François
Mauriac me disait un jour, voilà cinq ou six ans : « Je
vous vois à lAcadémie. » À quoi je
répondis, incrédule : « Je ne savais pas que
vous aviez des visions. » Lair grave dont il me considéra
et le silence qui suivit furent comme un muet reproche et je regrettai
aussitôt la frivolité de ma repartie.
Il
nen est pas moins vrai que me trouver aujourdhui parmi vous est un
honneur que des circonstances exceptionnelles ne me permettaient pas
de prévoir, et je naurais pas cru possible que viendrait le
jour où, jugeant raisonnable que joccupe la place dun grand
écrivain disparu, vous laisseriez souvrir des portes qui ne
tournent pas toujours facilement sur leurs gonds.
Il
faudra pourtant que je mhabitue à cette idée que je ne
rêve pas et que tout ceci est vrai. Mon lointain prédécesseur
au Grand Siècle, le poète Saint-Amant dont le fauteuil
méchoit, vous aurait dit ces choses avec un bonheur dexpression
que je lui envie. À la réflexion, il ne vous aurait rien
dit du tout, car il avait été dispensé de faire
ce quon appelait une harangue, à la seule condition, nous rappelle
Sainte-Beuve, quil se chargerait des parties comiques du dictionnaire,
ce qui mincline à croire que chez vous ou plutôt
chez nous on ne travaille pas tant quon ne puisse sourire quand
loccasion sen présente.
Enfin,
me voici au rendez-vous que ma donné François Mauriac,
et cest sous son regard attentif que jai le sentiment de mentretenir
de lui avec vous, maintenant. Cet homme que jai tout ensemble si bien
et si peu connu, je voudrais essayer de vous le faire voir tel quil
mest apparu jadis, essayer de le découvrir avec vous dans une
promenade à travers le passé, sans autre guide que le
hasard des rencontres et, si vous le voulez bien, avec les divagations
que cela comporte. Jai dit : essayer de le découvrir, car
il y a un Mystère Mauriac comme il y a un mystère pour
chacun de nous qui croyons si bien nous connaître, mais quelle
vie humaine nest pas dans la nuit ? Dans la connaissance de Dieu et
de soi-même, thème cher à son cher XVIIe
siècle, cet écrivain est allé aussi loin que ses
dons le lui permettaient. Il me paraît certain, en tout cas, quil
a cherché presque toute sa vie à savoir qui était
François Mauriac.
Dois-je
mexcuser à présent de livrer des souvenirs tout
personnels ? Messieurs, quand un écrivain vous informe dun
air résigné quil est dans lobligation de parler
de soi, ne le plaignez pas trop : il ne souffre pas beaucoup. Jétais
jeune quand jeus pour la première fois loccasion
de bavarder un peu longuement avec Mauriac. Je dois avouer que je connaissais
son uvre assez mal, mais je nignorais pas quil était
déjà célèbre, alors que je nétais
guère quun commerçant, nayant à mon
actif que deux récits fort noirs. Ce que Mauriac en pensait,
je ne le sus jamais, malgré quoi je le devinais. Quelque chose
en moi lui échappait, parce que ce quelque chose venait dailleurs.
Or, je nai jamais connu de Français plus français
que ce François Mauriac tout résumé dans son prénom.
Cest
peu de dire quil tenait en suspicion ce qui relevait du fantastique
et de linvérifiable, bannissant rêves prémonitoires,
sinistres pressentiments, apparitions, dédoublements de personnalité,
irruptions de lau-delà dans la vie de chaque jour, choses dont
je ne faisais pas fi. Dans son uvre entière, que jai relue,
je nai trouvé quun seul revenant, et encore assez douteux :
ce nest pas beaucoup ! Plus tard, Adrienne Mesurat le rassura
quelque peu. Quant à moi, je faisais les plus expresses réserves
sur ce titre de romancier catholique dont saccompagnait toujours le
nom de François Mauriac. Dans mon esprit, la religion était
une chose et le roman une autre, et lon courait le risque en les mêlant
de produire je ne sais quoi qui tournait à lapologétique.
Il faut dire quallant sur mes vingt-sept ans, jétais précisément
à lâge où, pour de solides raisons, on ne souffre
pas dêtre prêché, et je soupçonnais le romancier
Mauriac davoir un sermon dans sa manche. Cétait le juger un
peu vite, mais le fait demeure que nous différions de bien des
manières. Il nempêche que nous nous liâmes dune
amitié qui devait traverser près dun demi-siècle
pour aboutir en quelque sorte ici même, et parmi vous.
La
différence, doù venait-elle ? De ceci peut-être,
que lui et moi étions profondément enracinés dans
notre enfance, mais la sienne toute catholique, teintée de jansénisme,
la mienne anglicane avant ma conversion. Sans beaucoup de détours,
le terrain dentente se trouva dans les environs de Port-Royal et comme
il fallait sy attendre, près de la personne de Pascal.
Le
souvenir me reste dexcellentes soirées avec Mauriac, du temps
que la vie souriait encore à beaucoup, sauf peut-être à
Mauriac, mais cela je ne le savais pas. Sa bonne humeur me charmait.
Il avait, en rapportant les sottises de choix entendues dans des réunions
littéraires, des accès de fou rire qui le courbaient en
deux et me gagnaient bientôt, car jétais aussi moqueur
que lui. Il me semble nous revoir tous deux, dans un coin de cette place
de lAlma presque déserte en ces temps lointains, à neuf
heures du soir, notre gaieté réveillant les échos
dune nuit quasi-provinciale.
Le
monde des salons où je ne maventurais guère, je men
formais une idée atroce, le jugeant proche des régions
sulfureuses, mais cette vision du jeune fanatique que jétais
alors cédait devant la joie malicieuse de mon compagnon mieux
informé que moi et beaucoup plus attentif au spectacle de la
faune parisienne. Il lappréciait en connaisseur avec un sens
de labsurde et une ironie meurtrière qui remettait tout en place,
au lieu de voir, comme moi, de la tragédie un peu partout.
Nest-il
pas singulier, soit dit en passant, que le romancier Mauriac garde dans
ses récits un ton dune gravité si rigoureuse quelle
exclut tout persiflage qui ne confine au sinistre ? La vis comica,
un de ses dons les plus précieux, on dirait quil sen méfie
dans ses romans, à moins que cela ne tourne au noir. Défense
de rire aux éclats... Lauteur sait bien pourtant, et mieux quun
autre, que sans un peu dhumour la vie nest pas tolérable Mais
sur ce point, lui qui a tant desprit, na jamais varié, que
je sache. Arrière donc, les personnages excentriques, les situations
inattendues qui provoquent la gaieté dans les moments les plus
sérieux de la vie, toute la drôlerie intempestive qui desserre
un peu létau.
