce que dautres les remplacent
et se chargent à leur tour de le perpétuer. Exigence de
filiation ensuite, car, à chacun de vos membres, vous accordez
le bénéfice dune généalogie formée
de tous ceux qui, depuis bientôt trois siècles et demi,
siégèrent dans le fauteuil quil a lhonneur
doccuper ; généalogie en partie fictive, mais
lethnologue sait quil en est de même pour celles quil
va recueillir à lautre bout du monde, dès quelles
prétendent remonter un peu haut. Et si limmortalité
que, selon une autre légende, vous conférez à vos
élus, peut être plus justement dite ante que post
mortem (car la fonction académique étant à
vie, elle permet au moins à ceux qui lexercent déchapper
à cette mort sociale quest la retraite), ce privilège,
quon vous concède avec un peu dironie, atteste jusque
chez nous la solidité du lien que tant dinstitutions nouent
avec lordre magique ou surnaturel.
Mais,
quel que soit le but illusoire quelles affichent ou quon
leur prête, les institutions en ont un autre, bien réel.
Elles organisent les individus en système, donnent relief et
perspective à la vie sociale ; elles sculptent cette matière
amorphe, et permettent à la société dacquérir
des dimensions dont, restée à plat, elle eût été
dépourvue.
Linstitution
construit lordre social. Comme on plisse, ouvre et retourne une
feuille de papier pour en tirer quelque figure, une institution telle
que la vôtre, Messieurs, ramasse une surface en volume. Elle resserre
les distances, rapproche dune manière imprévue des
familles desprits et des individus. En créant et recréant
des ordres différents de lordre empirique, elle donne à
la confuse effervescence des événements une forme. Elle
filtre le flux temporel, module le cours uniforme des générations,
décompose ces ensembles, recompose leurs éléments
en ensembles plus fortement organisés ; et elle fait ainsi
naître de nouvelles configurations sociales et morales qui diffèrent
de la distribution primitive tout en préservant, interprétant
et enrichissant ses virtualités.
Quelques
jours après avoir accompli lacte fatidique du dépôt
de candidature, je visitais une communauté indienne du Canada,
au bord de locéan Pacifique. Pendant tout une nuit, jassistais
à des cérémonies au cours desquelles les novices,
censés morts à la suite des épreuves quils
ont subies, renaissent pour prendre place dans une confrérie
dinitiés. Dabord inertes et silencieux, on les entendit
bientôt remuer et vagir à linstar denfants
au berceau. Puis leur voix séleva, incertaine, cherchant
à ébaucher les contours du chant mystique dont ils attendaient
la révélation dun être surnaturel qui, sil
les en favorisait, deviendrait leur esprit gardien.
Ému
par la démarche que je venais daccomplir, il était
naturel que je fusse frappé par le caractère universel
de ces rites. Moi aussi, à supposer que je dusse siéger
parmi vous, je commencerais par être mort, pendant cette période
de marge qui sépare lélection de la réception,
où lon est exempt des devoirs et privé des prérogatives
à quoi se reconnaît un académicien. Cela est si
vrai quau cours de cette nuit obscure, la seule licence quon
nous accorde est dentrevoir, derrière les volets de bois
qui cachent ce mystère, le visage de notre fondateur couché
sur son lit funèbre : pour nous faire comprendre, dirait-on,
que nous aussi sommes mort, et le resterons jusquau présent
jour où renaît le nouvel admis.
Pareil
aux initiés recouverts jusquaux pieds dune cagoule
épaisse, qui prétendent réapprendre à marcher,
et qui risquent les premiers pas de leur vie nouvelle en éprouvant
le sol avec une hampe hérissée de pointes comme un paratonnerre,
me voici, moi aussi, revêtu dune tenue spéciale,
cuirasse autant que parure, et pourvu dune arme, lune et
lautre propres à défendre leur porteur contre les
maléfices dorigine sociale ou surnaturelle auxquels sont
exposés ceux qui changent détat. Je me vois entouré
par la sollicitude de deux parrains, comparables à ceux que les
Indiens, en quête déquivalents modernes de leurs
usages, appellent aujourdhui des baby-sitters : préposés
au gardiennage des novices réduits à la condition infantile.
Comme dans la grande maison cérémonielle où je
me trouvais alors là-bas rectangulaire au lieu de ronde
jentendais tout à lheure battre les tambours
qui, de constructions différentes, encouragent ici et là
linitié à proférer son chant : ce chant
se nomme ici discours, mais, en lui donnant pour thème un éloge,
votre tradition ne veut-elle pas quil me soit inspiré par
mon illustre prédécesseur, jouant auprès de moi
le rôle desprit gardien ?
Avant
daborder ce chapitre, quil me soit toutefois permis de rappeler
quelques réflexions que je me faisais en participant à
des rites pour lesquels jéprouvais un respect dautant
plus grand que, les comparant aux vôtres, je mémerveillais
que vous ayez su imposer à ceux-ci la même ordonnance,
administrant ainsi la preuve de leur normalité. Car, pour que
des sociétés si diverses, établies en des points
du monde si éloignés, conspirent à travailler sur
le même canevas, il faut bien que ces rites soient lexpression
dune sagesse infuse et quils senracinent au tréfonds
de la nature humaine.
