essieurs,
Les militaires de ma génération, entrés
dans la carrière peu avant que se déchaîne leffroyable
tumulte guerrier qui sest prolongé jusquà nos jours,
étaient loin de penser, quand ils rêvaient sur les bancs
de Saint-Cyr de combats où la gloire les viendrait effleurer,
quils seraient, au delà de toute mesure, les héros involontaires
des plus sanglantes mêlées de notre Histoire.
Ceux quont épargnés les holocaustes
de tant de guerres mondiales ou dEmpire nont guère eu le loisir
de laisser vagabonder leur imagination hors des chemins difficiles où
ils se trouvèrent engagés à la fois par devoir
et par métier. Quelque prédilection quon leur connût,
la littérature de leur temps na jamais été pour
eux quun délassement. Ils ny ont touché quà
distance et dans des intervalles, un peu à la manière
de ces fervents dun sport, qui nen recueillent les émotions
que sur les gradins du stade où se dépensent les athlètes.
Cest dire que, lorsque nous mavez fait lhonneur
de mappeler à siéger parmi vous, il na échappé
à personne, et encore moins au récipiendaire, que cétait
au soldat et uniquement à lui quétaient allés
vos suffrages.
Mes titres littéraires, en effet, ne constituent
quun bien mince bagage. Il est vrai que le maréchal de Villars,
qui fut le premier parmi les gens de guerre à oser briguer une
place dans votre noble Compagnie, nen possédait pas davantage,
encore quil eût pu se prévaloir de lamitié qui
lunissait à Voltaire, et de quelques lettres « que neussent
pas désavouées les Sarazin et les Voiture », si
lon en croit M. de la Chapelle qui le reçut sous la Coupole.
Il faut reconnaître, pour être juste, que
le plus clair de la pensée des hommes daction, qui ont été
quelque peu mêlés aux grands événements de
leur temps, est généralement consigné dans les
dépêches et rapports quils eurent loccasion, étant
en charge, dadresser à leur gouvernement, autant pour linformer
que pour orienter ses décisions. De telles pièces, quand
la marque en est personnelle et quune pointe de fantaisie y trahit
loriginalité du caractère, sont parfois de nature à
piquer une curiosité littéraire. Mais encore faudrait-il
quon les connût et que le mémorialiste, par besoin de
se rafraîchir la mémoire, les vînt, un jour, exhumer
des dossiers confidentiels et poudreux où elles sont encore jalousement
gardées.
En attendant, et puisquaussi bien cest aujourdhui
le militaire qui a pris les devants dans mon personnage, souffrez que,
contrairement à lusage, il se présente brièvement
lui-même, tant il lui déplairait quon se méprît
sur son genre ou lui attribuât des mérites qui ne sont
pas les siens.
Cest un survivant des Campagnes de ces quarante dernières
années qui, après la victoire de 1918, dont il navait
été quun obscur ouvrier en toute première ligne,
avait gardé au cur une foi aveugle dans les destinées
glorieuses de lArmée et du Pays. Meurtri plus quaucun autre,
en 1940, par lhumiliation dune défaite sans précédent,
il fut de ceux qui pensèrent, comme une grande voix lavait tout
aussitôt proclamé, que le sort de la guerre ne pouvait
découler dune bataille perdue. Néanmoins, dressé
à la discipline, et alors que les temps se troublaient au point
que, selon le mot de Bonald, il devenait plus difficile de connaître
son devoir que de le suivre, il neut pas, lui, à sinterroger
sur le sien, non plus quà porter jugement sur celui que dautres
crurent devoir se tracer.
À ses yeux, toutes les entreprises pouvaient
se justifier, à condition quelles neussent en vue que la libération
du territoire et le redressement national. Elles devenaient alors complémentaires,
même quand, pour des impératifs contradictoires de lieu
ou dopportunité, il semblait quelles ne fussent pas, au départ,
tout à fait à lunisson. La mission que le sort lui avait
dévolue à Alger, et que lui avait tracée le général
Weygand, était bien définie à cet égard
et de nature à faire taire tous ses scrupules. Elle consistait
essentiellement à sauvegarder, par tous moyens, lintégrité
de notre place darmes de lAfrique du Nord indispensable à la
reprise du combat. Et cest ainsi quen novembre 1942, en présence
de circonstances qui avaient commencé de fausser le jeu normal
du commandement et des responsabilités et risquaient, par cela
même, dentraîner une dangereuse confusion, il eut à
faire en sorte que lArmée dAfrique tout entière, enthousiaste
et rassérénée, se retournât contre lennemi
quelle seule, dans les premiers jours, était à même
de contenir en Tunisie.
Par la suite, investi de la confiance du Gouvernement
provisoire dAlger que présidaient alors, conjointement, les
généraux de Gaulle et Giraud, il eut à diriger
les opérations menées en Italie par le Corps Expéditionnaire
Français. Et sil est vrai, comme on a bien voulu le reconnaître,
que cette Campagne a marqué la résurrection de lArmée
française et sa réapparition dans le Corps de bataille
de nos Alliés, avec un rôle nettement prépondérant
au moment de loffensive sur Rome, il faut savoir que le mérite
en revient au magistral outil de guerre quétait cette Armée
française dItalie. Elle provenait, en majeure partie, de la
petite Armée dAfrique de transition que le général
Weygand avait reformée et retrempée après lArmistice,
dans une intention quil navait dissimulée à personne.
Tel
est, Messieurs, entrevu non plus sous le scintillement de ses étoiles,
mais dans la nudité de sa conscience de soldat, lhomme
qui se présente aujourdhui devant vous. Si cest bien
là celui quil vous a plu daccueillir et si, par surcroît,
comme je limagine, vous avez tenu à honorer à travers
sa personne cette Armée dAfrique de nos jours, héritière
des légions que Rome y entretenait naguère et qui étaient
déjà réputées pour leur discipline et leur
loyauté. Fides militum , soyez-en remerciés,
Messieurs, et du fond du cur, par un chef que cette Armée
a porté dans son sein, qui s y est élevé jusquau
plus haut grade et quelle na cessé dabreuver
de fierté.

h !
je sais bien que lAcadémie ne tire ni gloire ni profit
des personnages qui la composent. Lun dentre vous a pris
soin de men instruire à propos du mystère dont sentourent
vos consécrations. Mais il mest aussi donné de savoir
ce que lon gagne à être des vôtres. Dès
mon élection, jai reconnu à des signes qui ne trompent
guère que javais encore pris du galon que vous men
aviez donné plus exactement et, pour nen point trop
paraître indigne, je me suis surpris, vous lavouerai-je ?
à faire ingénument effort sur moi-même pour
mieux ordonner mes pensées et les mieux exprimer.
Cest là, direz-vous, une heureuse disposition
pour un début académique consistant à prononcer
léloge dun maître à sentir et à décrire.