Quoi
quil en soit, nous riions beaucoup vers 1928, mais il nous arrivait,
au cours dinterminables promenades, de passer avec un sombre empressement
du plaisant au sévère, et tôt ou tard, lun
de nous murmurait le nom de Pascal, suivi de la phrase aux inoubliables
cadences qui sonnait le glas de toute joie physique et que je me disais
parfois dans mes heures de révolte contre moi-même : « Ceux
qui croient que le bien de lhomme est en la chair et le mal en ce qui
le détourne du plaisir des sens, quils sen soûlent et
quils y meurent. » Cet anathème contre les passions
du monde, Mauriac me le récitait dans le silence des rues vides,
ménageant des pauses saisissantes, pendant lesquelles je me figurais
voir le sonneur tirer sur la corde pour amener le battant à frapper
la cloche de deux coups lugubres : « ... quils sen soûlent...
et quils y meurent... »
Sur
ce point jétais daccord avec mon illustre aîné,
menglobant moi-même avec une satisfaction ténébreuse
dans la condamnation générale, quitte le surlendemain
à retrouver du goût aux maximes empoisonnées du
monde, comme on parlait jadis.
Et
quel homme était Mauriac en ce temps-là ? Il nous la
dit lui-même. À la veille de sa seconde conversion qui
fut définitive, il traversait une crise dont je ne soupçonnais
rien. Selon lui, cette époque de sa vie fut la pire. « Pendant
deux ou trois ans, je fus comme fou... » Loin du Christ,
pensait-il, mais dautant plus près de lui quil sen croyait
loin, ses accents les plus émouvants, Mauriac les a eus pour
parler de ces choses qui intéressent le plus intime de lâme.
Les
années voisines de 1930, qui lui furent si difficiles, marquèrent
un tournant, autant quil soit possible de dater des événements
intérieurs. Avec ses exigences et ses appels au renoncement,
lÉvangile lui paraissait impraticable. Là encore,
Mauriac et moi nous nous rencontrions sans tout à fait nous le
dire. Nous entrevoyions lun et lautre quun jour viendrait où
il faudrait bien laccepter, cet Évangile tour à tour
réconfortant et sévère, et le choix nous apparaissait
comme inéluctable, « et impossible », eût
ajouté Mauriac, qui ne voulait pas choisir.
Moi
qui ne pouvais non plus choisir, parce que le moment nétait
pas venu, sans doute, avec quelle ouverture de cur je me fusse
confié au grand romancier, si javais su... Mais les hommes qui
auraient pu nous donner le meilleur deux-mêmes si nous les avions
interrogés, nous jouent ce tour effarant : ils sen vont. On
saperçoit alors quon les croyait inaccessibles, railleurs,
sceptiques, et la mort nous les rend tout proches, mais trop tard. Il
est trop tard pour poser les questions les plus sérieuses à
ceux qui en savaient peut-être les réponses. Mais nous
avons gardé le silence : il nous restait je ne sais quel absurde
scrupule, la crainte de paraître indiscret ou bizarre, ou dêtre
compris de travers et voilà que se dessine dans la transfiguration
des jours le vrai visage que nous navons pas su reconnaître avant
quil ne devint le visage de labsent.
Cest
pourtant avec lui que jessaie de reprendre ici limpossible dialogue.
Encore une fois, jignorais tout de ce quil a appelé cette souffrance
interminable, et pourtant jen avais fugitivement lintuition. Pour
une âme frémissant comme la sienne aux moindres touches
de lesprit, lheure du choix ne pouvait être que crucifiante.
Elle vint je le suppose, avant cette année si grave où
il dut subir une opération qui fit de sa voix un chuchotement
dont nous avons tous conservé le souvenir et qui eut pour effet
de nous rendre plus attentifs à sa parole, car il semblait nous
dire un secret. Oserai-je parler ici de sa chance dont il était
si fier et en laquelle il croyait comme dautres croient en leur étoile ?
« Mon incroyable chance
», disait-il. Le fait
est que ce chuchotement qui lui restait se faisait entendre comme des
voix éclatantes ny réussissent pas toujours.
LÉvangile
enfin accepté. cétait là lessentiel de son témoignage,
mais contrairement à ce quon pense dordinaire, la sérénité
ne suit pas toujours ces réformes de lâge mûr. Je
ne savais pas bien, lorsque je connus Mauriac, que le choix entre le
Christ et le monde le monde dans ce quil a de faux et dinjuste
ne détermine pas nécessairement la transformation
totale de lhomme. Si cest un miracle, cest comme on la dit,
un miracle lent. On choisit lÉvangile, mais le monde reste
en nous avec son attrait multiforme.
Laventure
des premiers disciples nest pas sans rapport avec la nôtre. Il
est exaltant de laisser là ses filets, son établi, sa
table de travail pour suivre lhomme extraordinaire qui dit des choses
quon nest pas sûr de toujours comprendre et cela ne fait
rien quon ne comprenne pas tout, parce que cest lui et quil nous
appelle. Les reproches viendront cependant, et durs : « ...Vous
qui êtes mauvais... Hommes de peu de foi... Toi, tu vas me renier... »
Chez
nous de même, le grand retournement de tout lêtre ne se
fera parfois que vers la fin du jour, dans les dernières clartés
de laprès-midi. Mauriac a pressenti ces choses. Entre le
moment où lâme se met en route et celui où elle
se rend à Dieu après des idolâtries sans nombre,
il ny a pas trop de toute une vie pour faire le voyage, et il arrive
quon le supporte mal et quon sen prenne furieusement à soi
de la longueur du parcours.
À
ne pas tenir compte de ces faits, on risque de mal comprendre le drame
spirituel de Mauriac, car ce choix qui engage tout lhomme pose des
problèmes à lécrivain. La tentation de se reprendre
est, en effet, toujours là. Mauriac, lui, fut fidèle jusquà
la fin, mais son art même, jusque dans son essence, resta lenjeu
dune partie redoutable. Le cas est étrange, mais il nest pas
rare. Lhomme François Mauriac a accepté le choix. Et
le romancier ?
Cest
ici que les difficultés senchevêtrent. Les personnages
de Mauriac se montrent beaucoup moins dociles que lui, qui pourtant
le fut assez peu... Dabord ils ne veulent du choix à aucun prix.
Ils ont ceci de passionnant quils sont avant tout des rebelles, des
rebelles qui finissent assez souvent, je le sais, au pied de la croix,
mais après combien de longues et violentes révoltes...
Parfois même, et cela est pire, il ny a pas de révolte,
il ny a que le refus pur et simple, jusquà ce que se produise,
mais fort tard, ce que Port-Royal eût appelé un coup de
la grâce, et alors tout est bien : un rayon de lumière
céleste vient effacer le désastre dune vie manquée.
On
peut se demander, du seul point de vue du romancier, si cette révolte
et ce refus ne sont pas plus captivants que le salutaire agenouillement
dont nous ne doutons pas quil vienne, puisquil le faut. Jusquà
quel point lauteur est-il de cette humanité quil invente et
fait souffrir, et quil rattrape au moment où elle va se perdre ? Certains de ses personnages courent droit aux abîmes. Non pourtant.
