essieurs,
il est paradoxal de se dire indigne de ce que lon a désiré.
Et pourtant ce paradoxe est véritable : cest le fond
de la religion, cest lidée de la grâce !
Peut-être ceux qui léprouvent avec le plus de douce
intensité sont-ils ces êtres que lon croit modestes,
qui sont plutôt incertains et sensibles, ayant besoin dêtre
rassurés, au penchant de la vie, par une approbation grave. Quand
ils sont visités par le bonheur, leur état est davantage
celui de la reconnaissance que de la joie. Ma seule ombre en ce jour
est de chercher ici le visage de maîtres plus âgés,
dont je pensais quils avaient leur place en votre royaume. Il
entre des hasards aussi dans le bonheur. Vos décrets ne disent
pas leur motif. Et, comme toute prédestination, ils inspirent
le désir de mériter ce qui a été donné.
Je métais
longuement attaché à Léon Bérard. Et vous
mavez comblé en mappelant à faire le portrait
de son être, et à retracer devant vous lhistoire
de ce calme destin au travers dune période des plus troublées.
e
premier message que je recevais de lui, cétait une aspiration.
Il marrivait de lappeler au téléphone vers
neuf heures du matin. Et, alors quil prenait lappareil,
jentendais un silence prémonitoire, puis un souffle, qui
annonçait cette voix ample, chaleureuse, rassurante, circonspecte,
lentement déployée, comme si elle avait traversé
les voûtes et les cavernes dun espace intérieur,
ce qui lui donnait la résonance et je ne sais quel pouvoir de
réconfort. De cette voix grave et longue sans langueur, on aurait
pu déduire larchitecture de la face et cette arête,
imitée de Barrès ou de Condé, qui mettait une distance
du sourire de lil à celui des lèvres. Léon
Bérard observait la science des préludes, des précautions,
des silences antérieurs. Sachant que le lieu préexiste
à la chose, la place au mot qui va loccuper, lattente
à la surprise, lorbite au satellite, votre confrère
possédait au plus haut point lart des préparations.
Cette maîtrise des pauses, jointe à un jugement très
prompt, très avisé (avec toujours lhumour de lamour)
lui permettait de choisir le trait, laccent le plus propres pour
plaire. Il a excellé dans tous les genres, depuis léloquence
de la plaidoirie, du discours parlementaire jusquà limpromptu
des banquets, davantage jusquà cet exercice si attique,
si français, de la causerie, dont la loi est de se laisser aller
à ce qui vient tout en surveillant ses abandons. Il sculptait
lentretien par lanecdote, par la formule soudaine, et parfois
ce doigt tendu qui allait chercher dans un lointain linterrupteur
imaginaire. Mais de tous ces usages de la parole, le préféré
était le discours en patois béarnais. Les paysans de là-bas,
qui ressemblent à des seigneurs dépossédés,
lécoutaient gravement. Il ne sabaissait pas pour
se faire comprendre : il savait que la vraie égalité
est celle qui élève tous les citoyens à une sorte
de noblesse. Il jouissait de laisser tomber sa parole dans le sillon
du silence paysan. Son bon peuple lui savait gré délever
les débats jusquau point où les gens pourraient
saccorder, sils consentaient à cesser de se craindre.
On lappelait Lou nouste Léon, comme on disait Lou
nouste Henric. Chacun était pour lui compagnon, confident
et maître. Cet artiste des méandres aimait le chemin de
campagne, la petite place dune petite ville, le couloir sénatorial.
Dans ses demeures, jai remarqué ces retards dun corridor,
dune galerie, du cloître, du jardin antérieur :
tout ce qui permet daccueillir, et plus encore de reconduire,
de dire enfin près du seuil un mot décisif. Les porteurs
de son cercueil lont compris, qui sarrêtèrent
sur la grandplace.
Vous devinez quavec
de tels dons, le barreau fut son lieu. Du barreau il tenait ses manières
de penser et de sentir. Dans la vaste famille judiciaire, il goûtait
la joie parfaite : celle dêtre lui-même sans
effort. Le lettré et le juriste étaient également
satisfaits : car, disait Bérard, les mots chez nous ne changent
jamais de sens (même pendant les Cent jours) lorsquils
servent à désigner les valeurs que les avocats ont juré
de maintenir. Et, par un effet de tolérance, par politesse, peut-être
aussi par lassitude, ou plutôt parce que lhabitude de se
placer au point de vue de lautre, dépouser plusieurs
perspectives, de ne jamais donner un sens unique à la pitié,
diminue chez lavocat la fureur davoir raison, une divergence
dans les idées nôte pas à la douceur des liens.
Et, si elle y ôtait, on se retrouverait daccord contre toute
entreprise qui risque dassujettir la liberté de lesprit.
Deux fois, il fut juge des juges, Garde des Sceaux et il exerça
ce ministère avec magnificence. Il eut surtout le souci de placer
dans les hautes fonctions des hommes justes. Après trente ans,
son souvenir à la Chancellerie nest pas dissipé.
Lorsquil prenait
la plume, Léon Bérard était moins à son
aise. Il redoutait cet arrêt fatal quimposent sur le papier
les petits caractères noirs, lorsque, privé daccent,
de feu, de voix, lécrivain est réduit au seul style,
à jamais exposé, au jugement invisible, innombrable, inexorable.
