Jaimais
beaucoup Jean Paulhan. Jadmirais son esprit pénétrant,
sa lucidité, lacuité de son intelligence, la précision
de sa pensée, qui, de nuances en nuances, de distinctions en
distinctions, de précisions en précisions, conduisaient
jusquà limpalpable, au point zéro de la pensée,
au point zéro de la critique. Cependant, il était devenu
vraiment la Critique. La Nouvelle Revue Française, quil
a dirigée pendant de nombreuses années, était considérée
dans le monde entier comme la « seule revue française »,
la meilleure revue de littérature ou la seule concevable. Le
théoricien des Fleurs de Tarbes, de La clé de
la poésie, de Petite préface à toute critique
justifiait, tour à tour, tous les critères de jugement
des uvres, il les mettait en contradiction, aboutissait à
la destruction des uns par les autres, à leur ruine. Malgré
ce scepticisme fondamental, il sest rarement trompé sur les
qualités littéraires des uvres dont il prenait connaissance.
Lorsquil écrivait sur Jules Renard, Drieu La Rochelle, Paul
Eluard, Henri Michaux, Marcel Jouhandeau, Ramuz, Cingria et tant dautres,
cest son intuition quil laissait parler, parce quil la sentait plus
sûre que la théorie. Lorsquil écrivait sur Groethuysen,
cest son émotion, son cur qui souvrait, son sens de lamitié,
on peut dire sa vocation de lamitié. Cest encore cette amitié
qui apparaissait lorsquil écrivait sur Marcel Lecomte.
Ce
qui est curieux, paradoxal (cétait dans la nature de Jean Paulhan
dêtre paradoxal), cest que, à la fois, il ne croyait
pas à la littérature tout en y croyant. « Tout les
mots sont en danger de devenir synonymes », disait-il, ou « bien malin qui distingue encore le vrai du bien, le beau du juste ».
Mais en même temps, disait-il encore, « on nécrit
pas pour être élégant et spirituel, on nécrit
pas pour avoir des raisons, ni même pour avoir raison, ni pour
donner un aspect plausible à des thèses évidemment
fausses », on écrit « pour comprendre, on écrit
pour être sauvé ». Il a toujours eu tendance à
aller à lencontre de la vérité admise ou de la
routine qui nous empêche de voir le monde ; sans doute, pensait-il
quil y avait deux ou plusieurs vérités, ce qui convenait
à son esprit. Il prenait le contre-pied de toute affirmation.
Cest pour cela, dailleurs, quil décrit la réalité
comme si cétait un rêve et le rêve comme si cétait
la réalité. Il affirmait, ainsi, que la vieillesse est
délicieuse, que la guerre est passionnante, que les justiciers
sont injustes ou nont pas le droit de faire justice, que la mort est
bonne et même que cétait une extase, que larmée
est une organisation parfaite (alors que tout le monde de son milieu
et les officiers eux-mêmes la déclaraient mauvaise), il
disait que les grandes personnes deviennent jeunes, que les hommes ne
vieillissent pas, au contraire, quun bon syllogisme na jamais convaincu
personne ; il dénonçait les erreurs : par exemple, celle
qui dit que notre esprit et nos sentiments deviennent moins vifs à
lusage. En effet, pour lui, la vérité était la
somme de vérités contraires. Il se méfiait de toute
affirmation définitive. On peut dire, aussi, que Jean Paulhan
ne courait pas après son temps, mais sy opposait, courageusement,
ou quil le créait.
Jaurais
tellement voulu connaître davantage Jean Paulhan, et plus tôt.
Je lai approché, pour la première fois, il y a plus
de vingt ans. Je lui avais apporté pour sa collection « Les
Métamorphoses », un texte, une sorte dessai
quil fit lire par un lecteur des Éditions Gallimard. Je
nai jamais su si Paulhan lui-même lavait lu ou si,
Iayant lu, il avait voulu être confirmé par le point
de vue dun autre. Après avoir attendu, deux ou trois mois,
une réponse, je perdis patience et décidai daller
voir moi-même. Je lai trouvé dans son bureau de la
Nouvelle Revue Française, entouré par une cour
de jeunes écrivains qui devaient faire partie de la première
moisson de laprès-guerre, je crois. Le pouvoir de la Revue,
jallais dire son terrorisme, exerçait alors, encore, une
influence prépondérante sur la littérature. Jean
Paulhan me reconnut tout de suite. « Vous voulez votre
texte ? »dit-il, en prenant les devants. « Le
voici. » Il ouvrit un tiroir où je naperçus
quun seul manuscrit, le mien, qui mattendait. Il me le tendit,
je le pris, je sortis. Dans le couloir, une feuille écrite sen
détacha, tomba. Je la ramassai. Cétait le compte
rendu du lecteur : il était féroce. Mon essai navait
aucune valeur, il était mal pensé et ma1 écrit,
dénué de tout intérêt. Cest seulement
une dizaine dannées plus tard que je pus en faire paraître
des fragments, dans des périodiques.
Je
nai gardé à Jean Paulhan aucune rancune. Je le revis.
Puis, un beau jour, peut-être sétait-il un peu pris damitié
pour moi, il devint mon défenseur. En effet, seule lamitié
peut être compréhensive ; les critiques doivent être
les amis des auteurs et de leurs uvres, afin de les comprendre,
de les connaître, de les déchiffrer, plutôt que des
ennemis ou des indifférents ; Iobjectivité est incertaine.
