Au
commencement de ce siècle, la France était pour les nations
un magnifique spectacle. Un homme la remplissait alors et la faisait
si grande quelle remplissait lEurope. Cet homme, sorti de lombre,
fils dun pauvre gentilhomme corse, produit de deux républiques,
par sa famille de la république de Florence, par lui-même
de la république française, était arrivé
en peu dannées à la plus haute royauté qui jamais
peut-être ait étonné lhistoire. Il était
prince par le génie, par la destinée, et par les actions.
Tout en lui indiquait le possesseur légitime dun pouvoir providentiel.
Il avait eu pour lui les trois conditions suprêmes, lévénement,
lacclamation et la consécration. Une révolution lavait
enfanté, un peuple lavait choisi, un pape lavait couronné.
Des rois et des généraux, marqués eux-mêmes
par la fatalité, avaient reconnu en lui, avec linstinct que
leur donnait leur sombre et mystérieux avenir, lélu du
destin. Il était lhomme auquel Alexandre de Russie, qui devait
périr à Taganrog, avait dit : Vous êtes prédestiné
du ciel ; auquel Kléber, qui devait mourir en Égypte,
avait dit : Vous êtes grand comme le monde ; auquel Desaix,
tombé à Marengo, avait dit : Je suis le soldat et vous
êtes le général ; auquel Valhubert, expirant
à Austerlitz, avait dit : Je vais mourir, mais vous allez
régner. Sa renommée militaire était immense,
ses conquêtes étaient colossales. Chaque année il
reculait les frontières de son empire au delà même
des limites majestueuses et nécessaires que Dieu a données
à la France. Il avait effacé les Alpes comme Charlemagne,
et les Pyrénées comme Louis XIV ; il avait passé
le Rhin comme César, et il avait failli franchir la Manche comme
Guillaume le Conquérant. Sous cet homme, la France avait cent
trente départements ; dun côté elle touchait aux
bouches de lElbe, de lautre elle atteignait le Tibre. Il était
le souverain de quarante-quatre millions de Français et le protecteur
de cent millions dEuropéens ! Dans la composition hardie de
ses frontières, il avait employé comme matériaux
deux grands-duchés souverains, la Savoie et la Toscane, et cinq
anciennes républiques, Gênes, les États-romains,
les États vénitiens, le Valais et les Provinces-Unies.
Il avait construit son État au centre de lEurope comme une citadelle,
lui donnant pour bastions et pour ouvrages avancés dix monarchies
quil avait fait entrer à la fois dans son empire et dans sa
famille. De tous les enfants, ses cousins et ses frères qui avaient
joué avec lui dans la petite cour de la maison natale dAjaccio,
il avait fait des têtes couronnées. Il avait marié
son fils adoptif à une princesse de Bavière et son plus
jeune frère à une princesse de Würtemberg. Quant
à lui, après avoir ôté à lAutriche
lempire dAllemagne, quil sétait à peu près
arrogé sous le nom de Confédération du Rhin, après
lui avoir pris le Tyrol pour lajouter à la Bavière et
IIllyrie pour la réunir à la France, il avait daigné
épouser une archiduchesse. Tout dans cet homme était démesuré
et splendide. Il était au-dessus de lEurope comme une vision
extraordinaire. Une fois on le vit au milieu de quatorze personnes souveraines,
sacrées et couronnées, assis entre le césar et
le czar sur un fauteuil plus élevé que le leur. Un jour
il donna à Talma le spectacle dun parterre de rois. Nétant
encore quà laube de sa puissance, il lui avait pris fantaisie
de toucher au nom de Bourbon dans un coin de lItalie et de lagrandir
à sa manière ; de Louis, duc de Parme, il avait fait un
roi dÉtrurie. À la même époque, il avait
profité dune trêve, puissamment imposée par son
influence et par ses armes, pour faire quitter aux rois de la Grande-Bretagne
ce titre de roi de France quils avaient usurpé quatre
cents ans, et quils nont plus osé reprendre depuis, tant il
leur fut alors bien arraché. La révolution avait effacé
les fleurs de lis de lécusson de France ; lui aussi, il les
avait effacées, mais le blason dAngleterre ; trouvant ainsi
moyen de leur faire honneur de la même manière dont on
leur avait fait affront. Par décret impérial, il divisait
la Prusse en quatre départements, il mettait les Iles Britanniques
en état de blocus, il déclarait Amsterdam troisième
ville de lempire, Rome nétait que la seconde,
ou bien il affirmait au monde que la maison de Bragance avait cessé
de régner. Quand il passait le Rhin, les électeurs dAllemagne,
ces hommes qui avaient fait des empereurs, venaient au-devant de lui
jusquà leurs frontières dans lespérance quil
les ferait peut-être rois. Lantique royaume de Gustave Wasa,
manquant dhéritier et cherchant un maître, lui demandait
pour prince un de ses maréchaux. Le successeur de Charles-Quint,
larrière-petit-fils de Louis XIV, le roi des Espagnes et des
Indes, lui demandait pour femme une de ses surs. Il était
compris, grondé et adoré de ses soldats, vieux grenadiers
familiers avec leur empereur et avec la mort. Le lendemain des batailles,
il avait avec eux de ces grands dialogues qui commentent superbement
les grandes actions et qui transforment lhistoire en épopée.
Il entrait dans sa puissance comme dans sa majesté quelque chose
de simple, de brusque et de formidable. Il navait pas, comme les empereurs
dOrient, le doge de Venise pour grand échanson, ou, comme les
empereurs dAllemagne, le duc de Bavière pour grand écuyer ; mais il lui arrivait parfois de mettre aux arrêts le roi qui
commandait sa cavalerie. Entre deux guerres, il creusait des canaux,
il perçait des routes, il dotait des théâtres, il
enrichissait des académies, il provoquait des découvertes,
il fondait des monuments grandioses, ou bien il rédigeait des
codes dans un salon des Tuileries, et il querellait ses conseillers
dÉtat jusquà ce quil eût réussi à
substituer, dans quelque texte de loi, aux routines de la procédure,
la raison suprême et naïve du génie. Enfin, dernier
trait qui complète à mon sens la configuration singulière
de cette grande gloire, il était entré si avant dans lhistoire
par ses actions, quil pouvait dire et quil disait : Mon prédécesseur
lempereur Charlemagne ; et il sétait par ses alliances
tellement mêlé à la monarchie quil pouvait dire
et quil disait : Mon oncle le roi Louis XVI.
Cet
homme était prodigieux. Sa fortune, Messieurs, avait tout surmonté.