À la dernière halte de leur existence toute noire, François
Mauriac accorde aux misérables un retour à la foi et le
secours de cette pitié divine qui arrange tout. Et cela est souvent
ainsi nous avons tout intérêt à ne pas y
contredire : Dieu vole les âmes au démon lune après
lautre. Mais cest le romancier qui me retient, cest lhomme dont
je sens la présence derrière ces récits ténébreux,
car de tous les romans quil a écrits, celui que je mets au-dessus
de tous les autres pourrait sappeler François Mauriac et cest
aussi le plus tragique : il est partout, depuis les vers où lauteur
regrette les péchés quil na pas commis jusquà
ce Maltaverne dont on dirait que Dante lui a soufflé le
nom à loreille et qui évoque je ne sais quelle sombre
étape sur le chemin de lau-delà.
Ira-t-on
jusquà dire quaprès avoir si loyalement renoncé,
il se ravise et que sans bien le savoir il prend sa revanche dans la
peinture dun monde dont il ne veut plus ou dont il ne vent plus
vouloir ? Mais comment un écrivain aussi lucide naurait-il pas
su ce quil faisait ? Cette impitoyable intelligence pouvait-elle vraiment
navoir pas compris ? Tout est possible dans cet ordre didées.
Nous ne nous pipons jamais si bien que lorsquil sagit de nous-mêmes,
mais si nous sommes honnêtes, et cétait le cas, il nous
en reste un indéfinissable malaise. De là cette amertume
et cette inquiétude, de là le tourment qui ne finit pas.
Lart
de la création est-il un piège pour le chrétien ? Un tour de passe-passe qui lui rend sous une autre forme tout ce quil
pense avoir sacrifié ? Et sil faut peindre le mal pour faire
voir aussi le bien et le triomphe du bien, jusquoù va la complicité ? Ces questions troublantes, il nest pas un romancier chrétien
qui secrètement ne se les soit posées, depuis Dostoïevsky
jusquaux plus chétifs dentre nous.
Elles
demeurent sans réponse, et cest labsence de réponse
qui nous soumet un nouveau choix : celui du risque. Mauriac accepta
ce choix et ce risque, mais la main dut parfois lui trembler. Ne disais-je
pas tout à lheure que la gaieté qui lui était
si naturelle ne venait jamais éclairer les pages de ses romans ? Sa réponse, je crois lentendre : « Cest quil ny avait
pas de quoi rire... »
Quil
me soit permis de rapporter un souvenir dont la trivialité nest
quapparente. Un soir que je le quittais rue de la Pompe, après
une de nos longues promenades, pour rejoindre ma rue Cortambert, je
lui dis : « Vous qui allez rentrer chez vous, cela ne vous paraît-il
pas drôle, dix heures étant passées, de troubler
le sommeil de votre concierge en faisant retentir devant sa loge un
nom célèbre ? ». « Que vous êtes
bête, si je puis dire ! », fit Mauriac en riant. Mais
je ne le lâchai pas. « Reconnaissez au moins
quil vous est agréable de penser à tous ces lecteurs
qui vous admirent. » Il eut alors, soudain, un mot qui me
laissa muet, parce quil ressemblait à un cri de détresse : « Je ne veux pas être admiré, je veux être
aimé. »
Des
phrases de ce genre, jen ai entendu prononcer à des écrivains
quand ils sont bien sûrs quon les admire et que de ce côté-là
au moins, la partie est gagnée, mais le « je veux être
aimé » de Mauriac, humblement proféré,
rend un son tout autre. Au meilleur de son uvre, il y a cette
plainte qui monte comme du fond dun abîme. Cest le gémissement
du pauvre que Dieu seul entend, puisquen définitive, le plan
religieux est celui où François Mauriac devait le plus
parfaitement saccomplir, car la religion est partout dans son uvre.
Combien dannées plus tard, quarante sans doute et plus, ne jetait-il
pas ce cri de lhomme libéré : « Croire, cest
aimer ! » Il savait bien alors que, dans cette immense histoire
damour entre Dieu et lâme quest la vie humaine, cest Dieu
qui commence, et que la déclaration damour, cest Dieu qui la
fait dabord.
En
1928, faute davoir assez longtemps vécu, je croyais navoir
devant moi que le romancier à succès, déchiré
certes, parce quil était chrétien, mais le chrétien
déchiré me semblait faire partie de ce quon appelle le
personnage. Je voyais mal la dualité. Je prenais le personnage
pour lhomme. Mauriac aussi, par moments. Là, était, je
crois, un des aspects du mystère de cet écrivain si clairvoyant
par ailleurs : il ne se rendait pas compte que lhomme était
beaucoup plus grand que le personnage vu par le monde. Cest la méprise
à laquelle sexpose celui qui croit à son personnage.
Il lui faut quelquefois la vie entière pour découvrir
lhomme et mettre, si je puis dire, les doigts dans ses plaies.
Pour
Mauriac, avec les certitudes de la foi reprenaient les débats
intérieurs qui lont accompagné jusquà la fin.
Ce sont eux qui ont donné à son uvre une qualité
si singulière, la gloire ne compensant pas les souffrances de
lesprit. Il semble que lombre et la lumière se soient partagé
sa religion.
La
lumière dabord avec la mystique de lenfance qui fut dun tel
secours à ce grand tourmenté. On eût dit que lessentiel
de sa foi lui venait de ces régions enchantées où
lâme ne souffre daucune souillure, où lêtre encore
intact aime Dieu avec simplicité. « Montons dans la
carriole de lenfance » est un de ces cris qui séchappent
du cur de Mauriac et trouvent leur écho dans le nôtre,
parce que chez lui comme chez nous, la nostalgie du bonheur semble en
marquer un fugitif retour.
Que
lenfant Mauriac ait eu ses heures mystiques, on nen saurait douter.
