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Réception
de M. Louis Leprince-Ringuet
DISCOURS PRONONCÉ DANS
LA SÉANCE PUBLIQUE
le jeudi 20 octobre 1966
PARIS PALAIS DE LINSTITUT

M.
Louis Leprince-Ringuet, ayant été élu par lAcadémie
française à la place laissée vacante par la mort
du général Weygand, y est venu prendre séance le
jeudi 20 octobre 1966, et a prononcé le discours suivant :
essieurs,
Pour succéder à votre confrère
le général Weygand, vous avez choisi un membre de la communauté
des scientifiques, un physicien expérimentateur. Cette communauté
se développe rapidement dans le monde en de multiples disciplines
présentant une grande variété de caractères ;
elle se manifeste souvent par équipes nombreuses, parfois internationales.
Aussi doit-il être bien difficile dextraire de ce lot considérable
un représentant spécialement qualifié.
Jai parfaitement conscience, en venant aujourdhui
prononcer devant vous mon solennel remerciement, de ne pas être
plus digne de votre choix que la plupart de mes collègues, uvrant
souvent mieux que moi pour développer la connaissance des lois
de la nature et pour entraîner les nouvelles générations
dans cette admirable activité proposée à lhomme.
Mais il me semble clair que si votre choix sest
porté sur moi, cest avant tout parce que vous conservez avec
fidélité le souvenir de celui qui fut mon Maître,
mon père spirituel, entouré de laffection la plus profonde,
le duc Maurice de Broglie.
Jeus le privilège de devenir son collaborateur
pour lorientation, vers la physique nucléaire, de son laboratoire
privé de la rue Lord Byron. Mes connaissances étaient
alors seulement techniques. Maurice de Broglie entreprit de me donner
une formation de physicien, et consacra des matinées entières
à menseigner toutes les parties de cette science couvrant lactivité
du laboratoire : les quanta, les mécanismes démission
et dabsorption des radiations. Mais ce qui fut pour moi lessentiel,
dépassant la connaissance purement scientifique, cest ce que
je découvris auprès de mon Maître : la juste
proportion des choses, le sens de ce que lon peut croire et de ce dont
il faut douter, le partage entre limportant et laccessoire ;
et surtout la sagesse de savoir que la logique ne gouverne pas le monde,
quune expérience est rarement cruciale, que les raisonnements
trop simples cachent en général quelque fêlure.
Élevé dans un milieu polytechnicien,
où le classement des valeurs, acquis une fois pour toutes, est
fortement influencé par la forme scolaire de lintelligence,
où le trentième se sent à jamais inférieur
au vingtième, jallais comprendre que tout nest pas définitif
dans la vie et que, même dans le domaine dune science comme la
physique, un manque dintuition conduit à une très fausse
image du monde. Accueillant, humain, heureux des découvertes,
mêmes faites par autrui, Maurice de Broglie gardait un cur
denfant et dispensait la merveilleuse bienveillance qui suscite le
zèle du chercheur, étaye son courage accompagne sa persévérance
et continue à lui donner confiance à travers les essais
infructueux et les efforts sans récompense que nous connaissons
bien souvent.
Pour les élèves qui grandissent et
qui prennent à leur tour des responsabilités, le temps
privilégié de cette formation reste dans le souvenir,
oriente leur activité dans les directions et les enseignements
quils se voient confier : la voie est tracée avec évidence ;
plus le Maître est présent dans la pensée, plus
bienfaisante sera leur attitude envers leurs propres disciples et plus
beaux seront les fruits.

e
nai pas connu le général Weygand ou si peu
et je dois parler de lui devant vous, qui le retrouviez chaque jeudi,
fidèle, vif, soucieux de perfection jusquà son dernier
jour. Certains furent ses amis, avec cet échange daffection qui
remplit les présences, même sans besoin dexpression verbale.
Bien plus, cest à un physicien que cet honneur échoit,
à un homme dont lesprit est nécessairement conditionné
par les rudes exigences de sa profession.
Pourtant jeus loccasion, il y a plus de dix ans,
de rencontrer le général Weygand à deux ou trois
reprises, en visite chez Mme Saint-René-Tallandier, notre tante
Madeleine, la sur dAndré Chevrillon.
Weygand venait souvent chez elle : une vive
sympathie les rapprochait. Pour le scientifique encore jeune que jétais
alors, tout orienté vers la civilisation de latome et sa signification
mystérieuse et de toute façon astreignante, le général
apparaissait comme un ancêtre vénéré mais
lointain. Dans notre science, nous vivons la relativité, la mécanique
ondulatoire. Nous sommes relativistes, je nose pas dire ondulatoires,
plutôt quantiques... et même les belles constructions mécanistes
dun Niels Bohr et dun Rutherford, échafaudées à
lépoque de la première guerre mondiale qui consacra le
général Weygand, paraissent être des tentatives
relevant presque de la préhistoire. Latome de Bohr-Rutherford
est encore valable pour les classes des collèges ou les initiations
élémentaires ; pour nous, cette époque est
déjà perdue dans le crépuscule des temps. Alors
quelle proximité, quel échange éventuel entre le
physicien et le général prestigieux auréolé
dune gloire ancienne ? Aucun, a priori.
Mais est-il bien possible démettre une
telle affirmation sans la récuser aussitôt ? Cette
gloire ancienne, nous la ressentons tous, et ceux de ma génération
plus spécialement. Nous avions seize ans à la fin de la
première guerre, et pour ces tout jeunes gens, rien ne comptait
que la victoire finale. Nous en vivions les épisodes avec lardente
intensité de notre âge ; notre sensibilité
séveillait aux grandes réalités de lexistence,
dans cette ambiance tragique où la vie et la mort étaient
étroitement mêlées, où laccessoire ne comptait
plus.
De cette époque, dont les souvenirs sont
durement gravés dans nos curs, les chocs, reçus
à seize ans, laissent des marques indélébiles.
Foch avec Weygand, après Joffre et Pétain, en furent les
héros. Nous avions leurs noms sur les lèvres chaque jour,
nous étions anxieux à lattente de leurs faits, notre
gorge se serrait aux nouvelles de loffensive finale et de la libération,
nous avons pleuré de joie et dansé frénétiquement
le 11 novembre à lannonce de la fin du cauchemar.
Est-il si loin ce temps dont le souvenir, avec tous
les détails, est parfaitement présent en nous ? Je
lai retrouvé au récit de la bataille de la Marne que mon
prédécesseur, faisant léloge de Joffre, lisait ici
même à cette place en 1932 et jen ai été bouleversé :
toute ma jeunesse vibrait à nouveau, comme autrefois, en suivant
la description, si dépouillée, des journées de lété
tragique. Et lorsque au soir du 9 septembre, la victoire saffirmant à
la neuvième armée, Weygand nous confie : « Quant
à moi, lintensité de mon bonheur menlève tout désir
de repos. La nuit est admirable et je décide daller porter moi-même
les instructions au corps darmée le plus voisin. Ah ! la
belle heure ! Elle suffirait à elle seule à justifier
quil est bon davoir vécu », nous le comprenons de
tout notre cur car nous avons participé à ce drame.
Mais ne sommes-nous pas les derniers témoins,
marqués dans notre affectivité, dans notre chair parfois ?
Aujourdhui, pour les lycéens, les étudiants de nos universités,
même Hitler est peu connu ; il apparaît comme un sujet
de composition ou dexamen plutôt que dans son effrayante réalité.
Alors les poilus de 14, les uniformes de lépoque, les tranchées,
le fameux « debout les morts », la notion même
dune armée qui défend la terre de la Patrie, pas à
pas, mètre par mètre, tout cela est-il à leurs yeux
très différent de lépopée napoléonienne ?
Le temps sécoule autrement quautrefois.