Comme je viens de vous le rappeler, les plus illustres princes sollicitaient
son amitié, les plus anciennes races royales cherchaient son
alliance, les plus vieux gentilshommes briguaient son service. Il ny
avait pas une tête, si haute ou si fière quelle fût,
qui ne saluât ce front sur lequel la main de Dieu, presque visible,
avait posé deux couronnes, lune qui est faite dor
et quon appelle la royauté, lautre qui est faite
de lumière et quon appelle le génie. Tout dans le
continent sinclinait devant Napoléon, tout, excepté
six poëtes, Messieurs, permettez-moi de le dire et den
être fier dans cette enceinte, excepté six penseurs
restés seuls debout dans lunivers agenouillé ;
et ces noms glorieux, jai hâte de les prononcer devant vous,
les voici : DUCIS, DELILLE, MADAME DE STAEL, BENJAMIN CONSTANT,
CHATEAUBRIAND, LEMERCIER.
Que
signifiait cette résistance ? Au milieu de cette France
qui avait la victoire, la force, la puissance, lempire, la domination,
la splendeur ; au milieu de cette Europe émerveillée
et vaincue qui, devenue presque française, participait elle-même
du rayonnement de la France, que représentaient ces six esprits
révoltés contre un génie, ces six renommées
indignées contre la gloire, ces six poëtes irrités
contre un héros ? Messieurs, ils représentaient en
Europe la seule chose qui manquât alors à lEurope,
lindépendance ; ils représentaient en France
la seule chose qui manquât alors à la France, la liberté.
À
Dieu ne plaise que je prétende jeter ici le blâme sur les
esprits moins sévères qui entouraient alors le maître
du monde de leurs acclamations ! Cet homme, après avoir
été létoile dune nation, en était
devenu le soleil. On pouvait sans crime se laisser éblouir. Il
était plus malaisé peut-être quon ne pense,
pour lindividu que Napoléon voulait gagner, de défendre
sa frontière contre cet irrésistible envahisseur qui savait
le grand art de subjuguer un peuple et qui savait aussi le grand art
de séduire un homme. Que suis-je, dailleurs, Messieurs,
pour marroger ce droit de critique suprême ? Quel est
mon titre ? Nai- je pas bien plutôt besoin moi-même
de bienveillance et dindulgence à lheure où
jentre dans cette compagnie, ému de toutes les émotions
ensemble, fier des suffrages qui mont appelé, heureux des
sympathies qui maccueillent, troublé par cet auditoire
si imposant et si charmant, triste de la grande perte que vous avez
faite et dont il ne me sera pas donné de vous consoler, confus
enfin dêtre si peu de chose dans ce lieu vénérable
que remplissent à la fois de leur éclat serein et fraternel
daugustes morts et dillustres vivants ? Et puis pour
dire toute ma pensée, en aucun cas je ne reconnaîtrais
aux générations nouvelles ce droit de blâme rigoureux
envers nos anciens et nos aînés. Qui na pas combattu
a-t-il le droit de juger ? Nous devons nous souvenir que nous étions
enfants alors, et que la vie était légère et insouciante
pour nous lorsquelle était si grave et si laborieuse pour
dautres. Nous arrivons après nos pères ; ils
sont fatigués, soyons respectueux. Nous profitons à la
fois des grandes idées qui ont lutté et des grandes choses
qui ont prévalu. Soyons justes envers tous, envers ceux qui ont
accepté lempereur pour maître comme envers ceux qui
lont accepté pour adversaire. Comprenons lenthousiasme
et honorons la résistance. Lun et lautre ont été
légitimes.
Pourtant,
redisons-le, Messieurs, la résistance nétait pas
seulement légitime ; elle était glorieuse.
Elle
affligeait lempereur. Lhomme qui, comme il la dit
plus tard à Sainte-Hélène, eût fait Pascal
sénateur et Corneille ministre, cet homme-là, Messieurs,
avait trop de grandeur en lui-même pour ne pas comprendre la grandeur
dans autrui. Un esprit vulgaire, appuyé sur la toute-puissance,
eût dédaigné peut-être cette rébellion
du talent ; Napoléon sen préoccupait. Il se
savait trop historique pour ne point avoir souci de lhistoire ;
il se sentait trop poétique pour ne pas sinquiéter
des poëtes. Il faut le reconnaître hautement, cétait
un vrai prince que ce sous-lieutenant dartillerie qui avait gagné
sur la jeune république française la bataille du 18 brumaire
et sur les vieilles monarchies européennes la bataille dAusterlitz.
Cétait un victorieux, et, comme tous les victorieux, cétait
un ami des lettres. Napoléon avait tous les goûts et tous
les instincts du trône, autrement que Louis XIV sans doute,
mais autant que lui. Il y avait du grand roi dans le grand empereur.
Rallier la littérature à son sceptre, cétait
une de ses premières ambitions. Il ne lui suffisait pas davoir
muselé les passions populaires, il eût voulu soumettre
Benjamin Constant ; il ne lui suffisait pas davoir vaincu
trente armées, il eût voulu vaincre Lemercier ; il
ne lui suffisait pas davoir conquis dix royaumes, il eût
voulu conquérir Chateaubriand.
Ce
nest pas, Messieurs, que tout en jugeant le premier consul ou
lempereur chacun sous linfluence de leurs sympathies particulières,
ces hommes-là contestassent ce quil y avait de généreux,
de rare et dillustre dans Napoléon. Mais, selon eux, le
politique ternissait le victorieux, le héros était doublé
dun tyran, le Scipion se compliquait dun Cromwell ;
une moitié de sa vie faisait à lautre moitié
des répliques amères. Bonaparte avait fait porter aux
drapeaux de son armée le deuil de Washington ; mais il navait
pas imité Washington. Il avait nommé la Tour dAuvergne
premier grenadier de la république ; mais il avait aboli
la république. Il avait donné le dôme des Invalides
pour sépulcre au grand Turenne ; mais il avait donné
le fossé de Vincennes pour tombe au petit-fils du grand Condé.
Malgré
leur fière et chaste attitude, lempereur nhésita devant
aucune avance. Les ambassades, les dotations, les hauts grades de la
Légion dhonneur, le sénat, tout fut offert, disons-le
à la gloire de lempereur, et, disons-le à la gloire de
ces nobles réfractaires, tout fut refusé.
Après
les caresses, je lajoute à regret, vinrent les persécutions.
Aucun ne céda. Grâce à ces six talents, grâce
à ces six caractères, sous ce règne qui supprima
tant de libertés et qui illumina tant de couronnes, la dignité
royale de la pensée libre fut maintenue.
Il
ny eut pas que cela, Messieurs ; il y eut aussi service rendu
à lhumanité. Il ny eut pas seulement résistance
au despotisme ; il y eut aussi résistance à la guerre.