Malheureusement, je la sens déjà glacée par la
solennité qui mentoure. Jéprouve cette sorte deffroi
qui menvahissait au plus fort dune bataille gagnée ou perdue,
quand le sort se montrait encore hésitant et que, nayant plus
moi-même aucun moyen de le forcer, javais soudain le sentiment
que toutes les volontés subalternes seffaçaient et restaient
comme suspendues à la mienne, seule responsable. Si jai pu alors
me libérer de mes transes par résignation devant linéluctable,
cest-à-dire avec un peu de fatalisme et beaucoup dinconscience,
cest aujourdhui votre indulgence qui my aidera ainsi que la présence
invisible, mais réconfortante, dun prédécesseur
auquel me rattachent bien des souvenirs et que jai, pour ma part, beaucoup
aimé et admiré.
Ce nest point une tâche facile que davoir à
louer luvre de deux auteurs unis par des liens fraternels et
constamment confondus derrière le même « je » et le même
« moi » quand la succession à lun deux vous fait obligation
de ne parler que de lui seul. Déjà les discours de réception
des deux frères navaient pas été sans trahir un
léger embarras, vite dissipé du reste par la volonté
de ne les séparer que dans ce quils avaient daisément
séparable. Et il y a peu à dire, en vérité,
sur un tel chapitre en dehors de quelques traits physiques propres à
chacun, ou des chemins différents quils suivirent avant de se
retrouver et de se fondre dans le creuset dune uvre considérable
qui leur est restée commune depuis le premier jusquau dernier
ouvrage.
Jean Tharaud, que ses familiers ont toujours appelé
Charles, son véritable prénom, était né
à Saint-Junien en Haute-Vienne. Ses yeux se sont ouverts sur
cette nature agreste du Limousin, où vivent des hommes à
laccent rude, fortement attachés à leurs vieilles pierres,
mais aventureux à loccasion et prompts à se replier sur
eux-mêmes, comme ce héros de La Maîtresse servante,
quand ils croient que lon veut attenter à leur condition dhommes
libres. Charles est bien de cette lignée, quand on se rappelle
son obstination à ne vouloir faire que ce quil avait résolu
et ce goût du fabuleux et de lévasion quil eut aussi
vif que son aîné, quoi quil en ait dit.
Il na vécu que peu de temps en Haute-Vienne,
mais il en a gardé une impression si profonde quil a avoué
avoir longtemps préféré « les prés mouillés,
les bois de châtaigniers
» et ce quil y a en Limousin
« de frissonnant et dangoissé » aux paysages de la Charente
où il fut transplanté, jeune encore. Il semble bien toutefois
que ce soit en Charente quil ait acquis la notion complémentaire
de la lumière, une lumière profuse et dorée qui,
pendant des années, lui a composé. dans le décor
de plateaux pierreux et dénudés où se dresse la
cathédrale byzantine dAngoulême, comme une première
image de lOrient.
Cest également dans ce nouveau milieu que sest
éveillée sa sensibilité et quelle sest développée
par une sorte de phénomène fraternel, qui na pas laissé
détonner tous ses contemporains, et dont les effets ne se firent
sentir quà partir du jour où Jérôme fut
envoyé à Paris pour y poursuivre ses études. Il
avait fallu le pouvoir mystérieux de labsence pour rapprocher
et infléchir lun vers lautre deux êtres qui, dans la
promiscuité familiale, se heurtaient constamment par leur différence
dâge et peut-être aussi de caractère. Cest un fait
quaprès la séparation, Charles qui continue de mener
en Charente un vie douillette auprès de sa mère, na plus
de pensée que pour Jérôme. Ses nourritures spirituelles,
cest de lui quil les tient par correspondance ou télépathie.
Les colloques de la cour rose de Sainte-Barbe ou des turnes de la rue
dUlm, qui lui sont ainsi rapportés, trouvent une étrange
résonance dans sa jeune âme passionnée. Il fait
sienne en imagination la petite société dans laquelle
vit Jérôme, et Péguy, qui semble en être lanimateur,
hante ses rêves dadolescent.
Cest alors que son penchant se dessine. Il sera, h_i
aussi, un bel esprit gonflé didées généreuses
quil assemblera avec art. Ce nest encore là quune vague aspiration,
sans objet bien déterminé, mais dont il ne se laissera
pas détourner.
Le premier obstacle à franchi était le
cercle des volontés familiales particulièrement soucieuses,
en ce temps, de pousser la jeunesse vers les carrières dites
régulières. Jérôme étant voué
à lUniversité, un conseil de famille avait décidé
que Charles revêtirait luniforme et quil irait préparer
Saint-Cyr à Paris. Rien ne le disposait au métier des
armes. Il navait pas été marqué, comme beaucoup
de jeunes gens, par la guerre de 1870, et il pouvait craindre que, dans
une période de paix que rien ne semblait alors devoir troubler,
il neût à attendre longtemps les quelques minutes de grandeur
qui dédommagent le soldat de métier de nombreuses années
de servitude. Au surplus, ce nétait pas de la compagnie de son
frère, la seule quil fréquentât, que lui pouvaient
venir des encouragements. Le cher Péguy lui-même, bien
quayant déjà pris goût à la vie de caserne
et aux vingt-huit ,jours, était peu militariste. Il navait de
respect que pour larcher de Bouvines ou le suivant de Jeanne dArc,
levé dans le menu peuple et arraché à son champ
ou à son métier pour une seule bataille, pour une courte
période, dirions-nous aujourdhui.
Charles, ayant échoué au concours de
Saint-Cyr, ne voulut pas renouveler sa tentative et se laissa alors
diriger vers les Finances. Il ne réussit pas mieux au concours
de lInspection mais voulut bien faire encore lessai dun apprentissage
dans une banque. Hélas ! constamment perdu dans son rêve,
il était loin du calculateur queut requis la fonction. Très
malheureux, il saffranchit assez vite de cette dernière entrave
et, dès lors, il fut laissé en paix. Ses échecs
répétés avaient fini par user la volonté
de sa mère quil adorait.
Cest lheure tant attendue par les deux frères
pour se lancer hardiment et de compagnie sur la voie quils ont choisie.
Ils sy étaient déjà aventurés aux heures
de loisir, quand ils nétaient pas séparés, et
en avaient rapporté un essai laborieux mais non déplaisant : Le Coltineur débile, où ils avaient fait passer
tout le feu de leur jeune enthousiasme. Leur démarche néanmoins
demeurera quelque temps encore hésitante. Bien des pages seront
noircies, des mots raturés et des virgules déplacées,
dans leur quête fiévreuse dun sujet et dune écriture
qui retiennent lattention, avant que ne paraisse dans Les Cahiers
de la Quinzaine la nouvelle de « Dingley » dont ils devaient tirer
un livre original et du meilleur effet. Louvrage, cette fois obtint
un vif succès. Il était dune bonne facture et rencontrait
à point nommé le sentiment du public. Lheure de lentente
cordiale navait pas encore sonné et lon criait à Paris,
sur les boulevards, « Vive le Transvaal », comme on y avait crié
naguère, « Vive la Pologne ». En récompensant Dingley,
IAcadémie Goncourt peut se flatter davoir découvert
et distingué le premier maillon dune longue et brillante suite
douvrages dune saveur sans cesse renouvelée par linfinie variété
du style et de la pensée.