Il notait sur ses tablettes : « Le grand linguiste Meillet
disait quil ne faut pas avoir conscience des difficultés
de notre langue pour se décider de gaieté de cur
à écrire dix lignes en français. » Il
avait de lamour pour les mots, non les mots rares, mais les mots
simples, ramenés à leur usage, à leur racine, à
leur suc. Ces mots français, il les prononçait si musicalement :
il semblait écouter à la fois leur son fini et leur sens
presque infini, avec ces harmoniques distinctes que le Littré,
son inséparable guide, lui avait, comme à Barrès,
appris. Avec surprise, jai découvert ses ébauches
et leurs surcharges. Léon Bérard savait que la forme ne
sajoute pas, que fond et forme jaillissent ensemble de lêtre
incarné. Mais nous avons surtout barre sur la forme : cest
elle qui se murmure dabord en moi, maladroite, abusive, soffrant
delle-même à la rature pour être émondée
et devenir la transparence, la vérité de moi-même :
mon propre mystère capté dans le miroir du langage.
uavait-il
rêvé, à lâge où lon envisage
ses possibles ? Quel vague modèle, quelle image, quelle
forme confuse sétait présentée à ses
songes ? Il est possible de le dire.
Le grand-père
de Léon Bérard, entre 1854 et 1869, avait souscrit aux
publications que Lamartine avait lancées pour gagner sa vie,
sindignant quun grand homme pût être malheureux.
Lamartine lavait remercié en lui envoyant son portrait.
Souvent on aborde lobscure existence avec le schème dun
destin antécédent, qui nous indique que la pièce
a déjà été jouée, quelle est
inscrite au répertoire, quelle serait encore belle, même
affaiblie. Posséder une terre en province, des racines, un manoir,
une enfance qui vous ravitaille en fraîcheur et en nostalgie ;
vivre avec le peuple paysan ; monter à Paris pour connaître
les fièvres, le savoir, les premières gloires innocentes ;
toutefois ne jamais perdre le contact avec les sillons ; et, après
avoir présenté à lhomme le tout de
lhomme dans quelques écrits, représenter une
parcelle dhumanité au Parlement ; y prendre parfois
la parole avec crainte ; proposer des lois ; gouverner au
besoin lors dune grande crise passagère ; revenir
dans sa terre originelle, entendre sa maison vibrer sous les cris des
enfants « comme un grand cur de pierre » ;
recevoir chaque matin les électeurs et linspiration ;
contempler les longs cercueils glissant au-dessus des berceaux ;
courir à cheval le long de ses champs avec ses lévriers ;
imprimer, écouter lEurope attentive ; se retrouver
seul devant ses débris ; expirer en regardant le soleil
sur ses vignes ; reposer dans sa terre même ; y sentir
vaguement les pas curieux, les sabots fidèles, lagenouillement
dune femme aimante : voilà comment le jeune Léon
pouvait se figurer une existence valable. Lamartine a peut-être
été le dernier qui ait pu unir la parole latine, le souffle
romain, et, comme Fénelon, la nonchalance grecque. Le jeune Bérard,
plus grec en cela que latin, était sans vertige et sans ambition.
Voici par quel hasard
se tissa son premier destin. Son père, dorigine provençale,
avait épousé Marie Montesquiut, une Béarnaise.
Léon naquit à Sauveterre-de-Béarn, le 6 janvier
1876. Mais il grandit chez ses grands-parents Montesquiut à Saint-Gladie.
Jai contemplé ce site, qui était sa préfiguration,
avec son clocher carré, les platanes, la maison aux salles sonores
faites pour les retours de chasse, ses étendues presque trop
vertes sous la garde des Pyrénées bleuâtres et de
la neige. Il y grandit mêlé aux paysans. « Jai
limpression que cette enfance et cette jeunesse rurales eurent
autant de part que mes discours à ce que fut mon potentiel électoral. »
Il eut comme deux mères, sa mère et la sur de sa
mère, Hortense Montesquiut, lune plus tendre, lautre
plus austère. Il fut lhonneur du Collège de lImmaculée
Conception à Pau. Puis il monta à Paris pour faire son
droit à lInstitut catholique. En 1901, il fut reçu
premier au concours de la Conférence du Stage. Et Raymond Poincaré
ladmit dans son cabinet, où il travailla neuf ans.
Quant à la politique,
Poincaré lui donna le conseil de la fuir, et lexemple de
sy complaire. Lexemple, ce vrai conseil, triompha de la
prudence. Poincaré professait que lon gagnait du temps
en se passant daide, en cherchant soi-même les références
et en les copiant soi-même. Léon Bérard préparait
les plaidoiries sous forme de notes disposées ainsi que le sont
les poèmes en vers libres : Poincaré avait besoin
de cette infrastructure comme esquisse et comme repoussoir. Et le secrétaire
sétonnait de ne plus reconnaître sa pâle argile,
lorsquil la retrouvait pétrie par le maître, qui
lavait marquée de sa part inaliénable de précision,
de dure logique, dinflexibilité.
Je me suis demandé
si cétait seulement leur contrariété qui
avait rapproché des génies si différents. Mais
létaient-ils autant quil le paraît ? Ils
appartenaient lun et lautre à ces pays des frontières,
à ces marches, comme furent presque tous les pays (même
ceux du Centre), comme le demeurent les terres de pourtour, pays voués
à une invasion provisoire et qui exigent du citoyen quil
demeure souple et ferme, gardant ses fidélités. Chez Poincaré,
le ferme masquait le flexible. Chez Bérard, le nonchaloir trompait
sur le tenace. Lun et lautre, quoique très liés
au Parlement, avaient pris leurs distances : Poincaré par
sa vocation darbitre et dincorruptible ; Bérard,
comme Barrès ou Lamartine, par un certain esprit de contemplation.
