esdames
et Messieurs de l’Académie,
puisquil
est convenu de sadresser ainsi à vous :
Jai
besoin de votre indulgence !
Je
ne possède ni lart, ni la manière, dun discours
académique !
Lorsque
jai commencé à réfléchir, lété
dernier, à celui que je devrais prononcer, jai ressenti
simultanément une angoisse et un grand bonheur.
Une
angoisse dabord.
Si
mes évaluations sont exactes, cette séance de réception
doit être la sept cent sixième de lhistoire de lAcadémie
française.
Tout
ce que je pourrais dire a déjà été dit,
redit, et mieux dit.
Après
avoir lu les discours prononcés sous cette coupole, habilement
rassemblés et présentés par Monsieur Jean-Denis
Bredin, je vois bien comment je pourrais les commenter, avec admiration
ou amusement. Je ne vois guère ce que je pourrais y ajouter.
Jai
entendu personnellement deux d’entre eux, du temps où ma fonction m’autorisait
à franchir la porte de bronze : le discours d’accueil de
la première femme admise dans votre Compagnie, Madame Marguerite
Yourcenar, reçue par mon parrain d’aujourd’hui, Jean d’Ormesson, dont
l’immense talent se déployait avec un bonheur visible, pour rendre
hommage à un événement aussi innovant, et ressenti
à l’époque comme provocant ; et le discours du ministre-écrivain
Alain Peyrefitte, accueilli par le grand ethnologue Lévi-Strauss.
Ces
discours m’avaient émerveillé. Je recevais avec délices
le chatoiement des idées, la fine broderie de la rhétorique,
les jeux de mots et le jeu des mots, l’ironie, dans son gant de miel.
Il
était exclu pour moi de rivaliser avec ces exercices. Mais une
phrase prononcée par notre exceptionnel Secrétaire perpétuel,
la biographe inspirée de Catherine II, m’a tiré de
mon embarras : « il s’agit, m’a-t-elle précisé,
d’un discours de remerciements ».
Ainsi,
grâce à l’Académie française, la reconnaissance, cette
orpheline des sentiments modernes, prend place en tête de mon discours.

e
même que Tacite affirmait quon ne peut pas gouverner sans laconisme,
de même, me semble-t-il, on ne peut pas remercier sans sobriété.
Sinon, la reconnaissance se diluerait dans labondance des mots.
Je
suis heureux d’exprimer ma gratitude à chacune de celles et à
chacun de ceux qui m’ont invité à présenter ma
candidature, et à toutes celles et à tous ceux dont les
voix m’ont permis de siéger aujourd’hui parmi vous.
Qu’ils
permettent à quelquun à qui lexpérience
de la vie a appris la portée de ce que le suffrage peut faire
et défaire, de leur dire, avec toute la force du terme, merci.
Lorsque
léventualité de mon entrée à lAcadémie
française a été évoquée, il y a dix-huit
mois, je siégeais, pieds et poings déliés, tant
mon énergie lui était consacrée, à la Convention
européenne. Cette tâche me passionnait au point dy consacrer
toute ma capacité dattention, car je voyais en elle la
chance, unique dans une vie et unique dans une époque, de faire
avancer lorganisation de ce continent porteur des plus brillantes
civilisations quest lEurope.
Deux
arguments m’ont convaincu de donner suite à ce projet.
Le
premier était la qualité de celles et de ceux qui se déclaraient
prêts à engager la procédure de « présentation ».
Leur attitude, dont je mesurais le désintéressement, et
dont je n’ignorais pas les réflexes négatifs quelle
pourrait susciter autour deux, m’a touché au plus profond
de moi-même.
L’autre
argument tenait au fait que le fauteuil dont il s’agissait de combler
la vacance était celui de Léopold Sédar Senghor,
ancien président de la République du Sénégal,
dont le destin est riche denseignements de tous ordres.
Alors,
après l’angoisse, surgissait un grand bonheur ! Dans la
brume qui entourait encore ce projet, il m’a semblé que le soleil
du Sud venait d’ouvrir une percée lumineuse : jaurais
la chance davoir à évoquer devant vous, Madame,
devant les membres éminents de l’Académie française, et
devant l’opinion publique sénégalaise et française, la
mémoire du Poète-Président.