Sil y a un enfer dans son uvre, je le situerais dans Le nud
de vipères, mais au-dessus de ce roman sinistre plane et
sélève celui que je serais presque tenté dappeler
Le Paradis Frontenac, paradis qui nest pas sans ombre, je le
sais bien, mais qui nen est pas moins le lieu de la première
rencontre avec linvisible dans la vie du romancier. Entre le Christ
et le jeune Yves, qui pourrait bien se nommer François, sengage
léternel dialogue : « Tu sais bien qui je suis »,
dit la voix intérieure au tout jeune Frontenac, « moi
qui tai choisi. Non, crie lenfant, cest moi qui me parle
à moi-même. Moi qui tai choisi, reprend la voix
quon ne peut faire taire, moi qui tai mis à part et marqué
dun signe. »
Sur
le souvenir de ces grâces mystérieuses, Mauriac a veillé
comme sur des richesses qui réduisent à néant toutes
les richesses du monde. « Tu es choisi... ». Nous
voilà au cur de ce pays perdu dont Mauriac cherchera toute
sa vie le chemin qui sefface. Dun livre à lautre, Jusquaux
pages les plus claires de la fin, nous verrons les tâtonnements
dans la nuit de cette âme quelquefois épouvantée,
mais résolue. Épouvantée par quoi ? On parlera
souvent du jansénisme de Mauriac. Cest un de ces termes dont
on abuse parce quon en connaît mal le contenu. Est janséniste
qui prend gravement lÉvangile à la lettre, mais
noublie-t-on pas que la joie habitait plus dun cur janséniste
et quon chantait à Port-Royal ? La tristesse nétait
bonne que pour ceux qui nont pas despérance. De chaque cellule
montaient des hymnes. Mauriac savait bien cela, mais il nempêche
que pendant de longues années, sa religion fut une religion deffroi,
une religion dramatique, celle dune nature inquiète, troublée
peut-être par lassurance de ces redoutables messieurs qui affirmaient
avec une tranquillité terrible « quil est presque
impossible de faire son salut en ce monde ».
Plus
tard, je ne loublie pas, il récusa ces grands extrémistes,
mais leur ferveur ne laissa pas de le marquer et il garda toujours quelque
chose de leur ton. Port-Royal, cest moins une doctrine quun climat,
une manière toute française denvisager labsolu. Le sérieux
nexclut pas certains élans. Comment nêtre pas sensible
à la confidence que nous fait Mauriac quand il écrit en
février 69 quil lui arrive, la nuit, de chanter des versets
de Jérémie ? Il croit que son ange gardien ne le quitte
pas. Cest la foi du catéchisme, du catéchisme dhier,
celui quon achetait pour trois sous et vous fournissait des réponses
en des termes dune clarté aussi mystérieuse que leur
contenu.
Enfant,
nous a-t-il dit, il montait sur la table et criait : « Moi ! Moi ! » Si ce nest pas là le futur écrivain
qui donne de la voix, je connais bien mal le monde des lettres. Dès
son adolescence, il voulut ce quil appelait la vie réussie.
Il leut à un degré étrange qui dut le faire réfléchir
et peut-être inquiéter le scrupuleux catholique. Les échecs
mêmes, pour peu quil en eût, finissaient par servir sa
gloire, et la gloire, il la voulue fougueusement. La gloire, ce mot
qui fait marcher les hommes Jusquà lépuisement... Mais
il ne semble pas que Mauriac ait connu cette lassitude. Après
un déboire au théâtre, il eut cette plainte denfant : « Je ne suis pas fait pour linsuccès. »
Cétait dautant plus vrai que linsuccès ne voulait pas
de lui. Vite oubliée la soirée fâcheuse, la série
des victoires littéraires reprenait son cours. Ses ennemis, et
il en eut, ne semblaient pas comprendre quen lattaquant ils provoquaient
son « incroyable chance ». Elle était
toujours présente, même quand il recevait les coups les
plus durs, car alors là était le merveilleux de
cette histoire tout lui profitait, le portait, semblait-il, un
peu plus haut, et les injures quil essuyait lui valaient un généreux
supplément de couronnes.
La
haute idée quil se formait justement de ses dons le rendait
sensible aux louanges, mais comment oublier la prière si humaine,
formulée à mi-voix : « Je veux être aimé » ? Aimé de Dieu, bien sûr, mais il eût mal souffert
de se voir détesté de tous, le jugement des hommes lui
serait apparu comme une ombre de ce jugement particulier dont il ne
parlait guère. La foi qui sauve, il lavait comme beaucoup voudraient
lavoir, mais la religion ancienne, celle de son enfance sexprimait
parfois avec des accents pénibles à entendre : « Lenfer
commencé sur terre... ». Cette expression dont
il usa un jour devant moi me frappa dhorreur, mettons dune horreur
salutaire, car je ne veux pas discuter avec celui que je crois aujourdhui
dans la lumière, je souhaiterais plutôt pouvoir apporter
un tempérament à sa religion de terreur. Après
sêtre nourri de morale janséniste dont je reconnais
la noblesse, il aborda les mystiques qui sont les grands amoureux et
ne parlent que damour. Là est le refuge du cur inquiet.
Que des larmes de joie aient coulé sur le visage de François
Mauriac comme sur celui de Pascal, je le croirais.
Sa
grandeur était là. Il le savait instinctivement, lui qui
pensait que le romancier Mauriac ne laisserait quune trace de lièvre
dans lhistoire littéraire. Sa vraie confession, ne la cherchons
pas ailleurs que dans une de ses uvres les plus parfaites : Ce
que je crois. Ce mince volume, je le verrais comme le moyeu dune
roue, et tous ses récits, pareils à des rayons, divergeant
pour se fixer dans la jante qui marque la limite de lunivers mauriacien.
Il nimporte pas que le livre ait paru tard dans la carrière
de lécrivain. Mauriac la porté en lui sa vie entière
et cest tout Mauriac quil nous fait voir dans ces pages. Avec un imperceptible
dosage de pudeur et de hardiesse, il nous livre un portrait irrécusable.
Plus quun autre, lhomme chargé dhonneurs comme il
le fut peut se permettre ce que Barrès eût nommé
cette licence. Jhésite à citer, car citer cest tronquer.
Cependant la solitude de Mauriac me frappe dans la mesure où
il y insiste. Ne parle-t-il pas du cercle enchanté et infranchissable
que son caractère a tracé autour de lui et que lÉglise
elle-même ne peut briser ?
Je
me souviens dune visite que je lui fis un jour, après la guerre.
Nous ne nous voyions plus aussi fréquemment quautrefois ; les
grandissimes conversations de 1928 étaient loin, avec leurs confidences
et leurs éclats de rire. Cet après-midi-là, il
me fit asseoir près de lui dans une petite pièce qui me
fit leffet dune cellule par son austérité, et dun refuge
aussi, un refuge contre le monde. Jy découvris un Mauriac que
je ne connaissais pas, non plus du tout le polémiste au verbe
haut, ni le romancier triomphant, mais un homme courbé en deux
par une mortelle tristesse, tête basse et la parole réduite
à un murmure. Malgré moi, je pensai à un oiseau
frappé en plein vol et dont les ailes se replient sur sa souffrance.
« On est toujours seul », répétait-il
avec une douceur plus poignante quun cri. Jaurais voulu dire quelque
chose, mais je sentais trop bien que nous étions au désert,
lui et moi, et que le silence parlait beaucoup mieux que je ne leusse
fait. À notre manière, nous reprenions les entretiens
de jadis, mais sur un autre ton et sous une petite croix fixée
au mur.