Pendant
que sécoulaient les longues heures nocturnes, trop courtes
encore pour accommoder les minuties dun rituel inlassablement
répété, je me disais que cette patience dont jétais
le témoin, cette observance presque maniaque des moindres détails
dun cérémonial peut-être millénaire,
tout cela représentait le prix payé par mes hôtes
pour conserver leur identité, en dépit des ravages causés
par le prosélytisme, les épidémies introduites,
et 1 « exploitation hideuse » dont sépouvante
le Maître de Santiago. Jévaluais ce quil en
coûte dexactitude et de persévérance pour
rester une communauté, cest-à-dire pour quentre
les membres de celle-ci se maintienne un certain degré dharmonie
sociale, fondée sur ce consentement tacite à former un
seul corps que les rites ont la mission périodique de rénover.
Cette
nuit indienne aurait donc suffi, sil en était besoin, à
me faire comprendre et admirer quen dépit des clivages
de notre société, quarante personnes veuillent oublier
ce qui peut-être les sépare, pour former une communauté
dont les membres entendent rester fidèles à quelques valeurs
très simples : lamour de leur langue, le respect de
leur culture et de très vieux usages que les siècles leur
ont légués. Je viens à vous, Messieurs, pareil
à ces vieux Indiens que jai connus, résolus à
témoigner jusquà la fin pour la culture qui les
a faits, même si celle-ci est ébranlée, et surtout
si daucuns se plaisent à la dire condamnée.
Plutôt
que de vous adresser demblée, selon lusage, les remerciements
que je vous dois, je souhaitais donc, au risque dun trop long
préambule, les fonder sur lexposé des raisons particulières
qui peuvent pousser un ethnologue à postuler une place dans votre
compagnie. Veuillez croire que, pour être différés,
ces remerciements nen émanent pas moins du fond de mon
cur et, je crois lavoir montré, de ma pensée.
Mais
si, à la ferveur de ma reconnaissance, une certaine anxiété
se mêle, cest quajoutant encore au premier sentiment,
vous me conférez aujourdhui un double honneur : celui
de masseoir parmi vous, et de remplacer un de vos membres les
plus célèbres, dont limportance dans les lettres
françaises me fait désespérer de pouvoir mégaler
à la tâche que votre choix ma assignée. «
Ce qui est tragique chez les anxieux, écrivait Henry de Montherlant
dans les Célibataires, cest quils ont toujours
raison de lêtre. » Comment nen serais-je
pas convaincu pour ma part, en cette occurrence où je perçois
avec une vivacité particulière les motifs qui mauraient
disqualifié aux yeux de mon prédécesseur ?
À
un moment de sa vie, Henry de Montherlant sentit le personnage et luvre
de Barrès séloigner de lui, en partie, raconte-t-il,
parce quil avait appris que celui-ci, ayant voulu assister à
une corrida, « pâle comme un linge (...) demanda à
se retirer après le premier taureau ». Que celui qui
vous parle se sent plus indigne encore, dêtre, en pareille
circonstance, parti près de défaillir non pas après
la mort, mais dès lentrée du premier taureau ;
à la seule vue de lanimal encore fringant, lâchant
sur le sable de larène un léger pipi (votre confrère,
Messieurs, affectionnait ce vocable), et confrontant le spectateur ingénu
que jétais à ce qui mapparut alors comme lévidence
de son humanité.
Lexpression
se retrouve chez Montherlant : « Si fort mavait frappé
lhumanité de cette bête », dit-il à
propos dun regard de sa chienne ; et il létend
au taureau dans le Chaos et la nuit, où il expose ce quil
appelle sa seconde théorie de la tauromachie, et dépeint
la corrida sous le jour le plus horrible. Mais lui-même ne note-t-il
pas : « Il nest rien que jai écrit,
dont, à un moment de mon existence, je ne me sois senti pressé
décrire le contraire », et ne fait-il pas état
de la « volupté particulière » quil
éprouve à jouer parfois contre son camp ?
Il
ne semble pas non plus quil ait beaucoup aimé lethnologie
et les ethnologues. Mon prédécesseur exerçait volontiers
ce quil appelle « son penchant irrésistible à
la gouaille » contre « ces âmes un
peu pauvres » que sont, selon lui, les grands voyageurs.
Rappelant que sa grand-mère avait vécu aux États-Unis,
et quelle en avait rapporté des scalps et des queues de
serpents conservées dans des bocaux, dont la maison où
il vivait avec elle était pleine, il ajoute : « Jy
mis tôt bon ordre : la forêt vierge nest pas
mon genre. » Ailleurs, il blâme « la
vulgarité des masques nègres et asiatiques »,
et dénigre « les explorations des types à casques
coloniaux qui vont chercher aux îles Ouistiti ce qui se trouve
Porte de Vanves ou Chaussée dAntin ».
Propos
paradoxal, de la part dun homme qui, pendant des années,
en Espagne et en Afrique du Nord, demanda à lexotisme de
nourrir son inspiration ! Luvre de Montherlant abonde
en observations que, sans lui faire injure, on peut appeler ethnographiques :
ainsi, dans les Bestiaires, la description de ses journées
oisives à Madrid et des heures passées à Séville
dans le café préféré des toreros ;
celle de la vie sportive en France au lendemain de la première
guerre, dans les Olympiques ; celles, enfin, quoffrent
de la vie locale, indigène ou militaire, tant de pages de la
Rose de sable, son plus beau roman peut-être. Nul, mieux que
Montherlant, na su se guider sur le précepte du Président
de Brosses que je rappelais au début.