M’y
voici !

e
ne sais pas exactement ce quon doit entendre par éloge.
L’éloge
me semble être un exercice trop réducteur pour être convaincant.
Il revient à appliquer la grille de ses propres valeurs et de
ses préférences à laction ou à lœuvre
de quelquun dautre.
Il
me paraît plus important de connaître que de juger.
C’est
pourquoi je préfère, dans les moments qui me sont impartis,
vous conduire à la rencontre et à la découverte
de Léopold Sédar Senghor.

a
vie et sa personnalité sont extrêmement complexes. On ne peut
espérer les approcher quen les abordant à partir
dangles différents. Et les observations quon est
ainsi conduit à faire se recoupent, se modifient, et se corrigent
entre elles.

e
partirai d’abord à la recherche du petit gamin aux fines jambes
noires, lisses comme deux traits d’encre, qui courait sur la plage de
Joal pour y attendre le retour de la pêche des longues pirogues, gai
et insouciant comme l’Afrique ; de l’élève appliqué,
puis de l’étudiant déraciné ; du poète
de la contestation anti-coloniale et anti-esclavagiste, puis du chantre
de la négritude ; et enfin du poète apaisé
par la francisation d’une partie de sa culture, à la recherche
lointaine, et sans doute ambiguë, d’un métissage culturel mondial.
Et
parallèlement, comme dans les partitions de piano, où les portées
développent le chant simultané de la main gauche et de
la main droite, Senghor conduit son action politique, le long d’une
trajectoire rectiligne qui en fait le premier président de la
République du Sénégal, celui qui en a exercé
le plus longtemps le mandat, et le premier à avoir choisi librement
de mettre un terme à sa carrière politique.

e
hasard, grand ordonnateur de l’Histoire et de nos vies personnelles,
m’a fait croiser à plusieurs reprises la trace – la piste
dirait-on en Afrique – du président Senghor.
C’était
le cas ici même, il y a vingt ans. Le président Senghor y faisait
l’éloge de son prédécesseur au seizième
fauteuil, le duc de Lévis-Mirepoix, l’un de mes oncles par alliance.
Mon oncle était dune extraordinaire politesse, d’une courtoisie
souriante et fine, qui me donnait la nostalgie du temps où la politesse
était française, comme l’eût écrit Marc Fumaroli,
et qui me faisait imaginer que l’Académie, qui en protégeait
la langue, mettait le même soin à en conserver les manières.
Le
président Senghor vous avait rappelé, ce jour-là,
ce quétait lhistoire de France, en des termes souvent
gaulliens.
Javais
eu, auparavant, loccasion de le rencontrer lorsquil était
secrétaire dÉtat auprès du président du Conseil,
votre ancien confrère Edgar Faure, qui eut dailleurs à
laccueillir dans votre grande maison. Le bureau que j’occupais
à lhôtel Matignon comme directeur adjoint de Cabinet n’était
séparé de celui du président du Conseil que par
une étroite antichambre. Pour éviter dy faire attendre
Léopold Senghor, on linvitait à venir s’asseoir
dans mon bureau, où je pouvais lobserver. Ses lunettes, à
la monture légère – jamais décailles
m’a précisé sa famille – laissaient filtrer la vivacité
et léclat jeune de son regard. Il était toujours
habillé avec beaucoup de soin, et ressemblait à un adolescent
malicieux prêt à s’amuser de mots desprit et despiègleries,
comme les étudiants des écoles quil avait fréquentées.
C’est ainsi que je le percevais.
Je
me trompais sur lui, en me tenant trop à son apparence.
Par
la suite, j’ai eu, dans l’exercice de mes fonctions, beaucoup d’autres
occasions de le rencontrer et de l’apprécier.
Mais
il me fallait le connaître mieux encore.
Pour
cela, je suis allé le chercher en Afrique. J’ai passé
une semaine au Sénégal sur les lieux de son enfance et
de sa vie publique. Je remercie toutes celles et tous ceux qui m’y ont
accueilli, et qui ont bien voulu, pour moi, raviver leurs souvenirs.