« Jaurai
éprouvé toute ma vie au sein de lÉglise visible,
devait-il écrire en 1964, un sentiment de solitude redoublée. »
Et un peu plus loin, il ajoute sans mâcher ses mots : « Je
me sens dautant plus étranger et même hostile à
certains hommes que je les vois professer le même credo que moi,
sagenouiller à la même table, partager le même pain. »
Sans doute songe-t-il aux chrétiens qui ferment les yeux sur
les malheurs du monde et se prennent cependant pour des justes. De même
la préoccupation du salut personnel quand elle exclut la charité
envers le prochain lui parait, de toutes les formes dégoïsme,
la plus exécrable. Il nest pas jusquà Blaise Pascal
chez qui il nen voie des traces, ce Pascal à qui il reconnaît
devoir tout, il nhésite pas à dire quil hait sa certitude
de se trouver au petit nombre des élus et le mépris quil
a pour ceux qui ny sont pas. La phrase est nette. Elle est dans le
volume sur sainte Marguerite de Cortone et nous fournit une clef précieuse
pour la connaissance de Mauriac. Enviait-il à Pascal son assurance
dêtre sauvé ? Cette irritation me le ferait croire. Mais
là encore, Mauriac ne veut pas être dupe. Le faux mystique
enfermé dans son faux mysticisme bien clos, à lexclusion
de ce qui touche au monde temporel, passe tout bonnement à côté
de sa vocation dhomme. Il se crée un paradis personnel et totalement
illusoire où sépanouit un égocentrisme dautant
plus exigeant quil se trouve sublime. Avec quelle facilité il
se persuade que la partie est gagnée parce que, se tournant vers
ce quil prend pour le ciel, il sy installe, assuré dun confort
moral à toute épreuve. Son salut, son salut à lui,
voilà la grande affaire de sa vie, sa haute obsession à
laquelle, inconsciemment, il sacrifie lamour sans quoi toute religion
nest quune sorte de divertissement métaphysique dont la valeur
est nulle, tant il est vrai quon peut se tromper de rigorisme et quil
y a des rigorismes qui ne mènent à rien, sinon à
soi, après quel difficile voyage... La belle affaire que de traverser
lhumanité comme on traverse un désert ! On se bouche
les oreilles, on se crève les yeux pour se préserver des
souillures du monde où le Christ a pourtant vécu, et qui
trouve-t-on au bout de linterminable chemin que lon sest tracé ? Non pas Dieu, mais une idole, une idole peinte et parée de
toutes les vertus quon voudra, mais une idole : nous-mêmes.
Mauriac
était beaucoup trop lucide pour sexposer à une bévue
aussi désastreuse. Il avoue sans difficulté que bien des
chrétiens auprès de qui il se sent étranger sont
plus fidèles que lui, « comme on me la souvent et
justement reproché », dit-il avec une humilité
qui nest pas feinte, « plus charitables, plus dévoués
aux uvres que je ne le suis moi-même ». Mais
aussi de quel superbe dédain il couvre « les âmes
médiocres qui se croient saintes parce quelles sont scrupuleuses ».
Il y a dans ces paroles la hauteur à quoi lon reconnaît
le grave discours de Port-Royal.
Ces
jansénistes si mal aimés et si peu connus, sont avant
tout de grands moralistes qui considèrent dun il soupçonneux
le mysticisme avec ses égarements toujours possibles et ses illusions
dont senivre lorgueil. Quont-ils donné à Mauriac ?
Assurément le goût dune extrême rigueur dans la
fidélité chrétienne. Il na jamais eu que de léloignement
pour la théologie et il a pris garde de ne pas mettre le doigt
dans ce guêpier-là. Dautre part, il a connu très
tôt la révolte contre ce quil appelle la religion vétilleuse
de sa mère, mais le moraliste a survécu.
Dans
ce vaste examen de conscience quest luvre de Mauriac, lintrospection
de lauteur atteint à une sorte de génie, mais dun génie
impitoyable. On est rarement descendu dun pas plus ferme et plus assuré
dans les profondeurs de lâme et jusque dans ces régions
obscures où le romancier ordinaire ne saventure jamais, parce
quil nen a ni le pouvoir, ni le désir. Qui trouve-t-on, en
effet, dans ces ténèbres si ce nest linconnu qui porte
notre nom ? Ici, jadmire lhomme chez Mauriac plus encore que lécrivain,
car il ne sagit plus tant de littérature que dune recherche
douloureuse de la vérité.
On
connaît lhistoire du curé dArs qui demanda la grâce
de se voir tel quil était. Cette prière fut exaucée
et limprudent qui la fit, tout saint quil était, ne sen remit
jamais. Ne dirait-on pas que Mauriac a voulu, lui aussi, avec un étrange
courage, obtenir le même face à face ? De là vient
ce quelque chose déperdu dans ses remontées vers la lumière
à la fin de ses récits. Il sait que Pascal a dit vrai,
que le cur de lhomme est creux et plein dordures et que cette
vue ne se supporte pas. À langoisse de Pascal, ne craignons
pas de mettre en parallèle, pour la grandeur comme pour la misère,
langoisse de François Mauriac.
On
devine chez lui un amer contentement à savouer coupable. Or,
nous dit-il, et cest ici quapparaît une tentative de justification,
« un homme qui se sent pécheur est déjà
aux portes du royaume de Dieu ». Et ailleurs il nous parle
de ce besoin dêtre pardonné qui est toujours en lui. La
blessure que lÉglise a le pouvoir de refermer, mais qui
ne laisse pas de se rouvrir, on dirait que Mauriac nest tranquille
que sil peut constater quelle est encore là. Beaucoup ont parlé
de lorgueil de Mauriac. Cet orgueil alterne avec des repentirs et des
abaissements qui effacent tout. Il voit clair, trop clair peut-être.
Rien, je crois, ne lui levait le cur comme la bonne opinion de
soi commune à tant dâmes pieuses que lorgueil spirituel
rend aveugles. Je me souviens de la grimace quil fit un jour en me
parlant dun religieux naïf qui le prenait pour un saint homme : « Et puis, ajouta-t-il avec un frisson de dégoût
et la lèvre retroussée dhorreur, il a voulu membrasser ! »
Je
parlais tout à lheure de ses crises dhumilité. Elles
allaient jusquà un fanatique déchirement de soi. On eut
dit quil y prenait plaisir.
Si
passionnant quil soit dans cet éclairage surnaturel, je me refuse
à voir en lui lhomme des seules sévérités
excessives. Une flamme brûlait dans son cur, celle-là
même qui lui arrachait le cri damour qui lapparente aux meilleurs : « Tu existes parce que je taime. »
Un
cri dune ferveur aussi bouleversante, en percevons-nous un écho
dans les romans de Mauriac ? Ce qui retentit dans ces livres, ce que
jentends dabord, cest la clameur de détresse des passions
frustrées. Est-ce faire injure à lécrivain de
dire quil nous fait descendre avec lui dans une sorte denfer ? Mon
opinion est quil ny a pas de fiction qui vaille sans un peu denfer.