Où ranger Charles Tharaud en tant quauteur ? On nose se prononcer, tellement son genre est fluide et soumis dans
ses nuances au hasard des inspirations et des rencontres les plus fortuites.
Cest tout ensemble un chroniqueur, un mémorialiste, un hagiographe,
un romancier et un historien ; et dans ce dédale, la chronologie
nest pas, à mon avis, un guide très sûr. Je préfère
suivre ma prédilection, encore quelle enjambe un peu trop facilement
les barrières et risque par cela même de se méprendre
et dêtre injuste. Cest ainsi, je le sens, quelle ne sattardera
pas à certains romans, qui sont de remarquables pièces
de collection. Le sujet en est généralement étrange,
mais dune vérité que je puis certifier, ayant eu loccasion
de connaître au naturel les héros hors nature de lune
de ces histoires. Mais voilà ! Dans ces Bien aimées
ou cette Maîtresse servante, il ny a rien de Tharaud,
si ce nest cet art admirable de la composition et de la présentation
des personnages qui paraissent éclairés du dedans. Le
livret dopéra, sa double confidence nous lapprend, nest pas
de lui : il nen est que lexécutant à lorchestre, mais
quel prodigieux exécutant ! À lire ces beaux romans, on
se prend à regretter que la règle de la collaboration
ait interdit aux Tharaud de transposer dans leur uvre des fragments
de leur vie personnelle. Que neût-on donné pour tenir
deux une histoire qui fût la leur ?
Mais voici deux portraits sur lesquels je me penche
tout attendri et reconnaissant aux Tharaud de les avoir légués
à la postérité. Ce sont ceux de Charles Péguy
et de Maurice Barrès. Nul na mieux fouillé les traits
de ces deux figures qui semblent avoir été découpées
lune dans un vitrail et lautre, à la fois dolente et hautaine,
dans une toile de Greco. Cest que Charles Tharaud se trouve cette fois
dans le sujet et quon le sent lui-même profondément ému
par la présence quil nous restitue de ces deux êtres avec
lesquels il fut en communication si directe et dont il reçut
tout un enseignement profitable à son art et à sa sensibilité.
Je ne savais presque rien de Péguy avant 1914,
si ce nest que sa pensée, quelque peu abrupte, avait longtemps
cherché le langage dont elle avait besoin, puis, quengagé
sur une route pascalienne, il sétait forgé une mystique
dont il eût voulu doter la France, premier objet de son adoration.
Mais je me suis fortifié de sa légende et de son symbolisme
purifié depuis ce soir du 5 septembre 1914 ou jappris, en pleine
bataille, tout près de Paris, entre Penchard et Monthyon, quil
venait dêtre tué à quelques pas de moi,
sa section nétait en effet séparée de la mienne
que par un champ de betteraves , et où je vis ce miracle
dun ennemi quon croyait victorieux sarrêter à lendroit
précis où il était tombé, puis rétrograder
dans la nuit.
Barrès
métait déjà plus familier avant 1914. Je
dirai même que cest de lui que jétais le plus
rapproché. Le siècle commençait à peine
quil avait déjà façonné à sa
manière une grande partie de la jeunesse française. Je
suis de ceux que ses mots sonores, qui opéraient comme des sortilèges,
ont le plus fortement marqués. Dès que je me suis senti
capable de raison et démotion, ce sont ses ouvrages qui
mont charmé et fixé. Cest lui qui ma
appris à être moi-même, à comprendre de préférence
par intuition profonde, à voir les liens en quelque sorte charnels
qui unissent lhomme à sa terre, et à mieux utiliser
les forces de linstinct. Aussi, croyez bien, Messieurs, que cest
pour moi, disciple obscur et inconnu de Barrès, un surcroît
dhonneur auquel je suis extrêmement sensible, que davoir
été appelé à prendre place dans ce fauteuil
qui fut le sien. Cet honneur, Charles Tharaud lavait, avant moi,
ressenti encore plus vivement dans le sentiment de piété
quasi filiale dont senveloppait chez lui le souvenir du meilleur
de ses maîtres.

en
arrive maintenant, toujours docile à mon penchant, aux deux grandes
fresques si chaudement colorées qui constituent, à mon
sens, luvre essentielle des Tharaud. Elles représentent,
sous des couleurs exotiques, des réalités de lépoque
contemporaine, où se dévoile à tout instant un
monde inconnu et mystérieux qui ne laisse pas dimpressionner
le lecteur. Quil sagisse des grands tableaux dIsraël
ou de ceux de lIslam maghrébin, il ny a eu, à
lorigine, aucune conception densemble. La veine, une fois
entamée, na révélé ses profondeurs
et ses prolongements quau fur et à mesure quavançait
le travail ou que surgissaient des événements qui la venaient
éclairer sous d autres angles. Brossées presque
en même temps, les deux fresques nont aucun lien entre elles.
Ce nest quaprès coup que sest fait le rapprochement
des deux branches de la descendance dAbraham, et par simple coïncidence
aussi, résultant dévénements contemporains,
que toutes deux se sont rejointes en ce point commun darrivée
qui avait été celui de leur départ : en Judée.
Lidée de peindre les murs des Juifs de
lEurope centrale remonte au temps où Jérôme était
lecteur à lUniversité de Budapest. Elle fit rapidement
son chemin et les deux frères entreprirent de compagnie lexploration
des petites colonies juives des Carpathes. Ils en rapportèrent
une ample provision dimages, mais il leur restait encore bien des énigmes
à déchiffrer dont ils neurent la clef que plus tard,
grâce à la fréquentation dIsraélites, qui,
par sympathie, voulurent bien leur ouvrir leur âme et leur servir
de truchement. Charles a toujours parlé avec émotion et
reconnaissance de la petite bande amicale du Café Soufflet et
de ces personnages frisant lirréel auxquels il sétait
attaché et qui semblent bien avoir été des figures
très pures du judaïsme : ce Twersky promis à un destin
tragique, le cher Ujvari de Budapest et cette jeune sur dAberdam,
qui met une note de douceur et de poésie dans LOmbre de la
Croix.
LOmbre de la Croix ! On reste tout surpris
devant cette peinture saisissante du monde hébraïque des
Carpathes, comme on lest à la Chapelle Sixtine devant le « Jugement
dernier » par labondance des détails, la diversité et
le pittoresque des personnages et des scènes. Le livre entier
est parcouru dun souffle de réalisme je dirai même
de naturalisme qui met toutes choses à nu et les décrit
dans un style dense, ayant exactement trouvé les mots et les
images qui conviennent.