Plutôt
que cette observation directe quil a merveilleusement pratiquée,
nest-ce pas le « voyage pour le voyage » quil
condamne, mu par un sentiment né de la crise des Voyageurs
traqués, et que tout ethnologue éprouve pour son compte
devant la confusion qui règne dans le public entre le voyage
pris pour fin, et les recherches austères dont les servitudes
de la profession ethnologique veulent quil soit le moyen ?
Des ethnologues peuvent être daccord avec Montherlant louant
Loti davoir « trouvé le titre définitif
pour toutes nos impressions de voyage : Fleurs dennui » ;
suivre votre regretté confrère quand il dénonce
je cite : « cette invention diabolique
des hommes et qui, en contretemps, en fatigue, en danger, en temps perdu,
en usure nerveuse, na dégale que la guerre :
le voyage » ; et jen sais au moins un qui tressaillit
daise en lisant, dans un discours de réception où
Montherlant népargna guère le professeur au Collège
de France auquel il succédait, quAndré Siegfried,
jeune homme, « pour un rien faisait le tour du monde »,
non sans ajouter aussitôt : « à une époque
où les choses de ce genre étaient sans vulgarité ».
Ce
dédain pour lexotisme sexplique donc surtout par
des contingences historiques. Le type dexpérience que plusieurs
membres de ma génération ont demandé à lethnologie,
à la génération de Montherlant la guerre puis le
sport le fournirent ; celui-ci accessoirement à celle-là,
car il considérait avec raison le sport « comme
une activité intermédiaire entre le grand lyrisme physique
de la guerre et la bureaucratie de la paix » indispensable
à ceux qui étaient « entrés dans la
vie en devant à ce point tenir compte du corps » et
« saturés de la nature » mais, «
quelles que soient ses vertus (...) domaine un peu étroit ».
En
revanche, la guerre représentait léquivalent dune
expérience ethnographique poussée jusquà
ses extrêmes limites. Dabord, par les épreuves exceptionnelles
auxquelles elle soumet lêtre entier; et aussi en raison
du brassage humain quelle opérait, à une époque
où la société française restait bien moins
homogène quon ne croyait, et où ce brassage procurait
un dépaysement dont, par la suite, il fallut chercher plus loin
loccasion. Rien détonnant, donc, à cette remarque
incidente de Montherlant au sujet des scalps et des queues de serpent
dont jai parlé, si longtemps conservés dans la maison
familiale : « les États-Unis jouaient un peu, dans
la sensibilité de ma grand-mère, le rôle que jouait
la guerre dans la mienne. »
Enfin,
la guerre remit en question toutes les valeurs. Pour Montherlant et
pour beaucoup dautres, elle fut vraiment le lieu dune expérience
critique. Il le souligne dans le Chant funèbre :
« Lévangile de notre vie sociale na quune
valeur relative : voilà ce que la guerre a montré
à ces hommes. » Mais cest aussi ce dont, depuis
Rabelais, Montaigne et Rousseau, la connaissance ethnographique a instruit
notre civilisation.
Une
fois dissipés ces malentendus, et constaté avec Andrée
Hacquebaut quune certaine parenté peut exister « entre
soi et des êtres de qui vous séparent en apparence des
abîmes », japerçois à mon anxiété
une raison plus terre-à-terre, mais aussi plus réelle.
Si grande fut et reste la gloire de Montherlant, si nombreux les travaux
consacrés à sa personne et à son uvre, que
tout ce que jen pourrais dire a été cent fois devancé.
Au moins cette richesse me dispensera-t-elle dexposer ici ce quon
sait des origines familiales, de lenfance, de ladolescence
et de la maturité de mon prédécesseur : je
ny aurais nul mérite, il suffirait de recopier. Et si je
nentends pas consacrer un morceau déloquence à
la fin quil a choisie, cest pour la même raison, à
laquelle cette autre sajoute que, comme Montherlant la écrit
dans la préface de Brocéliande, « les motifs
véritables dun suicide sont enfouis et à jamais
perdus pour le monde » ; et quil convient donc
dépargner au sien cette « caricature posthume »
à laquelle il craignait quun tel acte ne permît jamais
déchapper. Inclinons-nous, Messieurs, devant ce geste suprême,
et disons avec son auteur quil mérite surtout le silence.
De
toute façon, que pourrait apporter doriginal sur lhomme
quelquun qui na jamais eu la faveur de lapprocher ?
Mais, ainsi que lécrivait mon prédécesseur
à propos dÉlie Faure quil admirait :
« Je navais nul besoin de le connaître. Les écrivains,
ce sont leurs uvres. » Or, à considérer
les siennes, deux ordres de faits frappent le lecteur qui les aborde
par le dehors. En premier lieu, la précocité à
peine croyable de leur auteur ; et le phénomène social
et moral que constitue leur immense succès.