’enfance
de Senghor est particulièrement importante, s’agissant de celui
qui se décrivait, dans l’élégie à Philippe-Maguilen
Senghor, son fils tragiquement disparu en 1981, comme « le poète
du Royaume d’enfance », ce poète, écrit-il dans Éthiopiques,
« longtemps enfant » et « toujours enfant ».
Léopold
Sédar Senghor est né à Joal, port de mer situé
au sud de Dakar, sur ce quon appelle la petite côte. Son père
Basile Diogoye Senghor appartenait à lethnie sérère.
Cette ethnie, minoritaire au Sénégal, s’est vraisemblablement
installée au bord de lAtlantique, après avoir traversé
lAfrique dest en ouest. Les Sérères portent
trois noms : leur prénom, ici Léopold ; leur
nom sérère, Sédar ; et leur nom de famille,
Senghor. Le nom sérère a toujours une signification. Sédar
veut dire « quon ne peut humilier », de même que le
nom de son père Diogoye, signifie « le lion ».
Basile
Senghor, le père de Léopold, appartenait à la bourgeoisie
sérère, et était apparenté aux anciens souverains
locaux. Il jouissait d’une certaine aisance financière, due à
son activité commerçante. Bien que catholique, comme la plupart
des Sérères, il avait cinq épouses et vingt-cinq
enfants.
Dans
la belle maison quil avait fait construire à Joal, soigneusement
entretenue par la fondation Senghor, on peut encore voir sa photo, accrochée
dans la pièce centrale : c’est celle dun homme bien
campé dans la vie, et sûr de lui, en costume européen,
très semblable aux bourgeois provinciaux français de son époque.
Sur
l’arbre généalogique, lui aussi affiché au mur,
se retrouve le nom de la mère de Léopold. C’est la troisième
épouse. Elle était musulmane, d’origine peule, et appartenait
à l’ethnie tabor. Elle eut six enfants, dont deux garçons. Il
me semble que sa relation avec son fils a été précieuse
pour celui-ci. Je l’affirme davantage par intuition que par connaissance,
car il en existe peu de témoignages, et son fils en parle rarement
dans ses écrits.
Basile
Senghor était sans doute accaparé par la gestion de ses
intérêts commerciaux, par ses cinq femmes, et sa nombreuse postérité.
Il ne devait pas prêter beaucoup dattention à ce chétif
petit garçon, « celui quon ne pouvait pas humilier ».
Léopold passait ses vacances avec sa maman à Djilor, de
lautre côté de la forêt, dans une maison bâtie sur un plan
identique à celle de Joal, en bordure dun estuaire, où
lon peut espérer apercevoir le soir des lamantins qui remontent
la rivière, pour venir boire à la source, selon lexpression
des habitants du village.
Pour
se rendre à Djilor, à pied, ou encore monté sur
un âne, il faut traverser la forêt la plus belle du Sénégal,
avec ses palmiers dégingandés, dont les têtes font entendre
un frissonnement métallique sous les sautes du vent. On y croise
de grands troupeaux de bœufs à la peau claire. L’oncle de Léopold
possédait un de ces troupeaux, de plusieurs milliers de têtes.
Comme il éprouvait de l’affection pour son neveu, c’est lui qui
a appris au petit garçon « le langage des animaux ».
Il
n’existe pas, je crois, dimage de la mère de Léopold,
celle quil appelle, dans ses Élégies « Nyilane
la douce ». Mais on peut voir, encore aujourd’hui, sa chambre dans
la maison de Djilor, meublée seulement d’un lit et d’une armoire,
et, à côté, la chambre de ses enfants.
Dans
Chants d’ombre, composé en France trente ans plus tard,
il décrit cette pièce :
« Je
veux revoir le gynécée de droite ; j’y jouais avec
les colombes, et avec mes frères, les fils du Lion.
Ah !
de nouveau dormir dans le lit frais de mon enfance
Ah !
bordent de nouveau mon sommeil les si chères mains noires. »
Au-dessus
du lit, le mur est percé d’une fenêtre, une fenêtre sans vitre,
évidemment, pour mieux accueillir l’air frais de la nuit.
Nous
connaissons en Europe des nuits paisibles, des nuits fraîches, des nuits
étoilées, mais nous ne connaissons pas la vraie douceur
de la nuit.