Une génération chasse réellement lautre, et lévolution
va même plus vite que la nature : chaque mutation scientifique
ou technique va créer une nouvelle génération qui
se trouve parfaitement à laise dans le monde ainsi transformé,
et repousse la précédente. Celle des « jets »
a repoussé dans un passé lointain les habitués des
avions à hélices ; celle de latome a repoussé
les fumées de lindustrie charbonnière, lavènement
des cosmonautes est en train de rejeter celle des pilotes.
En physique, en biologie, en électronique,
tous les sept ou huit ans, une nouvelle génération se
lèvent ; jai vu les plus grands physiciens qui participaient,
il y a dix ans, en maîtres incontestés, à toutes
les discussions internationales, assis humblement comme des écoliers
sérieux sur les bancs des congrès récents, prenant
des notes, essayant de comprendre les nouveaux formalismes et y parvenant
difficilement. Attitude touchante si lon veut, bien significative en
tout cas dune réalité quil est indispensable de ne pas
masquer.
Peut-être objectera-t-on quil sagit seulement
du plan de la technique. Ce sont des générations successives
de scientifiques, délectroniciens. Le fils aîné
du général Weygand, Édouard, les a suivis au cours
de sa carrière. Mais le reste, ce qui fait lessentiel de lhomme,
cette permanence qui donne toute sa raison dêtre à létude
des philosophies anciennes, nest-il pas encore possible den défendre
lexistence au-delà des apparences du moment, des accidents de
lépoque ?
La réponse nest pas facile à établir :
lorsque nous vieillissons, cette permanence nous apparaît certes
plus clairement et nous en verrons un exemple, riche denseignement,
en évoquant la longue vie du général Weygand. Mais
pour les jeunes hommes, la question ne se pose guère. Ils entrent
dans la vie, ils sy développent au milieu de la réalité
qui remplit leurs journées et leurs rêves, avec les objets
matériels naturellement, mais aussi et surtout avec lesprit
et la pensée conditionnés par cet environnement. La vitesse,
lespace, laérodynamique, la relativité, la statistique...
La vue de nuit des terrasses dOrly est exaltante pour les jeunes, cest
un cadre qui leur convient. La rapide vision de Paris, à gauche
de lautoroute du Sud, avec les milliers de points lumineux organisés
comme des trous dans un immense ensemble de cartes perforées
dordinateur, voilà un spectacle bien fait pour séduire
par les problèmes techniques et sociaux quil ne manque pas de
suggérer.
Alors ce qui se rapporte à une époque
révolue paraît minable ou curieux, non seulement par son
allure générale, mais aussi et surtout par le contexte
intellectuel, social, voire spirituel qui sy associe nécessairement :
les téléphones manuels à manivelle excitent la
concupiscence des antiquaires, les anciens postes de radio à
lampes, lourds et bedonnants, inspirent plutôt la commisération.
Et la nouvelle génération, qui ressent
parfaitement tout cela et redoute lemprise des anciens, de ceux qui
décident, qui occupent les places, qui possèdent le pouvoir,
se cloisonne encore davantage, plus quil ne serait nécessaire,
pour mieux se manifester, adoptant un style, élaborant une mode
et un langage, fabriquant ses dames, ses rythmes, ses idoles, qui apparaissent
comme inquiétants ou choquants aux plus anciens.
uittons
maintenant les Beattles pour suivre en sens inverse le cours du temps
sur une grande longueur, presque un siècle, afin de retrouver enfant
celui qui allait devenir le général Weygand,
« Si loin que je remonte dans mes souvenirs,
je ny trouve pas la trace dun autre désir que celui dêtre
soldat, de servir sous luniforme. » Cest la première
ligne de ses longs Mémoires. Elle est parfaitement claire. Mais
nous pouvons nous interroger sur les origines de cette vocation, car
cen est bien une, acquise dès le plus jeune âge. Sagit-il
dinfluences de la tendre enfance, de réactions devant les premières
lectures, ou, plus probablement peut-être, du conditionnement
puissant et mystérieux quimpose le patrimoine héréditaire ?
On ne peut que le constater : toute la jeunesse
de Maxime de Nimal (il ne portait pas encore le nom de Weygand) fut
orientée vers Saint-Cyr. Ce jeune homme solitaire, exigeant,
sensible, privé de lappui dun milieu familial qui aurait pu
détendre ses ressorts affectifs, atteignit Saint-Cyr comme un
paradis. Il aspirait à une discipline stricte et dure sans doute,
mais librement acceptée, après celle, imposée,
des classes aux couloirs tristes, aux bâtiments décrépits.
Il avait un ardent besoin dentrer dans une famille spirituelle vivante,
exclusive, après des années dadolescence écoulées
sans joie dans linternat des grands lycées.
Il ne fut, en effet, guère heureux pendant
sa vie décolier ; les termes quil emploie de « morne
tristesse », d « abandon moral »,
de « manque de sérénité » expriment
sa détresse. Cest bien en mécontent, sans motif plus précis,
quil participe sans hésiter à une révolte des élèves
à Louis-le-Grand, en 1885. Il le fit dailleurs avec assez déclat
pour être exclu pendant quinze mois de lUniversité, ce qui
ne simplifia pas la préparation de ses examens. Une lumière,
pourtant, au début de cette période : la profonde influence
dun excellent aumônier orienta sa Foi religieuse encore incertaine
vers une fidélité qui, par la suite, ne fut jamais sérieusement
entamée.
Est-ce le procès ou léloge de limpersonnel
enseignement secondaire de la fin du siècle dernier que nous
faisons ici ? Car si le jeune Maxime avait été heureux
pendant son adolescence, lentrée à Saint-Cvr lui aurait-elle
apporté le bienfait dune véritable délivrance,
et se serait-il donné avec un tel enthousiasme à cette
Armée salvatrice à laquelle toutes les fibres de son cur
lunirent immédiatement et définitivement : aurions-nous
eu le même Weygand, aussi bien trempé, déployant
en 1918 un effort que seuls peuvent entreprendre et fournir avec continuité
les apôtres les plus exigeants dun idéal difficile ?
Il me semble que linstant le plus émouvant,
le sommet de la vie du général Weygand se situe le 11 novembre
1918, à onze heures. Larmistice venait dêtre signé
par les Allemands dans la clairière de Rethondes, discrètement,
sans publicité. Le maréchal Foch avait quitté, seul
dans sa voiture, ce lieu historique et faisait route vers Paris où
il devait rendre compte des événements à Clemenceau,
président du Conseil. Weygand était resté quelques
heures sur place, réglant avec la délégation adverse
les modalités dapplication. Le train allemand quitta Rethondes
à dix heures cinquante : « Quelques minutes plus
tard, à onze heures précises, écrit Weygand, le train
dé notre délégation sengagea sur le pont de lOise,
qui domine dassez haut de la rivière et quil franchit à
une allure réduite dans une sorte dapothéose. Un soleil
radieux illuminait le ciel et la terre. De toutes les directions arrivait
lécho joyeux des carillons des églises de France annonçant
la cessation des hostilités. Au loin, dans lombre des peupliers
qui bordent lOise, le train allemand glissait vers Tergnier. »
« Nous nous levâmes, émus,
incapables de prononcer une parole digne de cette exaltante minute de
bonheur patriotique. Notre cur débordait dune satisfaction
et dune fierté sans égales. En communion avec larmée
tout entière, nous vivions notre idéal de soldats. Cette
victoire, objet des rêves et raison du labeur de toute notre vie,
était enfin conquise de haute lutte contre un ennemi courageux,
puissant et habile. La plaie saignante au flanc de notre frontière
de lEst, était refermée. »

année
1918 avait été terrible : Foch ne fut nommé
au Commandement Suprême des armées alliées que le
26 mars, quand le front britannique était défoncé
déjà par la puissante offensive allemande de Ludendorff,
quand une trouée à la jointure entre nos armées et
celles de nos alliés donnaient à la situation un caractère
de gravité exceptionnelle. Les Allemands, libérés
par la Révolution russe et larmistice de Brest-Litovsk de leurs
soucis à lEst, pouvaient utiliser leurs troupes du front oriental
pour apporter un renfort écrasant à celui de la France ;
leur suprématie numérique était flagrante, leur position
géographique favorable. Les Américains commençaient
seulement à envoyer en Europe leurs premiers contingents sans expérience,
dotés dune énorme proportion de services auxiliaires et
de peu dinfanterie utilisable immédiatement, leurs efforts ne
devant, selon leurs plans, porter fruit quà la fin de lannée
et surtout en 1919. Montdidier était tombé ; chacun
des Alliés avait ses problèmes et le Général
Pétain, Commandant en Chef des troupes françaises, ne pouvait
pas fournir à Sir Douglas Haig des renforts illimités, LAllemagne
était au bord de la victoire, peut-être plus encore quà
la Marne en 1914.