Le développement que les Tharaud crurent devoir
donner par la suite à leur uvre judaïque, en constatant
les tendances individuelles ou collectives manifestées en certains
lieux, après la première guerre mondiale, par les représentants
de la race juive, ne fut pas, on doit sen souvenir, sans leur attirer
quelques ennuis. Déjà, LOmbre de la Croix avait
soulevé les protestations des coreligionnaires plus sourcilleux
de lOccident. Dans la descendance dAbraham, « fils de la servante
et fils de la femme légitime » ont toujours fait preuve de la
même susceptibilité. Leur pudeur soffense de ce quil
puisse être fait étalage des murs des harems ou des
ghettos. De là à ce que laccusation de racisme fût
portée contre les Tharaud, lorsque parurent leurs autres ouvrages,
il ny avait quun pas, qui fut vite franchi. Il est vrai que leurs
titres Quand Israël est roi, Quand Israël
nest plus roi, LAn prochain à Jérusalem
étaient de nature à prêter à confusion. Que
pouvaient-ils bien signifier ? Ne dissimulaient-ils pas une pensée
critique ou ironique à légard de la race juive mêlée
à certains événements du jour ? Supposition injuste,
en vérité, car luvre des Tharaud ne visait au fond
quà peindre sur le vif et sans passion des tableaux de la vie
contemporaine. Que savait-on, au début de ce siècle, des
communautés israélites répandues un peu partout
dans le centre de lEurope ? Pour tout le monde, cétaient là
des blocs erratiques, témoins de quelque invasion glaciaire,
et soumis à une effroyable condition humaine. Les Tharaud ont
eu le mérite et laudace de nous révéler le mystère
de ces âmes non rédimées aux yeux des Chrétiens,
mais qui honore et grandit leur indéfectible attachement à
une loi ancienne. Ils nous ont fait sentir lhorreur des pogroms et
ont contribué, sans aucun doute, à soulever bien des consciences
contre les persécutions auxquelles allaient bientôt se
livrer des hommes sans humanité et sans foi.
Quand on est épris de soleil et despace, on
finit toujours par découvrir lIslam, et, pour nous Français,
cest dautant plus facile quil nest séparé de nous
que par deux cents lieues de mer. Les Tharaud, cependant, nen eurent
la révélation quà la suite dune rencontre de
hasard, celle du peintre Dinet qui les vint un jour solliciter de mettre
leur talent au service dune thèse qui lui était chère.
Dinet souffrait de voir se ruer sur lAlgérie toutes sortes de
méditerranéens faméliques qui venaient y chercher
fortune sous la protection française. Il estimait quune telle
invasion était de nature à compromettre luvre entreprise
par la France dans ce pays et supportait mal quun grand écrivain,
comme Louis Bertrand, neût de sympathie que pour ces Béotiens,
ces « Calabrias » comme les appelaient nos Arabes, par déformation
du mot « Calabrais ».
Cétait à Bou-Saada, charmante oasis
alanguie au bord du grand Chott, dans un impressionnant décor
de mirages et de palmes, que devait se dérouler, sur un fond
de vérité, le scénario imaginé par Dinet.
Tharaud ne pouvait assurément rêver dun meilleur endroit
pour son initiation. Il en tira un livre captivant, La Fête
arabe, qui plut aux uns par son sentiment vif et coloré et
irrita les autres par son parti pris darabophilie.
Manifestement, il navait vu les choses que dans lenthousiasme
dun cur échauffé par la poésie qui se dégageait
du lieu et la rencontre dune société de gens simples,
aimables et hospitaliers, que nétaient pas sans heurter, il
faut bien le reconnaître, tous ces immigrants de basse condition
qui venaient les déranger dans leurs habitudes séculaires.
Ces immigrants, toutefois, étaient des hommes
résolus et durs au travail. Ils ne craignaient ni les privations
ni la mort et, si grossiers quils fussent, ils apportaient à
Bou-Saada, tels des bourdons gonflés de pollen, les germes de
vie attendus par cette fleur léthargique des sables.
Pour tout le monde, La Fête arabe sopposait
au Sang des Races de Louis Bertrand ; mais ce dernier nen
prenait nul ombrage. Il lui importait peu que ces jeunes Tharaud, quon
ne connaissait guère, vinssent désormais chasser sur ses
terres. Il aurait pu, cependant, tirer argument de ce que, dans leur
roman, il ny avait quun vaincu : le héros généreux,
trompé par son rêve et désabusé, que « roumis » et musulmans avaient fini par abandonner pour continuer, eux, à
vivre ensemble.
Dédaigneux, il préféra nen rien
dire et continua de fermer les yeux sur tout ce qui pouvait rappeler
une civilisation arabe et sur les Arabes eux-mêmes. « Jai écarté
délibérément, disait-il, le décor islamique
et pseudo-arabe qui fascinait jusquici des regards superficiels, et
jai montré, derrière cette vaine figuration, une Afrique
européenne, moderne et antique à la fois, que personne
navait vue avant moi. » Quand le Maroc souvrit à la curiosité
des Européens, on raconte que Louis Bertrand, venu par lAlgérie,
décida, à la vue de Fès, de sen retourner sur
ses pas. Il craignait, en poussant plus avant vers louest, de découvrir
les vestiges dune civilisation proprement islamique qui eussent contredit
sa thèse. Aussi bien, ce nest point par lAfrique quil a gagné
lEspagne, mais par les chemins dEurope et pour affirmer, une fois
de plus, en cet autre lieu de rencontre, et à sa manière
quil avait péremptoire, la primauté du Chrétien.
Les Tharaud, au contraire, ont tenu à emprunter
le chemin des conquérants arabes pour aller au rendez-vous espagnol ; et cest en prenant ce détour si lumineusement évoqué
dans leurs Mille et un jours de lIslam, quils ont eu la bonne
fortune de rencontrer lhomme exceptionnel qui devait faire sur eux
une si forte impression et dont ils ont admirablement compris et traduit
le génie.
Cest en 1917, après 1offensive manquée
du Chemin des Dames, que les Tharaud, qui servaient depuis le début
de la guerre dans une unité territoriale, se virent affectés
au Maroc. Lyautey y avait repris, depuis quelque temps, ses fonctions
de Résident Général Commandant en Chef, après
sêtre aventuré à Paris sur un terrain qui nétait
pas le sien et où il navait recueilli que damères déceptions.
Le Gouvernement de lépoque, séduit par sa remarquable
réussite au Maroc avec des moyens précaires, avait cru
voir en lui the coming man, lhomme tout désigné
pour donner une impulsion nouvelle à la guerre, après
les épuisantes mêlées de Verdun et de la Somme.
Mais lexpérience avait été courte, Lyautey sétant
trouvé placé au ministère de la Guerre devant des
circonstances paralysantes de toute action. Il était donc revenu
au Maroc où, au moins, il était son maître et pouvait
poursuivre, sans être gêné par la sottise des uns
ou les intrigues des autres, Iuvre de pacification entreprise
depuis lavènement du Protectorat.