La
vraie douceur de la nuit, on ne la découvre quen Afrique,
telle quelle entrait par la fenêtre de la maison de Djilor, la
douceur dun souffle puissant et calme, jalonné au loin
par quelques hoquets rauques danimaux, un souffle qui fait pressentir
au-dessus de soi limmense coupole de lespace africain, semblable
à une demi-sphère au rayon démesuré, dont
on ne peut jamais apercevoir les bords.
C’est
là que Léopold Senghor a passé sa petite enfance.
C’est là quil a accumulé le trésor de ses
perceptions africaines, orales, musicales, visuelles, et quil
reviendra, du moins en esprit, puiser inlassablement à la fontaine
de ses premiers souvenirs.
Si
j’ai insisté sur l’enfance africaine de Senghor, c’est pour souligner
que, parmi les écrivains fondateurs de la négritude –
Damas, le Guyanais, et Césaire, l’Antillais –, il est le
seul à porter en lui les sensations vécues du continent
africain, les odeurs, la poussière sèche, et le rythme
des koras et des balafons.

enghor
va désormais s’éloigner des siens.
D’abord
en entrant au collège voisin de Ngasobil, malgré les réticences
de sa mère, qui le juge encore trop petit pour quon lui
inflige cette contrainte, collège où les missionnaires catholiques,
impressionnés par son intelligence et son application, vont le
destiner au séminaire.
Puis
en poursuivant ses études à Dakar, où il est reçu au baccalauréat.
Il obtient une bourse pour la Sorbonne. Et il part s’installer à
Paris pour la rentrée d’octobre 1928.
Notons
que ladministration française de lépoque, quelle
soit privée ou publique, a accompagné et facilité
le parcours du brillant élève sénégalais.
C’est
alors que commencent pour lui ses « seize années derrance »
– cest ainsi quil les appelle –, qui vont le voir étudiant,
professeur, puis prisonnier de guerre. Il se pénètre de
la langue et de la culture françaises, avec lesquelles il entretient
une relation passionnée.
C’est
l’époque des années de khâgne à Louis-le-Grand,
de ses candidatures à l’École normale supérieure, de son
admissibilité, puis de son admission au concours de l’agrégation
de grammaire.
C’est
aussi lépoque de son amitié avec Georges Pompidou,
celui quil appelait son « plus-que-frère », puis
avec Claude Pompidou. Une amitié superbe, chaleureuse, exemplaire.
Rien
ne lillustre mieux quune photo, présente à
la fondation Senghor, où on les aperçoit tous les trois en vacances,
au bord dun lac de louest de la France, jeunes, heureux,
souples, comme enveloppés dans une brume bleue.
En
1933, il est naturalisé français. Deux ans plus tard, il devient
le premier Africain titulaire de l’agrégation, et il est nommé
professeur de grammaire et de lettres au lycée René-Descartes
à Tours.
Une
photo de classe, qui m’a été transmise par ses anciens
amis tourangeaux, nous le montre au milieu de ses élèves.
Il est assis de biais, soigneusement habillé, et il ne regarde
personne.
Il
se décrit lui-même dans Chants d’ombre : « Bon
collègue, poli, élégant – et les gants ? –
souriant, riant rarement, vieille France, vieille université,
et tout le chapelet déroulé. »
Puis
survient la guerre, quil effectue dans la 59e division
d’infanterie coloniale, la captivité, et le retour.
C’est
de cette accumulation d’événements, sévères
ou tragiques, que jaillissent à la fois une idée-force,
la négritude, et les premières expressions poétiques
de Léopold Senghor, cette idée et ces expressions paraissant
comme entrelacées les unes aux autres. Je vais, si j’ose ainsi
dire, les délacer un moment pour mieux faire comprendre cette
œuvre singulière.

’idée
de négritude est née de la rencontre de trois personnalités
noires : le Guyanais Léon Gontran Damas, le Martiniquais
Aimé Césaire, et le Sénégalais Senghor.
Ils fondent ensemble une revue contestataire L’Étudiant noir.
Puis ils lancent la formule qui va bouleverser le concept de la culture
négro-africaine : l’affirmation et la défense de
la négritude.