Cest alors quà Doullens, au cours dune
réunion rapide entre Poincaré, Clemenceau, Lord Milner
et les chefs des armées, Foch fut investi de la mission de coordonner
les opérations sur tout le front français et dassumer
en fait la responsabilité de la guerre. Il nétait pas
seul, il naurait probablement pas réussi seul. Il avait avec
lui Weygand, son complémentaire. Devant les dramatiques événements
qui se succédèrent jusquà la fin de lété,
ils ne firent quun, modèle de léquipe admirablement
soudée qui put franchir tous les mauvais passages.
Car à loffensive allemande en Picardie,
qui creusa une poche profonde et fut si difficilement endiguée
aux portes dAmiens, succéda celle davril dans les Flandres,
avec le rejet à la mer évité de justesse. Puis
le puissant coup de boutoir de fin mai sur le Chemin des Dames, qui
faillit encore donner la victoire à lAllemagne : Soissons,
Château-Thierry furent occupées, Reims encerclée,
Paris menacé. Une énorme poche était enfoncée
en direction de Meaux, En juin, offensive du Matz vers Compiègne
et, finalement, le 15 juillet, la dernière grande secousse en
Champagne et sur la Marne : nous subissons lépreuve terrible
des offensives sans victoire.
Du 21 mars au 18 juillet, durant cette période
où nous devions faire face à un danger mortel, constamment
renouvelé, avant de pouvoir prendre linitiative des opérations,
le tandem Foch-Weygand fut confronté jour après jour,
parfois heure par heure, aux problèmes les plus difficiles. Et
pas seulement le choix des initiatives concernant les opérations
militaires locales : il fallait prendre des décisions graves
aux incidences psychologiques, veiller à la compréhension
des ordres par des chefs aux réactions parfois opposées,
veiller aussi à leur exécution, savoir lire dans les plans
ennemis en labsence dinformations valables, prévoir les réactions
des gouvernements, des populations alliées, et même celles
du gouvernement et des parlementaires français ! Et puis,
dès que sen présente une première possibilité,
loffensive surprise limitée au départ, dès le
18 juillet, cest-à-dire trois jours seulement après le
début de lattaque allemande, puis étendue sans relâche
sur un front de plus en plus large, jusquà la grande bataille
de France.
Foch et Weygand lenvisageaient depuis longtemps,
mais étaient presque seuls à la vouloir si brusque et
si rapide en face de commandements moins audacieux, probablement moins
lucides, attachés à la poursuite dune défensive
prolongée. Il leur fallut une volonté surhumaine pour
limposer, la maintenir, la développer, la poursuivre activement
sans laisser de répit à ladversaire encore très
puissant.
Le premier tome des Mémoires de Weygand,
« Idéal Vécu », nous fait revivre
ces journées avec intensité ; les pages sont écrites
avec une remarquable précision, témoignant dun esprit
lucide et excellemment organisé. Seuls les faits sont exposés
dans leur déroulement complexe. Lauteur ne parle jamais de lui-même ;
il dit, en évoquant Foch : « Mon Chef peut suffire
à cette tâche, parce que, voyant en toute chose lessentiel,
aucun de ses moments nétait perdu en besognes secondaires quun
autre pouvait remplir à sa place », et il ajoute modestement :
« Napoléon a dit que la guerre, étant fille
dun dieu et dune mortelle, contenait une partie matérielle
et une partie divine. Part matérielle, tout ce qui rapporte aux
forces, à leur nombre, à leurs armements, au mécanisme
de leurs mouvements. Part divine, cette lumière qui permet au
Général de lire dans les projets de son adversaire, de
prévoir sans erreur ce qui est possible, déclairer lesprit
de décision, seul capable de saisir une occasion fugitive. Cest
cette part qui fait les grands capitaines, peu de chefs y accèdent,
Foch est de ceux-là. »
Ainsi la bataille se développe à partir
des premiers succès : « Le 9 septembre, au moment
où six armées alliées arrivent au contact plus ou
moins immédiat de la ligne Hindenbourg, quelles se mettent en
mesure de rompre et denlever, lextension de loffensive ordonnée
pour être exécutée à partir du 25 septembre
allumera le feu de Reims à la Meuse, et de la Lys à la mer,
portant à plus de 350 kilomètres le front dassaut contre
les positions ennemies de douze armées alliées appartenant
à quatre nations différentes. Ces opérations senclenchèrent
les unes dans les autres, en leur temps, sans hiatus comme sans heurt,
avec la souplesse dun parfait embrayage ».
Ces lignes sont de Weygand. Elles schématisent
particulièrement bien lessentiel du rôle écrasant
quassumèrent ensemble le Commandant en Chef et le signataire
de ces pensées dont la modestie rehausse encore la grandeur.
Cette collaboration est dailleurs assez extraordinaire. Elle ne seffectue
pas selon le mode traditionnel. Limagerie dEpinal représenterait
facilement le grand Chef, sorte de divinité de lOlympe, donnant
des consignes, des orientations à un vaste État-Major
chargé de la compréhension, de la mise en forme et de
lexécution. La réalité était bien éloignée
de ce schéma. Foch était le chef, le responsable ;
mais son État-Major, organe très léger, ne comprenait
guère plus dune vingtaine dofficiers. Une atmosphère
dabbaye bénédictine y régnait : rien de cet
incessant va-et-vient dofficiers déployant une activité
fébrile, bruyante, avec ordres nerveux, portes claquant
plutôt une quiétude, une régularité monacale
dexistence, une ambiance de travail intense mais sans fièvre,
sans bruit. Les nuits sont respectées : trois seulement
sans sommeil en quatre ans, dont celle du 10 au 11 novembre 1918. Ce
cadre de vie réglée permet dailleurs, mieux que tout
autre, de maintenir le contact indispensable et direct avec les hommes,
commandants de corps darmée ou darmée car cest
à des hommes que lon commande, cest avec eux que lon combine
les entreprises . Et la légèreté de lorganisme
facilite la rapidité dexécution et le maintien du secret,
facteurs essentiels du succès.
Weygand vivait tout le jour avec Foch. Il le respectait,
ladmirait et laimait. La communication constante entre les deux hommes
leur permettait non seulement de se comprendre très vite et parfaitement,
mais délaborer des plans et de leur donner une structure. Foch
avait certainement besoin de Weygand pour définir et préciser
ses propres idées. Je suis persuadé que finalement, pour
beaucoup de projets, pour certaines des orientations les plus importantes,
cest par interaction commune que la pensée se manifestait, se
modifiait puis prenait forme progressivement, comme un corps vivant,
sans quil soit possible de séparer la part de chacun.
Union très exceptionnelle par sa qualité,
sa durée, son intégralité : nous lui devons
sans doute la victoire de 1918. Lintelligence doit aimer pour comprendre.
on
idéal, Weygand devait en parfaire la réalisation lannée
suivante. En 1920, après une imprudente incursion vers Kiev, larmée
de la nouvelle Pologne, commandée par le maréchal Pilsudski,
fut attaquée par de nombreuses division soviétiques et défoncée
au milieu de mai. Après une résistance de trois semaines,
le front définitivement rompu, les escadrons bolcheviques sengouffrèrent
dans la brèche, obligeant les Polonais à reculer sur toute
la ligne en direction de Varsovie. Les troupes désorganisées
se défendaient à peine, lavance russe se poursuivait en
juin, inéluctable, et régulière, la situation de
la Pologne devenait dramatique.