Les théories de la littérature sont insuffisamment ou
pas du tout scientifiques, malgré les efforts de quelques critiques
daujourdhui qui répètent, dans un autre langage, les
erreurs de Taine ou de Brunetière. Tout nest, en fait, que subjectivité.
Pour
fonder une revue, pour constituer un groupement littéraire, il
faut évidemment quil y ait des affinités idéologiques,
au départ, mais le groupement saffermissant, devenant une chapelle,
lamitié ou la camaraderie se font fanatiques et les personnes
appartenant au groupement deviennent les membres dune sorte de famille
ou, plutôt, dun parti. Cest à ce moment-là, peut-être,
que Iamitié, très utile au départ, devient néfaste,
car elle finit par ne plus être critique du tout. Elle tombe dans
lexcès contraire. Les rédacteurs dune revue, les partisans
dune même école, dune même secte, ont généralement
tendance à se considérer, les uns aux autres, comme des
génies.
En
février 51, on avait créé une de mes pièces
au Théâtre de Poche à Montparnasse. Un soir, Jean
Paulhan vint, accompagné par Dominique Aury ; il avait amené,
avec lui, trente-cinq personnes aussi, des amis et des littérateurs,
dont beaucoup détrangers. La petite salle du Théâtre
de Poche nous semblait comble, à mes comédiens et à
moi qui nétions habitués à navoir quun public
de neuf ou dix personnes. Caché derrière un rideau, jépiais,
dans la coulisse, les réactions de Jean Paulhan ; je lai vu
rire, ce fut une grande joie.
Par
la suite, je nai publié que trop peu de choses dans la Nouvelle
Revue Française. Je venais le voir, pas fréquemment,
mais jétais convaincu que je faisais partie de ses amis. Il
men donna la preuve, il ny a pas si longtemps, deux ans ou même
un an avant sa disparition. Il avait été élu récemment
à lAcadémie Française. Il mavait invité
à déjeuner. Il me conseilla de me porter candidat pour
lAcadémie Française. Il me dit également que Henri
Michaux, Robbe-Grillet, Butor, dautres encore devraient venir un jour
à lAcadémie. Il fut un des premiers amis qui mouvrit
cette perspective. Si bien que jai un peu limpression, en ce moment,
que Jean Paulhan ma désigné lui-même pour lui succéder.
Lourd héritage, ainsi que Dominique Aury me le faisait récemment
remarquer. Ceci était bien dans lesprit de Jean Paulhan. Ce
don est à la fois un honneur et un piège. Car comment
dire, sans trop de sottises, en trois quarts dheure ce quest luvre
de Paulhan, qui il était lui-même, quelle influence son
uvre et sa personne avaient exercée sur la littérature.
Si, dans les Entretiens sur les faits divers, Jean Paulhan, nouveau
Socrate du langage quotidien, nous donne des règles pour penser
correctement, cest surtout le langage de la poésie ou de la
littérature quil met en question, quil essaie de codifier dans
Les Fleurs de Tarbes et dans La Clef de la Poésie.
Il nous dit bien que si lon est matérialiste, on considère
que le langage entraîne la pensée et que, pour le spiritualiste,
cest la pensée qui précède le langage. Je crois
que Jean Paulhan était spiritualiste puisque, maintes fois, il
nous parle dune pensée ou de la pensée qui cherche ses
mots. Cependant, il narrive pas à déceler, à prononcer
les règles du langage poétique. La littérature,
nous dit-il, cest-à-dire la poésie, est pour les gens
qui posent le problème du langage, donc de la pensée,
un problème ardu. Et décevant. Il ajoute : « Les
écrivains, et les plus grands, méprisent les lettres. » Que demande-t-on à la littérature ? Tout. Mais
la littérature au lieu de percer le mystère ne fait que
lenvelopper. Nous savons ce que nous dit Jean Paulhan dans Les Fleurs
de Tarbes : il y a une rhétorique, cest-à-dire un
ensemble de règles dont on doit tenir compte pour écrire
un poème, un roman, toute uvre littéraire. Mais,
du fait même de la rhétorique, la littérature devient
banale, usée. Arrive la terreur dans les lettres qui bouscule,
ébranle, détruit la rhétorique. La terreur sinstalle
avec de nouvelles règles. À son tour, le nouveau langage
est usé, une nouvelle terreur sattaque à la rhétorique.
La nouvelle terreur déloge la rhétorique, elle sinstalle,
devient une nouvelle rhétorique. Puis arrive une autre terreur
et ainsi de suite... Ennemi et amant de la littérature, Paulhan
est un des plus brillants, des plus extraordinaires représentants
de celle-ci. Nous avons vu quil la réfutait. Nous pouvons voir
quil en fait léloge : « On ne peut douter de la passion
de Phèdre, de la blessure du Prince André, de la fumée
qui flotte au-dessus des toits dIthaque. Sil est au monde une évidence,
elle est là et nulle part ailleurs. »
Jean
Paulhan était né écrivain, dautres sont nés
musiciens. Nous savons que Mozart, à lâge de cinq ans
composait déjà de la musique. Rimbaud était poète
et il écrivait des chefs-duvre dès lâge
de seize ans. Pascal était né philosophe.