Le mot est-il trop fort ? Mais Thérèse Desqueyroux qui
traîne après elle le crime quelle na même pas pu
réussir ne connaîtra la paix quà la fin de sa vie.
Dans Le Sagouin, la mal mariée pousse les hurlements du
désir insatisfait, de ce durus amor qui la tue. Ailleurs,
lÉlisabeth de Destins, une des plus tragiques héroïnes
de Mauriac, devient pareille à une morte vivante devant le corps
mutilé de celui quelle a aimé malgré elle. Quel
ouragan de souffrances sur ce monde ténébreux...
Lenfer ? Non pourtant, car lenfer total, cest labsence de lamour, et lamour
finit par luire dans lépaisseur de toute cette ombre. La pitié
den haut visite le cur des plus déshérités
de ces personnages, et cest le seul espoir, mais cest celui qui lemporte
à la fin. Ici parle le chrétien Mauriac. Où est
la part de linvention, où celle de laveu pur et simple ? Le
romancier et le croyant ont si bien tressé les écheveaux
aux mille nuances quil devient presque impossible disoler tel fil
de préférence à celui-là, car alors tout
risque de se brouiller et la diaprure de se perdre.
Selon
le mot de Tolstoï, le romancier est Dieu le Père pour ses
personnages. Or, il répugne au romancier Mauriac dabandonner
ses héros et ses héroïnes aux flammes éternelles.
Ce nest pas quil les aime tous. Au contraire, on sent bien que certains
lui, font horreur : on voit lécrivain passer sans cesse du dégoût
à la commisération. Il se veut trop coupable lui-même
pour ne pas vouloir aussi que dans ses romans lamour triomphe, sans
quoi point de salut., mais triomphe sur quel bourbier...
Voilà
des thèmes bien sévères, je pourrais dire bien
jansénistes, mais cest un grand créateur qui les prend
en main et nous fait accepter à peu près tout ce quil
veut, car il y use de son charme qui tient un peu de la magie.
Je
crois que cela nest nulle part plus sensible que dans cette Thérèse
Desqueyroux qui a le mieux servi la gloire de lauteur. Ici le climat
poétique joue un rôle capital. Mauriac devant son pays
des Landes est comme logre qui hume la chair fraîche. Dune histoire
sordide, il fait quelque chose qui nous émeut, non seulement
par une profonde connaissance du cur humain, mais par lintervention
de ce personnage anonyme et diffus qui est la nature, le pays des Landes.
Une première lecture assez lointaine de ce récit mavait
laissé le souvenir de grandes descriptions hallucinantes. Je
ne les ai pas retrouvées quand jai repris ce livre, et je ne
les ai pas retrouvées parce quelles ny sont pas, mais ici et
là, aussi brèves que rares, de simples indications de
deux ou trois lignes au plus, si pleines dun impitoyable soleil et
de toutes les odeurs de la terre et des feuilles de là-bas, et
de maisons restées sombres dans la fournaise de lété,
que cela crée une sorte dobsession et donne à ce qui
pourrait être terne une indéfinissable splendeur. Voilà
ce que devient, dans lécheveau du roman, le fil du moraliste
sous les doigts du poète.
On
me dira que je prends luvre de Mauriac par le sommet et que cette
Thérèse Desqueyroux qui lui était si chère
marque aussi un degré de perfection quil ne dépassa plus.
Cest là une opinion courante à laquelle je ne puis me
ranger. Il me semble, en effet, quun de ses récits les plus
importants est le Nud de vipères qui restera comme
un des plus noirs de la littérature contemporaine, le plus mystérieux
aussi par la maîtrise dans lexploration du mal. De cercle en
cercle, lauteur nous mène toujours plus bas dans ce lieu démoniaque
quest le cur dun avare. Rien de plus solidement barricadé
contre la grâce. « La méchanceté est
ma raison dêtre », dit avec une sorte de candeur le
vieillard quon hésite à appeler le héros de ce
roman.
À
mesure quon senfonce dans les ténèbres du
récit, la question qui se pose à lesprit se fait
plus précise : comment lécrivain en sait-il
si long ? Mais quoi, je serais tenté de voir en lui lhomme
qui en savait trop. On alléguera les dons du romancier, et ils
sont ici très grands, mais il y a beaucoup plus que le talent
littéraire, il y a des intuitions qui ne laissent pas de rendre
perplexe, une science du mal pur, une familiarité avec un monde
surnaturel doù filtre une lumière suspecte. Écartons
la pensée absurde que Mauriac aurait eu de mystérieuses
intelligences avec le diable, ce personnage dont Baudelaire nous dit
« quil assiste presque toujours en personne,
quoique invisible, à toutes les séances académiques ».
(Messieurs, nous voilà prévenus !) Quoi quil
en soit de ces choses, il reste vrai que Mauriac côtoie des régions
où lobservateur ordinaire ne distingue rien, et ce quil
a appelé la mystique den bas, il la connue. Elle
attire le romancier comme elle inquiète le chrétien, elle
explique sa méfiance à légard de certains
êtres chez qui, par un instinct qui ferait bien laffaire
dun exorciste, il flaire je ne sais quoi de sulfureux. Quel plus
grand honneur que de lassimiler à un lévrier, un
lévrier surnaturel qui frémit au voisinage de sa proie ?
Il
a demandé malgré tout, dans la préface du Nud
de vipères, quon ait pitié de son avare, alors quil
semble garder toute sa rigueur pour sa victime de choix, La Pharisienne.
Ce roman écrit pendant loccupation, en des heures danxiété
et dennui, jy verrais le chef-duvre de Mauriac. Je laisse
de côté une histoire damour qui, par sa violence, nest
pas sans rappeler le climat des Hauts de Hurlevent, je veux surtout
regarder cette fascinante Brigitte Pian qui se range sans hésitation
dans le petit nombre des élus, car cest la sainte femme dans
toute son horreur. Elle veut le salut du prochain, et elle le veut avec
une poigne de fer. Dévorée dun orgueil spirituel qui
dépasse tous les orgueils possibles, elle se persuade quelle
est humble. Elle fait le bien dune manière qui épouvante.
Dans un tiroir secret de sa commode, elle cache une lettre qui peut
anéantir le bonheur de plusieurs personnes. Elle garde ce document.
Avec
une lucidité qui donne le frisson, Mauriac se promène
dans les ténèbres de cette âme qui se prend personnellement
pour lÉglise et que guette le démon. Sera-t-elle
sauvée malgré tout ? Pour emprunter le langage de saint
Thomas, il semble que non. Elle sest trompée de rigorisme, elle
a pratiqué sans amour une religion damour. Non sans une joie
un peu cruelle, lauteur nous montre son héroïne excédée
tout à coup de sa piété factice. Alors elle devient
humaine, ou presque, et bannit les lectures édifiantes dont elle
a gavé sa mégalomanie religieuse. Elle se repaît
de littérature profane, elle lit Adolphe, elle lit Anna
Karénine, elle déclare : « Tous les hommes
sont des canailles. »
Parlant
des années de sa jeunesse, Mauriac écrit : « ...
nous autres, catholiques, nous appartenions à notre insu à
Port-Royal. » Cela est encore vrai dune certaine famille
desprits. À vingt, à quarante ans et plus, nous relevons
mentalement les ruines de labbaye foudroyée et choisissons notre
cellule où méditer, loin de ce monde que nous pensons
avoir vaincu et dont nous ne voulons plus entendre parler. À
nous désormais les austères délices de la solitude...