Les Alliés, les Français en particulier,
avaient auprès des États-majors polonais une mission dofficiers
rompus aux combats. Mais le gouvernement, appelait à laide, Weygand
fut envoyé le 22 juillet pour essayer de rétablir la situation :
tâche, très ardue ! Il navait aucune autorité
officielle, nétant que le militaire français dune délégation
franco-britannique de quatre membres. Il ne pouvait, pour dévidents
motifs psychologiques, accepter aucun titre de commandement dans larmée
polonaise. Son ascendant naturel, la clarté de ses vues, la force
de ses arguments, sa fermeté alliée à sa modestie,
son sens des possibilités humaines et des impératifs de
la guerre constituaient ses atouts essentiels. Il aimait la Pologne, à
laquelle, des liens très chers lunissaient ; il redoutait
lincursion soviétique vers lOuest : « La route
de lincendie mondial passe sur le cadavre de la Pologne »,
avait proclamé Toukhatchevsky dans son ordre du jour du 2 juillet.
Aussi Weygand accepte-t-il le rôle sans prestige, garni de ronces,
de Conseiller de lÉtat-major polonais. Il coordonne les bonnes
volontés, agit efficacement sur la mission des deux cents officiers,
français qui paient dexemple et inspirent aux troupes courage
et ténacité, définit lemplacement, le rôle,
le mouvement des armées, atténue les querelles des partis
et des personnes, afin que toutes les forces latentes du pays, unanimes,
puissent faire bloc contre lenvahisseur. Grâce à son action,
larmée se ressaisit, courageuse, unie, commandée, retrouvant
la cohésion, lesprit de sacrifice et la volonté de vaincre ;
elle résiste et gagne la bataille de Varsovie dont Pilsudski exploite
dailleurs les possibilités avec une rapidité et une efficacité
remarquables. La Pologne venait de saffirmer comme une nation digne de
vivre et capable de surmonter la plus terrible des épreuves.
Weygand revint en France le 25 août, comblé
dhommages et de marques de gratitude. Pendant des heures, la population
de Varsovie défila devant lui, le couvrant littéralement
de bouquets de fleurs. Son séjour navait duré quun mois !
Peut-être est-ce pendant ce mois que souvrit à son maximum
léventail exceptionnellement riche de ses qualités, alors
quil était livré seul à son génie propre.
Dans une lettre du 20 août, Foch écrivait
à Mme de Forsanz « Il a sauvé la Pologne, il
a consolidé notre victoire sur lAllemagne. Par là, il a
rendu les plus grands services à la cause des Alliés. Là-dessus,
tout le monde est unanime. En ce qui le concerne, il a donné sa
mesure que sa modestie et son dévouement voilaient jusquà
présent. Il a montré quil avait tous les moyens de conduire
de grandes armées à la victoire. »
Et Joffre, le silencieux, le rencontrant à
son retour, lui dit simplement, selon son style, en lui prenant les mains :
« Alors, Weygand, vous venez encore de faire parler de vous.
Je vous félicite. »
essieurs,
vous me pardonnerez davoir ainsi rappelé la bataille de France
de 1918, la fin de la grande guerre, mais ces pages sont bien parmi les
plus glorieuses de notre Histoire, elles furent écrites par tous
les Français, par nos Alliés britanniques, belges, américains,
avec leur sang. Elles décèlent un héroïsme,
une ténacité, une ardeur, un esprit de décision qui
se sont bien rarement retrouvés unis à ce niveau tout au
long de lHistoire. Nous ne loublions pas.
Weygand a pu vivre son idéal dofficier
pendant la guerre de 1914-1918, associant à sa poursuite un immense
potentiel denthousiasme, de patriotisme et aussi de précision,
de lucidité. Il y a cinquante ans, après lagression allemande,
il fallut contenir linvasion, lutter farouchement pour chaque mètre
carré de notre sol ; cétait le seul parti possible
et lon devait tout mettre en uvre pour arrêter lennemi
avant de pouvoir attaquer, pour le chasser enfin. La Marne, Verdun,
les coups de boutoir de 1918, puis la bataille de France furent les
grandes phases de cette action. Le patriotisme ne pouvait avoir dautre
visage et ce visage était empreint dune grandeur tragique.
Un demi-siècle sest écoulé
depuis cet événement, et quel demi-siècle !
Les frontières existent toujours, mais le cadre de lexistence
est complètement transformé. Léchelle actuelle
des temps, celle des distances, nont plus de rapport avec les anciennes.
Depuis toujours jusquau premier tiers de ce siècle, la guerre
se faisait à courte portée. Entre un arc, une arbalète,
un fusil, un canon, la différence est surtout question dintensité.
Frapper à dix mètres ou à cinq kilomètres,
cest toujours frapper tout près, à léchelle des
dimensions des nations. Pour gagner une guerre, que ce soit la bataille
dusure ou loffensive éclair, lencerclement ou la percée,
il faut parvenir au cur du pays, donc traverser la protection
des hommes qui le défendent, qui se portent devant ladversaire
pour larrêter.
Je ne sais si tout cela est bien fini, car je ne
suis ni prophète ni même stratège, mais lévolution
scientifique, technologique, est tellement foudroyante que cest maintenant
la fusée, porteuse dun potentiel de destruction à léchelle
des plus grandes cités, quil faut supprimer dès quelle
émerge de la brume atmosphérique à lautre extrémité
de la terre. Depuis 1945, quelques kilos duranium 235 ou de plutonium
enfermés dans les déserts du Névada ont peut-être
suffi pour protéger lEurope occidentale des ambitions possibles
de ses puissants voisins et calmer leurs appétits.
Tant que la protection de la patrie exigeait la
présence dune ligne quasi continue, formée par les poitrines
et les armes à proximité, la notion même de patrie
était parfaitement définie : il fallait défendre
la terre coûte que coûte, sinon cétait la loi du
plus fort, lesclavage. Tous les Français de 1914-1918 avaient
ce sens de la patrie, cultivé par tous les moyens dont les pouvoirs
disposaient, exalté par la défaite et la perte de lAlsace-Lorraine.
Le Français, comme dailleurs nimporte
quel autre citoyen, était conditionné dans cette direction
depuis le berceau, tout au long de sa jeunesse. Les chants de son enfance,
les récits historiques à lécole, lapologie de
ses héros, lexaltation de nos qualités particulières,
bien à nous, rien quà nous, le service militaire :
tout concourait au même but, mettre le pays en état de
se défendre énergiquement, de tendre ses ressorts, de
ne pas accepter linvasion, lamputation, la défaite,
Cette attitude patriotique,
nationaliste, dont la courbe semble bien être passée par
un maximum au milieu du XXe siècle
dans nos grandes nations européennes, était naturelle et
nécessaire. Mais sa structure est, en voie, de transformation profonde
parmi nos populations qui suivent sans retard les progrès scientifiques..
On peut dire que les hommes touchés par
le développement de la science participent à un mouvement
qui définit un véritable pôle de lhumanité.
Les langages scientifiques, les méthodes utilisées pour
lexpérimentation ou la théorie, la façon daborder
les problèmes, dessayer de les cerner, de les résoudre,
de discuter, les résultats, tout cela constitue un ensemble parfaitement
univoque, à léchelle non plus dun pays, mais de la planète.
Dans tous les laboratoires, on opère de la même façon,
pour linvestigation scientifique. Cest bien la même approche
qui seffectue en Asie, en Europe, en Amérique et loccasion
dun stage au loin permet de sintégrer à un groupe dont
on comprend les réactions et les orientations de la pensée.