Contemplation qui na
pas été toute pure. Léon Bérard fut ministre
dans une des périodes de lhistoire où nous avons
le plus cédé aux illusions. Il est possible quun
État faible remporte une victoire ; mais, sil reste
faible, il ne peut la faire durer, tandis quon voit des États
ou des monarques obstinés supporter sans dommage un abaissement.
Après 1918, il eût fallu réformer les structures,
mais une victoire anesthésie sur lessentiel. Léon
Bérard tenta de restaurer ce qui pouvait lêtre dans
les hautes magistratures morales qui sappellent lÉducation
et la Justice. Une troisième, celle des Cultes, lui eût
convenu. Et nous verrons quelle ne lui a pas manqué, sous
une forme difficile à prévoir.
Léon Bérard
est, pour beaucoup, ce ministre qui voulut faire apprendre le latin
à tous les enfants. Il est vrai quil se signale tout entier
dans cet exercice du milieu de son âge, où il attira sur
lui lattention des lettrés, des parents et des sénateurs.
Voici sous quelles espèces après quarante années,
je le repense :
Il me semble que notre
époque aspire à faire surgir cet homme universel, possesseur
de lespace, récapitulateur du passé, mieux uni à
lui-même, plus ouvert à la planète que lhomme
des civilisations compartimentées. Eh bien ! la question
est de savoir si, pour former cet homme neuf, il faut renoncer à
lancienne manière déduquer, dont le principe
était de retarder le plus possible, par létude
de certaines langues, de certaines vérités très
générales, par un certain mélange dignorance
et dexercices sans usage, par une parenthèse calme entre
la vie biologique de lenfant et la vie technicienne de ladulte,
de retarder, disais-je, le contact captieux, voluptueux de lesprit
avec les choses, les êtres, les expériences. Ce retard
sappelait jadis linstruction, et singulièrement linstruction
classique, dont le principe était de ne jamais offrir trop tôt
le fruit, de remonter vers ces époques à jamais closes
qui sont lhistoire dIsraël avant Jésus, la Grèce
ancienne, la Romanité, dy contempler un développement
accompli, quoique annonciateur du nôtre, dy jouir sans profit
de la piété, de lharmonie, de lordre. Et,
pour obtenir cela, il sagissait simplement dapprendre ces
langues dites « mortes », non parce quelles
auraient cessé dêtre (une langue, pas plus quune
beauté, ne meurt), mais parce quelles ont cessé
dêtre historiques, quelles ne peuvent plus se corrompre
ni saccroître et quelles subsistent dans la substance
de nos langues, comme des supports, des semences ou des échos.
Dapprendre ces langues anciennes, non pour savoir les écrire,
les parler, mais pour en garder larôme. Je ne demande pas
à un honnête homme de savoir le latin, disait Saint-Marc-Girardin
(que citait Bérard) : il me suffit quil lait
oublié.
Léon Bérard
a professé, comme tant de savants et de lettrés de ce
temps, que lécole secondaire ne doit pas apprendre, mais
apprendre à apprendre. Elle donne des méthodes, ces habitudes
souples, qui permettent de sappliquer plus tard aux techniques
dune manière intelligente, humaine, inventive, de les posséder
au lieu dêtre possédé par elles. Pour Léon
Bérard, le latin, langue inutile, capital humain, était
linstrument privilégié. On devine les strophes et
les antistrophes de ce débat intemporel, qui eût pu intervenir
un siècle plus tôt en quelque chambre des Pairs, et qui
divisait les suffrages par dautres frontières que celle
de la droite et de la gauche.
Ladolescence,
oh ! quelle est incertaine ! Cest lâge
où Claude Bernard écrivait des pièces de théâtre,
où Pasteur obtenait en chimie la note médiocre,
où Louis de Broglie se passionnait à lhistoire.
Les illusions de la vocation précoce annoncent les mystères
de la vocation tardive. Douze ans, cétait vraiment bien
tôt pour opter contre le latin dans une société
bourgeoise, où le latin seul ouvrait les portes libérales !
Cela, tous le lui accordaient, même Ferdinand Brunot, le fougueux
doyen de la Sorbonne, qui voulait expliquer le français par le
français sans sa matrice latine.
Mais Léon Bérard
proposait un remède paradoxal : il demandait que, de la
sixième à la quatrième, de dix ans à quatorze
ans, tous les petits Français fissent du latin. Il voulait une
prédestination latine antécédente à la liberté
du choix. Il disait que lenfant sans latin, lisant Racine, donnait
forcément à des mots comme détestable, misérable,
fier, triste, génie, gloire, ennui, inquiétude un
sens que ces mots navaient pas, ou encore quun député
sans latin était incapable de comprendre ces trois mots
pourtant si nécessaires délection, de dissolution,
et surtout de déficit. Lapprentissage du latin devenait
la vraie initiation à lesprit scientifique, car il forçait
lenfant à ne jamais biaiser devant les faits. On pourrait
se demander si une démonstration mathématique nenseigne
pas plus la rigueur quune traduction, sil ne faut pas joindre
la géométrie et le latin, lune apprenant
ce quest lévidence, lautre que lesprit
doit sentir le prix de la nuance, de la manière, qui est inexprimable.