Et quon ne se méprenne pas ici sur le sens et sur la portée
de mes paroles, je suis de ceux qui pensent que la guerre est souvent
bonne. À ce point de vue supérieur doù lon
voit toute lhistoire comme un seul groupe et toute la philosophie
comme une seule idée, les batailles ne sont pas plus des plaies
faites au genre humain que les sillons ne sont des plaies faites à
la terre. Depuis cinq mille ans, toutes les moissons sébauchent
par la charrue et toutes les civilisations par la guerre. Mais lorsque
la guerre tend à dominer, lorsquelle devient létat
normal dune nation, lorsquelle passe à létat
chronique, pour ainsi dire, quand il y a, par exemple, treize grandes
guerres en quatorze ans, alors, Messieurs, quelque magnifiques que soient
les résultats ultérieurs, il vient un moment où
lhumanité souffre. Le côté délicat
des murs suse et samoindrit au frottement des idées
brutales ; le sabre devient le seul outil de la société ;
la force se forge un droit à elle ; le rayonnement divin
de la bonne foi, qui doit toujours éclairer la face des nations,
séclipse à chaque instant dans lombre où
sélaborent les traités et les partages de royaumes ;
le commerce, lindustrie, le développement radieux des intelligences,
toute lactivité pacifique disparaît ; la sociabilité
humaine est en péril. Dans ces moments-là, Messieurs,
il sied quune imposante réclamation sélève,
il est moral que lintelligence dise hardiment son fait à
la force ; il est bon quen présence même de
leur victoire et de leur puissance, les penseurs fassent des remontrances
aux héros, et que les poëtes, ces civilisateurs sereins
patients et paisibles, protestent contre les conquérants, ces
civilisateurs violents.
Parmi
ces illustres protestants, il était un homme que Bonaparte avait
aimé, et auquel il aurait pu dire, comme un autre dictateur à
un autre républicain : Tu quoque ! Cet homme,
Messieurs, cétait M. Lemercier. Nature probe, réservée
et sobre ; intelligence droite et logique ; imagination exacte
et, pour ainsi dire, algébrique jusque dans ses fantaisies ;
né gentilhomme, mais ne croyant quà laristocratie
du talent ; né riche, mais ayant la science dêtre
noblement pauvre ; modeste dune sorte de modestie hautaine ;
doux, mais ayant dans sa douceur je ne sais quoi dobstiné,
de silencieux et dinflexible ; austère dans les choses
publiques, difficile à entraîner, offusqué de ce
qui éblouit les autres, M. Lemercier, détail remarquable
dans un homme qui avait livré tout un côté de sa
pensée aux théories, M. Lemercier navait laissé
construire son opinion politique que par les faits. Et encore voyait-il
les faits à sa manière. Cétait un de ces
esprits qui donnent plus dattention aux causes quaux effets,
et qui critiqueraient volontiers la plante sur sa racine et le fleuve
sur sa source. Ombrageux et sans cesse prêt à se cabrer,
plein dune haine secrète et souvent vaillante contre tout
ce qui tend à dominer, il paraissait avoir mis autant damour-propre
à se tenir toujours de plusieurs années en arrière
des événements que dautres en mettent à se
précipiter en avant. En 1789, il était royaliste, ou,
comme on parlait alors, monarchien de 1785 ; en 93 il devint,
comme il la dit lui-même, libéral de 89 ; en
1804, au moment où Bonaparte se trouva mûr pour lempire,
Lemercier se sentit mûr pour la république.
Comme
vous le voyez, Messieurs, son opinion politique, dédaigneuse
de ce qui lui semblait le caprice du jour, était toujours mise
à la mode de lan passé.
Veuillez
me permettre ici quelques détails sur le milieu dans lequel sécoula
la jeunesse de M. Lemercier. Ce nest quen explorant les commencements
dune vie quon peut étudier la formation dun caractère
Or, quand on veut connaître à fond ces hommes qui répandent
de la lumière, il ne faut pas moins séclairer de leur
caractère que de leur génie. Le génie, cest le
flambeau du dehors ; le caractère, cest la lampe intérieure.
En
1793, au plus fort de la terreur, M. Lemercier, tout jeune homme alors,
suivait avec une assiduité remarquable les séances de
la Convention nationale. Cétait là, Messieurs, un
sujet de contemplation sombre, lugubre, effrayant, mais sublime. Soyons
justes, nous le pouvons sans danger aujourdhui, soyons justes
envers ces choses augustes et terribles qui ont passé sur la
civilisation humaine et qui ne reviendront plus ! Cest, à
mon sens, une volonté de la Providence que la France ait toujours
à sa tête quelque chose de grand. Sous les anciens rois,
cétait un principe ; sous lempire, ce fut un
homme ; pendant la révolution, ce fut une assemblée.
Assemblée qui a brisé le trône et qui a sauvé
le pays, qui a vu un duel avec la royauté comme Cromwell et un
duel avec lunivers comme Annibal, qui a eu à la fois du
génie comme tout un peuple et du génie comme un seul homme ;
en un mot, qui a commis des attentats et qui a fait des prodiges ;
que nous pouvons détester, que nous pouvons maudire, mais que
nous devons admirer !
Reconnaissons-le
néanmoins, il se fit en France, dans ce temps, une diminution
de lumière morale, et par conséquent, remarquons-le,
Messieurs, une diminution de lumière intellectuelle. Cette
espèce de demi-jour ou de demi-obscurité qui ressemble
à la tombée de la nuit et qui se répandit sur de
certaines époques, est nécessaire pour que la Providence
puisse, dans lintérêt intérieur du genre humain
accomplir sur les sociétés vieillies ces effrayantes voies
de fait qui, si elles étaient commises par des hommes, seraient
des crimes, et qui, venant de Dieu, sappellent des révolutions.
Cette
ombre, cest lombre même que fait la main du Seigneur quand elle
est sur un peuple.
Comme
je lindiquais tout à lheure, 93 nest pas lépoque de
ces hautes individualités que leur génie isole. Il semble,
en ce moment-là, que la Providence trouve lhomme trop petit
pour ce quelle veut faire, quelle le relègue sur le second
plan et quelle entre en scène elle-même. En effet, en
93, des trois géants qui ont fait de la révolution française,
le premier, un fait social, le deuxième, un fait géographique,
le dernier, un fait européen, lun Mirabeau, était mort ; lautre, Sieyès, avait disparu dans léclipse ; il réussissait
à vivre, comme ce lâche grand homme la dit plus tard ; le troisième, Bonaparte, nétait pas né encore
à la vie historique. Sieyès laissé dans lombre
et Danton peut-être excepté, il ny avait donc pas dhommes
du premier ordre, pas dintelligences capitales dans la Convention ;
mais il y avait de grandes passions, de grandes luttes, de grands éclairs,
de grands fantômes. Cela suffisait, certes pour léblouissement
du peuple, redoutable spectateur incliné sur la fatale assemblée.
Ajoutons quà cette époque où chaque jour était
une journée, les choses marchaient si vite, lEurope et la France,
Paris, et la frontière, le champ de bataille et la place publique
avaient tant daventures, tout se développait si rapidement,
quà la tribune de la Convention nationale lévénement
croissait pour ainsi dire sous lorateur à mesure quil parlait,
et, tout en lui donnant le vertige, lui communiquait sa grandeur. Et
puis comme Paris, comme la France, la Convention se mouvait dans cette
clarté crépusculaire de la fin du siècle qui attachait
des ombres immenses aux plus petits hommes, qui prêtait des contours
indéfinis et gigantesques aux plus chétives figures, et
qui, dans lhistoire même, répand sur cette formidable
assemblée je ne sais quoi de sinistre et de surnaturel.