Quun
jeune homme de vingt-trois ans ait pu écrire le Songe
précédé, comme pour étonner davantage, par
lExil et la Relève du matin, cet «
Émile » dun adolescent qui sy réserve
lemploi du Vicaire savoyard voilà qui offre toutes
les apparences du miracle. Sur le tard, lintrigue amoureuse lui
inspira quelques réserves par son côté maniéré,
mais un prodigieux lyrisme anime les pages consacrées à
la guerre, dune vérité aussi âpre, pourtant,
que ce quil en écrivit vingt ans plus tard dans lÉquinoxe
de septembre ; on comprend Romain Rolland sécriant :
« Jai eu la joie de découvrir un jeune écrivain
de génie ».
Le
Songe néblouit pas seulement par lélan
lyrique, la maturité de la pensée, le feu du style. Peu
douvrages littéraires apparaissent à ce point en
prise directe, si jose dire, sur une personnalité hors
du commun. La relation entre la personne et luvre est immédiate,
sans que, de lune à lautre, le raisonnement doive
jamais prendre le relais ; sans doute parce que, chez lui, la personne
jouit dune telle surabondance de dons quelle se sent dispensée
daller chercher ailleurs quen soi laliment de sa création.
Dêtre
un phénomène quasiment unique des lettres contemporaines,
Montherlant en avait dailleurs pleine conscience. « Si je
ne me regardais pas vivre, pourquoi vivrais-je ? »,
fait-il dire à Malatesta ; et, dans toute son uvre,
il sapplique à lui-même ce double précepte
quil a formulé. Dune part, « une grande personnalité
(...) doit (...) se considérer sub specie aeternitatis » ;
dautre part, « tout phénomène, si on veut
y comprendre quelque chose, doit être mis sous le microscope ».
Car luvre à venir est déjà présente
en germe dans le Songe : « Tout y est ! »
constatait-il en 1964 ; et il lui a suffi de mettre ce germe sous
le microscope pour y découvrir une richesse que sa vie ne suffirait
pas à épuiser.
Le
principe de la feinte et de lalternance apparaît dès
le Songe et les Olympiques ; un des thèmes
majeurs du Cardinal dEspagne se trouve dans la Rose
de sable : « la vérité, y lit-on, est anormale ;
celui qui la voit est fou ou va le devenir » ; Un
Voyageur solitaire énonce largument de la Reine
morte, comme le montre ce passage relatif au Bey : «
Soudain cest un souverain (...) une bête de proie royale
qui pourrait faire grâce et qui tue, et qui enfin, à tuer,
se sent roi. » On pourrait multiplier ces exemples, et étendre
à luvre entière ce que lauteur dit de
la Gloire du collège, de la Ville et des Garçons :
« Jai (...) donné forme, à trois reprises,
au même matériau : par lessai, la pièce,
le roman. » En effet, le progrès de luvre
de Montherlant a surtout consisté à couler une substance
immuable parce quelle contient en elle sa propre diversité
dans des moules dont la façon seule est différente :
dabord lyrique, puis romanesque, théâtrale ensuite,
et de nouveau romanesque ; ouvrages dont ses écrits en forme
dessais font inlassablement la glose.
Le
phénomène proprement sociologique que constitue le prodigieux
succès dun auteur dont les uvres dramatiques, de
son vivant, ont parfois dépassé mille cinq cents représentations,
doit être examiné sous plusieurs angles. Je men voudrais
de ne pas souligner dabord un aspect qui nest pas mineur :
la drôlerie. Car Henry de Montherlant, en qui lon voit souvent
un auteur grave, sinon pompeux, se plaît dans le comique. Certains
morceaux atteignent à la grandeur par le burlesque : tout
le début de la Petite Infante de Castille, le récit
des déambulations nocturnes de Léon de Coantré,
celui des tourments de Costals en proie au démon du mariage.
Quil sagisse de Madame Peyrony des Olympiques, de
Madame Auligny de la Rose de sable, de Madame Dandillot des Jeunes
Filles, de Marie de Fils de personne et, par certains côtés,
de Madame de Bricoule des Garçons, ses mères sont
dépeintes avec une férocité réjouissante.
Les petits poèmes de « la Méditerranée
sans larmes », même sil les impute à Colle,
font un piquant contraste avec ceux dEncore un instant de bonheur ;
et, à maintes pages de la Rose de sable, la verve comique
donne leur mordant.
Ces
changements de registre, qui contribuent à rendre la prose de
Montherlant si efficace, ne pourraient produire leur effet sil
nétait le maître absolu de son style. Dautres
lont dit avant moi : le plus grand titre de votre confrère
à une gloire durable fut davoir été lincomparable
restaurateur de ce quil appelle « le fort langage » :
celui qui va de Bossuet et Saint-Simon à Rousseau et à
Chateaubriand, et qui, comme il lécrit à propos
de ce dernier : « dans de brusques déchirures de la
page, développe soudain une vastitude pleine de musiques ».