Ce
mouvement daffirmation s’organise dans les années 1935
à partir de données multiples : lanticolonialisme
ambiant, car la quasi-totalité des États négro-africains
vit encore sous le régime colonial ; la révolte contre
lesclavagisme, dont les cruautés marquent en profondeur
la conscience des Noirs dAmérique et des Caraïbes ;
la montée idéologique du communisme ressenti alors comme
libérateur, qui donne aux Noirs lespoir de s’affranchir
de leur carcan dhumiliation. Mais la donnée la plus originale,
la plus novatrice, c’est laffirmation que les Noirs dAfrique
disposent dune identité fondée sur une culture commune,
un groupe de valeurs et de comportements qui leur est propre, et qui
appelle la reconnaissance et le respect. Il est évident que,
pour chacun des acteurs, le dosage de ces composants n’est pas le même,
et quil va évoluer avec le temps.
C’est
cette négritude qui inspire les premières œuvres poétiques
de Léopold Sédar Senghor dans l’immédiat après-guerre :
Chants d’ombre, Hosties noires et la célèbre
Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache
d’expression française, publiée en 1948, et qui va placer
d’emblée la pensée noire au centre du débat.

es
poèmes sont fortement marqués des tensions post-coloniales,
bien que l’évolution soit déjà engagée,
puisque Senghor vient d’être élu en novembre 1945 député
du Sénégal à l’Assemblée nationale française.
Dans
Hosties noires – relevons au passage la beauté des
titres que Senghor donne à ses œuvres –, celui-ci veut rendre
témoignage aux soldats sénégalais qui ont combattu
en France.
Il
décrit leurs corps allongés :
« Ils
sont étendus par les routes captives, le long des routes du désastre
Les
sveltes peupliers, les statues des dieux sombres drapés dans
leurs longs manteaux d’or
Les
prisonniers sénégalais ténébreusement allongés
sur la Terre de France. »
La
percée de l’idée de négritude s’effectue à
partir de la publication de l’Anthologie de la poésie nègre
d’expression française. Dans cet ouvrage, publié à
l’occasion du centenaire des textes de 1848 abolissant l’esclavage,
Senghor rassemble les écrits de treize jeunes poètes noirs,
écrits brillants, et souvent violents, qui s’inscrivent, au sens
propre, dans le combat pour la négritude.
Et
il a l’audace de demander à Jean-Paul Sartre, alors en pleine
ascension philosophique et littéraire, de rédiger la préface
de cette Anthologie. Celui-ci accepte, et compose une introduction
quil baptise Orphée noir. Elle assure aussitôt la
célébrité de l’ouvrage, et oriente dans un sens
nouveau le débat sur la négritude.
Sartre
met en garde les anciens colonisateurs, en leur disant : « Qu’est-ce
donc que vous espériez quand vous ôtiez le bâillon qui fermait
ces bouches noires ? Ces têtes, que nos pères avaient courbées,
pensiez-vous, quand elles se relèveraient, lire l’adoration dans
leurs yeux ? Voici des hommes noirs, debout, qui nous regardent. »
Et
il trace, dans son langage particulier de philosophe engagé,
le parcours futur de la négritude : « Elle apparaît
comme le temps faible d’une progression dialectique : l’affirmation
théorique et pratique du Blanc est la thèse ; la
position de la négritude comme valeur antithétique est
le moment de la négativité. Mais ce moment de la négativité
vise à préparer la réalisation de l’humain dans
une société sans races. Ainsi la négritude est
pour se détruire, elle est passage et non aboutissement, moyen
et non fin dernière. »
À
partir de cette analyse, passionnément débattue à
l’époque, on voit apparaître les deux natures, ou plutôt les
deux vocations de la négritude. Elle peut être un socle culturel
« en soi », comme eût dit Sartre, composé de « l’ensemble
des valeurs du monde noir ». C’est la définition de Senghor.
Ou
bien elle peut être une démarche, visant à nier l’infériorité
du Noir pour contester la supériorité du Blanc. Et elle
devient alors un instrument de libération.