La culture humaine roule sur ces deux pôles : je crois quil
faut les maintenir le plus longtemps possible, retarder un choix si
cruel.
Chemin faisant, on avait
soulevé à la Chambre des problèmes éternels :
celui par exemple de savoir si, dans les arts et dans la langue, la
perfection ne doit pas être placée au commencement :
M. Bérard :
« Je ne crois pas avancer un paradoxe en disant que lhumanité,
dans lordre des lettres et des arts, a été presque
dès le début en possession de tous ses moyens. Et si je
vais du Grand Trianon au Trocadéro... »
M. Herriot :
« Il ne sagit pas de cela. »
M. Bérard :
« On peut se demander quel accident a pu faire que Georges
Ohnet nécrivit pas mieux que Voltaire, ni que le Trocadéro
ne fût pas aussi beau que le Grand Trianon... »
Pour la première
fois sans doute, une assemblée nationale se surprit, comme un
concile, à parler latin :
Léon Bérard :
« Nous serons tous daccord pour dire que cest
encore le signe dune bonne formation classique que cette propension
cicéronienne à descendre chaque matin sur le forum pour
sécrier quil faut sauver la république. Cela
se dit très bien en latin. Cela ne se dit même fort bien
quen latin. »
M. Herriot :
« Dites-le donc en latin, Monsieur le Ministre. »
M. Bérard :
« Si vous voulez, je peux vous dire en latin... »
M. Herriot :
« Vous parlez trop bien le français. »
M. Bérard :
« ... une partie de votre programme : Quid igitur
censes, Herriot, vindicandum in eos qui tradidere rem publicam ? »
On demande laffichage.
Dautres députés crient : il faut donner la
traduction !
Léon Bérard :
« Vous savez, Messieurs, ce que cela veut dire. Jai
demandé à M. Herriot à quoi il pensait, et
jai ajouté que cétait évidemment quil
fallait tirer vengeance de ceux qui ont livré la république. »
On peut se demander
si, de nos jours, la défaillance de la culture, le raccourcissement
des études, les besoins techniques grandissants, la connaissance
indispensable des langues et des littératures modernes nôtent
pas aux enfants le pouvoir dapprendre le latin comme on le faisait
jadis : dans la lente durée. Bérard a-t-il vraiment
pu croire que, dans la France de 1924, on pût maintenir longtemps
ce retour à lancienne formation latine si sage, trop sage ?
Il ne suffit jamais en politique davoir raison : il faut
encore que lopinion vous soutienne ou vous supporte. Mais ici
on doit comprendre la vocation de Léon Bérard, qui nétait
pas tant modéré au sens pâle et fade, que
modérateur. Le latin lui semblait la mesure même
de la substance occidentale. Puis il avait cette idée noble,
assez étrangère à nos murs, que le succès
nest pas tout, quand il sagit de certaines propositions
vitales ; quil faut savoir parfois prendre des dispositions
sans avenir immédiat. Qui sait ? Peut-être sommes-nous
emportés sur une pente décadente, qui mène lhumanité
vers un état sous-humain ? Lorsque laventure planétaire
sera finie et que lhistoire jugera lhistoire, alors seront
mis à leur place ceux qui auront défini, soit le vrai,
soit le juste, soit le simple bon sens : la solution difficile
qui aurait pu épargner les douleurs. Je dois bien avouer quà
lâge atomique la lecture de ces querelles sur le latin surprend.
Et pourtant, sous ces débats quon dit académiques
et qui exigent une trêve des esprits, ce sont souvent, par voie
dinclusion, les plus hauts problèmes qui sont engagés.
Pour Léon Bérard, le latin enveloppait plusieurs symboles.
Il était la voie royale vers lEsprit pur, la source noble
de légalité, laccession à la sainteté
du langage. Plus encore que la culture , cétait lÉcriture
quil voulait sauver. Et plus encore, peut-être, oserais-je
le dire, cétait la Parole.
Lors de ses passages
au pouvoir, Léon Bérard était désigné
pour parler des arts, de tous les arts. Il en parlait bien. Je veux
retenir quelques pensées sur la peinture, car il avait un sentiment
exquis de cet art immobile, synthétique, qui, avec un peu de
boue diversement colorée, reproduit et révèle la
transfiguration de la matière par la lumière. Pendant
son archontat, un malin hasard lui fit un devoir de célébrer
Ingres à Montauban et Toulouse-Lautrec à Albi, ces deux
peintres si dissemblables : il leur rendait une justice égale.
Dans le fils du maître perruquier devenu sénateur, Léon
Bérard, qui pourtant préférait Delacroix, saluait
le maître de la forme. Ingres serait grand, disait-il, même
sil navait fait que ce torse de femme qui se voit au tableau
de La Source : Léon Bérard acceptait même
les trois vertèbres quIngres avait ajoutées à
lOdalisque, car la déformation ici sauve la forme.
Faut-il dire quil devinait chez Ingres une violence anarchique
primitive qui lui avait fait chérir, à lexcès,
la règle? En Toulouse-Lautrec le gentilhomme avec la Goulue,
et Valentin le Désossé, Léon Bérard
définissait le mouvement inverse de tout art, celui qui fixe
un caractère à linstant où la forme se décompose...