Chateaubriand, ajoutait-il en 1970, « a écrit le français
(...) comme personne dautre ne la fait ». Pourtant,
cest bien de Chateaubriand quil sapproche quand, dans
la promenade de Léon de Coantré, il évoque la fin
du jour : « En passant devant lavenue Rachel, on était
frappé par un souffle dair et darbres venu du cimetière
Montmartre, comme sil ny avait de vie parmi les vivants
que celle envoyée par les morts. » Forme superbe,
dont les dernières pages du Démon du bien retracent
la genèse : « Et la première phrase apparut,
sûre de son élan, de sa courbe et de son but, heureuse
de sa longueur promise, avec les anneaux coruscants de ses qui
et de ses que, avec ses parenthèses, ses fautes de grammaire
(voulues), ses virgules et ses points et virgule : cétait
la respiration du texte. »
Quel
réconfort, Messieurs, et quel encouragement aussi, dapprendre
quun tel auteur allait, comme chacun de nous, « passer une
heure à la bibliothèque publique pour y consulter un dictionnaire
spécial qui dira lusage exact de tel mot »,
quil écrivait « à un ami pour lui demander
le véritable sens, en latin, de la racine de tel autre vocable »,
que son souci dominant était « celui du mot propre et de
ne rien ajouter » ; mais sans perdre de vue que les
règles valent pour autant que, de temps à autre, on les
viole : « certaines incorrections grammaticales dans
un style solide, remarque-t-il, ont le charme un peu pervers dune
pointe de strabisme dans un joli visage ». Et ailleurs :
« On passe trente ans de sa vie décrivain à
changer des comme en ainsi que. Puis on saperçoit
que les « Maîtres » nont jamais eu de tels
soucis, et quon a été bien bête... » Ces
scrupules associés à une liberté souveraine, cette
syntaxe si sûre, venue en droite ligne du latin, ces lenteurs
calculées pour rendre plus fulgurant le trait : autant dassurances
quon peut encore écrire le français comme on a fait
du XVIIe au XIXe siècle, et que, cela étant
possible, nous avons le devoir dessayer de maintenir la langue
sur ces sommets.
«
Jadore lorsquon me dit que je travaille sur des valeurs
périmées », écrit Montherlant dans ses
Carnets. La ferveur de laccueil quil a reçu
provient aussi de ce que, restaurateur du style, il lest de valeurs
tombées à létat latent, mais en lesquelles
plusieurs familles desprits se sont retrouvées : public
dont il a démontré lexistence, et auquel il a rendu
courage en un temps où ce public pouvait se sentir exilé
du siècle intellectuel. Le traditionalisme formel de Montherlant
répond à une demande qui se croyait condamnée au
mutisme, dans une société dont toutes les valeurs sétaient
décalées par rapport aux siennes : comme sil
avait mis à jour une veine très riche, dans un sous-sol
quon croyait épuisé. Considérée sous
langle sociologique, loriginalité de ce maître
est davoir élu, pour foyer spirituel, un site déserté
par le mouvement des idées ; un peu comme ces « niches »
dont parlent les écologistes, laissées inoccupées
par les espèces animales qui peuplent un milieu naturel, parce
quelles ne conviennent pas à leurs besoins, mais où
une autre espèce peut prospérer parce que les hasards
de lévolution lont dotée de besoins différents.
Le
hasard de lévolution de Montherlant, cest sans doute,
comme il la raconté, davoir, élevé
dans un milieu croyant et conservateur, reçu vers sa huitième
année, par la lecture de Quo vadis, la révélation
dun autre univers : celui de la Rome antique. Il faut lire
dans le Treizième César le récit détaillé
de cette révélation, qui le bouleversa autant que put
lêtre un homme de la Renaissance par la découverte
du Nouveau Monde. Car cest bien dune révélation
ethnographique quil sagit, puisque des façons de
sentir, de penser et dagir contredisant tous les enseignements
reçus surgissaient devant les yeux dun garçonnet,
élu par le destin pour rétablir dans sa dignité
une tradition latine dont, du XVIe au XIXe siècle,
notre culture fut pétrie.
Lempire
que cette tradition prit sur lui, on le connaît dabord par
ces pages du Songe où, au front, Alban de Bricoule, «
bien plus familier avec le monde ancien quavec le nôtre »,
se croit, en pleine bataille, « spectateur des prodiges décrits
par les historiens et les poètes. Les laves débordées,
les sources de sang coulaient peut-être au fond de ces clairières
(...) Le règne ancien et le règne moderne, le règne
des phantasmes et le règne des choses se mêlaient pour
faire un univers fantastique qui ne lui voulait plus de mal. »
On le connaît aussi par ces grands thèmes de morale oubliés
de tous, et quil redécouvre pour les traiter avec un art
du développement qui nest plus de notre siècle.
À
cet égard, la conférence sur la prudence, quil fit
en 1933 à lÉcole de guerre, est exemplaire :
on navait pas entendu cela depuis Cicéron et Sénèque ;
et on ne lentendit jamais aussi bien fait. Dailleurs, il
concluait en 1938 une autre conférence par cette remarque :
« Ce que je vous ai dit, transposé tant soit peu, cela
pourrait faire une de ces versions grecques ou latines que traduisent
vos fils ; cela pourrait avoir été dit (
) cinq
cents ans avant Jésus Christ. » Cette tradition
latine à laquelle Montherlant sidentifia de façon
si totale, il lui appartint aussi de la souder ou plutôt
de la ressouder puisquelles furent longtemps unies à
la tradition chrétienne quil appréhenda par le dehors,
son éducation ayant échoué à faire de lui
un croyant. Mais les choses sont encore plus complexes, car Montherlant
ne recommence pas seulement lantiquité, il recommence le
XVIIe siècle recommençant lantiquité ;
et il recommence le catholicisme moderne saisi à différents
moments de son histoire, confronté à son passé,
à lantiquité et au monde. Cette volonté passionnée
de syncrétisme nous vaut déblouissantes reprises.