Quand les Tharaud, qui ne payaient pas de mine dans
leurs vareuses délavées de simples territoriaux, se présentèrent
à Rabat, Lyautey, qui les avait fait venir à la demande
de leurs amis Champion, senquit aussitôt de leurs aptitudes :
« Ce sont des écrivains », lui dit quelquun de son entourage.
« Alors, quils écrivent ! » sécria-t-il, et ce fut bien
là, en effet, le genre demploi quil leur réserva. Après
trois ans de guerre, et alors que tout au Maroc était encore
en chantier, Lyautey sétait vu arracher, un par un, par la mobilisation
et les exigences de la lutte en première ligne, tous ses collaborateurs
civils en état de porter les armes. Aussi en était-il
réduit à rechercher parmi les soldats du rang ceux qui,
sous luniforme, dissimulaient une expérience ou des dons utilisables
dans laccomplissement de sa tâche de bâtisseur ; et il
ne négligeait pas un beau talent décrivain pour faire
connaître les choses et les gens du Maroc, autant que pour faire
comprendre lintérêt et les difficultés de la lutte
qu il avait à soutenir.
Cest ainsi que Charles Tharaud demeura dans son sillage
avec lunique mission de voir, dentendre et de faire savoir. Il eut
dabord à saisir sur le vif la vie marocaine telle quelle sétalait
sous ses yeux dans les foules pittoresques de la Médina et
du Méchouar. Puis, à la méditer dans le recueillement
des Oudaïas ou du Chellah avant den exprimer lessentiel dans
un beau livre Rabat ou les heures marocaines, où des notations
dune touche légère ségrènent comme les
heures elles-mêmes, dégageant une poésie enivrante
et subtile qui laisse le lecteur ravi.
Les Tharaud, qui nétaient pas insensibles au
charme de Rabat, sy seraient sans doute attardés si Lyautey
navait brusquement décidé de les emmener avec lui dans
une vaste randonnée en pays berbère. Il importait que
le Résident Général fût présent à
une jonction sur la haute Moulouya des forces du Moyen Atlas et de celles
du Tafilalet qui consacrait les résultats dune campagne bien
conduite et où il avait des instructions à donner sur
place. Les Grands seigneurs de lAtlas nous ont retracé
ce chemin, alors fraîchement découvert, et si souvent parcouru
depuis par nos colonnes. Charles sy engagea ébloui, conduit
par le grand chef en personne, lequel était aussi un merveilleux
enchanteur. Au fur et à mesure quils avançaient sur la
grande piste impériale conduisant au Tafilalet, cétait
un monde inconnu qui se révélait à Charles : tout
un peuple de paysans, de pasteurs et de guerriers, différant
sensiblement des Arabes des plaines, et dont loriginalité sharmonisait
parfaitement avec les paysages les plus surprenants et les plus grandioses
qui soient.
Je relisais, il y a quelque temps, les descriptions
du site lunaire dIto et de la forêt de cèdres dAzrou
qui servent dintroduction aux Grands seigneurs de lAtlas. Lémotion
communiquée par cette lecture était celle-là même
que javais ressentie, il y a de cela bien des années
, la première fois que javais parcouru ces lieux. Par
quelle incantation, Charles avait-il pu la conserver aussi longtemps
entre les pages de son livre, comme une petite fleur desséchée,
puis la ranimer à volonté pour me la rendre dans toute
sa fraîcheur ?
Mais cest à Marrakech, où ils devaient
arriver un peu plus tard, que les Tharaud allaient trouver leur véritable
sujet. Émerveillés dabord par le saisissant contraste
de neiges, de palmes, et de pisé flamboyant, quoffre cette grande
ville saharienne, alanguie le jour, mais bruyante et voluptueuse dès
quarrive le soir, il leur fut permis ensuite, par faveur toute spéciale,
de prendre une vue exacte de la politique pratiquée dans le sud
par Lyautey. Cétait la politique dite alors des « grands caïds », fondée sur une sage économie des forces, mais dont
on ne pouvait pénétrer le secret que si lon avait accès
en montagne aux gîtes des grands feudataires et si lon était
admis à faire partie de leurs expéditions.
Et cest là précisément le rare
privilège que se vit octroyer Charles Tharaud. Il a fréquenté
les kasbahs haut perchées de ces portiers de lAtlas, faiseurs
et défaiseurs de royaumes. Il a accompagné leurs harkas
sur le sentier de la guerre. À côté davisés
personnages politiques comme le Goundafi et son voisin le MTougui,
quon appelait « Le Baron », il y avait là le grand Madani, Chef
de la Maison des Glaoua, et bras séculier de la France dans le
sud du Maroc au cours de la première guerre mondiale. Charles
Tharaud nous a dévoilé les traits de cette figure de haut
relief promise aux grandes tâches de lEmpire, mais qui était
aussi celle dun homme profondément sensible. Rien nest plus
émouvant que le récit de sa fin. Il mourut de chagrin
peu après que son jeune fils, Si Abd-El-Malek, eut été
glorieusement tué dans lexpédition contre Sidi Mah, le
Marabout dAhansal, affaire à laquelle Charles Tharaud avait
assisté. À ses côtés, se distinguait alors
son frère cadet El-Hadj Thami Glaoui, nommé Pacha de Marrakech
à la suite des services éminents quil avait rendus au
général Mangin, au moment de linsurrection dEl-Hiba.
Soldat dans lâme, tout dévoué à son aîné,
il le secondait avec intelligence et énergie, organisant les
harkas et prenant toujours le commandement des détachements les
plus exposés. Héritier de « la horma et des fiefs des
Glaoua », à la mort de Madani, il a continué de combattre
au premier rang pour la pacification et lunité de lEmpire.
Dans toutes les circonstances difficiles, nous lavons trouvé
auprès de nous, lui et ses fils, dont lun, Mehdi, brillant officier
de spahis, a trouvé, en 1944, une mort glorieuse en Italie. Ardent
défenseur de la cause de lamitié franco-marocaine, il
personnifie aujourdhui au Maroc la loyauté envers la France.
Cette politique des grands Caïds se lie, pendant
la première guerre, à ce quon a appelé « la bataille
du Maroc », celle où lon pouvait avoir le sentiment, comme Lyautey
le fit amèrement observer ici même, que les hommes se faisaient
tuer pour rien. On en connaît le point dorigine : lordre du
Gouvernement de renvoyer dans la métropole, en août 1914,
la majeure partie des Forces, et la suggestion de reporter sur la côte
notre front défensif. Lyautey fournit les forces demandées
tout en maintenant ses positions à lintérieur. De quel
poids, en effet, eût posé dans le conflit mondial un Maroc
déjà miné par les intrigues allemandes, et que
notre abandon eût mis à feu. Neût-il pas entraîné
dans un mouvement de guerre sainte lAfrique du Nord tout entière ?