Je voudrais dire aussi lintérêt quil portait
à ce problème juridique, qui jadis opposa Lady Eden à
Whistler, lequel ne lui avait pas livré son portrait, le jugeant
inachevé. Léon Bérard admirait ces termes de la
cour de Paris sur un cas analogue : « Attendu que
le créateur de toute uvre intellectuelle... a le devoir
absolu de déterminer lui-même le moment où il estime
que son uvre est achevée ; que tant quil na
pas achevé son uvre, celui qui la créée
en est le seul maître... »
Ainsi cet ami de la forme était le défenseur de linachèvement.
Justement, jimagine, parce quil savait de quelles larmes
la forme se paie, il voulait que la loi préservât la liberté
des efforts désespérés. Au reste, quelques uvres
dun éternel prix ressemblent à nos existences :
jamais achevées, mais entreprises, prolongées, reprises,
enfin précipitées. Elles subsistent alors avec leurs lacunes,
dans le désordre radieux de linterruption, comme les Évangiles,
ou les Pensées de Pascal.
La nature de Léon
Bérard était préadaptée à ces époques
rares où lhistoire se repose. Et il avait pu penser, la
nature étant pour chacun de nous un présage dhistoire,
que, pendant sa vie, il ne se passerait presque rien.
Au commencement de lété
de 1914, remontant les Champs-Élysées avec Maurice Colrat
par une nuit splendide, il disait à son compagnon : « En
somme, notre génération naura assisté à
rien dhistorique. » Sil y avait là un
regret, Léon Bérard eut sa consolation. Mais, jusquen
1938, il fut préservé dhistoire.
Vers la fin de la guerre
civile dEspagne, on pouvait sattendre à voir se juxtaposer
sur les pics deux armées espagnoles, une italienne et une française :
cétait vraiment beaucoup trop. Georges Bonnet, ministre
des Affaires étrangères, considérant que la guerre
était imminente, que nous avions besoin pour nos explosifs des
pyrites espagnoles, que nous ne pouvions songer à courir le risque
dun troisième front, désirait obtenir de lEspagne
une neutralité bienveillante. À la demande de Georges
Bonnet, Léon Bérard reprit en pèlerin de paix le
chemin de Saint-Jacques. Il surmonta les difficultés, qui étaient
grandes. Il signa à Burgos un accord par lequel la France et
lEspagne affirmaient leur volonté de vivre en bon voisinage
et de pratiquer au Maroc une politique de franche et loyale collaboration.
Cet accord fut pleinement respecté. Il ny eut pas pour
la France de frontière pyrénéenne. En 39, les troupes
françaises du Maroc furent ramenées en métropole.
Sur le moment, laction de Léon Bérard passa presque
inaperçue : car lopinion ignorait les périls.
Le négociateur avait renoué avec lEspagne des liens
défaits. Lorsquon sait limportance que devait avoir,
lors de la dernière guerre, lattitude de lEspagne,
on mesure le service insigne que Léon Bérard, selon sa
manière discrète et sage, avait rendu aux pays libres :
son uvre de réconciliateur est encore toute vivante.
On lui offrit alors
lambassade de Madrid. Il la refusa.
rrêtons-nous
ici : car nous franchissons un seuil solennel. Entre 1940 et 1945,
lhomo sapiens est entré dans une sphère nouvelle :
et cela sans le savoir. Pas plus que les origines, les mutations radicales
ne sont au moment même discernables. Que sétait-il
donc passé ?
Cétait
la fin de cette parenthèse furtive de lhistoire où
le mot de liberté avait un sens plein ; cétait
la fin des armes orientées, axées, canoniques en plusieurs
sens, ayant une portée restreinte, ne sétendant
pas à la terre de proche en proche ; la fin de ces ordalies
appelées guerres, qui nopposaient que des soldats,
afin de finir un débat territorial. Cétait, peut-être,
la fin de la préhistoire chrétienne, le début dun
nouveau départ évangélique. Peut-être aussi
la fin de toute culture désintéressée, la fin de
cette pâle espèce pensante ? Certains diront avec
Talleyrand que cétait la fin de la douceur de vivre :
mais la douceur de vivre na jamais été en ce monde
quun privilège, exigeant chez le plus grand nombre la dureté
de vivre.
Sous les épisodes
dune guerre qui semblait nationale, idéologique, mondiale
comme celle de 1914, sous les remous dune lutte assez semblable
où lon croyait voir encore se jouer ce quon nomme
désormais la guerre « conventionnelle »,
voici quapparut vers 1945 le spectre dun drame dune
telle échelle, dune telle différence, que nous navons
pas de mot pour le désigner, sinon ces mots philosophiques de
total, de final, de « néantisant ».
Le progrès a détruit lespace qui limitait lacquêt
mais aussi le dégât, qui séparait certes, mais qui
aussi protégeait lhomme de lhomme. Le progrès
a détruit le temps, qui mettait entre des peuples voisins la
dénivellation de plusieurs siècles, parfois de quelques
millénaires. Après les derniers soubresauts, lespèce
est à la fois plus unifiée et plus vulnérable,
soumise en tant quespèce à ce choix inéluctable
qui, jusque-là, était seulement celui de lhomme
solitaire dans labîme de sa liberté. Lespèce
peut se détruire absolument ou sunir à elle-même
et cesser dêtre une juxtaposition dhommes ou de nations
pour devenir enfin une humanité. Ce début de lâge
atomique, qui fait penser à la découverte du fer ou
du feu, nous ne savions pas en mai 40 quil se préparait.