Nous
ne savons pas exactement quel âge avait Jean Paulhan quand lesprit
de la littérature sest manifesté pour la première
fois en lui. Si Lalie est, peut-être, la première
uvre de Paulhan, son génie ne se serait fait connaître
quassez tard. Mais il y a déjà de très belles
lettres, écrites vers 1908 à Guillaume de Tarde. Lalie
est une uvre presque inconnue. Il me semble quelle na été
publiée, tout récemment, que dans les uvres complètes
de Jean Paulhan, éditées par Tchou. Dans le cycle des
récits, ce quil y a de très significatif, cest la façon
dont il décrit la réalité et ses rêves. Il
rêvait beaucoup. Mais dans la description de ses rêves,
nous ne savons pas exactement où et comment ils commencent et
où ils finissent. Lorsquil décrit la réalité,
on a limpression quil raconte ses rêves. En un sens, Jean Paulhan
va plus loin en profondeur que les surréalistes. Dailleurs il
les précédait puisque sa première uvre, Lalie,
a été écrite en 1915. En effet, Iécriture
automatique, allant à la dérive, est malgré tout
assez superficielle, elle est devenue même conventionnelle. Peut-être
a-t-il été influencé par les petits romantiques
allemands. Je peux dire que les rêves, tels quils sont décrits
par Paulhan, ont un ton objectif. Il décrit ses rêves,
bien sûr, mais en maîtrisant son écriture. Il était
dans le caractère de Jean Paulhan de toujours se maîtriser.
En
lisant ses premières uvres, jai eu limpression de redécouvrir
la littérature. Quest-ce que cest que la littérature ? Beaucoup de penseurs et beaucoup décrivains (luvre
de plusieurs dentre eux nétant quune pensée sur la
littérature), beaucoup de penseurs et beaucoup décrivains
se sont penchés sur ce problème et aucune réponse
nest satisfaisante. Je ne résoudrai certainement pas ce problème.
Cependant, je me demande si la littérature nest pas due à
une certaine façon de se regarder soi-même, et de regarder
les autres, le monde. Elle est, vraisemblablement, en effet, le résultat
dun certain regard qui fait que la réalité, onirique
ou non, nous apparaît insolite. En tout cas, elle peut être
aussi lart de retrouver le mystère, de rendre le monde mystérieux.
Si jessayais de définir la littérature et son mystère,
je ny arriverais certainement pas : mais je peux dire dun texte que
cela est de la littérature ou que cela nen est pas. Et cette
citation, tirée de Lalie, nous rendra compte de ce quest
la littérature qui se situe à mi-chemin entre le rêve
et ce quon appelle la réalité : « Lalie entend
monter dabord le bruit rongeur dune source, puis une feuille sèche
que le même vent balance continuellement, comme un soupir » ; et : « Quel puits surprenant, dit-elle, où je me vois
dans lobscurité. Une dame-de-puits grimpe dune poutre à
lautre. Elle est brune et noire et pas plus grande que Lalie, elle
a des bras... triangulaires. Doù venez-vous ? demande Lalie.
Mais elle répond dans une langue inconnue. Alors Lalie se tait
et la dame essuie de la main les cheveux quelle a verdis aux poutres.
Mais son autre main pend vers le puits. Elle la tire à elle,
et Lalie voit que cette main entraîne une seconde dame-de-puits.
Toutes deux sasseyent sur la barre horizontale mais le bras de la dernière
venue se tend encore vers le puits. Lalie, qui sest écartée,
les regarde. Certes, les dames-de-puits lui ressemblent, sauf leur couleur
noire. Lune delles, qui saute et retombe au pied de la hutte, prend
dans sa main la main de Lalie et la caresse contre ses yeux et son front.
Puis elle rend la main et Lalie surprise sécarte encore. Alors
la dame-de-puits court vers la mare et la seconde la suit. Une troisième
vient après elles ; sur la barre du puits, Lalie voit se presser
vingt figures sombres, qui, toutes, lui ressemblent.
La
mare a une couleur de lune et de lait. Avec lombre des trois arbres,
elle garde quelques touffes de joncs : et deux étoiles y brillent
jusquau moment où, les éteignent, en se plongeant dans
leau, les dames-de-puits. »
Après
cette citation dun texte onirique, voici de la littérature réaliste : « Un homme courbé et portant aux épaules un sac
qui paraissait lourd montait vers le grenier sur son échelle. » Ce petit texte qui pourrait contenter les amateurs de la littérature
objectale daujourdhui, nous donne une vision insolite du monde et
cela grâce à son exactitude même. Ou encore :
« Une vieille femme pourtant qui vient par-dehors ouvrir les volets, découvre
un puits dont elle fait aussitôt grincer la poulie. » Puis
de nouveau un fragment de rêve, suivi dun fragment de réel
extraits de la Promenade rapide : « Il fait nuit dans la
cour, nous regardons le bois qui prend feu, nous laissons le vent courir
et tu me tiens dans tes bras, nous ne sommes plus quun. Aussitôt,
je crois être pris à toutes les choses comme je le suis
à toi. Je devrais méloigner pour te regarder de plus
loin, mais je ne puis pas bouger ; et tant didées rapides qui
me viennent. Alors le feu lance des flammes : une bûche encore
verte flambe et souffre. Le matin vient ensuite, on décharge
dans la cour une charrette de fagots blancs de gelée. Quand lhomme
les a lancés, ils tombent avec le bruit de la glace quon brise.