Lyautey fit plus encore. Profitant de ce que lattention
générale était concentrée sur la bataille
dEurope, il prit sur lui de pousser ses avantages. On reste confondu
dadmiration devant les tâches quil osa entreprendre et les résultats
quil obtint avec de faibles forces et les harkas des grands chefs traditionnels
du Sud. Contre toute attente, il devait aller beaucoup moins vite, une
fois la guerre terminée. Cest que la paix avait rouvert pour
lui « le front de Paris », qui a toujours été le plus
redoutable pour les Résidents Généraux du Maroc.
Ses programmes donnaient lieu, chaque année, à dâpres
discussions et marchandages dans les détours de la rue Saint-Dominique
et du quai dOrsay. On voulait bien quil en finît avec la dissidence,
mais, répugnant au bellicisme, on exigeait aussi que ce fût
sans pertes et avec le minimum dargent. À ce compte, il ne pouvait
que marquer le pas ou sexposer dangereusement. En 1925, linsurrection
rifaine, débordant de la zone espagnole dans la zone française,
allait nécessiter un renfort de près de cent mille hommes,
faute pour la France, davoir prévu les quelques bataillons supplémentaires
que Lyautey eût souhaité recevoir avant lagression.
Les Tharaud ne se sont pas contentés de discerner
et de faire connaître ce quil y eut de sublime dans la « bataille
du Maroc ». Ils ont aussi retenu les leçons qui leur furent prodiguées
par Lyautey, tout au long des pistes quils suivirent ensemble. Certes,
le charme de lhomme opérait. Quand il parlait, on lécoutait
fasciné, tant il mettait de chaleur à convaincre et dart
à faire glisser la conversation sur dautres plans. Il passait
sans transition dun sujet à un autre, évoquant des souvenirs
de jeunesse, de France ou dailleurs, des sensations fortes ressenties
en des coins perdus de brousse ou de sables où il y avait des
balles pour tout le monde et des hommes, des camarades, qui mouraient.
À lentendre développer ses plans daction et les directives
par quoi il mettait tout en uvre, il nétait pas dinterlocuteur
qui ne se sentît soulevé par la grande force dimagination
et de construction ordonnée qui émanait de sa personne.
Au surplus, comment lauteur de La Fête arabe neût-il
pas été séduit par leffort déployé
sous ses yeux pour harmoniser deux civilisations et faire du Maroc une
nation moderne en touchant le moins possible à son originalité
et à ses traditions ?
Jusquà son dernier souffle, Charles Tharaud
na cessé de proclamer que Lyautey a eu raison, et lHistoire
lui donnera raison. Dès le principe, Lyautey a tracé la
courbe de la création continue quil envisageait, entre un temps
de départ caractérisé par lincapacité et
lanarchie et un temps darrivée qui serait celui de la majorité
et de lautonomie interne. Cétait une courbe sans brisure, superposée
et étroitement liée à celle de lévolution
du Maroc ; et comme il nétait pas possible de modifier en un
tournemain une structure politique figée depuis des siècles
sur le principe dune monarchie absolue et de droit divin, sexerçant
dans la confusion des pouvoirs et impuissante à imposer sa loi
à des confédérations dissidentes, Lyautey eut dabord
à pacifier et à unifier lEmpire autour de la personne
du Souverain, tout en jetant les bases dun équipement économique
et social qui lui permît de combattre la misère.
Ce fut la phase proprement lyauteyenne, phase de premier
équipement, visant essentiellement à lunification du
pays et à la création des rouages dun État moderne
de vocation occidentale. Elle sest poursuivie, même après
Lyautey, jusquà lachèvement de la pacification en 1934.
À partir de cet événement, il devenait logique
et nécessaire dentrer dans une nouvelle ère constructive
de caractère politique ayant pour but damener le pays à
la capacité de sadministrer lui-même, en redonnant progressivement
vigueur et autorité souveraine à ce qui navait été
quune fiction gouvernementale. Depuis longtemps, Lyautey avait prévu
ce tournant et conseillé de le prendre aussitôt quil apparaîtrait
possible de faire entrer dans les cadres les élites ayant commencé
à se dégager de la masse. Malheureusement, laction résidentielle
allait bientôt se heurter aux prétentions dun nationalisme
intransigeant et de forme désuète, professé par
le parti de lIstiqlal ou de lIndépendance, dont les premières
manifestations remontent précisément à lachèvement
de la pacification et qui, depuis lors, sest toujours montré
hostile aux réformes, cest-à-dire à lobjet même
du Traité de 1912.
Ce parti, qui narrive pas à se déterminer
entre les principes démocratiques quil invoque par modernisme
et le régime théocratique qui lui sert dappui, ne se
tourne vers la France que pour lui signifier catégoriquement
et inconditionnellement son congé. Ses méthodes sont ingénieuses,
mais criminelles. À lintérieur, il procède par
contrainte et intimidation à légard des coreligionnaires
et par exaltation, dans les masses, du fanatisme religieux et xénophobe
qui pousse à la Guerre sainte. À lextérieur, il
cherche à multiplier ses alliances par une propagande active,
habile à tirer parti des contrevérités les plus
grossières.
Cest ainsi que, tout récemment, il a tenté,
non sans succès, à propos de la répression de troubles
quil avait fomentés, de mobiliser à son profit ce quon
est convenu dappeler la religion du cur. Des consciences chrétiennes,
promptes à sémouvoir sur de faux rapports et sensibles
à lexcès à largument des affinités morales
et spirituelles, ont pris délibérément fait et
cause pour lui. Certes, on ne saurait douter de la pureté des
intentions dune croisade à rebours qui nous ramène au
temps où Diderot, lincroyant, conseillait dans son « Supplément
au voyage de Bougainville », de ne pas se mêler des affaires de
lhomme quon veut « heureux et libre » et de se méfier de celui
qui veut « mettre lordre ». Mais que penser du concours inespéré
quelle apporte inconsciemment aux ennemis de notre Pays, qui, niant
lévidence, sefforcent de représenter luvre de
la France dans ses Protectorats comme nayant abouti jusquici quà
une méprisable absurdité ?
Vivement ému, après la guerre, par les
violences des néo-nationalistes, Charles Tharaud, lauteur de
La Fête arabe, a fait entendre ici, le jour de sa réception,
des paroles véhémentes qui nétaient pas seulement
dictées par son désir de tendre la main à Louis
Bertrand quil remplaçait à ce même fauteuil, et
dont il avait à faire léloge, mais qui étaient
aussi lexpression sincère de lindignation et de la tristesse
dun homme que ses amis auraient trahi. Relisez cette mercuriale, elle
est sévère et administrée sans ménagement.
Cest même le reproche quon pourrait lui faire, quand on connaît
les sentiments damitié que le peuple marocain, dans son immense
majorité, nourrit pour la France Mais elle est prophétique
quand, faisant précisément allusion à lactivité
des extrémistes, elle proclame que « sils réussissaient
dans leur orgueilleux dessein, Tunisie, Algérie, Maroc, retourneraient
vite à leur misère ancienne, à moins que dautres
peuples qui, eux, ne seraient pas des rejetons dAbraham et dAgar,
ne viennent prendre aussitôt la place que nous aurions abandonnée ».