Ce à quoi nous assistions, cétait une sorte dattaque
au sens presque médical, dont notre pays aurait été
la victime. La France était frappée de stupeur, dabord
soumise à des mouvements absurdes, puis silencieuse, dun
silence de mort, blessée mais non pas morte, abattue mais non
pas défaite, retrouvant le sens du sacrifice, unanime à
se vouloir rénovée et meilleure. Nous ne parlons jamais
de ce moment-là, pas plus que dans les familles on ne parle des
arrachements. Et il arrive même que les morts de 40 soient comme
morts deux fois, impuissants que nous sommes à comprendre, ainsi
que le disait prophétiquement Léon Bérard, en 1922,
devant le cénotaphe de la Sorbonne, « lidentité
des sacrifices et légalité des morts ».
Il faudra encore que coule le temps pour quon puisse parler de
ce passé sans honte fausse ou sans pharisaïsme. Nous avons
trop souffert les uns et les autres, parfois les uns par les autres.
La sublime synthèse
de douleurs inverses sest accomplie, mais secrètement.
Dans toute crise radicale, guerre ou révolution, il y a des grandeurs
invisibles, des morts ignorés, des morts inutiles, des morts
absurdes, des morts par erreur ou par iniquité : mais ce
mélange procure à la patrie une réserve de sang
et dabnégation, qui augmente son être et qui, par
la patience, lui donne ce droit à lavenir quon appelle
espérance. En songeant à la vie de Léon Bérard,
pendant ces années où il était éloigné
de sa terre, je revoyais cette forme dexistence captive, qui devait
tant me marquer avec plus dun million de camarades. Je réentendais
ces deux commandements entendus dans des milliers dappels :
Face à louest ! Salut à la France !
avec dans lintervalle quelques minutes de silence absolu, où
devant létendue nous pensions au retour, au foyer, au renouveau
de toutes les choses. Je vois ces tombes des prisonniers dans les cimetières,
ces croix de bois allemandes où se lisait linscription :
Pro patria, longe ab ea. Pardonnez-moi davoir mêlé
ma pensée et un peu de mon être à son être :
il me semble quun portrait est luvre commune dun
il sensible et dun modèle immobile.
n
octobre 1940, le Maréchal Pétain envoya Léon Bérard
auprès du Saint-Siège pour y représenter la France
espérante et meurtrie.
Voici Pie XII et
Léon Bérard face à face : ces deux natures
délicates, affectueuses, classiques, modératrices.
Pie XII parle de
« la douleur inouïe dune grande nation, frappée
dune épreuve comme il sen rencontre peu dans lhistoire
mouvementée des peuples : ses campagnes dévastées,
ses fils tombés, ses citoyens éloignés de leurs
demeures, ses enfants prisonniers ». Il avait rappelé
la définition de la force dâme par Cicéron :
scientia rerum perferendarum... summae legi parens sine timore.
Il avait aussi cité Saint Bernard : vinces, spem tuam
in Deo fortiter figendo et rei finem longanimiter expectando. « Tu
vaincras en fixant fortement ton espérance en Dieu et en attendant
avec longanimité la fin. » Jai dit que le Pape
et lambassadeur se ressemblaient par le frémissement dune
tendresse souvent refoulée mais affleurante, par le bel usage
du langage (Pie XII aimait entendre parler Bérard, rien
que pour la musique de sa phrase grégorienne) et aussi par ce
genre de souffrance quéprouvent dans les offices ces natures
avides de toucher les autres, dêtre touchés et toutefois
peu faites pour les durs contacts.
Léon Bérard,
qui avait vu travailler Poincaré, trouvait chez Pie XII
ce même soin méticuleux des vérifications, cette
même faculté de savoir par cur ce quil avait
écrit et de se reposer du travail par le travail. Il voyait sexercer
le genre de magistrature quil aurait rêvé, de hauteur,
de conciliation, de recherche du bien commun en tant quil est
le lien vital, efficace et suprême.
En 1940 lItalie
prend les armes ; les diplomates des nations qui étaient
en guerre ou en armistice avec lItalie furent reçus dans
lenceinte du Vatican. Léon Bérard remarquait que
le Vatican et la Russie étaient analogues dans lexiguïté
et limmensité, par labsence dappropriation,
par la solitude du chef, par limposition dune même
foi, par le retentissement dun geste, dun mot dit à
lcumène. Votre confrère vivait alors dans
une demi-liberté, comme le Pape, ce prisonnier dun monde
occupé par le Malin, qui ne peut jamais faire tout ce quil
veut. Parfois jai regardé ce regard de Pie XII :
je trouve que Pie XII, plus que dautres pontifes, avait ce
regard intense, timide, chargé dun indicible sens que,
jai vu si souvent chez les prisonniers. Cest quil
représentait le pouvoir spirituel à létat
pur. Jamais le Vatican ne fut violé. La vague expira sur la grève.
Les sentinelles de Kayserling ne forcèrent pas les portes de
bronze. Le lourd vaisseau, chargé à en craquer de diplomates
(et qui contenait autant de juifs que de chrétiens) se maintint
amarré au centre de lhistoire.
Redevenu en 1944 un
simple citoyen, Léon Bérard devait demeurer au Vatican
quatre ans encore, selon la volonté de Pie XII. Il lui était
arrivé la même aventure quen 1789 au Cardinal de
Bernis. Pendant que le Pape ne sy promenait pas, il avait la clé
des jardins. Pie XII lentourait dégards dautant
plus purs quils ne sadressaient plus à sa fonction
mais à sa personne.