Très vite, ils atteignent à la hauteur de la charrette. » Ainsi nous pouvons difficilement discerner si cest le rêve
ou la réalité que lon nous décrit, la réalité
vue telle quen rêve, le rêve vu tel que dans la réalité.
Mais, ici ou là, Iécriture est descriptive, ou épique,
précise, évitant toujours un certain bavardage automatique.
Car, ici, il ne sagit pas de mettre des mots les uns à la suite
des autres automatiquement, il sagit dune association dimages que
Jean Paulhan essaie dexprimer, avec la plus grande exactitude. Ainsi,
encore : « Le jour nest pas levé. Les lampes électriques
brûlent dans un brouillard qui a traversé les vitres, elles
se reflètent dans le vin rouge des verres, on dirait des lumières
de bohémiens. » Dans cette dernière citation, cest
bien la réalité qui nous est décrite (Le Pont traversé).
On ne la distingue guère dun rêve. On dirait aussi un
tableau de Jacques Delvaux à la fois réaliste, minutieux,
primitif, attentif et insolite. Cest peut-être cela qui fait
lart et la littérature, une sorte détonnement, une sorte
de regard très attentif, aussi bien quémerveillé
sur le monde. Jean Paulhan sexplique lui-même à ce sujet : « Lon admet que nous percevons clairement les choses réelles
et les rêves de façon confuse. Cette opinion tient à
la seule confiance davoir les premières à notre disposition,
en sorte quil est aisé quil nous plaît de les faire naître,
mais pour qui néglige cet aspect pratique, les objets vrais le
surprennent par leur confusion. »
Dans
le Guerrier appliqué, cest la même technique quil
emploie, mais avec quelque chose en plus, cest la distance quil met
entre lui et lui-même, dune part, entre lui et les choses dautre
part. « Quand je me réveillai, une neige légère
montait et descendait devant la porte. Quel réveil lent et trouble.
Jétais encore mal dégagé de mes rêves :
un marchand hargneux que venait-il faire là ? ,
une douleur au genou (il me faudra aller à la visite), la crainte
surtout que lon my conduise à lendroit sombre et éclatant
doù viennent ces obus et cette fusillade. La lâcheté
de ces rêves me laissait le sentiment dune déchéance.
Mais avant même de me dresser, jen cherchais à tâtons
la cause, et comme layant déjà devinée. Elle ne
tenait pas à ces jambes repliées et raides ni à
ma tête froide ; mais à cette poitrine trop chaude et douillette
sous la peau de mouton. »
Ainsi,
nous voyons bien que la réalité pour Jean Paulhan et,
sans doute, pour une grande partie des poètes, est nourrie de
ses rêves, autant que les rêves sont nourris par le réel.
Certainement, cette faculté de vision et de description des visions
a donné à Jean Paulhan la possibilité dêtre
aussi un grand critique de la peinture. Voici encore : « Par
le créneau je distingue un peu de champ, un mort gelé
et pris au sol comme une feuille à la surface dune mare »
(tome I, page 115). Il est évident que Jean Paulhan jouait, aussi,
cest que dabord il fait consciemment de la littérature, même
dans les moments les moins propices. Je veux dire quil lui arrive de
soumettre la réalité la plus atroce à sa littérature.
Ainsi (page 121, tome I), toujours dans le Guerrier appliqué,
il tire : « Un bras se leva au-dessus du sol et sagita de droite
à gauche à trois reprises. » La littérature,
et voici déjà un début de critère, résulte
de ou demande une attention soutenue, un regard intensément attentif
et la description la plus exacte de ce qui apparaît. Faire de
la littérature cest dire et ressentir ce quon voit, cest nous
donner une conscience affective, même si elle semble objective,
comme cest le cas pour beaucoup de romans modernes ; en réalité
elle est faite, tout simplement pour faire sentir ce qui fut ressenti.
Après
la première bataille (tome I, page 126), il conclut ainsi : « Ne sétonnait-il pas, dans le fond, que lon travaille et se
marie et vive. » Puis (tome I, page 128) : « La guerre,
plus intense que les autres événements est cependant de
même nature. » Cest-à-dire, la question : quest-ce
que vivre et quest-ce que tout cela veut dire, demeure intacte, cest-à-dire
nest pas usée par lactivité journalière et lhabitude
de vivre. La question naura jamais de réponse, cest évident,
mais le poète nest-il pas celui qui ne perd pas de vue la question
initiale, qui lui fait voir que tout est étonnant et inexplicable ?
Tous les problèmes, en dehors de ce problème primordial,
sont secondaires. Cela nempêche pas Jean Paulhan, au contraire,
de jouer avec les mots et de se poser aussi la question de ce jeu et
des mots. Sa grande crainte est que les mots ne susent. Nous avons
vu, au tout début de ce discours, comment les règles deviennent
terreur, comment la terreur redevient rhétorique. Il faut que
les mots disent quelque chose, ils sont faits pour cela, mais comment
conserver leur fraîcheur, comment faire pour que tous les mots
ne soient pas synonymes, comment se fait-il que des uvres tombent
dans loubli, que dautres résistent, comment se fait-il quil
y ait de la bonne et de la mauvaise littérature, quest-ce que
le talent, le génie existe-t-il, quest-ce que la littérature,
quest-ce que cest que la poésie et quest-ce que la critique
qui doit rendre compte de la valeur dune uvre, de la valeur des
mots aussi bien que de la validité des constructions poétiques ?