Ces
monstrueuses réunions dhommes ont souvent fasciné les
poëtes comme lhydre fascine loiseau. Le Long-Parlement absorbait
Milton, la Convention attirait Lemercier. Tous deux plus tard ont illuminé
lintérieur dune sombre épopée avec je ne sais
quelle vague réverbération de ces deux pandémoniums.
On sent Cromwell dans le Paradis perdu, et 93 dans la Panhypocrisiade.
La Convention, pour le jeune Lemercier, cétait la révolution
faite vision et réunie tout entière sous son regard. Tous
les jours il venait voir là, comme il la dit admirablement,
mettre les lois hors la loi. Chaque matin il arrivait à
louverture de la séance et sasseyait dans la tribune publique
parmi ces femmes étranges qui mêlaient je ne sais quelle
besogne domestique aux plus terribles spectacles, et auxquelles lhistoire
conservera leur hideux surnom de tricoteuses. Elles le connaissaient,
elles lattendaient et lui gardaient sa place. Seulement il y avait
dans sa jeunesse, dans le désordre de ses vêtements, dans
son attention effarée, dans son anxiété pendant
les discussions, dans la fixité profonde de son regard, dans
les paroles entrecoupées qui lui échappaient par moments,
quelque chose de si singulier jour elles, quelles le croyaient privé
de raison Un jour, arrivant plus tard quà lordinaire, il entendit
une de ces femmes dire à lautre : Ne te mets pas là,
cest la place de lidiot.
Quatre
ans plus tard, en 1797, lidiot donnait à la France Agamemnon.
Est-ce
que par hasard cette assemblée aurait fait faire au poëte
cette tragédie ? Quy a-t-il de commun entre Égisthe
et Danton, entre Argos et Paris, entre la barbarie homérique
et la démoralisation voltairienne ? Quelle étrange
idée de donner pour miroir aux attentats dune civilisation
décrépite et corrompue les crimes naïfs et simples
dune époque primitive ; de faire errer, pour ainsi
dire, à quelques pas des échafauds de la révolution
française les spectres grandioses de la tragédie grecque,
et de confronter au régicide moderne tel que laccomplissent
les passions populaires lantique régicide tel que le font
les passions domestiques ! Je lavouerai, Messieurs, en songeant
à cette remarquable époque du talent de M. Lemercier,
entre les discussions de la Convention et les querelles des Atrides,
entre ce quil voyait et ce quil rêvait, jai
souvent cherché un rapport ; je nai trouvé
tout au plus quune harmonie. Pourquoi, par quelle mystérieuse
transformation de la pensée dans le cerveau, Agamemnon
est-il né ainsi, cest là un de ces sombres caprices
de linspiration dont les poëtes seuls ont le secret. Quoi
quil en soit, Agamemnon est une uvre, une des plus
belles tragédies de notre théâtre, sans contredit,
par lhorreur et par la pitié à la fois, par la simplicité
de lélément tragique, par la gravité austère
du style. Ce sévère poëme a vraiment le profil grec.
On sent, en le considérant, que cest lépoque
où David donne la couleur aux bas-reliefs dAthènes
et où Talma leur donne la parole et le mouvement. On y sent plus
que lépoque, on y sent lhomme. On devine que le poëte
a souffert en lécrivant. En effet, une mélancolie
profonde, mêlée à je ne sais quelle terreur presque
révolutionnaire, couvre toute cette grande uvre. Examinez-la,
elle le mérite, Messieurs, voyez lensemble
et les détails, Agamemnon et Strophus, la galère qui aborde
au port, les acclamations du peuple, le tutoiement héroïque
des rois. Contemplez surtout Clytemnestre, la pâle et sanglante
figure, ladultère dévouée au parricide, qui
regarde à côté delle sans les comprendre et,
chose terrible ! sans en être épouvantée, la
captive Cassandre et le petit Oreste ; deux êtres faibles
en apparence, en réalité formidables ! Lavenir
parle dans lun et vit dans lautre. Cassandre, cest
la menace sous la forme dune esclave ; Oreste, cest
le châtiment sous les traits dun enfant.
Comme
je viens de le dire, à lâge où lon ne souffre
pas encore et où lon rêve à peine, M. Lemercier
souffrit et créa. Cherchant à composer sa pensée,
curieux de cette curiosité profonde qui attire les esprits courageux
aux spectacles effrayants, il sapprocha le plus près quil put
de la Convention, cest-à-dire, de la révolution. Il se
pencha sur la fournaise pendant que la statue de lavenir y bouillonnait
encore, et il y vit flamboyer et il y entendit rugir, comme la lave
dans le cratère, les grands principes révolutionnaires,
ce bronze dont sont faites aujourdhui toutes les bases de nos idées,
de nos libertés et de nos lois. La civilisation future était
alors le secret de la Providence ; M. Lemercier nessaya pas de le deviner.
Il se borna à recevoir en silence, avec une résignation
stoïque, son contre-coup de toutes les calamités. Chose
digne dattention, et sur laquelle je ne puis mempêcher dinsister,
si jeune, si obscur, si inaperçu encore, perdu dans cette foule
qui, pendant la terreur, regardait les événements traverser
la rue conduits par le bourreau, il fut frappé dans toutes ses
affections les plus intimes par les catastrophes publiques. Sujet dévoué
et presque serviteur personnel de Louis XVI, il vit passer le fiacre
du 21 janvier ; filleul de madame de Lamballe, il vit passer la pique
du 2 septembre ; ami dAndré Chénier, il vit passer la
charrette du 7 thermidor. Ainsi, à vingt ans, il avait déjà
vu décapiter, dans les trois êtres les plus sacrés
pour lui après son père, les trois choses de ce monde
les plus rayonnantes après Dieu, la royauté la beauté
et le génie !
Quand
ils ont subi de pareilles impressions, les esprits tendres et faibles
restent tristes toute leur vie, les esprits élevés et
fermes demeurent sérieux. M. Lemercier accepta donc la vie avec
gravité. Le 9 thermidor avait ouvert pour la France cette ère
nouvelle qui est la seconde phase de toute révolution. Après
avoir regardé la société se dissoudre, M. Lemercier
la regarda se reformer. Il mena la vie mondaine et littéraire.
Il étudia et partagea, en souriant parfois, les murs de
cette époque du directoire qui est après Robespierre ce
que la régence est après Louis XIV ; le tumulte joyeux
dune nation intelligente échappée à lennui ou
à la peur ; lesprit, la gaieté et la licence protestant
par une orgie, ici, contre la tristesse dun despotisme dévot,
là, contre labrutissement dune tyrannie puritaine. M. Lemercier,
célèbre alors par le succès dAgamemnon,
rechercha tous les hommes délite de ce temps et en fut recherché.