Léon Bérard
se distrayait en fouillant des archives. Et il se plut à jeter
quelque clarté sur les circonstances qui avaient retardé,
puis adouci, la mise à lIndex de lEsprit des Lois.
Montesquieu avait été informé des quelques points
de son ouvrage qui offusquaient lenthousiasme de plusieurs prélats.
Léon Bérard souhaitait que ce qui avait été
pour Montesquieu faveur devint coutume, que cette procédure secrète,
unilatérale, inflexible se tempérât, quun
pape humaniste révisât de période en période
la liste noire, et y retranchât, avec lEsprit des Lois,
le Père Goriot et les Misérables.
ans
cette retraite, Léon Bérard élabora son testament
politique. Un jour il me définissait ainsi la politique :
« Cest lart infiniment compliqué de faire
vivre ensemble et concourir au bien commun dune nation des citoyens
fort divers et qui ne sont pas nécessairement daccord entre
eux. »
En Montesquieu, magistrat,
vigneron, écrivain, où il saluait « la plénitude,
le nerf, la grâce », il retrouve son Lamartine du soir,
préservé de la tentation abstraite et désincarnée,
ayant compris le prix de la durée et des contingences. Montesquieu
est le penseur-type de cette famille des modérateurs où
il reconnaît les siens : Royer-Collard, Broglie, Tocqueville,
Boissy dAnglas, Michel de lHospital, Cicéron. Cest
là son versant, quil oppose à celui de Robespierre,
des Ligueurs et de Sylla. Les saints de sa cathédrale, ce sont
donc les conciliateurs, les réparateurs, les raccommodeurs :
ceux qui refont les tissus, qui cicatrisent, qui ne doivent pas désirer
la gratitude, car leur besogne est par définition une tâche
ingrate. Le plus remarquable à cet égard lui paraissait
être celui quil appelait linsigne serviteur :
Richelieu, je veux dire le duc de Richelieu, ministre de Louis XVIII.
Si les Bourbons étaient
revenus après la Terreur, Louis XVIII neût pu
régner sur deux Frances irréconciliables. Il semble que,
pour ce service de conciliation, Léon Bérard pardonne
à Napoléon davoir insinué dans la substance
française cet amour conjugué de la révolution et
de la gloire qui empêche les institutions libérales de
senraciner chez nous. Un bon démiurge en somme avait par
décret nominatif fait Bonaparte pour être consul :
cest le diable qui la prolongé en Napoléon.
Telles étaient les pensées de celui qui confiait à
loreille de ses amis : « Je suis orléaniste. »
Ainsi, bien quil nappartînt pas au cercle des grands
auteurs et acteurs de lhistoire, grâce à cet esprit
impartial dont il disait après Fustel de Coulanges quil
est la chasteté de lhistoire, Léon Bérard
pouvait admettre lexistence de ses contraires.
Mais sa réflexion
profonde semployait à démêler les rapports,
plus subtils, du spirituel et du temporel, de lÉglise et
de lÉtat. Il avait été ministre de linstruction
laïque, puis ambassadeur dun État laïc avec,
la Papauté. Les termes, si lourds dhistoire et dambiguïté :
Laïcité, Séparation, Gallicanisme, Concordat, on
peut dire quils vibraient dans son esprit, comme les couleurs
du spectre chez le peintre, ces couleurs dont Goethe disait quelles
sont « les souffrances de la lumière ».
Je voudrais indiquer
ses axes de pensée, sûr que de pareils problèmes
se poseront encore et quils ont leur insolubilité.
La laïcité
lui semblait, en France, une idée confuse. Certes le concept
de laïcité parait clair, puisque laïque veut
dire : qui nest pas dÉglise. Mais lusage
est passionné. Tantôt laïque veut dire neutre, donc
ouvert à tout, et tantôt il sous-entend que cette ouverture
cesse pour lÉglise romaine, que la laïcité
est antireligieuse, et à la limite athée.
Plusieurs mots de la
langue, surtout de la langue politique, ont de ces double sens qui,
en nous empêchant de nous unir à nos adversaires et donc
de concilier, nous soudent davantage à nos compagnons de lutte.
Lorsque Léon Bérard avait voulu déplacer Monsieur
Lapie, son directeur de lEnseignement primaire et son ami, parce
que ce dernier patronnait un programme de sociologie pour les Écoles
normales que Bérard napprouvait pas, il sétait
heurté à un veto muet. La mutation de Monsieur Lapie,
de la rue de Grenelle à la Sorbonne, aurait pu entraîner
la chute du ministère Poincaré, risqué débranler
la fragile Europe ! Quel paradoxe incompréhensible, sur
lequel Léon Bérard médita longuement !
Pouvait-on du moins
faire admettre à la puissance laïque que la France eût
un concordat avec Rome, comme Bonaparte lavait voulu, et tous
les régimes jusquà la séparation ? Léon
Bérard observait quil existe en France une tradition gallicane,
que de nos jours Cest surtout la laïcité, la gauche
française qui la représente. Il observait encore que tout
discordat avait pour effet daffermir les liens du catholicisme
français avec Rome. Sachant que la fougue du génie celte
sapaise sous la modération romaine, il tenait à
ce que les liens de Rome et de Paris, tenaces même lorsquils
sont niés, mais alors incontrôlables, fussent sanctionnés
par un échange régulier dambassadeurs. Il constatait
lexistence des Nonces, qui ne peuvent être à aucun
titre des ambassadeurs comme les autres, puisque dans un pays catholique
ils font aussi office dintermédiaires entre le Pape et
lépiscopat, de légats permanents du Pape auprès
du peuple chrétien. Mais il pensait aussi quun concordat
de séparation, auquel il aurait tenu par certaines de ses fibres
parlementaires, par le sens quil avait des contrôles et
des balances, navait pas chance dêtre négocié.