Albert
Thibaudet affirmait que le monde de la littérature est aussi
restreint que celui des mathématiques supérieures. Mais
peut-on trouver en littérature des vérifications comme
on en trouve dans les mathématiques ? Ce problème préoccupe
beaucoup Jean Paulhan. Il a raison dêtre ébranlé.
Cest à la critique quil sadresse, bien entendu, pour être
renseigné sur la qualité littéraire, sur la valeur
dune uvre. Voici des renseignements quil recueille sur le
Songe de M. Henry de Montherlant, renseignements donnés par
plusieurs critiques. Je cite les citations de Jean Paulhan ; voici ce
quen disait Paul Souday : « Insupportable, détraqué,
espèce de monstre à peu près odieux... le héros
nest pas humain. Et M. André Maurois : Le héros... parfaitement
humain. Et Jean-Louis Vaudoyer : Ce cur dhomme trouve à
chaque instant pour nous toucher des accents poignants. Et M. Raymond
Escholier : Il manque à cette uvre, pour quelle nous touche,
le battement dun cur. M. Jean de Pierrefeu : Une monstrueuse
création dêtres artificiels. Gaston Rageot : Un instinct
profond et sincère de la vie psychologique. Fernand Van Derem : Je suis frappé par tout ce qui y bouillonne de pathétique
intérieur et dardente sensibilité. Marcel Arland : Nulle
trace de sensibilité... Sécheresse de lâme. René
Boylesve : La scrupuleuse vérité des caractères.
Robert de Saint-Jean : Cest le monologue dune âme passionnée : pas de caractère. Louis-Martin Chauffier : Lauteur ne soupçonne
pas les hauteurs spirituelles. Et Pierre Dominique : Lun des plus grands
caractères de lauteur est sa spiritualité.
Daniel
Halévy : Dans lensemble, la volupté, et elle est vraie ; la combativité, et elle est vraie ; la pitié, et elle
est vraie. Et M. Robert Kempf : Quelle extraordinaire exception que
cet artificiel petit mufle, cette espèce de monstre. M. André
Thérive : Drôles de sentiments... M. René Boylesve : Luvre est utile à consulter : on y voit les tendances
de la jeunesse. M. José Vincent : Labondance des aperçus
neufs, les adroites subtilités des analyses des sensations, pratiquées
au microscope. M. Max Daireaux : La personnalité de lauteur
simpose avec un tel éclat quelle lemporte sur toutes ses autres
qualités. M. Géo Charles : Lon ny trouve nulle personnalité
mais une compilation monotone des anciens et des modernes ; et enfin
Jean Paulhan qui se cite lui-même : Les sensations y sont rudes
et simples. Ce nest pas là quil faut chercher la nouveauté
de luvre. »
Je
connais moi-même, par expérience, les jugements divergents
des critiques. Jai subi, et cela me semble encore plus curieux, les
contradictions dun même critique à quelques semaines ou
quelques mois dintervalle. Ainsi, un critique dramatique, membre de
lAcadémie, naimait jamais ma pièce présente,
il naimait guère que les pièces anciennes que, pourtant,
à la générale, il avait éreintées.
Ce critique voit une pièce ultérieure, « Elle mérite
tout au plus un haussement dépaules ». Il critique par
la suite une autre pièce quil déteste en disant : « Où est le brillant auteur des pièces précédentes ? » Puis, après il y a eu une autre pièce et la critiquant
il regrette lavant dernière quil avait tant aimée, dit-il,
et ainsi de suite.
Dans
La Clef de la Poésie, poursuivant sa recherche, Jean Paulhan
nous dit, dès le départ, que la poésie est une
chose mystérieuse et pourtant cest un mystère assez facile
à déclencher. Ceci est une hypothèse de recherche,
mais à la fin de lessai il revient à son point de départ
pour nous dire, une fois de plus, que la poésie est une chose
mystérieuse, que lon subit sans la pénétrer. Cette
Clef de la Poésie date de 1944. Les Fleurs de Tarbes,
où il cherchait à savoir ce que sont la littérature
et la critique, aboutissait à peu près à ce même
résultat. Auparavant, il avait mis, comme nous lavons vu, les
critiques en contradiction les uns avec les autres. Après nous
avoir promenés dans les allées fleuries de la littérature,
après avoir cherché à distinguer la rhétorique
de la terreur et la terreur de la rhétorique, Jean Paulhan termine
son essai, son livre, en disant : « Mettons que je nai rien dit. » Cet agnosticisme se retrouve dans la Petite Préface
à toute critique, datée de 1930, 1944, 1951. Il se
retrouve à peu près dans tous ses écrits théoriques.