Jusquà
la publication dÉthiopiques en 1956 – période
où Senghor vient de passer une année comme membre du gouvernement
français –, il fait appel aux deux approches. Mais plus il avance
dans sa création poétique, plus sa préférence
incline vers la lecture culturelle : les valeurs du continent noir,
de lhomme noir, telles quelles se sont constituées
bien avant la colonisation, telles quelles ont réussi à
survivre aux empiètements de la présence coloniale, telles
quelles peuvent fournir dans lavenir un support identitaire
à lhomme noir.
Même
lorsque Senghor fait appel au pouvoir de libération de la négritude,
il ne la conçoit pas comme antagoniste à une certaine forme de
présence ou d’influence française. Ses deux premiers recueils,
Chants d’ombre et Hosties noires, sont écrits en
France, avant la fin de sa « période d’errance ».
Et
si le sujet d’Hosties noires est particulièrement rude,
voire conflictuel, puisquil s’agit du sort des tirailleurs sénégalais,
il chante sa solidarité avec eux, il ressent leur cruelle nostalgie,
mais il y mêle dautres messages : le poème quil
leur dédie sachève non sur l'idée de rupture mais
au contraire sur celle de fraternité, quand il écrit :
« Que
l’enfant blanc et l’enfant noir – c’est l’ordre alphabétique –
que les enfants de la France confédérée aillent
main dans la main. »
L’ouvrage
s’achève sur la Prière de Paix, prière chrétienne,
car Senghor est resté toute sa vie un fervent catholique, prière
quil dédie à Georges et Claude Pompidou, et où il
affirme :
« Ah !
Seigneur éloigne de ma mémoire la France qui n’est pas
la France, ce masque de petitesse et de haine sur le visage de la France…
Bénis
ce peuple qui m’a apporté Ta Bonne Nouvelle, et ouvert mes paupières
lourdes à la lumière de la foi. »
Dans
l’œuvre poétique de Léopold Sédar Senghor, la négritude
n’est jamais conflictuelle. Elle est mémoire, inspiration, solidarité,
et aussi recherche d’avenir.
Oui,
quel avenir pour la négritude ?
Quel
avenir pour l’homme noir, qui a tant de passé et qui se connaît
si peu de futur ?
Cette
interrogation va animer la réflexion de Senghor durant son parcours
poétique, comme pendant l’action politique, qui va remplir son
espace de vie pendant trente-cinq ans.

e
voudrais aborder maintenant, continuant de détacher ce qui est
entrelacé, aborder l’œuvre poétique de Senghor en tant
que telle, dégagée de sa préface et de son contenu
historiques.
Cette
œuvre est intense, mais relativement réduite. Elle n’a pas labondance
des poètes romantiques, ni celle de Péguy ou dEluard.
Elle tient en trois cent cinquante pages. Senghor, lui-même la
rassemblée et publiée en 1990, dans ce quil a appelé
la version définitive de ses poèmes.
J’aimerais
vous présenter cet art poétique de Senghor en relisant
avec vous Éthiopiques, publié en 1956.
Si
je vous propose cette relecture, c’est parce quelle s’adresse
à vous, membres de lAcadémie, qui constituez la
« Société savante de la langue française »,
et qui aimez et défendez la poésie.

a
poésie de Senghor est noire, mais son vocabulaire et sa grammaire
sont blancs.
Le
titre lui-même d’Éthiopiques, venu du grec classique, cette langue
grecque à laquelle Senghor est passionnément attaché,
langue où le mot aithiops désigne ce qui est noir, fournit
une première indication. Ce titre sera repris par la Revue
négro-africaine de littérature. Il indique que la
poésie de Senghor est nègre, ou plus exactement négro-africaine.
Mais le fait quelle utilise exclusivement la langue française
lui fait subir une mutation interne.
Ce
caractère est voulu par Senghor : il s’adresse d’abord aux
siens, à toute la race noire, celle dont il dit :
« La
noblesse au sang noir interdite
Et
la Science et l’Humanité, dressant leurs cordons de police aux
frontières de la négritude. »
Cette
négritude, avant de la chanter, il en avait indiqué certaines
valeurs, qui précisément inspirent Éthiopiques :
« Un rare don d’émotion, une anthologie existentielle et
unitaire, aboutissant à un art engagé et fonctionnel,
dont le style se caractérise par l’image analogique et le parallélisme
asymétrique. »
Il
donne ainsi un contenu à l’expression simplifiée, et parfois
contestée, selon laquelle « l’émotion est nègre,
et la raison est hellène ».