Autrement dit, lorsquun compte rendu de travaux, est présenté
sur la recherche des nombres quantiques dune résonance, par
exemple, la lecture de la publication ne donnera pratiquement pas dinformation
sur la race des signataires sur le pays auquel ils appartiennent, sur
leurs conceptions philosophiques ou religieuses.
Ainsi la science développe, avec une amplitude
croissante, tout un ensemble de données à caractère
universel et, comme elle intervient de façon très puissante
dans la pensée, le mécanisme cérébral des
hommes, il est certain que le scientifique participe à une entreprise
de planétisation. On comprend que les frontières naient
plus pour lui le caractère sacré quelles présentaient
pour ses ancêtres ; on conçoit quil existe une véritable
fraternité dhommes qui sassocient à un mouvement commun,
dont lune des résultantes est un abaissement des barrières
entre les divers groupes ethniques.
Ainsi les nouvelles structures de la science élargissent
la notion même de patrie. En même temps, les applications
de ces sciences donnent des acceptions nouvelles à ce qui intervient
dans la définition de la puissance. Elles permettent de sintroduire
partout, en tout point du globe. Les ondes électromagnétiques,
les fusées, les bombes, les produits biologiques se soucient
peu des frontières, traversent sans y penser une ligne continue
déventuels défenseurs. Si la télévision
reste encore propre à chaque pays, cest seulement pour peu de
temps les satellites veillent à la répandre à travers
les continents.
Nous voici donc, par le fondamental et par lappliqué,
conduits à repenser les notions de frontière et de patrie ;
sont-elles abolies par cette double ouverture de la planète ?
Certainement oui, si on leur donne lacceptation de jadis, celle que
Weygand a si parfaitement illustrée. Il semble que lon peut
ajouter : certainement non, avec une acception nouvelle adaptée
aux réalités de notre siècle. Car la science nest
pas tout, nexplique pas tout. Déjà dans son domaine elle
provoque de nouvelles questions, des problèmes insoupçonnables
auparavant, tout un mouvement qui se définit et senrichit. Mais
nous ne sommes pas destinés à devenir des esclaves de
la théorie ou de lapplication de la science. La réflexion
sur nous-même ou sur autrui, notre philosophie de lexistence,
notre inquiétude, notre construction spirituelle du bonheur,
notre attitude morale et religieuse, tout cela fait intervenir bien
autre chose que le seul conditionnement scientifique.
Chacun de nous reste un être à part,
puissamment marqué par le mouvement de lépoque, mais
un être dont la personnalité se développe de façon
particulière. Lhérédité, lenvironnement
de lenfance, linfluence des parents, des proches, des maîtres,
des hommes et des lieux délimitent les familles ethniques et
spirituelles. Les jeunes savants qui travaillent au Centre Européen
de Recherche Nucléaire, mélangés dans une fraternité
daction et de pensée, gardent profondément les marques
de leur patrie. Les Français restent bien Français, les
Italiens bien Italiens, nul doute nest possible à ce sujet,
mais ils ont gagné un admirable potentiel, celui de la connaissance
dautrui, de lestime et de lamitié dautres hommes, frères,
mais différents. Ce patriotisme nest plus fermé ni jaloux :
il est accueillant, ouvert : ne nous en plaignons pas.
Les vertus spécifiquement françaises
qui permettent dobtenir cet équilibre caractéristique
de notre génie, auquel nous sommes attachés avec une délicieuse
complaisance, on les reconnaît bien dans un centre international.
Si notre équilibre est différent de celui de nos voisins,
une proximité particulière sétablit entre camarades
européens, précisément dans ce qui donne à
lhomme son caractère spécifique. Car nos pays européens,
par les luttes et les guerres quils ont conduites pendant des siècles,
par les périodes successives de domination et de paix, par les
incertitudes et les inquiétudes génératrices des
grandes uvres littéraires, musicales ou picturales, ont
en commun un tel potentiel héréditaire que leur fils se
sentent particulièrement proches lorsquils travaillent ensemble.
Ne devons-nous pas être très attentifs à cette affinité
qui peut, par la richesse quelle procure, fournir dans lavenir des
éléments de valeur humaine et de sagesse indispensables
à notre humanité.
Ces variations sur le thème de la patrie
concernent surtout les milieux qui se consacrent aux sciences et aux
techniques avancées, spécialement en Europe. Les scientifiques
des autres grands blocs réagissent dans un même esprit.
Avec les Américains, la communauté fut toujours très
forte. Ils ont parmi leur élites de nombreux éléments
dorigine européenne et une grande proportion de Juifs, plus
capables que bien dautres de comprendre et danimer cette évolution ;
le puissant et généreux nationalisme américain,
que daucuns disent impérialiste et moralisant, la favorise largement
au niveau des élites intellectuelles, mais la freine à
celui de la population moyenne qui doit rester strictement américaine.
Les Soviétiques sont conditionnés
par leur idéologie et leur système aux frontières
closes. Pourtant, lévolution est rapide chez les hommes de science :
ce ne sont plus seulement des visites espacées, cest une collaboration
active qui tend à sétablir entre savants, certaines recherches
étant prévues en commun entre la France ou le C.E.R.N.
et les centres soviétiques : nous fabriquons des appareils
pour Serpukov. Le troisième grand bloc, la Chine, est dans une
situation différente : la polarisation des esprits est trop
forte, le potentiel scientifique trop insuffisant pour que des échanges
fructueux sétablissent ; la muraille est encore impénétrable.

a
première partie de la vie du général Weygand sachève
par sa mission au Proche-Orient. En 1923, il est nommé Haut-Commissaire
des États du Levant, sous mandat français, en vue de faire
échec à une agitation belliqueuse à la frontière
turco-syrienne. Devant son attitude ferme, la menace dun conflit armé
disparaît : il étudie les problèmes complexes
posés par les pays effervescents quon lui a confiés. Voici
Weygand transformé en véritable Chef dÉtat ;
il parvient à créer, par son souci déquité,
son respect des droits des minoritaires, un climat de grande confiance.
Il représente parfaitement notre force revêtue de la douceur
chrétienne. On lappelle : « le sultan juste ».
Foch, qui le connaît bien, semploie à
équilibrer son ardeur de cavalier : « Vous me
paraissez, lui écrit-il en janvier 1924, comme un pur-sang attelé
à une charrette. Il faut accepter un peu son train. Elle ne peut
aller au galop sans inconvénients, surtout dans une route des
plus rocailleuses. » Il faut croire que ces conseils de son
ancien chef portent leurs fruits, car il se révèle remarquable
administrateur. Cette mission a laissé un souvenir profond. Mais
elle dure à peine vingt mois : Weygand est brusquement rappelé
en décembre 1924. Lorsquil quitte Beyrouth, la jeunesse le porte
en triomphe, et le paquebot appareille avec des heures de retard, tant
est long le défilé des habitants venus de partout pour
le saluer.
Cette première période, très
glorieuse, de la vie de Weygand se termine donc par un brutal limogeage,
« enrubanné », il est vrai, par la dignité
de Grand Croix de la Légion dHonneur qui lui est conférée
à son retour.
a
deuxième partie de sa carrière, va souvrir : il y
connaîtra, à côté de moments heureux, bien des
difficultés, des déboires, des peines, et une blessure inguérissable
en 1940. Elle durera quarante années.
Après un passage à la direction du
Centre des Hautes Études militaires, voici Weygand nommé
en 1930 Chef dÉtat-Major de lArmée, puis, peu après,
vice-président du Conseil Supérieur de la Guerre et inspecteur
général de lArmée : en fait, il est appelé
au commandement en chef des forces françaises. Cette nomination
ne se fit pas sans remous. Lextrême gauche ne lui pardonna jamais
la campagne de Pologne et manifesta violemment son hostilité.