Reconnaissons cependant que, se déroulant simultanément
sur une seule scène, elles interfèrent parfois, et déconcertent
lauditeur qui ne sait plus très bien ce quil entend.
Si Rousseau et Chateaubriand nous apparaissent plus présents,
même aujourdhui, la raison en est, sans doute, quils
vécurent dans leur siècle, fût-ce contre lui, tandis
que Montherlant voulut vivre en dehors du sien. À moins que,
par un effet doptique que lhistoire corrigera vite, lui
manque encore le recul qui profite à ses devanciers.
Lavouerai-je,
Messieurs ? Bien que son théâtre lui valut sa plus
grande popularité, cest là que je me sens le moins
à laise. Non que jen méconnaisse la solide
construction et la puissance dramatique, mais, sauf pour Un Incompris,
les grands débats qui sy livrent me demeurent trop étrangers.
Et puis, lattitude que lauteur adopte envers les personnages
de son théâtre (et aussi de ses derniers romans) laisse
perplexe. Tantôt il affirme quils agissent sans motif et
que, cela étant le lot commun, de vivre dans lincohérence
les rend encore plus vrais. Tantôt, au contraire, il aligne toutes
les raisons concevables des actes quil leur fait accomplir. Dans
les deux cas, on le devine obsédé par le besoin de donner
à ses créatures une réalité rétrospective,
comme sil lui fallait se convaincre et nous convaincre que ces
êtres sont de chair et de sang, et que le flou qui noie leurs
contours provient deux : attribut positif de personnages
dont la nature impénétrable, par défaut ou par
excès, confirmerait la véridicité.
On
imagine mal Dickens, Balzac, Tolstoï ou Proust, ces grands inventeurs
dêtres, sollicitant le diagnostic dun éminent
psychiatre avec lespoir quil raffermira un personnage dont
linsignifiance que lauteur lui prête ne relève
daucune étiologie. Pourtant, il saute aux yeux que luvre
de Montherlant est fortement charpentée. Il faut donc que ses
fondations soient assises à un niveau plus profond que la scène
visible où sagitent ses acteurs. Loin de moi le projet
de tenter une psychanalyse, pour laquelle il eût éprouvé
peu de goût. En recourant à des méthodes qui me
sont plus familières, jespère être mieux fidèle
à une pensée quon sent imprégnée des
notions de parallélisme, de transformation, dinversion
et de symétrie : « Toute lhistoire du monde
est une histoire de nuages qui se construisent, se détruisent,
se dissipent, se reconstruisent en des combinaisons différentes »,
dit Montherlant ; et ce jeu combinatoire lui semble aussi fournir
une des clés de son uvre. Du Cardinal dEspagne
et du Chaos, écrits à six années de distance,
il note que la pensée profonde est identique quoique prêtée
à des personnages différents ; de même pour
Malatesta et la Ville. En revanche, il voit, dans le
Maître de Santiago, un Port Royal dont les situations
seraient radicalement inversées du fait quil a plu à
lauteur, « par exemple, après avoir mis à
la scène (...) un père qui se bouleverse pour la clôture
de sa fille, de peindre un père qui entraîne sa fille à
la clôture ». Le sacrifice de Mariana par Alvaro, de
Pedro par Ferrante, de Gillou par Georges, de Philippe par Geneviève,
lui apparaissent aussi comme les variantes dun même thème.
Un
autre réseau danalogies internes me semble plus suggestif
encore, car il pourrait ouvrir la voie vers cette synthèse de
son uvre que Montherlant appelait de ses vux, tout en regrettant
que ses exégètes se fussent jusquà présent
bornés à en faire des analyses.
Il
semble en effet quon puisse déduire les aspects multiples
de cette uvre, en les ramenant à une formule unique dont
il suffirait, pour chaque cas, dinverser tel ou tel signe et de
croiser différemment les termes. Lacte charnel, accompli
au sens propre, provoque la mort figurée de son objet :
voilà qui traduit assez bien, sous une forme concise, lattitude
des héros de Montherlant envers les femmes : ne leur a-t-on
pas assez reproché de sacharner à détruire
celles quils ont aimées ? Or, on naurait quà
inverser la proposition précédente pour trouver la tauromachie,
dont Montherlant se flattait davoir mis le premier en évidence
la connotation érotique : dans ce nouveau cas quillustrent
les Bestiaires, lacte charnel, accompli au sens non pas
propre mais figuré, provoque la mort cette fois réelle
de son objet.
Le
Démon du bien opère un troisième retournement :
une renonciation toute métaphorique à lacte charnel,
que symbolise labandon de Solange, fait accéder Costals
à la vie réelle : celle de luvre quil
peut enfin créer, comme Dieu le monde au premier chapitre de
la Genèse.
Seule
manque encore la quatrième et dernière transformation
qui découle pourtant des précédentes : celle
où la renonciation à lacte charnel, entendue au
sens littéral, produirait une vie figurée. Il est saisissant
quelle nous soit fournie, dans ces termes exacts, par la conclusion
imprévue du Songe : Alban prête vie à un
piquet quil interpelle comme sil était son fils ;
mais un fils imaginaire dont, en ne la possédant pas, il vient
de refuser à Dominique de pouvoir être la mère :
« (...) il pose sa main sur le bois dune clôture,
comme sur une frêle épaule : Ah ! mon
petit vieux, regarde donc... Ton père qui remet ça !