Il connut Écouchard-Lebrun chez Ducis, comme il avait connu André
Chénier chez madame Pourrat. Lebrun laima tant, quil na pas
fait une seule épigramme contre lui. Le duc de Fitz-James et
le prince de Talleyrand, madame de Lameth et M. de Florian, la duchesse
dAiguillon et madame Tallien, Bernardin de Saint-Pierre et madame de
Staël lui firent fête et laccueillirent. Beaumarchais voulut
être son éditeur, comme vingt ans plus tard Dupuytren voulut
être son professeur. Déjà placé trop haut
pour descendre aux exclusions de partis, de plain-pied avec tout ce
qui était supérieur, il devint en même temps lami
de David qui avait jugé le roi et de Delille qui lavait pleuré.
Cest ainsi quen ces années-là, de cet échange
didées avec tant de natures diverses, de la contemplation des
murs et de lobservation des individus, naquirent et se développèrent
dans M. Lemercier, pour faire face à toutes les rencontres de
la vie, deux hommes, deux hommes libres, un homme politique
indépendant, un homme littéraire original.
Un
peu avant cette époque, il avait connu lofficier de fortune
qui devait succéder plus tard au directoire. Leur vie se côtoya
pendant quelques années. Tous deux étaient obscurs. Lun
était ruiné, lautre était pauvre. On reprochait
à lun sa première tragédie, qui était un
essai décolier, et à lautre sa première action
qui était un exploit de jacobin. Leurs deux renommées
commencèrent en même temps par un sobriquet. On disait
M. Mercier-Méléagre au même instant où
lon disait le général Vendémiaire. Loi
étrange qui veut quen France le ridicule sessaye un moment
à tous les hommes supérieurs ! Quand madame de Beauharnais
songea à épouser le protégé de Barras, elle
consulta M. Lemercier sur cette mésalliance. M. Lemercier, qui
portait intérêt au jeune artilleur de Toulon, la lui conseilla.
Puis tous deux, lhomme de lettres et lhomme de guerre, grandirent
presque parallèlement. Ils remportèrent en même
temps leurs premières victoires. M. Lemercier fit jouer Agamemnon
dans lannée dArcole et de Lodi, et Pinto dans lannée
de Marengo. Avant Marengo, leur liaison était déjà
étroite. Le salon de la rue Chantereine avait vu M. Lemercier
lire sa tragédie égyptienne dOphis au général
en chef de larmée dÉgypte ; Kléber et Desaix
écoutaient assis dans un coin. Sous le consulat, la liaison devint
de lamitié. À la Malmaison, le premier consul, avec cette
gaieté denfant propre aux vrais grands hommes, entrait brusquement
la nuit dans la chambre où veillait le poëte, et samusait
à lui éteindre sa bougie, puis il séchappait en
riant aux éclats. Joséphine avait confié à
M. Lemercier son projet de mariage ; le premier consul lui confia son
projet dempire. Ce jour-là, M. Lemercier sentit quil perdait
un ami. Il ne voulut pas dun maître. On ne renonce pas aisément
à légalité avec un pareil homme. Le poëte
séloigna fièrement. On pourrait dire que, le dernier
en France, il tutoya Napoléon. Le 14 floréal an XII, le
jour même ou le sénat donnait pour la première fois
à lélu de la nation le titre impérial : Sire,
M. Lemercier, dans une lettre mémorable, lappelait encore familièrement
de ce grand nom : Bonaparte !
Cette
amitié, à laquelle la lutte dut succéder, les honorait
lun et lautre. Le poëte nétait pas indigne
du capitaine. Cétait un rare et beau talent que M. Lemercier.
On a plus de raisons que jamais de le dire aujourdhui que son
monument est terminé, aujourdhui que lédifice
construit par cet esprit a reçu cette fatale dernière
pierre que la main de Dieu pose toujours sur tous les travaux de lhomme.
Vous nattendez certes pas de moi, Messieurs, que jexamine
ici page à page cette uvre immense et multiple qui, comme
celle de Voltaire, embrasse tout, lode, lépître,
lapologue, la chanson, la parodie, le roman, le drame, lhistoire
et le pamphlet, la prose et le vers, la traduction et linvention,
lenseignement politique, lenseignement philosophique et
lenseignement littéraire ; vaste amas de volumes et
de brochures que couronnent avec quelque majesté dix poëmes,
douze comédies et quatorze tragédies ; riche et fantasque
architecture, parfois ténébreuse, parfois vivement éclairée,
sous les arceaux de laquelle apparaissent, étrangement mêlés
dans un clair-obscur singulier, tous les fantômes imposants de
la fable, de la Bible et de lhistoire, Atride, Ismaël, le
lévite dÉphraïm, Lycurgue, Camille, Clovis,
Charlemagne, Baudouin, saint Louis, Charles Vl, Richard III, Richelieu,
Bonaparte, dominés tous par ces quatre colosses symboliques sculptés
sur le fronton de luvre, Moïse, Alexandre, et Newton ;
cest-à-dire, par la législation, la guerre, la poésie
et la science. Ce groupe de figures et didées que le poëte
avait dans lesprit et quil a posé largement dans
notre littérature, ce groupe, Messieurs, est plein de grandeur.
Après avoir dégagé la ligne principale de luvre,
permettez-moi den signaler quelques détails saillants et
caractéristiques : cette comédie de la révolution
portugaise, si vive, si spirituelle, si ironique et si profonde ;
ce Plaute, qui diffère de lHarpagon de Molière
en ce que, comme le dit ingénieusement lauteur lui-même,
le sujet de Molière, cest un avare qui perd un
trésor ; mon sujet à moi, cest Plaute qui
trouve un avare ; ce Christophe Colomb, où lunité
de lieu est tout à la fois si rigoureusement observée,
car laction se passe sur le pont dun vaisseau, et si audacieusement
violée, car ce vaisseau, jai presque dit ce drame,
va de lancien monde au nouveau ; cette Frédégonde,
conçue comme un rêve de Crébillon, exécutée
comme une pensée de Corneille ; cette Atlantiade,
que la nature pénètre dun assez vif rayon, quoiquelle
y soit plutôt interprétée peut-être selon
la science que selon la poésie ; enfin, ce dernier poëme,
lhomme donné par Dieu en spectacle aux démons, cette
Panhypocrisiade qui est tout ensemble une épopée,
une comédie et une satire, sorte de chimère littéraire,
espèce de monstre à trois têtes qui chante, qui
rit et qui aboie.
Après
avoir traversé tous ces livres, après avoir monté
et descendu la double échelle, construite par lui-même
pour lui seul peut-être, à laide de laquelle ce penseur
plongeait dans lenfer ou pénétrait dans le ciel,
il est impossible, Messieurs, de ne pas se sentir au cur une sympathie
sincère pour cette noble et travailleuse intelligence qui, sans
se rebuter, a courageusement, essayé tant didées
à ce superbe goût français si difficile à
satisfaire ; philosophe selon Voltaire, qui a été
parfois un poëte selon Shakspeare ; écrivain précurseur
qui dédiait des épopées à Dante à
lépoque où Dorat refleurissait sous le nom de Demoustiers ;
esprit à la vaste envergure, qui a tout à la fois une
aile dans la tragédie primitive et une aile dans la comédie
révolutionnaire, qui touche par Agamemnon au poëte
de Prométhée et par Pinto au poëte de Figaro.