Nous savons très bien quil existe actuellement de jeunes écoles
qui, exaspérées par le fait quil ny a pas de règles,
essaient de codifier la littérature et la poésie en utilisant
des moyens nouveaux : linguistique, par exemple, structuralisme. Déjà,
il y a plus de trente ans, Maurice Grammont suivi de Pius Servien avait
remarqué quil y avait une correspondance secrète entre
les mots et les significations des mots, entre le rythme et le sens
de la phrase. Nous avions là donc, une sorte de critère
pour juger de lauthenticité, de la vérité dune
uvre. Dans lenvolée des phrases de Chateaubriand, par
exemple, on pourrait trouver une correspondance entre son orgueil et
les rythmes.
Mais
il y aurait peut-être dautres critères. Benedetto Croce,
quon a perdu lhabitude de lire, nous donnait une clé de la
critique, très intéressante. Selon lui, le test de la
valeur dune uvre est son originalité. Une uvre originale,
ou écrite dune façon originale, a probablement de la
valeur. Daprès lui, il y a deux moyens de connaître le
monde, dun côté la logique avec la science, de lautre
lintuition lyrique ; la poésie serait un moyen de connaissance
et une création à la fois. Lhistoire de lart ou lhistoire
de la littérature étant lhistoire de son expression,
chaque fois quil ny a pas répétition, chaque fois quil
y a novation, il y a valeur. Lexpression étant à la fois
fond et forme est une structure. Mais lexpression nabolit pas tout
un passé, toute une histoire dont elle émerge ; si bien
quon pourrait peut-être concilier le neuf et lancien, la répétition
et la différence. En plus, cest dans un autre état desprit
que lon reçoit les uvres de la littérature ou de
la poésie. André Dhôtel a raison de dire que Jean
Paulhan est un extraordinaire conteur : « Le conte est un jeu,
mais un jeu sérieux. » En tant que conteur, Paulhan tient
à avouer demblée quil fait de la littérature.
Il désire que sa littérature soit cette vie même,
bien sûr, mais il refuse dy prétendre absolument et il
sattache au rôle hasardeux dhomme de lettres.
En
la circonstance, le conte est la seule forme dexpression qui, à
la fois, reconnaisse les chemins tracés... les mirages, les issues
aventureuses, le no mans land et enfin, peut-être, quelques surprises
éclairantes en ce pays lointain où nous sommes malgré
tout jetés. Par où commencer ? Simplement avec les façons
les plus ordinaires. Ici il y a un arbre ? Bien, il y a un arbre. Quelquun
monte dans larbre ? Donc, quil y monte selon ses moyens. Une jeune
fille rencontrée, abordons aussi la jeune fille selon nos moyens.
Mais bientôt le conteur découvre sa liberté... En
effet, en quoi consiste la liberté du conteur ? Évidemment
dans la liberté quil a dexplorer le réel et de parler
un autre langage. Mais à mesure quil avance dans le connu, cest
linconnu qui se révèle ; ce quil raconte ou ce quil
décrit, cest ce qui na pas encore été dit, ce
qui na pas été encore exploré. De cette façon,
comme par hasard, il fait du nouveau, il nous découvre le nouveau,
et cest à partir du « dit » quapparaît linédit.
Les contes et les récits de Jean Paulhan sont, en quelque sorte,
des essais expérimentaux quil fait afin de connaître par
lui-même la création. Et cest à partir de ces tests
quil va essayer de juger les uvres des autres. Car le critique
est bien celui qui doit découvrir et nous révéler
ce quest la littérature, la manière de faire de la littérature
et, surtout, ce qui fait lunicité dune uvre et comment,
en écrivant, on peut comprendre cette unicité, comment
on arrive à lunicité. Cest ce en quoi une uvre
est différente dune autre, ou de toutes les autres, qui doit
constituer la préoccupation dun critique.
Parler
de plusieurs uvres à la fois, montrer en quoi elles se
rattachent à un archétype, à un style collectif,
à une société, à un temps et un milieu,
dégager le fond commun des uvres, cest laffaire de lhistorien,
de lesthéticien, du sociologue, du psychanalyste, du philosophe
de la culture. Il est très utile, évidemment, de dégager
le fond commun. Mais le critique littéraire ne va pas au fond
commun ; il part du fond commun pour atteindre le différent,
pour arriver à lunique. Et comment découvre-t-on lunique ? Non point par létude des règles, ni par létude
de la psychologie et de la biographie dun écrivain. mais en
scrutant luvre elle-même.
Paulhan
na pu découvrir, en tant que critique, Iunique, autrement que
dune façon instinctive, par intuition, puisque, ainsi que nous
lavons vu, la Clef de la Poésie, Les Fleurs de Tarbes, Préface
à toute critique, révèlent limpuissance dune
science certaine, dun critère absolu ou simplement scientifique
en littérature, celle-ci demeurant donc une chose mystérieuse.
Après
la psychanalyse qui dévoile les archétypes de la psyché,
les nouveaux critiques, linguistes et structuralistes pourront-ils mettre
en évidence le même et le différent dune façon
sûre ? Nous avons vu que Jean Paulhan ne se fie quà son
instinct, quà son intuition. Il fait la découverte du
critique peu connu, Félix Fénéon, lhomme qui ne
sest jamais trompé, bien que ne possédant aucune science
particulière ni non plus une très grande culture.
Voici
ce que Jean Paulhan dit des critiques : « ... Au XIXe
siècle, il y avait des critiques dogmatiques (comme Veuillot)
et des critiques dilettantes (comme Alphonse Karr). Il y a même
eu des critiques dogmatiques qui sont devenus dilettantes (comme Lasserre)
et des dilettantes qui sont devenus dogmatiques (comme Lemaître).