Quelle joie de se sentir élu, sauvé, tiré daffaire
à jamais ! Mais cela ne dure pas. Il se trouvera toujours un
despote pour jeter à bas notre retraite. Notre roi-soleil, ce
sera le monde, non pas le monde réprouvé, mais le monde
tout court qui cherche son salut, ou ce quil prend pour tel, dans la
nuit de lhistoire. Le chrétien na plus le droit dêtre
seul. Il nexiste plus de thébaïde pour lécrivain
catholique de 1972. La place manque, même au désert, lhomme
est partout. « Pourquoi me fuis-tu ? demande-t-il. Je
suis toi-même. Tu cherches le Christ ? Regarde-moi. Regarde au
fond de mes yeux: il est là. » Cest la leçon
de notre temps.
Mauriac
le comprit assez vite et cest à cause de cela, doutant parfois
de la gloire posthume du romancier Mauriac, quil a logé ses
espoirs de survie littéraire dans son bloc où il
sest mis presque tout entier avec ses élans, ses colères,
ses méditations, ses souvenirs, prenant parti et bataillant.
On ly trouve avec ses faiblesses et ses contradictions, mais aussi
avec ce quil a de meilleur, je veux dire sa loyauté envers sa
vocation de chrétien, son perpétuel souci de tenir bravement
sa place sur cette terre, et je noublie pas, vous le pensez bien, son
attachement au général de Gaulle.
On
a beaucoup parlé du style de Mauriac. Sur ce terrain, il se sentait
imbattable et il écrivait, si je puis dire, triomphalement. Sa
phrase dune élégance meurtrière faisait réfléchir.
Qui de nous na été en butte à ses picoteries ?
Cest ici, je pense, quil conviendrait de parler de son goût
pour la polémique, jallais presque dire pour le carnage. Finissons-en
vite. Ce nest pas à vous, Messieurs, que japprendrai quà
Port-Royal, si tous étaient daccord pour louer le beau génie
de Monsieur Pascal, certains disaient très haut que, dans sa
controverse avec les jésuites, il manquait gravement à
la charité. Mauriac nétait pas Blaise Pascal et jamais
personne ne refera les Provinciales, mais on a reproché
aussi au chrétien Mauriac sa délectation dans la cruauté
quand il lui prenait lenvie den découdre avec quelquun, car
il savait lart de planter sa griffe à lendroit le plus sensible.
Sur
ce point, jaurai deux remarques à faire, la première
est que sur le tard, à lheure des bons propos, il a lui-même
écrit quil renonçait désormais à blesser
personne pour le plaisir de briller. Le plaisir de briller, la griserie
que procure lextermination dun adversaire par le seul effet dune
phrase, mais foudroyante... Je me demande ce que jaurais fait moi-même,
si javais reçu ce don. Et cest là ma seconde remarque : quel écrivain, armé dun aussi redoutable talent pour
la satire et le persiflage, résisterait à la tentation
de sen servir ? Que le cher homme se présente. Je demanderai
à lAcadémie de lui décerner un prix de vertu.
À
ce bloc plein de trop de querelles où je nentre pas, je préfère
Les Mémoires intérieurs qui me paraît le
plus séduisant des livres de Mauriac. Lorsquil y est question
des années lointaines et que lauteur nous invite à monter
avec lui dans la carriole de lenfance, je suis du voyage ! Jy retrouve
le Mauriac qui mest le plus proche, avec sa nostalgie du paradis perdu,
la fraîcheur du garçon qui croit, qui aime et qui chante,
et je sais bien quil y a dans ces pages un sentimental retour sur soi,
mais quon ne me gâte pas mon plaisir : me reste cher ce cri des
derniers jours : « Je monterai dans la barque en serrant
contre mon cur le poète de sept ans. »
Le
poète de sept ans ne survit presque jamais à léducation.
Poète, cependant, Mauriac le fut, non tout à fait comme
il le croyait, et plus sûrement ailleurs que dans ses vers. Or,
il ne nous permettait pas doublier quil avait écrit Les
Mains jointes. Deux ou trois fois par an, quelquefois plus, rarement
moins, la bénédiction posthume de Barrès descendait
des hauteurs sur le petit recueil. Ce nest tant pour en sourire que
jen parle. Bien au contraire, je trouve de la modestie et un peu de
la candeur de ladolescence en cet hommage au grand écrivain
qui lui donna laccolade dans les premières années du
XXe siècle. Dordinaire, la
reconnaissance meurt vite. Il me plaît que celle de Mauriac ait
été aussi longue et aussi fidèle.
Larme
la plus sûre le Mauriac, celle qui ne bronchait jamais sous sa
main, cétait le français. Je me souviens quau temps
de mes premiers entretiens avec lui, jadmirais que, disant les choses
les plus simples, il les fît paraître nouvelles parce quil
les disait bien. Dune certaine façon, il écrivait comme
on parle, quand on parle comme lui, ce qui ne se produit presque jamais,
car la musique de sa phrase est dune rare perfection et il est facile
dy reconnaître un écho de cette langue classique qui reste
un des sons les plus purs que le français nous ait fait entendre.
De nos jours, la langue classique est un peu comme une langue étrangère : il faut avoir loreille bien accordée à ses harmonies
intérieures pour en goûter le charme. Aucune imitation
du XVIIe siècle chez Mauriac.
Il était de ce pays-là, il parlait sans accent avec une
aisance et un soupçon de coquetterie. Ces phrases dune élégance
un peu dédaigneuse ne lui coûtaient que la peine de les
dire. Dans la polémique, elles faisaient irrésistiblement
songer au « style railleur, agréable et divertissant »
que Pascal jugeait le plus efficace dans la controverse.
Lécrivain
nest plus là, mais son uvre demeure singulièrement
présente, comme celle dun des grands serviteurs de la langue.
Elle est là pour témoigner que cette langue est belle
et mérite dêtre défendue et sauvée, car
lheure dangereuse est venue où le français se voit menacé
comme il ne le fut peut-être jamais.
Il
faut bien, je ne lignore pas, que les langues bougent. Seules les langues
mortes ne bougent plus et nous ne savons même pas comment sen
prononçaient les mots. Le bruit que firent les paroles dans les
rues dAthènes et de Rome nest pas arrivé jusquà
nous. Le français vit, certes, mais il se mue en quelque chose
qui lui ressemble de moins en moins.