Le
droit de critique, Messieurs, paraît au premier abord découler
naturellement du droit dapologie. Lil humain,
est-ce perfection ? est-ce infirmité ? est ainsi
fait quil cherche toujours le côté défectueux
de tout. Boileau na pas loué Molière sans restriction.
Cela est-il à lhonneur de Boileau ? Je lignore,
mais cela est. II y a deux cent trente ans que lastronome Jean
Fabricius a trouvé des taches dans le soleil ; il y a deux
mille deux cents ans que le grammairien Zoïle en avait trouvé
dans Homère. Il semble donc que je pourrais ici, sans offenser
vos usages et sans manquer à la respectable mémoire qui
mest confiée, mêler quelques reproches à mes
louanges et prendre de certaines précautions conservatoires dans
lintérêt de lart. Je ne le ferai pourtant pas,
Messieurs. Et vous-mêmes, en réfléchissant que si,
par hasard, moi qui ne peux être que fidèle à des
convictions hautement proclamées toute ma vie, jarticulais
une restriction au sujet de M. Lemercier, cette restriction porterait
peut-être principalement sur un point délicat et suprême,
sur la condition qui, selon moi, ouvre ou ferme aux écrivains
les portes de lavenir, cest-à-dire, sur le style,
en songeant à ceci, je nen doute pas, Messieurs, vous comprendrez
ma réserve et vous approuverez mon silence. Dailleurs,
et ce que je disais en commençant, ne dois-je pas le répéter
ici surtout ? qui suis-je ? qui ma donné qualité
pour trancher des questions si complexes et si graves ? Pourquoi
la certitude que je crois sentir en moi se résoudrait-elle en
autorité pour autrui ? La postérité seule,
cest là encore une de mes convictions, a le droit
définitif de critique et de jugement envers les talents supérieurs.
Elle seule, qui voit leur uvre dans son ensemble, dans sa proportion
et dans sa perspective, peut dire où ils ont erré et décider
où ils ont failli. Pour prendre ici devant vous le rôle
auguste de la postérité, pour adresser un reproche ou
un blâme à un grand esprit, il faudrait au moins être
ou se croire un contemporain éminent. Je nai ni le bonheur
de ce privilége, ni le malheur de cette prétention.
Et
puis, Messieurs, et cest toujours là quil en faut
revenir quand on parle de M. Lemercier, quel que soit son éclat
littéraire, son caractère était peut-être
plus complet encore que son talent.
Du
jour où il crut de son devoir de lutter contre ce qui lui semblait
linjustice faite gouvernement, il immola à cette lutte
sa fortune, quil avait retrouvée après la révolution
et que lempire lui reprit, son loisir, son repos, cette sécurité
extérieure qui est comme la muraille du bonheur domestique, et,
chose admirable dans un poëte, jusquau succès de ses
ouvrages. Jamais poëte na fait combattre des tragédies
et des comédies avec une plus héroïque bravoure.
Il envoyait ses pièces à la censure comme un général
envoie ses soldats à lassaut. Un drame supprimé,
était immédiatement remplacé par un autre qui avait
le même sort. Jai eu, Messieurs, la triste curiosité
de chercher et dévaluer le dommage causé par cette
lutte à la renommée de lauteur dAgamemnon.
Voulez-vous savoir le résultat ? Sans compter le
Lévite dÉphraïm proscrit par le comité
du salut public, comme dangereux pour la philosophie ; le Tartufe
révolutionnaire proscrit par la Convention, comme contraire
à la république ; la Démence de Charles
VI proscrite par la restauration, comme hostile à la royauté ;
sans marrêter au Corrupteur, sifflé, dit-on,
en 1823, par les gardes du corps ; en me bornant aux actes de la
censure impériale, voici ce que jai trouvé :
Pinto, joué vingt fois, puis défendu ; Plaute
, joué sept fois, puis défendu ; Christophe Colomb,
joué onze fois militairement devant les baïonnettes, puis
défendu ; Charlemagne, défendu ; Camille,
défendu. Dans cette guerre, honteuse pour le pouvoir, honorable
pour le poëte, M. Lemercier eut en dix ans, cinq grands drames
tués sous lui.
II
plaida quelque temps pour son droit et pour sa pensée par dénergiques
réclamations directement adressées à Bonaparte
lui-même. Un jour, au milieu dune discussion délicate
et presque blessante, le maître, sinterrompant, lui dit brusquement : Quavez-vous donc ? vous devenez tout rouge. Et vous
tout pâle, répliqua fièrement M. Lemercier ; cest notre manière à tous deux quand quelque chose
nous irrite, vous ou moi. Je rougis et vous pâlissez. Bientôt
il cessa tout à fait de voir lempereur. Une fois pourtant en
janvier 1812, à 1époque culminante des prospérités
de Napoléon, quelques semaines après la suppression arbitraire
de son Camille, dans un moment où il désespérait
de jamais faire représenter aucune de ses pièces tant
que lempire durerait, il dut, comme membre de lInstitut, se rendre
aux Tuileries. Dès que Napoléon laperçut, il vint
droit à lui. Eh bien, Monsieur Lemercier, quand nous
donnerez-vous une belle tragédie ? M. Lemercier regarda
lempereur fixement et dit ce seul mot : Bientôt, jattends.
Mot terrible ! mot de prophète plus encore de poëte ! mot qui, prononcé au commencement de 1812, contient Moscou,
Waterloo et Sainte-Hélène !
Tout
sentiment sympathique pour Bonaparte nétait cependant pas éteint
dans ce cur silencieux et sévère. Vers ces derniers
temps, lâge avait plutôt rallumé quétouffé
létincelle. Lan passé, presque à pareille époque,
par une belle matinée de mai, le bruit se répandit dans
Paris que lAngleterre, honteuse enfin de ce quelle a fait à
Sainte-Hélène, rendait à la France le cercueil
de Napoléon. M. Lemercier, déjà souffrant et malade
depuis près dun mois, se fit apporter le journal. Le journal,
en effet, annonçait quune frégate allait mettre à
la voile pour Sainte-Hélène. Pâle et tremblant,
le vieux poëte se leva, une larme brilla dans son il, et
au moment où on lui lut que « le général
Bertrand irait chercher lempereur son maître
»
Et moi, sécria-t-il, si jallais chercher mon ami
le premier consul !
Huit
jours après, il était parti.
Hélas ! me disait sa respectable veuve en me racontant ces douloureux détails,
il ne lest pas allé chercher, il a fait davantage, il lest
allé rejoindre.
Nous
venons de parcourir du regard toute cette noble vie ; tirons-en maintenant
lenseignement quelle renferme.