Il y avait des critiques érudits (comme Faguet) et des critiques
ignorants (comme Larroumet) ; il y a même eu des ignorants (comme
Souday) qui sont devenus érudits et des érudits (comme
Descharmps) qui sont devenus ignorants. Il y avait des critiques qui
lisaient pour leur plaisir (comme Sarcey) et dautres pour leur ennui
(comme Barrès). Des critiques qui jugeaient par lois et par règles
(comme Hennequin) et des critiques qui tranchaient à bâtons
rompus (comme Léon Daudet) ; il y avait aussi cétaient
les plus impitoyables ceux qui prétendaient ne pas juger
du tout (comme Anatole France) ; il y avait des critiques qui se prenaient
pour des botanistes (comme Renan) ; il y avait des critiques qui portaient
la politique en littérature (comme Proudhon) et dautres qui
portaient la littérature en politique (comme Maurras) ; il y
en avait qui brouillaient si bien toutes choses que lon ny distinguait
plus la politique de la littérature, ni la prière de la
poésie (comme Bremond) ; des critiques qui recherchaient obstinément
un homme (comme Gourmont), et dautres qui se contentaient dun auteur
(comme Brunetière) ; il y a eu des critiques esthètes
et des savants, des moralistes et des immoralistes, des voluptueux et
des froids, des pesants et des volages, des solennels et des vadrouilleurs,
des professeurs et des hommes du monde. Mais ils se ressemblaient tous
en un point. Mais ils avaient un trait commun, qui passait de loin ces
légères différences : cest quils avaient tort.
Tout
ce quil faut dire des critiques français cest que, pour divers
quils fussent, ils manquaient singulièrement de poigne ou bien
ils empoignaient à tort et à travers. Il nen est pas
un qui ait dit un mot de Lautréamont, Gourmont excepté
qui aurait, ce jour-là, mieux fait de se taire. Pas un de Rimbaud,
Anatole France excepté, qui le prend pour un fumiste. Pas un
de Mallarmé, sinon Maurras, qui lappelle jongleur de mots. Sagit-il
de Baudelaire, Sainte-Beuve le juge anormal, Faguet plat, Lanson insensible
et Maurras malfaisant. De Zola ? Brunetière le dit ordurier,
Anatole France stupide et Faguet voué à loubli. On prend
communément Nerval pour un plaisantin, Renard pour un humoriste,
Jarry pour un alcoolique et Marcel Schwob pour un vague érudit.
Cependant, France tient que les poèmes de François Coppée
ont illuminé son âge. Faguet sémerveille de Richepin ; Barrès donne du génie à René Maizeroy.
Maurras écrit sans rire : notre plus grand poète est Ponchon.
Tant defforts et de soins pour en arriver là ! Comme si les
critiques avaient du moins un trait commun avec les créateurs
dautant plus décourageants que plus on les encourage.
Mais
il est un homme qui préfère, en 1883, Rimbaud à
tous les poètes de son temps ; défend dès 1884
Verlaine et Huysmans, Charles Cros et Moréas, Marcel Schwob et
Jarry, Laforgue et par-dessus tous Mallarmé. Découvre
un peu plus tard Seurat, Gauguin, Cézanne et Van Gogh. Appelle
à la Revue blanche quil dirige de 1895 à 1903,
oui, de 1895 à 1903, André Gide et Marcel Proust, Apollinaire
et Claudel, Jules Renard et Péguy, Bonnard, Vuillard, Debussy,
Roussel. Matisse. Comme à La Sirène, en 1919, Crommelynck,
Joyce, Synge et Max Jacob. Lhomme heureux ! Il est à la rencontre
de deux siècles. Il sait retenir, de lancien, Nerval et Lautréamont,
Charles Cros et Rimbaud. Il introduit, au nouveau, Gide, Proust, Claudel,
Valéry qui apparaissent. Nous navons peut-être eu, en
cent ans, quun critique et cest Félix Fénéon. » Le mot de Paulhan : « Les mauvaises critiques conservent
luvre comme le vinaigre fait dun fruit » pourrait
sappliquer aux critiques quil vient de citer. Les auteurs dont on
parle mal ont été sauvés grâce aussi aux
écrivains et aux artistes comme Baudelaire, Delacroix, Verlaine
pour Rimbaud, Félix Fénéon lui-même.
Mais
la critique continue en ce moment et nous avons à faire à
une crise de la critique dont nous parle Serge Doubrovsky, dans un récent
numéro de la N.R.F. Les raisons quil donne de la crise actuelle
de la critique et de la littérature : éclatement des idéologies,
le fait quil y ait comme deux cultures antagonistes, lune affective,
lautre scientifique ou du moins rationaliste. Le fait quil ny a pas
de correspondance entre la pensée scientifique et lart sont
des causes très justifiées. Mais, laissant de côté
les idéologies, il y a peut-être une autre raison à
cette crise : cest que beaucoup de critiques daujourdhui essaient,
bien entendu, dunir les deux langages mais ne partent pas de luvre,
ils partent de la théorie. Ils se préfèrent eux-mêmes
aux uvres dont ils parlent. Comme le lierre entoure larbre, ils
étouffent luvre. La critique continue donc, mais mal.