Dautres, moins extrémistes, le taxaient volontiers de réactionnaire,
voire dadversaire du régime, de factieux même. Mais nous
savons trop bien avec quelle facilité les politiciens collent
des étiquettes simplistes sur les visages des grands hommes qui
leur déplaisent ou parfois qui leur plaisent...
Dès lors Weygand, placé par Maginot
à ce poste suprême, loccupera jusquà sa retraite
en 1935. Ce sexagénaire est infatigable. Il sefforce de maintenir
et de moderniser notre potentiel militaire, créant la division
légère mécanique. Lépoque ne sy prête
guère. La France est à peine remise de limmense effort
de 14-18 et la reconstruction industrielle vient dabsorber depuis douze
ans ses forces les plus vives. La politique militaire est fluctuante
et le pays ne soutient pas lidée dun réarmement. Bien
plus, les meilleurs parmi les officiers ont presque tous péri
sur le front et la valeur moyenne des cadres de larmée a baissé.
La gloire des vainqueurs de 1918 rejaillit dangereusement sur les conceptions
de la technique et de la tactique militaires, leur confère une
auréole dimmortalité : elles vieilliront, deviendront
progressivement désuètes, mais on ne sen apercevra que
lentement. Weygand aurait-il pu, dans cette période instable
et transitoire, budgétairement difficile, socialement perturbée,
faire une uvre beaucoup plus constructive au milieu des difficultés
pratiques de tous ordres qui se succédaient sans arrêt ?
On sait que certains le pensent.
Après 1935, Weygand, comme bien dautres,
est inquiet et parfois amer. Il perçoit la tension internationale
qui monte, les difficultés internes de la France qui saccentuent ;
les réactions de notre politique lui apparaissent empreintes
de faiblesse et souvent désordonnées. Il écrit :
« Les hommes daujourdhui nont plus le sens de lÉtat.
La faute en est à lÉtat. Il y eut des époques
dans notre Histoire où le mot dordre venait den haut. Aujourdhui,
il vient den bas. Ce sont les gens de la rue qui donnent au pays leurs
directives, qui se prononcent sur ses destinées. Ce sont eux
qui mènent, les chefs suivent. »
Pourtant, il se refuse à sengager dans
une action politique hostile au régime. Souvent sollicité,
il répond : « Sachez que je ne suis pas un conspirateur. »
Quant à larmée, il insiste pour quelle soit unie, pour
quaucune parole, aucun geste, ne risque dy introduire les passions
politiques.
Et voici la guerre. Weygand, malgré ses
soixante-douze ans quil porte allègrement, demande à
servir. Il est nommé en août 1939 au commandement des forces
du Moyen Orient et rejoint Beyrouth. Puis, le 17 mai 1940, il est brusquement
rappelé en France pour prendre le commandement en chef des théâtres
dopération devant une situation quasi désespérée.
Il accepte : « Quand les pays sont en désarroi,
on est très heureux de trouver des vieux militaires pour rétablir
lordre et inspirer la confiance que les dirigeants ont perdue. »
La suite, nous la connaissons tous, à travers
les innombrables récits, les procès, les plaidoyers, les
réquisitoires, les polémiques, les mémoires des
principaux acteurs du drame, quils soient français ou étrangers,
les justifications personnelles dont nous sommes saturés. Autant
dire que tout ny est pas encore très clair.
On est frappé, lorsque lon cherche à
reconstituer la trame des événements du 10 mai au 24 juin
1940, par le caractère extraordinairement fluctuant et déconcertant
de la transmission de linformation. Cest une semence de confusion.
Le Généralissime ne peut savoir où sont les armées,
où se trouvent les chars, si les ordres parviennent, et avec
quel retard ; les mouvements et intentions de nos Alliés
font lobjet dindications contradictoires, différant dun point
à lautre, les personnages convoqués ne peuvent arriver
au lieu et à lheure convenus, des télégrammes
transmis verbalement sont infirmés par écrit ; bref,
lextrême dispersion de linformation fut certainement lune des
causes essentielles de leffroyable désordre où nous fûmes
entraînés de façon hallucinante ; elle fut
à lorigine de bien des incompréhensions, sources de mésententes
et dhostilités qui semblent résister au temps. Quel contraste,
pour le physicien, avec la belle ordonnance de la relativité
restreinte dEinstein, qui tire sa grandeur et son universalité
dune transmission de linformation parfaitement définie par
la constance de la vitesse de la lumière. Il est vrai quun cabinet
de travail nest pas un champ de bataille et que les atomes ne sont
pas des hommes.
Lon peut se demander si le général
Weygand, atterrissant à Etampes le 19 mai 1940, avait lespoir
de pouvoir rétablir la situation. Il semble que oui : « Ma
confiance nétait pas ébranlée, écrit-il.
Je pensais quil nétait pas impossible de nous relever de nos
premiers échecs. »
Peut-être, arrivant du Liban, ne réalisait-il
pas à quel degré de détérioration lon était
parvenu sans doute, profondément marqué par les
événements militaires de 1918 et nos réactions
victorieuses, avait-il au fond de lui-même la conviction implicite
quun front peut se ressouder, quune attaque bien menée peut
couper de leur base des éléments trop avancés et
que, si une telle éventualité nétait pas très
improbable, cest lui qui pourrait le mieux, par son autorité,
par la confiance quil inspirait, effectuer un redressement. Mais peut-être
navait-il pu réaliser pleinement à quel point la technique
moderne avait amélioré les possibilités tactiques
de lennemi dans tous les domaines. Trop de nos officiers nont-ils
pas, depuis longtemps, vécu, par tradition, par formation, trop
loin de nos usines et de nos laboratoires ?
Larrivée de Weygand créa un choc
psychologique et réveilla lenthousiasme. Personne dautre naurait
pu faire mieux : la machine était rouillée. Le sort
de la bataille sétait joué, presque définitif,
au cours des années précédentes.
Larmistice de novembre 1918 avait été
le sommet éclatant de la vie de Weygand. Celui de Juin 1940 fut
pour lui le fond de labîme. Il en resta douloureusement marqué
jusquà sa mort. Pourtant, il avait milité pour cette formule,
décidé à sauver tout ce qui pourrait lêtre,
des ressources et des forces militaires de la France, repoussant de toutes
ses fibres lidée de capituler avec larmée de terre. Il
définit larmistice comme « lattente imposée
à une avant-garde trop faible, par un corps de bataille allié
qui nexiste encore que virtuellement ».
Associé à Pétain, dont le
tempérament est si différent, il na guère de sympathie
pour le maréchal, mais tous deux auront en commun une certaine
vision sociale, voire politique, des choses, une certaine conception
de lordre et de la hiérarchie des dangers. Weygand sera trois
mois ministre de la Guerre, organisant les services darmistice et cachant
derrière son activité officielle une vaste entreprise
de camouflage darmes et de personnel. Après quoi, limogé
sous linfluence de Pierre Laval, il part pour Alger comme délégué
général en Afrique française et commandant en chef
des forces affectées à la défense de lAfrique.
Ce séjour proconsulaire donne à Weygand
une dernière occasion de servir la France avec grande efficacité.
Il va faire tous ses efforts pour conserver nos
départements et colonies sous la souveraineté française,
en ayant cet objectif très simple mais bien difficile à
atteindre : constituer une force militaire honorable, éviter
une intervention directe de laxe et sopposer à des initiatives
prématurées de lAngleterre et de la France combattante,
initiatives qui, suivies trop hâtivement alors que lAmérique
et la Russie nétaient pas en guerre, provoqueraient à
ses yeux une réaction militaire allemande brutale et définitive.