M.
Lemercier est un de ces hommes rares qui obligent lesprit à
se poser et aident la pensée à résoudre ce grave
et beau problème : Quelle doit être lattitude de
la littérature vis-à-vis de la société,
selon les époques, selon les peuples et selon les gouvernements ?
Aujourdhui,
vieux trône de Louis XIV, gouvernement des assemblées,
despotisme de la gloire, monarchie absolue, république tyrannique,
dictature militaire, tout cela sest évanoui. À mesure
que nous, générations nouvelles, nous voguons dannée
en année vers linconnu, les trois objets immenses que M. Lemercier
rencontra sur sa route, quil aima, contempla et combattit tour à
tour, immobiles et morts désormais, senfoncent peu à
peu dans la brume épaisse du passé. Les rois de la branche
aînée ne sont plus que des ombres ; la Convention nest
plus quun souvenir ; lempereur nest plus quun tombeau.
Seulement,
les idées quils contenaient leur ont survécu. La mort
et lécroulement ne servent quà dégager cette
valeur intrinsèque et essentielle des choses qui en est comme
lâme. Dieu met quelquefois des idées dans certains faits
et dans certains hommes comme des parfums dans des vases. Quand le vase
tombe, lidée se répand.
Messieurs,
la race aînée contenait la tradition historique ;
la Convention contenait lexpansion révolutionnaire ;
Napoléon contenait lunité nationale. De la tradition
naît la stabilité, de lexpansion naît la liberté,
de lunité naît le pouvoir. Or, la tradition, lunité
et lexpansion, en dautres termes, la stabilité, le
pouvoir et la liberté, cest la civilisation même.
La racine, le tronc et le feuillage, cest tout larbre.
La
tradition, Messieurs, importe à ce pays. La France nest
pas une colonie violemment faite nation ; la France nest
pas une Amérique. La France fait partie intégrante de
lEurope Elle ne peut pas plus briser avec le passé que
rompre avec le sol. Aussi, à mon sens, cest avec un admirable
instinct que notre dernière révolution, si grave, si forte,
si intelligente, a compris que, les familles couronnées étant
faites pour les nations souveraines, à de certains âges
des races royales il fallait substituer à lhérédité
de prince à prince lhérédité de branche
à branche ; cest avec un profond bon sens quelle
a choisi pour chef constitutionnel un ancien lieutenant de Dumouriez
et de Kellermann qui était petit-fils de Henri IV et petit-neveu
de Louis XIV ; cest avec une haute raison quelle a
transformé en jeune dynastie une vieille famille, monarchique
et populaire à la fois, pleine de passé par son histoire
et pleine davenir par sa mission.
Mais
si la tradition historique importe à la France, lexpansion
libérale ne lui importe pas moins. Lexpansion des idées,
cest le mouvement qui lui est propre. Elle est par la tradition
et elle vit par lexpansion. À Dieu ne plaise, Messieurs,
quen vous rappelant tout à lheure combien la France
était puissante et superbe il y a trente ans, jaie eu un
seul moment lintention impie dabaisser, dhumilier
ou de décourager, par le sous-entendu dun prétendu
contraste, la France dà présent ! Nous pouvons
le dire avec calme, et nous navons pas besoin de hausser la voix
pour une chose si simple et si vraie, la France est aussi grande aujourdhui
quelle la jamais été. Depuis cinquante années
quen commençant sa propre transformation elle a commencé
le rajeunissement de toutes les sociétés vieillies, la
France semble avoir fait deux parts égales de sa tâche
et de son temps. Pendant vingt-cinq ans elle a imposé ses armes
à lEurope ; depuis vingt-cinq ans elle lui impose
ses idées. Par sa presse, elle gouverne les peuples ; par
ses livres, elle gouverne les esprits. Si elle na plus la conquête,
cette domination par la guerre, elle a linitiative, cette domination
par la paix. Cest elle qui rédige Iordre du jour
de la pensée universelle. Ce quelle propose est à
linstant même mis en discussion par lhumanité
tout entière ; ce quelle conclut fait loi. Son esprit
sintroduit peu à peu dans les gouvernements, et les assainit.
Cest delle que viennent toutes les palpitations généreuses
des autres peuples, tous les changements insensibles du mal au bien
qui saccomplissent parmi les hommes en ce moment et qui épargnent
aux États des secousses violentes. Les nations prudentes et qui
ont souci de lavenir tâchent de faire pénétrer
dans leur vieux sang lutile fièvre des idées françaises,
non comme une maladie, mais, permettez-moi cette expression, comme une
vaccine qui inocule le progrès et qui préserve des révolutions.
Peut-être les limites matérielles de la France sont-elles
momentanément restreintes, non certes, sur la mappemonde éternelle
dont Dieu a marqué les compartiments avec des fleuves, des océans
et, des montagnes, mais sur cette carté éphémère,
bariolée de rouge et de bleu, que la victoire ou la diplomatie
refont tous les vingt ans. Quimporte ? dans un temps donné,
lavenir remet toujours tout dans le moule de Dieu. La forme de
la France est fatale. Et puis, si les coalitions, les réactions
et les congrès ont bâti une France, les poëtes et
les écrivains en ont fait une autre. Outre ses frontières
visibles, la grande nation a des frontières invisibles qui ne
sarrêtent que là où le genre humain cesse
de parler sa langue, cest-à-dire, aux bornes mêmes
du monde civilisé.
Encore
quelques mots, Messieurs, encore quelques instants de votre bienveillante
attention, et jai fini.
Vous
le voyez, je ne suis pas de ceux qui désespèrent. Quon
me pardonne cette faiblesse, jadmire mon pays et jaime mon
temps. Quoi quon en puisse dire, je ne crois pas plus à
laffaiblissement graduel de la France quà lamoindrissement
progressif de la race humaine. Il me semble que cela ne peut être
dans les desseins du Seigneur, qui successivement a fait Rome pour lhomme
ancien et Paris pour lhomme nouveau. Le doigt éternel,
visible, ce me semble, eu toute chose, améliore perpétuellement
lunivers par lexemple des nations choisies et les nations
choisies par le travail des intelligences élues. Oui, Messieurs,
nen déplaise à lesprit de diatribe et de dénigrement,
cet aveugle qui regarde, je crois en lhumanité et jai
foi en mon siècle ; nen déplaise à lesprit
de doute et dexamen, ce sourd qui écoute, je crois en Dieu
et jai foi en sa providence.
Rien
donc, non, rien na dégénéré chez nous.
La France tient toujours le flambeau des nations. Cette époque
est grande, je le pense, moi qui ne suis rien, jai le droit
de le dire : elle est grande par la science, grande par lindustrie,
grande par léloquence, grande par la poésie et par lart.
Les hommes des nouvelles générations, que cette justice
tardive leur soit du moins rendue par le moindre et le dernier dentre
eux, les hommes des nouvelles générations ont pieusement
et courageusement continué luvre de leurs pères.