Et dans son cur il fit jour. »
À
quelque stade quon linterrompe pour apercevoir sa logique
interne, ce cycle de quatre transformations traduit le même besoin
de court-circuiter, si jose dire, la médiation maternelle :
accompli au propre ou au figuré, lacte charnel provoque
la mort, métaphorique ou réelle. Et la vie, entendue de
façon réelle ou métaphorique, ne peut résulter
que dune renonciation à lacte charnel soit au figuré,
soit au propre. Lintrigue de la Reine morte expose, me
semble-t-il, ce ressort de la pensée de mon prédécesseur.
À
la question : qui est la Reine morte ? peu de spectateurs
hésiteraient à répondre : Inès de Castro.
Ne la voit-on pas morte à la fin du dernier acte, et couronnée ?
Pourtant, dans le cours de la pièce les mots du titre napparaissent
quune fois, appliqués à une femme différente :
lépouse défunte de Ferrante, lequel dit à
son fils : « (...) de cinq à treize ans je vous ai
tendrement aimé. La Reine, votre mère, était
morte, bien jeune. » Le hasard ne peut guère
expliquer cette ambiguïté.
Donc,
Pedro est un fils sans mère, comme Philippe dans les Jeunes
Filles, Alcacer dans Don Juan, comme le fils quAlban
sinvente à la fin du Songe, comme celui auquel sadresse
la Lettre dun père, ou avec qui dialogue linconnu
de lÉquinoxe de septembre ; et comme est aussi
sans mère, « morte en lui donnant le jour »,
la fille de Celestino. Mais, à linverse de lauteur
qui, on le sait, répugna toujours au mariage, Pedro réussit
à remplacer sa mère, morte dans sa petite enfance, par
une épouse : Inès, qui, comme pour attester cette
continuité, devient à son tour la Reine morte. Il faut
quelle meure en effet, non seulement pour reproduire la Reine
mère quelle remplace noublions pas son ventre,
seul couronné mais aussi et surtout parce que lauteur,
plus encore que Ferrante, veut que soit éliminée la solution
donnée par Pedro, et quil rejette, à un problème
qui est aussi le sien.
Dès
lors, on comprend mieux le sort que, dans son uvre, Montherlant
fit aux circonstances particulières de sa naissance. Comme Alban
de Bricoule de tous ses héros, celui qui le représente
le mieux il était « venu au monde dans un fleuve
de sang. Le sang séchappait de sa mère avec lui
et la tuait (...). Il vous reste quelque chose davoir reçu
la vie en la prenant. » Ce qui reste dun tel événement,
cest surtout ce quon y met après coup. Car il reproduit
un thème très répandu de la pensée mythique,
et on ne sétonne pas que Montherlant, si attentif au message
des mythes (comme on le voit dans Pasiphaé), en ait perçu
toutes les résonances ; de la même façon quil
a reconnu son algarade avec le prêtre quil allait choisir
pour confesseur dans lhistoire de Malatesta, et quelle
la tenté de ce fait.
Pour
lethnologue, lenfant si impatient de naître quil
défonce le corps de sa mère et fait périr celle-ci,
cest le mauvais dioscure à qui les mythes imputent les
excès, le désordre, parfois la mortalité humaine.
Il équilibre ainsi le pouvoir de son jumeau, sage ordonnateur
de lunivers et qui dispense à lhumanité ses
bienfaits Montherlant naurait-il pas intériorisé
ce dioscurisme légué par la tradition, mais dont un incident
de sa vie privée lui fournissait le thème ? Il en
fit même une doctrine que, sous le nom de « Protéïsme »,
il mit à côté du Stoïcisme et du Christianisme...
Avec sa pénétration coutumière, votre confrère
Jean Cocteau le comparaît à lAigle à deux
têtes : par lune Maître de Santiago, par
lautre Malatesta.
Mieux
que personne, Henry de Montherlant savait que les contradictions dont
on le blâmait parfois étaient inhérentes à
sa nature. Sa devise « Aedificabo et destruam »,
son goût, dont il parle, à passer du ton dAlbert
de Mun à celui du Canard enchaîné, le balancement
de son uvre entre le lyrisme romanesque ou théâtral
et la poursuite de lobjectivité, le principe de lalternance
où il trouve sa règle de vie : autant daffirmations
dun dioscurisme assumé par un être qui saccepte
multiple dans sa nature intime mais non dans son origine charnelle,
et qui se veut sans auteurs autres quanonyme : homme adamite,
sous les espèces de fils sans mère et de père sans
conjoint.
essieurs,
Après
avoir paru renâcler sur mon sujet, voici que jai du mal
à me détacher de lui. « Tout vient des êtres »,
disait Henry de Montherlant ; et que de richesses nous viennent,
en effet, dun être tel que lui... Servi par la naissance
et la fortune, mais plus encore par ses dons, il reste lun des
derniers, le dernier peut-être, à avoir su faire preuve
dune indépendance absolue, à mettre au-dessus de
tout je cite « un concept dintégrité
auquel on tient en quelque objet quon le rencontre »,
sans même craindre de proclamer avec Renan, qui nous précéda
dans ce fauteuil et dont il aurait pu reprendre la phrase, que « le
moyen davoir raison dans lavenir est, à certaines
heures, de savoir se résigner à être démodé ».