Il est certain que, sil nous fallait, ce quà
Dieu ne plaise, passer la main au Maroc avant lheure, cest-à-dire
labandonner à lui-même avant de lavoir préparé
à ses devoirs dÉtat, il faudrait sattendre à
le voir voler en éclats sous leffet de forces centrifuges toujours
latentes. Il est aussi probable quune nouvelle conférence dAlgésiras
simposerait alors pour y rétablir lordre et empêcher
la reconstitution, à loccident du Vieux Monde occidental, dune
société fermée, effervescente et barbare, pouvant
mettre la paix en danger . Mais quelle forme revêtirait la nouvelle
tutelle ? Et quadviendrait-il de celle que Lyautey avait conçue
et définie dans le respect et lamour de deux civilisations,
avec un sens exact du possible, du rythme à observer, et cette
claire intelligence du cur qui inspirait tous ses actes ? Ny
aurait-il pas lieu de craindre que la conjuration mondiale qui sattache
aujourdhui à la ruine des anciens empires, et qui ne perd aucune
occasion de nous faire sentir sa pression, ne lui substitue un autre
genre dimpérialisme, celui dun satellitisme idéologique
négateur de toute liberté individuelle ou dun satellitisme
utilitaire se couvrant dun semblant de libéralisme, et indifférent
au fond à létat social dans lequel stagneraient les protégés ? La grande voix doutre-tombe, qui continue de se faire entendre sur
la Colline inspirée de Rabat, et trouve résonance dans
tous les curs du Maghreb, a déjà condamné
ces impérialismes dune autre sorte, humainement peu souhaitables.
Mais pourquoi sen aller avant lheure quand on se
sent retenu par les Marocains eux-mêmes ? Seule, une carence totale
du sentiment national pourrait nous conduire à envisager un pareil
renoncement. Laboutissement vers lequel la France sachemine étant
celui que tout le monde désire, cest elle qui, du traité,
peu à peu vidé de son contenu, dégagera un Maroc
libre, respectueux des intérêts de chacun et tenu aux obligations
quimposent aujourdhui, entre nations voisines, les données
inséparables dune commune sécurité.

ardonnez-moi,
Messieurs, de mêtre laissé entraîner si loin
dans un exposé critique qui ne visait, à lorigine,
quà rétablir quelques points dhistoire. Croyez
bien que je naurais eu garde de maventurer sur une telle
pente si Charles Tharaud navait cru devoir my précéder.
Pouvais-je, en ce jour, nêtre pas à ses côtés
et sembler en reste avec lui sur une question qui a retenu tout particulièrement
mon attention et qui se range aujourdhui parmi nos préoccupations
nationales ?
Pour en revenir à mon véritable sujet
qui est luvre des Tharaud, jai le sentiment quil me serait
difficile dy entrer plus profondément sil me fallait continuer
à faire abstraction de lun des auteurs. Jai beau détourner
mes regards, je me sens invinciblement ramené, et par Charles
lui-même, vers le mystère de cette étrange collaboration
fraternelle qui a donné de si beaux fruits. Ce nest pas que
jaie le moins du monde lintention den forcer linviolabilité
ni de lui donner une explication. Expliquer, cest analyser, et par
conséquent disjoindre, cest dénier à lun ce que
lon voudrait voir accorder à lautre, et je ne sache pas que
quelquun ait eu jusquici laudace de sy risquer, tant on se sent
retenu par la crainte honorable dêtre injuste.
Dautre part, il y a vraiment peu à glaner dans
ce qui pourrait sembler les différencier. Les familiers de Charles
et ses correspondants ont rendu témoignage de son exquise
sensibilité et de cette étonnante jeunesse de cur
quil a gardée jusquau soir de sa vie, son pauvre cur
sétant brisé dun seul coup. Mais on retrouve des traits
semblables chez Jérôme, le même mélange de
fantaisie, de sérieux et de générosité.
Tous deux furent indépendants, libres desprit et libres dans
leurs propos, observateurs sans aucune malveillance, mais non sans cette
perspicacité qui ressemble parfois à de la malice. Sensibles
à ce que leur apportait le spectacle de la vie, mais attentifs
à tout ce qui touchait lintérêt national, fidèles
à leurs amitiés, ils eurent, avec le respect de toute
vraie grandeur, un sentiment de lhonneur qui leur a valu la sympathie
et lestime même de ceux qui ne les approuvaient pas entièrement ; chez eux, le caractère était à la mesure du talent.
Cette communauté de vues explique en partie
leur union qui sest maintenue à travers toutes les vicissitudes
de lexistence. Ils furent des frères liés à la
fois par une profonde affection et une amitié toute spirituelle,
mais qui na rien livré du secret de leur travail en commun.
Dans presque tous les autres domaines de lactivité, dans ladministration,
dans lindustrie, dans larmée, on voit assez bien ce quest
le travail en collaboration. Il suppose le labeur désintéressé,
exact et minutieux, dune équipe subordonnée à
un chef qui, seul, a la responsabilité, parce quil a lautorité
et le commandement. Ceux qui ont eu lhonneur de servir auprès
du maréchal Lyautey savent ce que lon peut attendre dune équipe
constituée par un homme qui allait dinstinct aux meilleurs et
savait se les attacher et les utiliser sans considération dorigine
ni de grade. LAcadémie, aussi, a, sous les yeux, Iexemple vivant
dun grand soldat qui sest effacé avec vénération,
pendant toute la première guerre, devant le maréchal Foch
dont il était le Chef dÉtat-Major, et qui a fait preuve
ensuite dune puissante personnalité de Chef, notamment en 1940,
quand il accepta de revenir de Syrie pour relever en France une épée
quil savait déjà brisée. Le travail en commun
dans lArmée est fondé sur deux notions essentielles :
la discipline et la hiérarchie. Ce qui ne veut pas dire que le
chef ignore ce quil doit à son équipe. Mais cest à
lui seul quappartient la décision, celle qui implique la responsabilité,
de même que cest à lui seul que revient, sil y a lieu,
lhonneur du succès. Un jour, le maréchal Foch reçut
une étude, écrite par un officier qui avait été
son élève, sur les conditions du combat moderne. Il lui
fit cette réponse qui nest pas sans noblesse : « Jai lu votre
étude. Ce nest pas précisément ce que je vous
enseignais jadis à lÉcole de Guerre ; mais aujourdhui,
cest vous qui avez raison. » Mot magnifique, qui atteste comment ces
notions sacrées de la hiérarchie et de la discipline saccordent
avec le souci de la vérité.