Il y a des critiques qui vous ordonnent de lire dune certaine façon,
qui serait la seule façon de lire. Ils vous donnent un modèle
de la lecture. Il faut sy conformer. Ne lisez pas luvre, disent-ils,
ne lisez que ma lecture, vous lirez ce que moi je pense de luvre.
On pourrait arriver ainsi à lire la lecture de la lecture de
la lecture, etc. En somme, Brunetière et Taine le faisaient également,
peut-être dune manière un peu plus libérale. On
doute, aujourdhui, si la littérature va pouvoir survivre. Je
crois à sa survivance, simplement parce que la littérature
est une fonction indispensable de lesprit. Sil y a deux sortes de
connaissance, scientifique et affective ou lyrique, il est clair que
cest la poésie ou la littérature qui est et continuera
dêtre linstrument de la connaissance affective, de lintuition
lyrique.
essieurs,
On
ne peut pas, en quarante minutes, rendre compte de luvre immense
de Jean Paulhan, de sa complexité, de ses contradictions voulues
ou non, de son jeu et de son sérieux. Comment dire la grande
influence quil a exercée sur la littérature mondiale
pendant deux ou trois dizaines dannées, et comment dire que,
chapelle au départ, la Nouvelle Revue Française
était devenue église universelle grâce à
Paulhan. Il y a à travers son uvre, un homme qui, à
la fois, se montre et se cache, mais il y a toute une uvre parallèle
encore inédite qui révèle lécrivain et
le métaphysicien. Il sagit des milliers de lettres adressées
à Jouhandeau, à François Mauriac, à Guillaume
de Tarde, à Fénéon, André Gide, Antonin
Artaud, à Charles Maurras, Jean Grenier, René Daumal,
Etiemble, Roger Caillois, André Suarez, Frantz Hellens, Edith
Thomas, Yvonne des Vignes, André Dhôtel, Georges Braque,
à Marcel Arland, Jean Delay, Pierre Oster, à dautres
encore. Dans ses récits, dans ses critiques, dans ses essais,
Jean Paulhan est comme distillé, plus hermétique. Dans
ses lettres, Jean Paulhan nous apparaît avec son second visage : cest la même intelligence avec plus dhumour dans la spontanéité,
avec de la colère quelquefois. Tout le côté caché
par pudeur se révèle dans une liberté plus grande.
Beaucoup dentre nous ont connu un Jean Paulhan excessivement poli,
retenu, dune ironie légère, bienveillante. Nous sommes
surpris dans ses lettres dy voir un homme affectueux, généreux,
dévoué, attentif.
Évidemment,
les milliers de lettres quil a écrites, révéleront
beaucoup de secrets littéraires, seront très intéressantes
au point de vue de lhistoire littéraire, bien sûr. On
y rencontre des noms décrivains, des jugements presque toujours
sympathiques, des faits et gestes de la littérature de son temps,
mais nous y voyons surtout une âme qui se donne. Pour moi, jai
été fort étonné dapprendre, cela se trouve
dans quelques-unes de ses lettres, quil était mystique presque,
ou presque chrétien, parlant souvent de la mort, de ses maladies,
mais surtout des maladies et de la mort des autres. En effet, Jean Paulhan
parlant dans une de ses nombreuses lettres, en 1946, de LÉtranger
dAlbert Camus, nous dit dabord que cétait le meilleur roman
ayant paru depuis deux ans, ensuite, que le sentiment de labsurde provient,
chez Camus, du fait quil ne croit pas en Dieu. Si lon naime pas Dieu,
dit encore Jean Paulhan, on ne peut aimer ni sa mère, ni une
autre femme, ni un ami, ni soi-même ; on se sent hors de tout
et comme déraciné. Il était évidemment passionné
par les problèmes de création littéraire et par
les uvres de ses amis. Il y a aussi et surtout le métaphysicien.
essieurs,
Ainsi
que je lai dit tout à lheure, cest Jean Paulhan qui fut un
des premiers à parler de mon éventuelle entrée
à lAcadémie Française. Lui-même sétait
décidé difficilement à se porter candidat, ainsi
quon le voit écrit dans certaines de ses lettres datant déjà
de 1946 où il envisageait sa candidature. Je pense quil avait
une assurance certaine en lui-même, mêlée à
la timidité. Pour moi, il y avait surtout de la timidité
qui faisait barrage. Il me semblait que cétait très audacieux
de ma part de penser faire partie dune Académie qui, en plus
de trois siècles, a réuni les noms les plus grands de
la littérature française, jallais dire de la littérature
mondiale. Par la suite, dautres académiciens me firent lamitié
et lestime de décider pour moi que je nétais pas tout
à fait indigne dappartenir à la Haute Assemblée
dont vous faites partie, Messieurs. Il y a eu François Mauriac,
le comte dOrmesson, Pierre Gaxotte, Paul Morand, René Clair,
Jean Guéhenno, Jean Rostand, Maurice Genevoix ainsi que mon ami
et médecin Jean Delay qui me fait lhonneur de me recevoir. Quirai-je
faire, métais-je dit, au milieu de tant de savants et dérudits ? Mais jaurais été bien stupide et bien orgueilleux de
ne pas faire confiance à ceux qui me font confiance.