Mais
il fut en même temps lun des premiers à percer et
à dénoncer les contraintes insupportables qui sexercent
chaque jour davantage sur lécrivain et lhomme de
science, pour lobliger à « penser à propos
de tout », à « répondre aux enquêtes
les plus oiseuses, rédiger des messages, pontifier au
hasard, guider ses semblables dans des directions mûrement choisies
en cinq minutes »; lun des premiers aussi à
sêtre soucié de ce quon appelle aujourdhui
la défense de lenvironnement : « La Camargue,
écrivait-il en 1929, quon défriche pour la couvrir
dusines (...) cest (...) lâme de la France quon
mutile. » Que dirait-il aujourdhui, sinon, avec
Chateaubriand quil cite, que « les États ne
périssent jamais par le défaut, mais par le trop grand
nombre dhommes », en étendant de façon
globale à lhumanité une proposition dabord
limitée aux empires par son auteur ?
Montherlant
ne se montrait pas moins prophétique quand il écrivait
il y a plus de trente ans : « Je ne suis pas sûr
que ce soit une preuve de force que se donne la plus grande partie de
lEurope daujourdhui en considérant et en traitant
la jeunesse comme une entité à part » ;
et quand, à la jeunesse et à ses aînés, il
lançait cet avertissement : « Les jeunes gens
nont pas besoin de maîtres à penser mais de maîtres
à se conduire » ; parce que, ajoutait-il dans
la Mort de Pompée : « On sait (...) comme il
est facile de juger, et difficile de vivre, et comme cest rapide,
un jugement, et comme cest long, une vie »...
Ces
paroles profondes et désenchantées nexpriment-elles
pas lintention de son uvre ? Malgré les réserves
quon peut faire et quon a faites, il demeure comme une des
plus grandes figures de ce temps ; mais, ce qui a disparu avec
lui, cest moins un certain type dintelligence, de style
ou de talent quun certain type dhomme, comme le siècle
nen fera probablement plus, dont le sublime transparaît
jusque dans les humeurs. La personne de Montherlant est confrontée
à une antinomie : celle de la dilection des êtres
et du mépris des hommes. Contradiction que, cette
fois, on ne peut imputer à sa nature, même quand, dune
page à lautre, il accepte ou rejette laccusation
de misanthropie. Car cest bien la contradiction majeure de notre
temps, que la prolifération insensée de lespèce
humaine renverse lélan qui, sils étaient plus
rares, nous porterait vers les êtres qui la composent.
La
fraternité, Messieurs, réclame pour son exercice une certaine
médiocrité démographique. En ce sens seulement,
la morale de Montherlant peut être dite aristocratique. Il ne
dédaignait pas les humbles, dont il a recherché la compagnie
à la guerre, dans la pratique du sport et celle de la tauromachie ;
mais comme des individus, dont il séloigne quand ils se
dégradent en foule. Pour que les êtres existent en tant
quêtres, il faut que se maintienne entre eux un certain
jeu ; leur multiplication le supprime : physiquement et moralement,
nous sommes désormais trop serrés les uns contre les autres.
Si la morale de Montherlant marque la fin dune époque,
cest quil y aura de moins en moins entre les êtres
cette distance qui leur laissait la faculté de manuvrer,
et de sinventer à chacun une conduite.
Aux
yeux des siècles futurs, Henry de Montherlant naurait pas
voulu faire figure de maître à penser : « Tout
homme moderne, disait-il, souffre dun excès de théorie »,
il ne sagissait pas pour lui den remettre. Mais il restera
comme le témoin superbe dune ère où quelques
hommes, il est vrai favorisés par le sort, jouissaient encore
de ce luxe majeur de notre condition qui consiste à se gouverner
soi-même, ce quil a fait jusquau bout.
Laurais-je
trahi dans ce que jen ai dit, son ombre me pardonnerait jespère,
puisquil concluait son discours de réception en vouant
au malheur « ceux qui survivent un peu dans la mémoire
de lavenir », et quil éclaira cette prédiction
par une remarque, à laquelle votre choix de la personne appelée
à lui succéder communique une saveur singulière :
« Les contresens sur une uvre sont le pain des professeurs. »
Ne
voyons là, si vous le voulez bien, quun aspect parmi dautres
dun tour desprit au demeurant salutaire : dans le siècle
où nous sommes, un pessimisme radical comme celui de Montherlant
représente peut-être le seul moyen qui nous reste de rendre
à un optimisme modéré ses chances. Nul na
aussi bien su jouir de la vie, et nul ne la plus durement jugée.
Entre ces partis extrêmes, moins contradictoires quil ne
semble, se déploie comme pour les unir une uvre fastueuse,
dont on ne saurait mieux résumer les caractères quen
lui appliquant le terme désuet déthique. Car, aux
yeux des contemporains et de ceux qui, nen doutons pas, continueront
de la lire, par lessai, le poème, le théâtre,
le roman et jusque dans lexemple offert par son auteur, elle illustre
sans relâche cet axiome de haute morale quen refusant tout
sens à la vie, on simpose à soi-même la tache
rude, mais dès lors inévitable, de lui en donner un.