Malgré les difficultés de toutes sortes,
mais grâce au terrain favorable, à la fidélité
densemble de lAfrique française, il réussit finalement
dans son entreprise à laquelle participe son fils Jacques :
une armée de 120 000 hommes, pouvant être rapidement
portée à 250 000, fut patiemment et secrètement
reconstituée à lautomne 1941 par la ténacité
de Weygand. Elle prépara lun de nos plus précieux atouts
pour la libération. Et votre confrère le maréchal
Juin apporte son témoignage : « En Italie, je naurais
pas pu me battre contre un adversaire encore en possession de tous ses
moyens, si je navais eu à ma disposition la petite armée
dAfrique, cet outil de guerre incomparable que le général
Weygand mavait légué. »
Naturellement, les Allemands supportent mal cette
action, surtout après lintervention active de Weygand en mai
41, pour éviter la signature dun protocole accordant à
laxe la libre disposition de Bizerte et des bases africaines. Il est
rappelé par Pétain qui supprime son poste, le 18 novembre
41, sous la pression de Darlan et dOtto Abetz.
Discipliné, il accepte le limogeage, exhorte
tous les Africains à conserver leur loyalisme, recommande lunion
autour du maréchal. Il ne peut retourner en Afrique, sinstalle
à Grasse, à Cannes, protégé puis surveillé
par diverses polices avouées ou non. Il est sollicité par
le commandement de nos forces en Afrique aux côtés des Américains
dont lintervention est proche. Il approuve la reprise de laction militaire
à cette occasion, mais sa ligne de conduite est tracée ;
cest en France quil restera, fermement décidé à
seconder loyalement le maréchal. Aux plus jeunes, la tâche
et la gloire de reprendre le combat avec larmée dAfrique !
« Pouvais-je prétendre à soixante-quinze ans
valoir mieux que ces jeunes chefs ? »
Le 11 novembre 1942, Weygand est arrêté
après les Allemands. Il connaîtra dabord en Allemagne,
où le rejoignit volontairement ladmirable épouse qui
domina toujours les tristesses comme les gloires, puis en France après
la libération, près de quatre ans dinternement. Ensuite
ce fut linstruction avec ses éprouvantes péripéties ;
enfin, le non-lieu en mai 1948. Un long calvaire terminait cette période.

e
général Weygand laisse une grande uvre littéraire.
Nest-elle pas supérieure à la somme des uvres de
tous ceux, mis à part Cuvier, qui lont précédé
ou même suivi dans ce trente-cinquième fauteuil ? Elle
est essentiellement consacrée à larmée. Tout dabord
Turenne, en 1929. Lauteur a soixante-deux ans : « Ce
nest pas sans hésitation quon se risque à mon âge
à faire des débuts littéraires. » Il entre
ainsi, modestement, sans bruit, comme un soldat de deuxième classe,
dans larmée des écrivains. Sa carrière sy développera,
brillante et rapide. Une vie de Foch, Le 11 novembre, Comment élever
nos fils, Histoire de lArmée française, puis, après
la guerre, un ensemble monumental doù émergent lémouvant
portrait du général Frère, et surtout les trois gros
volumes de Mémoires de 14 à 45 : Idéal Vécu,
Mirages et Réalités, Rappelé au service.
Dans ses écrits, Weygand met la vivacité
de son esprit, la précision dune pensée lucide et synthétique,
lardeur de son tempérament. Sa langue est claire, simple, directe :
on retrouve lélégance précise du cadre noir de
Saumur. Son discours est sobre, aucun embarras ne lalourdit. Sans y
penser, il fait un chef-duvre. On évoque la célèbre
boutade : « La qualité première dun écrivain
est de ne pas songer à écrire. »
LAcadémie, unanime, laccueille, en 1931,
au fauteuil de Joffre. À loccasion de sa réception
Louis Gillet évoque « une paire dyeux en balle de
pistolet, ardents, noirs, actifs, perçants, méticuleux
et une mâchoire brève et péremptoire comme gâchette ».
Aux questions qui lui sont alors posées sur
lavenir, il répond : « Trois ans et demi dactivité
militaire, puis des projets de Mémoires et dhistoire militaire
de la troisième République. Je ne veux toute de même
pas mourir avant soixante-quinze ans. » Là comme ailleurs,
il ne se dérobera pas.

l
me semble, après mêtre efforcé de comprendre la vie
et luvre du général Weygand, que lune de ses caractéristiques
est la rectitude. Cest le long dun axe rectiligne que se développe
son existence : on peut prévoir ses réactions, ses
attitudes ultérieures à partir de celles qui, à ladolescence,
orientèrent son être. À vingt ans, son idéal,
son tempérament, sa vie étaient déjà tracés.
À partir de là, cest une ligne droite suivie avec une fidélité
et une ténacité exemplaires : cest une ligne droite
associée à une parfaite rectitude. Les deux termes ne sont
pas identiques : la rectitude peut fort bien se manifester chez ceux
dont la ligne de vie est plus sinueuse, plus imprévisible. La rectitude
est une attitude desprit qui correspond à un accord avec la conscience ;
elle oriente les actions et les pensées, mais pas toujours dans
le sens dune ligne droite. La ligne droite est plus restrictive, elle
implique le plus souvent, et à coup sûr chez Weygand, une
parfaite rectitude desprit, mais surtout une forme de tempérament
particulière dans laquelle une grandeur morale est associée
à une certaine rigidité de caractère.
Cest ainsi quagit Weygand lorsquen 1920 il partit
pour la Pologne, chargé dune mission pleine dembûches.
Cest ainsi que, vingt ans plus tard, il accepta
la charge écrasante et quasi sans espoir qui lui fut proposée :
« Si je navais pris le commandement, je laurais regretté
jusquà mon dernier souffle. »
Son attitude en Afrique, entre 1940 et novembre
1941, le montre tout à fait conforme à ce que lon peut
prévoir.
Il a même, par obéissance de principe,
accepté de se rendre dAlger à Vichy le 11 novembre 1941.
Pouvait-il ignorer le sort qui lattendait et la décision qui
lui interdirait tout retour en Afrique ? Un an plus tard, dailleurs,
en novembre 1942, commençait pour lui lexpérience de
deux emprisonnements successifs.
On peut sinterroger sur les motifs de cette constance
dans la fidélité au maréchal Pétain, même
après le 18 novembre 1941, même au cours de lété
42, alors quil savait, sans ambiguïté possible, lintervention
américaine très proche, alors quil était exactement
informé des offres faites par le président Roosevelt.
Et surtout, la liberté dont jouissait le gouvernement de Vichy
samenuisait progressivement, le contrôle ennemi sexerçait
de plus en plus impératif ; les réactions du chef
de lÉtat devenaient de moins en moins vives. Weygand ne lignorait
pas, Mais il reste loyal envers son chef et donne ses raisons :
« Je ne suis pas lhomme des menées souterraines.
Je persiste à penser quil nest pas de chef de gouvernement
qui ne soit heureux dêtre servi avec ce loyalisme et cette absence
de visées personnelles. » Et il ajoute cette phrase
révélatrice : « Si mon lecteur me trouve
trop simple, il faut bien quil me prenne tel que je suis. »

our
Weygand, la vérité intérieure, celle qui correspond
à la découverte dune éthique, a été
acquise une fois pour toutes dans ses principes de base et dans sa forme
appliquée, Ainsi la découverte religieuse fut définitive
chez Weygand. Il pénétra dans cette belle et immense demeure
de la doctrine catholique et le fit sans retour. Il ne semble pas que
cette acceptation ait été jamais remise en question, que
le moindre doute en ait à certaines époques troublé
la sérénité. À chaque moment grave de son
existence, il est aidé par la prière. Dans cette communication
intérieure, il trouve non seulement des ressources pour affermir
ses vertus morales, sa force, sa fidélité, sa droiture,
son courage et leur permettre de sépanouir, mais sans doute aussi
des éléments pour définir la décision à
prendre dans limmédiat et pour permettre de sengager. Le choix
final nest certainement pas sans interférence avec lorientation
morale et la foi en la poursuite de ses exigences. Ainsi sa conscience
est en paix, il peut suivre son étoile.