Le
phénomène est double. Dune part le français se
simplifie, de lautre il se complique. La simplification ne serait pas
mauvaise si elle ne résultait dun appauvrissement. Et cet appauvrissement
même naurait rien pour nous troubler sil nétait leffet
de lignorance. Il y a comme un excès de richesse dans la langue
de Rabelais. Bien maigre, en comparaison le vocabulaire de Racine :
trois mille mots. Ce nest pas la disette, ce nest pas la gêne.
Mettons que ce soit le régime de laustérité, et
cela suffira pour un temps au génie de la France. Cest que lopération
a été faite avec soin et nos prédécesseurs
y furent pour quelque chose. Le français langue pauvre, dit létranger.
Je le veux bien, mais ouvrons notre admirable Littré et parcourons-en
une ou deux colonnes, nimporte lesquelles. On sera surpris de toutes
les acceptions hors dusage, de tout ce qui est tombé au rebut,
des nuances quon a laissé perdre et qui ne se remplaceront pas.
À
cette simplification de la langue, le français daujourdhui
offre la douteuse compensation de lhexagonal. Inutile de chercher querelle
à des techniciens. Ils sont parfois bien obligés de forger
des termes nouveaux pour désigner des inventions sans rapport
avec le monde dhier, mais les transformations de la langue ne se bornent
pas là, elles envahissent le langage courant. Bien des remarques
très savoureuses ont été faites à ce sujet.
Inutile de revenir sur ce point, sinon pour noter une tendance inattendue
à la préciosité. Je ne citerai quun seul exemple
de ce langage obscur, parce quil me paraît suffire. Je le dois,
du reste, à lun dentre vous. Il sagit du mot berceau. Berceau
denfant. Berceau paraît trop simple, et parler simplement, cest
passer pour un simple desprit. Alors on appellera un berceau « un support de corps ». À bien y réfléchir,
cela pourrait tout aussi bien sappliquer à un corbillard, mais
avec un peu dentraînement on évitera ces confusions malheureuses.
Jentends déjà rouler vers nous les commodités
de la conversation chères aux Précieuses ridicules.
Dans
mes heures de pessimisme, je me demande si nous ne sommes pas en train
décrire les derniers ouvrages dune langue à son déclin.
Et puisquil appartient à lAcadémie de garder le bon
usage et de veiller à la santé de la langue, ne sommes-nous
pas au chevet dune grande malade ? Oui et non. Malade peut-être,
mais cest une malade dune vitalité encore surprenante. Les
partisans de lhexagonal oublient que ni eux, ni lAcadémie ne
peuvent rien faire de bon sans le concours du plus puissant des collaborateurs,
je veux dire le peuple, car enfin, cest de sa langue à lui quil
est question dans cette histoire. Il la forme et la déforme à
son idée, il la rudoie, il la malmène, et elle ne sen
porte que mieux, celle que Voltaire appelait une fière gueuse.
Au fond des plus grandes pages de notre littérature sentend
de murmure de la rue. Cest ce murmure que je nentends pas dans lhexagonal,
cet écho franc et rude qui nous assure que la vie est là.
On
me dira que le peuple ne comprend pas mieux le français de lAcadémie.
Voire. Il y reconnaît parfaitement sa langue, celle qui est à
nous tous, et il naime pas quon la parle mal sous prétexte
de parler comme lui, qui parle bien à sa façon. Permettez-moi
de vous raconter une anecdote dont Saint-Amant et goûté
la verdeur. Il y a un certain nombre dannées, on eut lidée
de donner Le Cid dans un théâtre populaire de la
périphérie. Jouer du Corneille dans un théâtre
populaire, faire entendre au peuple la langue classique dil y a trois
cents ans, était-ce possible ? Il sagissait de savoir si Corneille
passerait la rampe. Or, Le Cid fut écouté avec
une attention exemplaire. Et quand vint la scène où Chimène
déclare que son choix est fait et quelle est prête à
sacrifier son amant, une voix de femme séleva dans lauditoire,
à la fin de la fameuse tirade : « La salope ! »
Voilà,
je pense, de la bonne critique et, comme on dit aujourdhui, percutante.
Cette
langue française qui sait retentir sur la place, et murmurer
quand il le faut, et chanter sur un mode qui nest quà elle,
je naurai pas la simplicité den faire léloge après
tant décrivains illustres. Je voudrais cependant poser une question
qui paraîtra sans doute étrange : quel son le français
peut-il avoir ? Quel bruit fait-il quand on le parle bien ?
Pour
mexpliquer sur ce point, je me permets de vous livrer un souvenir personnel.
Bien avant la guerre, alors que jétais jeune, je me trouvai
dans une capitale étrangère dont la langue métait
totalement inconnue. Or, cette langue me paraissait belle et javais
plaisir à lentendre. Arrivé le matin même, à
lhôtel, je me tenais près du bureau de la réception
et il était évident, mais je ne men rendais pas compte,
que jécoutais ce qui se disait. Jécoutais sans rien
comprendre. Au bout de quelques minutes, des regards surpris, puis agacés,
se mirent à me parler un langage dont le sens était aussi
clair quil était universel et après une incertitude,
jallai écouter ailleurs. « Jentends, pensai-je,
ce que ces inconnus nentendent pas, nont jamais entendu et nentendront
certainement jamais : jentends le son que fait leur langue. Il faudrait,
en effet, pour cela, lentendre comme moi aujourdhui, pour la première
fois, jai sur eux cet avantage. »
Nen
va-t-il pas de même pour le français ? Ce qui nous manque
à vous comme à moi qui suis né à Paris,
cest cette première fois dont nous avons perdu le souvenir.
Un jour, une heure, une minute dans un passé immémorial,
le français a merveilleusement bourdonné pour la première
fois à nos oreilles inattentives et nous ne savions pas que ce
bruit magique nous accompagnerait jusquaux derniers jours, portant
nos rêves, nos espoirs, toute notre douleur et toute notre joie.
Encore
un souvenir et jen aurai fini. À la veille de la guerre, quelques
semaines avant de revenir en France, jeus loccasion de faire un grand
tour aux États-Unis et me rendis dans une ville de la Louisiane
où jarrivai de nuit. À lhôtel, on me parla en
français. Rien dextraordinaire à cela, mais le lendemain
matin, à mon réveil, jeus la seconde de perplexité
bien connue des voyageurs : je me demandai où jétais,
dans quelle ville, dans quel pays. À ce moment, jentendis quon
bavardait dans la rue, sous mes fenêtres, et, sans pouvoir saisir
ce qui se disait, je reconnus le bruit du français. Ce fut comme
si métait rendue la première fois dont je vous parlais,
rendue à une heure bien sombre et bien difficile. Et je ne pus
mempêcher de dire tout haut, ému, jen conviens : « Quelle
belle langue ! »
Messieurs,
cest à nous de la défendre !