Dans le travail en équipe des Tharaud, on chercherait
en vain de pareils principes directeurs. Nous nous trouvons devant le
mystère dune création qui pose encore un grand point
dinterrogation. Leur ultime confidence sur ce sujet est loin davoir
satisfait toutes nos curiosités. Ils nous lont faite à
la manière de ces prestidigitateurs qui veulent bien nous montrer
lenvers de leur tour mais qui demeurent inimitables, parce quils nen
révèlent jamais le véritable secret. Jai toujours
pensé, pour ma part, quils avaient dû être lun
pour lautre, et alternativement, lAristarque qui a souvent manqué
à dimpétueux et solitaires génies des Lettres.
Je men suis ouvert à lun de vos confrères, réputé
pour la pénétration de son esprit et la sûreté
de son jugement, et voici ce quavec une grande amabilité, dont
je le remercie, il ma textuellement déclaré au sujet
des Tharaud, quil tenait en grande estime et affection : « On peut
imaginer quau début Jean Tharaud, qui était plus jeune,
et qui avait une formation variée, riche, mais incomplète,
était, dans lassociation fraternelle, lélément
le plus spontané, quil représentait lélan vital,
avec tout ce que ce mot peut supposer de force et de désordre.
Tandis que Jérôme, bénéficiant dannées
détude, fait aux plus sûres disciplines classiques, était
celui qui savait ordonner, élaguer, composer, et donner un air
de beauté à la substance intellectuelle quil sagissait
de mettre en uvre. Simple hypothèse, vraisemblable, et
qui ne prend toute sa valeur que si on la complète par une autre.
Dans la seconde partie de leur vie, il semble que, dans ce travail en
commun, ils aient changé les proportions et la nature même
de leur apport individuel. Jérôme, laîné,
gardait une impétuosité, une curiosité, un goût
de laventure qui allaient même en saccentuant. Jean, de plus
en plus sensible aux leçons de la sagesse humaine, ayant médité
sur le métier quil avait appris, en pleine possession de sa
forme, sapaisait et était peut-être devenu lélément
modérateur et ordonnateur. Sil en était bien ainsi, le
mystère artistique des frères Tharaud serait caractérisé
par une fusion complète, et certainement exceptionnelle, de deux
esprits et de deux talents. »
Oui, fusion complète et destin exceptionnel
promis à deux êtres dexception. Je sais gré à
mon éminent correspondant davoir saisi, lui, ce que javais
seulement cru voir et de mavoir éclairé sur ce point.
Jen éprouve une rare émotion, rejoignant celle, fugitive
et fragmentaire, que javais ressentie aux obsèques de Jérôme
Tharaud, en janvier dernier, et qui, déjà, avait redonné
un langage à linexprimable qui est en moi. Rappelez-vous cette
inhumation dans le noir cimetière de Montmartre ; ce ciel de
suie tendu sur un décor de désolation et qui ne sentrouvrait
que pour déverser des trombes glacées sur le triste convoi.
Javais le cur déchiré par la sensation dune séparation
qui serait intervenue au seuil de la mort. Que navait-on choisi pour
les deux frères, pour ces deux amants de la lumière et
des espaces incandescents, une sépulture commune en un de ces
lieux ensoleillés et de large horizon, sources pour eux de si
précieuses révélations ? Leur mausolée y
eût, au moins, pris un sens symbolique, utile aux vivants, comme
celui de Lyautey, dominant à Rabat, sous les frondaisons de sa
Résidence, les tombeaux des grands Barbaresques.
Quelques jours après, jétais désigné
pour accomplir un long périple en Extrême-Orient. Dès
la première étape, sur ce chemin de Damas qui a inspiré
à Charles Tharaud un de ses plus beaux livres, je maperçus
que son âme errante, et sans doute insatisfaite, mavait suivi.
Elle devait maccompagner pendant tout mon voyage, au cours duquel jai
commencé, tant bien que mal, de composer ce discours. Avec moi,
elle a visité des pays et des hommes que Charles eût souhaité
de parcourir et dexpliquer. Nétait-il pas un de ces infatigables
chercheurs de vérités cachées en des lieux lointains
et ignorés, de vérités sur lesquelles se pouvait
fonder une connaissance sûre, et qui fût profitable à
ceux qui ont reçu mission de diriger les peuples et de faire
en sorte quils ne sentretuent plus ? Navait-il pas, un des premiers,
après la guerre de 1914-18, pressenti que la paix, à laquelle
on avait si péniblement abouti par les armes, se perdrait un
jour par méconnaissance des problèmes européens ? Il faut se ressouvenir de ces temps dhésitation et dangoisse,
préfiguration de ceux que nous vivons aujourdhui : La grande
Amérique affectant de se désintéresser de lEurope,
après lavoir généreusement secourue ; le désarroi
des idées qui faisait dire à Barrès : « Ah ! Si javais pensé lEurope comme jai pensé ma Lorraine ! » et qui empêchait alors que les conseils avisés dun
Foch ou dun Lyautey fussent pris en considération. Charles Tharaud,
lui, entrevoyait déjà quun jour prochain le monde serait,
de nouveau, effroyablement bouleversé et cette prémonition
le conduisait à élargir son horizon, à étendre
vers lAsie le champ de ses prospections. Hélas, le bouleversement
devait survenir bien avant quon eût achevé de « repenser » le monde, et les erreurs commises après la première
guerre devaient se renouveler après la seconde mais sur une bien
plus vaste échelle.
Il en est résulté une paix traversée
dinquiétude où lon voit les nations restées libres
saccrocher désespérément à la périphérie
du vaste continent eurasien et sirriter du prurit de guerre chaude
ou froide quune puissance subtile et impénétrable y entretient
en sous-main, sans aliéner pour autant sa propre liberté
daction. Plus au sud, et en bordure, la fête arabe se prolonge,
mêlant léclatement de quelques bombes aux airs de flûte
et de tambourin, cependant que lOmbre de la Croix sétend sous
leffet dune lumière de plus en plus oblique, lastre de notre
civilisation ne cessant, semble-t-il, de décliner sur lhorizon.
En présence dune telle situation, les regards se tournent, avides
et anxieux, vers un avenir quon sent plein de menaces et cest toujours
léternelle question : Comment savoir, comment prévoir ?
Parlant en ce lieu du reportage, un des genres prêtés
aux Tharaud, M. Georges Duhamel, qui nest pas lui-même sans illustrer
un tel genre par ses observations pertinentes de grand itinérant
et léclat de son magnifique talent, a dit excellemment que « le propre de lart des Lettres est de nous amener à faire des
actes de connaissance ». Il a loué luvre des deux frères,
qui se rangerait à cet égard parmi « les lectures fondamentales
sur lesquelles peut sédifier une véritable connaissance
des êtres et des événements ».
Cest un fait que les Tharaud, humanistes à
leur façon et penchés, par devoir national, sur les grandes
missions incombant à la France, nous en ont révélé,
par la magie de leur art, bien des raisons permanentes et spécifiquement
humaines. Puissent les beaux coursiers ailés, qui les ont promenés
à travers le monde et conduits vers limmortalité, emporter
dautres découvreurs semblablement doués et capables,
à leur tour, en écartant le doute, de nous émouvoir
et de nous instruire des conditions que requiert un heureux destin !