Aucun orgueil, aucune vanité personnelle
dans cette position conforme au Sermon sur la Montagne, aux Béatitudes ;
son intransigeance et sa fierté sappliquaient aux valeurs, à
ses yeux sacrées, quil avait mission dincarner ou de défendre.
Pour ceux qui ont, au cours de leur existence,
acquis lenrichissement dune expérience religieuse et
Weygand est du nombre, cette attitude humble dobéissance
et de Foi nexclut pas la force dans laction. Bien au contraire :
« Je peux tout en celui qui me fortifie. » La
détermination, parfois redoutable, correspond alors à
une orientation rigide que, par ténacité, par respect
de la parole donnée, par affirmation de sa propre volonté,
lon est amené à suivre longtemps. En un sens, on est
heureux : on a prié, écouté, accepté ;
la voie est tracée, on avance malgré les obstacles, malgré
les orages qui grondent à droite ou à gauche, proches
ou lointains, on cherche à passer quand même, sans être
trop attentif aux signes extérieurs qui seraient susceptibles
de faire modifier la voie prévue. On hésitera longtemps
avant de la quitter, avant de changer de cap. Une telle conduite est
belle, elle comporte beaucoup de grandeur, de noblesse, elle inspire
la confiance en celui qui la poursuit, fort et sûr, dautant plus
sûr que le choix primitif est défini par une intelligence
plus vaste, plus largement ouverte, capable dajuster les coefficients
logiques et psychologiques, immédiats et prophétiques.
De tels hommes droits, fidèles, à
la vie rectiligne, sont de beaux et bons exemples en vérité,
faciles à comprendre et à aimer par lâme populaire.
LÉglise les affectionne et les met volontiers sur ses autels.
Dautres sont moins prévisibles. Leurs orientations
successives réservent des surprises. Leur vie nest pas rectiligne.
Cest une courbe souple, sinueuse. Ils éprouvent des doutes,
sinterrogent. La remise en question doptions importantes nest pas
exclue, elle peut même faire partie intégrante de leur
préoccupation spirituelle. Néanmoins leur rectitude peut
être aussi profonde : on la découvre plus difficilement,
car ils présentent parfois lapparence dêtre changeants,
sans solidité. On napprend à les reconnaître que
bien plus tard. Pourtant parmi eux se trouvent des sommets de lhumanité.
Si le doute nest pas toujours salutaire, il peut
lêtre. Weygand ladmettait partiellement, mais lexcluait pour
certaines options fondamentales. Il lexprime dans lavant-propos de la
vie du général Frère : « À
notre époque où tout est remis en question, principes de
vie, ligne de conduite, où les mots Servir, Honneur, Discipline
ont perdu leur valeur, il faut rendre à une jeunesse tourmentée,
insatisfaite, trop souvent sceptique par crainte dêtre trompée,
des raisons de croire, dadmirer et daimer. »
Comment les scientifiques réagissent-ils
devant cette attitude ? Car la leur est nécessairement,
professionnellement, une permanente remise en question de tout ce qui
peut tomber dans le champ de leur investigation, sans exception. En
physique, les quanta, la relativité, la mécanique ondulatoire,
lélectron positif, les anti-particules, la non-conservation
de la parité, sont issus de profondes réflexions critiques
sur les dogmes ou les enseignements du moment quils ont finalement
contredits. Il en est de même pour les autres branches de la connaissance.
Comme le pôle scientifique exerce une action de plus en plus puissante,
cette orientation va sétendre à tous les secteurs que
peut appréhender lune des disciplines ; elle ira même
au-delà, pénétrera dans les régions où
se font sentir les interférences entre ce qui est de la science
et ce qui lui échappe : ces régions souvrent vers
la cosmologie, lévolution lanthropologie, la biologie, la génétique
en particulier. Lintérêt suscité par le Concile
qui vient de sachever nest pas sans lien avec ces interférences.
Or les scientifiques savent, layant expérimenté
dans le domaine de leur spécialité, tout ce que représente
une remise en question. Il leur faut, pour la réussir, développer,
longuement en eux des qualités de travail, de ténacité
courageuse, dhumilité devant la réalité, de précision,
faire preuve dune honnêteté scrupuleuse et dune imagination
créatrice. Le progrès nest possible que dans lépanouissement
de ces vertus, éternelles semble-t-il : lattitude critique
de la science ne risque pas de les détruire ; tout au plus
prendront-elles un visage un peu différent mais également
noble.
Il nempêche que dans notre, réflexion
sur nous-mêmes, sur lhumanité, sur les grands problèmes
de la communication affective entre les êtres, de la vie, de la
mort, de lau-delà, les acquisitions, voire les orientations
de la science, ne nous laissent pas indifférents. Si elles nimposent
pas nos options, elles nous incitent à les considérer
dans une optique toujours renouvelée ; nous y percevons
une source continue denrichissement intérieur.
Ainsi nous navons pas de raisons de désespérer
de notre époque où la remise en question est devenue fondamentale,
même si une prolifération quelque peu anarchique et excessive
dincitations corrosives tend à semer un trouble dans les esprits
les moins profonds, même si lanxiété pousse comme
un champignon douteux sur larbre de notre civilisation gavée,
même si parfois nous trotte dans la tête le refrain de Guy
Béart : « Je crois, je crois, je ne sais plus
au juste en quoi. »
essieurs, la pensée de Napoléon
que citait Weygand : « La guerre, fille dun dieu et
dune mortelle, contient une partie matérielle et une partie
divine » ne sapplique pas uniquement aux combats. Je la
découvrais plus universelle ces derniers mois en suivant le cours
de la vie de mon prédécesseur. Le contraste entre lexistence,
les préoccupations, la pensée de ce magnifique soldat
et celles des grands savants que je côtoie semble total. Ce contraste
représente la modulation de la part matérielle, humaine.
Il nest pas superficiel, à coup sûr, il correspond aux
formes successives de nos activités terrestres mais il nest
pas essentiel. La part divine relie tout au long du déroulement
de siècles les grands caractères. Ils se comprennent,
sestiment, saiment à travers une continuité des valeurs
les plus élevées, même si Dieu, dans sa permanence,
prend des visages différents pour des humanités différentes.
Ainsi Weygand, qui à toujours suivi les offices de lÉglise,
lisait-il dans son missel le chant du Sanctus où le Deus
Sabaoth se traduisait par Dieu des Armées. Aujourdhui, cest
par Dieu de lUnivers que lÉglise, reprenant une autre interprétation
très ancienne, traduit le mystérieux Sabaoth. Opposition
apparente : nous discernons clairement le fil de la continuité,
qui a fait passer les esprits, en un demi-siècle, du Maître
des forces armées au Maître des forces du monde tout entier,
et nous saluons en Weygand un des moments de cet équilibre dynamique.
Les chefs des armées doivent-ils être surpris de cette
mutation, de cet abandon du sabre par le goupillon, de cette glorification
de lunivers aux dépens des anciennes armées tant célestes
que terrestres ? Ils auraient bien tort, car cest aux astro-physiciens
quils demandent les secrets des énergies thermonucléaires
dont les étoiles nous livrent les évolutions... et dont
ils rêvent.
Cette part divine qui, à travers les temps
et les options différentes ou opposées, rassemble ce chef
darmée loyal et les familiers de latome, nest-ce pas elle
qui définit limmortalité de votre compagnie ?
Tandis que je découvrais dans ses écrits,
dans ses Mémoires, dans les souvenirs de ses amis, de ses proches,
lexistence exemplaire de mon prédécesseur, un nouveau
maillon de la chaîne immortelle se forgeait progressivement et
se soudait au maillon précédent. Pour pénétrer
dans lunivers daujourdhui, il est essentiel de ne pas briser avec
le passé ; cest en prêtant attention à ses
leçons que lon peut acquérir un potentiel suffisant pour
aimer et animer le monde présent, et pour apporter au développement
dune humanité en évolution de nouveaux éléments
de culture et de sagesse.
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