Depuis la mort du grand Goëthe, la pensée allemande est
rentrée dans lombre ; depuis la mort de Byron et de Walter Scott,
la poésie anglaise sest éteinte ; il ny a plus à
cette heure dans lunivers quune seule littérature allumée
et vivante : cest la littérature française. On ne lit
plus que des livres français de Pétersbourg à Cadix,
de Calcutta à New-York. Le monde sen inspire, la Belgique en
vit. Sur toute la surface des trois continents, partout où germe
une idée un livre français a été semé.
Honneur donc aux travaux des jeunes générations ! Les
puissants écrivains, les nobles poëtes, les maîtres
éminents qui sont parmi vous, regardent avec douceur et avec
joie de belles renommées surgir de toutes parts dans le champ
éternel de la pensée. Oh ! quelles se tournent avec confiance
vers cette enceinte ! Comme vous le disait il y a douze ans, en prenant
séance parmi vous, mon illustre ami M. de Lamartine, vous
nen laisserez aucune sur le seuil !
Mais
que ces jeunes renommées, que ces beaux talents, que ces continuateurs
de la grande tradition littéraire française ne loublient
pas : à temps nouveaux, devoirs nouveaux. La tâche de lécrivain
aujourdhui est moins périlleuse quautrefois, mais nest pas
moins auguste. Il na plus la royauté à défendre
contre léchafaud comme en 93, ou la liberté à
sauver du bâillon comme en 1810 ; il a la civilisation à
propager. Il nest plus nécessaire quil donne sa tête,
comme André Chénier, ni quil sacrifie son uvre,
comme Lemercier ; il suffit quil dévoue sa pensée.
Dévouer
sa pensée, permettez-moi de répéter ici
solennellement ce que jai dit toujours, ce que jai écrit
partout, ce qui, dans la proportion restreinte de mes efforts, na
jamais cessé dêtre ma règle, ma loi, mon principe
et mon but ; dévouer sa pensée au développement
continu de la sociabilité humaine ; avoir les populaces
en dédain et le peuple en amour ; respecter dans les partis,
tout en sécartant deux quelquefois, les innombrables
formes qua le droit de prendre linitiative multiple et féconde
de la liberté ; ménager dans le pouvoir, tout en
lui résistant au besoin, le point dappui, divin selon les
uns, humain selon les autres, mystérieux et salutaire selon tous,
sans lequel toute société chancelle ; confronter
de temps en temps les lois humaines avec la loi chrétienne et
la pénalité avec lÉvangile ; aider la
presse par le livre toutes les fois quelle travaille dans le vrai
sens du siècle ; répandre largement ses encouragements
et ses sympathies sur ces générations encore couvertes
dombre qui languissent faute dair et despace, et que
nous entendons heurter tumultueusement de leurs passions, de leurs souffrances
et de leurs idées les portes profondes de lavenir ;
verser par le théâtre sur la foule, à travers le
rire et les pleurs, à travers les solennelles leçons de
lhistoire, à travers les fautes fantaisies de limagination,
cette émotion tendre et poignante qui se résout dans lâme
des spectateurs en pitié pour la femme et en vénération
pour le vieillard ; faire pénétrer la nature dans
lart comme la sève même de Dieu ; en un mot,
civiliser les hommes par le calme rayonnement de la pensée sur
leurs têtes, voilà aujourdhui , Messieurs, la mission,
la fonction et la gloire du poëte.
Ce
que je dis du poëte solitaire, ce que je dis de lécrivain
isolé, si josais, je le dirais de vous-mêmes, Messieurs.
Vous avez sur les curs et sur les âmes une influence immense.
Vous êtes un des principaux centres de ce pouvoir spirituel qui
sest déplacé depuis Luther et qui, depuis trois siècles,
a cessé dappartenir exclusivement à lÉglise.
Dans la civilisation actuelle deux domaines relèvent de vous,
le domaine intellectuel et le domaine moral. Vos prix et vos couronnes
ne sarrêtent pas au talent, ils atteignent jusquà la
vertu. LAcadémie française est en perpétuelle
communion avec les esprits spéculatifs par ses philosophes ;
avec les esprits pratiques par ses historiens ; avec la jeunesse, avec
les penseurs et avec les femmes par ses poëtes ; avec le peuple
par la langue quil fait et quelle constate en la rectifiant. Vous
êtes placés entre les grands corps de lÉtat, et
à leur niveau, pour compléter leur action, pour rayonner
dans toutes les ombres sociales, et pour faire pénétrer
la pensée, cette puissance subtile et, pour ainsi dire, respirable,
là où ne peut pénétrer le code, ce texte
rigide et matériel. Les autres pouvoirs assurent et règlent
la vie extérieure de la nation, vous gouvernez la vie intérieure.
Ils font les lois, vous faites les murs.
Cependant,
Messieurs, nallons pas au delà du possible. Ni dans les
questions religieuses, ni dans les questions sociales, ni même
dans les questions politiques, la solution définitive nest
donnée à personne. Le miroir de la vérité
sest brisé au milieu des sociétés modernes.
Chaque parti en a ramassé un morceau. Le penseur cherche à
rapprocher ces fragments, rompus la plupart selon les formes les plus
étranges, quelques-uns souillés de boue, dautres,
hélas ! tachés de sang. Pour les rajuster tant bien
que mal et y retrouver, à quelques lacunes près, la vérité
totale, il suffit dun sage ; pour les souder ensemble et
leur rendre lunité, il faudrait Dieu.
Nul
na plus ressemblé à ce sage, souffrez, Messieurs,
que je prononce en terminant un nom vénérable pour lequel
jai toujours eu une piété particulière ;
nul na plus ressemblé à ce sage que ce noble
Malesherbes qui fut tout à la fois un grand lettré, un
grand magistrat, un grand ministre et un grand citoyen. Seulement il
est venu trop tôt. Il était plutôt lhomme qui
ferme les révolutions que lhomme qui les ouvre. Labsorption
insensible des commotions de lavenir par les progrès du
présent ; ladoucissement des murs ; léducation
des masses par les écoles, les ateliers et les bibliothèques ;
lamélioration graduelle de lhomme par la loi et par
1enseignement, voilà le but sérieux que doit se
proposer tout bon gouvernement et tout vrai penseur ; voilà
la tâche que sétait donnée Malesherbes durant
ses trop courts ministères. Dès 1776, sentant venir la
tourmente qui, dix-sept uns plus tard, a tout arraché, il sétait
hâté de rattacher la monarchie chancelante à ce
fond solide. Il eût ainsi sauvé lÉtat et le
roi si le câble navait pas cassé. Mais, et
que ceci encourage quiconque voudra limiter, si Malesherbes
lui-même a péri, son souvenir du moins est resté
indestructible dans la mémoire orageuse de ce peuple en révolution
qui oubliait tout, comme reste au fond de lOcéan, à
demi enfouie sous le sable, la vieille ancre de fer dun vaisseau
disparu dans la tempête !