Un tel concordat, dans nos hémicycles et dans leurs couloirs
plus importants encore, donnerait naissance à de grands troubles.
Comparant 1516 et 1801, il posait cette loi très générale :
« Un concordat est possible lorsque les États aperçoivent
quun discordat ne peut plus durer en telle ou telle partie de
la politique extérieure ou intérieure. » Et
il remarquait que Rome, qui ne dénonce jamais un concordat une
fois signé, ne le propose jamais : elle attend que lÉtat
soit demandeur. Là encore Rome ne fait de concessions au temporel
que pour prévenir le mal pire que serait le schisme. Des conjonctures
favorables à un concordat ne sont pas exclues de lhistoire
future. Mais Léon Bérard ne les voyait pas poindre. Il
se bornait à se réjouir de cet état empirique,
fait dusages, de gestes, de paroles et des échos de ces
paroles, qui sinstitue entre lÉtat et la Papauté.
« De bonnes relations diplomatiques, disait-il, permettent
de supporter les discordats. »
ai
fini de décrire ce qua fait et pensé votre confrère.
Et toutefois jai idée que je nai rien dit.
Il est temps de méditer
sur le mystère, de son existence, sur cette relation secrète
de lêtre avec les événements, que lon
nomme la destinée : cest une vue superficielle que
celle qui nous fait croire que ces deux registres, celui de notre caractère,
celui des accidents de nos vies, sont indépendants, comme si
nous entrions dans larène avec nos humeurs et que les hasards
bondissent de leur côté, comme si ces deux séries
de causes sentremêlaient, vaille que vaille pour composer
cette catastrophe qui serait pour chacun de nous sa propre histoire.
En réalité, notre libre nature et les hasards de lhistoire
jaillissent ensemble : cest pourquoi les événements
qui nous arrivent ressemblent parfois à nos profondeurs. Le caractère
tisse la destinée.
Léon Bérard
se tenait dans cet état que Fénelon eût nommé
lindifférence : trop ami du calme pour être
ambitieux, trop dévoué pour être calme, il était
disponible aux appels imprévus des devoirs. Une providence, fine
dhumour et damour, permit que les charges lui fussent imposées
latéralement, presque par surprise. À la chasse il apprit
en 1912 que Poincaré lavait « pris au collet »
pour être son sous-secrétaire dÉtat. En 1919,
cest au marché de Navarrenx quil sut que Clemenceau
lavait fait ministre. Il avait été élu en
1910, sans effort, par labstention, disait-il, de candidats qualifiés.
La mission dEspagne, celle de Rome ne pouvaient presque convenir
quà lui. Cest à peine si la dernière
Visiteuse se fit annoncer. Ainsi Léon Bérard neut
pas tant à choisir quà consentir : et vous
observez quil en est souvent ainsi dans nos vies, où les
conjonctures sont si prévenantes. Le destin fut astucieux pour
le prendre au piège. La vocation que Léon Bérard
sattribuait était de vivre à Saint-Gladie parmi
ses métayers, avec une meute de livres pour ses songes et une
collection de chiens pour chasser lièvres et palombes parmi les
blés et les maïs, en souriant du mot dHenri IV :
« Jai annexé la France au Béarn. »
Dans ce Béarn était son attrait, sa limite, sa gravitation.
Considérez lironie de ces choses : cest justement
parce que ses compatriotes savaient son impartialité reposante
quils le hissèrent au Parlement, de sorte que lamour
du repos finit par le priver de repos, que lattachement à
ses racines le précipita dans les embarras de Paris, que sa fidèle
obstination au Béarn en fit un serviteur de la France.
Un de ses amis de Sauveterre,
que je suis allé interroger à lAuberge du Cheval
Blanc, où Léon Bérard tenait assise chaque samedi,
me disait, ignorant mon métier propre : « En
somme, il était philosophe : je veux dire, Monsieur, quil
avait lappréciation calme. »
Calme ? Ah !
qui peut se dire calme ? Et le calme est-il en moi précaution,
paravent ou indolence ? Dans ce calme de Léon Bérard,
je voudrais descendre un instant, afin de mieux connaître lhomme.
Et je proposerai un clivage de sens entre nonchalance et nonchaloir.
La nonchalance est une
forme de la paresse. Mais le nonchaloir, cette vertu de Montaigne, devient
chez plusieurs la source dun incessant agir. La nonchalance accentuerait
la séparation de lâme et du corps, soit que lâme
ait sa béatitude à part, soit que le corps se laisse aller.
Le nonchaloir (mot si beau en ses consonances) devrait désigner
plutôt le moment où notre unité se recompose. Lâme
va vers le corps, elle épouse le calme de son compagnon. Le corps
monte jusquà lâme pour y trouver aussi une
sorte de repos. Alors le nonchaloir, pacifiant nos puissances, les rend
disponibles : il leur communique lardeur prête à
bondir des anges inoccupés. Je le reconnais : dans lactuel
emploi, le mot est indécis. Baudelaire la énervé
sous lalanguissement oriental. Jadis Chaulieu, pour la mort dun
ami, à mon gré, avait mieux dit :