Le
caractère négro-africain apparaît également dans
l’oralité de son expression poétique. Il n’écrit
pas, il parle. Je suis le « Dyâli », dit-il, le troubadour
mandingue.
Le
conteur africain s’inspire le plus souvent d’un thème, composé
de quelques mots, et à partir de là, il développe,
il brode, il revient…
Cette
oralité est musicale : elle est rythmée et chantée.
Au
début de chacun des poèmes d’Éthiopiques, Senghor
indique l’instrument qui doit l’accompagner : pour « L’Homme
et la bête », ce sont trois tabalas ou tam-tams de guerre. Pour
le dernier chant, il s’agit de khalams, de flûtes, et de balafons.
Dans
aucun écrit, il ne fait référence à un instrument
de musique occidental.
Le
rythme est fourni par le tam-tam, dont l’écoute et la perception
sont strictement africaines. Senghor s’en explique : « Les
poètes gymniques de mon village ne pouvaient composer, ne composaient
que dans la transe des tam-tams, soutenus, inspirés, nourris
par le rythme des tam-tams. »
Par
son recours voulu à l’oralité, à la référence
à la musique et au rythme, la poésie senghorienne ramène
le lecteur à l’Afrique, dont elle s’efforce de faire un objet
poétique : splendeur des paysages, variété
des espèces animales, omniprésence des fleurs et des couleurs.
L’Afrique de Senghor ressemble aux « verts paradis » de Baudelaire.
C’est un espace infini, offert à la satisfaction des sens, un
somptueux décor, chatoyant, bigarré, parfumé, qui
restitue à l’Afrique sa nature de continent maternel.
Et
en conclusion de son œuvre poétique, il lui proposera une captivante
et mystérieuse généalogie, celle de la reine de
Saba :
« Il me faut chanter ta beauté pour apaiser l’angoisse,
vers la colline, entrer au Royaume d’enfance pour accomplir la promesse…
Moi
je te chante comme le roi blond Salomon, faisant danser dansant les
cordes légères de ma kora,
Car
tu es noire, et tu es belle. »

a
singularité, on pourrait dire létrangeté,
de ces chants de la négritude, je le disais à linstant,
c’est quils ont été composés exclusivement
dans une langue qui nest pas la leur, la langue française.
Et
c’est vrai de l’ensemble de l’œuvre de Léopold Sédar Senghor.
Pas
un seul poème en sérère, sa langue denfance,
pas un seul écrit important en wolof, qui est la langue dexpression
la plus utilisée au Sénégal. Dans le livre de son
« œuvre poétique », il a introduit un petit lexique
pour indiquer le sens français des mots africains quil emploie :
quarante et un mots au total, dont onze désignent des instruments
de musique !
Certes,
il est facile de comprendre pourquoi il s’exprime en français. C’est
la langue, la seule langue, de ses études, depuis l’âge de sept
ans. C’est aussi celle de sa formation classique, au lycée Louis-le-Grand,
puis lors de la préparation de son agrégation de grammaire.
Pendant ses « années d’errance », avant de commencer
à écrire, il s’initie à la poésie par la
lecture. Dans son Dialogue sur la poésie francophone,
il énumère ses premiers auteurs formateurs : Hugo,
Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Valéry, Claudel, Saint-John
Perse.
Il
n’en reste pas moins surprenant quil ne se soit pas essayé
à quelques exercices dans sa langue. Le premier poème
dÉthiopiques, « L’Homme et la bête », qui retrace
l’installation de l’homme sur le continent noir, est d’une inspiration
totalement africaine. On aurait pu imaginer un vers, une strophe, un
refrain en sérère ou en mandingue. Pas un mot. C’est un
mystère que l’on retrouve dans les phases successives de sa vie.
Car
la substance de son œuvre, dans son contenu et dans son écriture,
subit l’effet d’une alchimie interne.
On
y voit, par exemple, apparaître des sujets non africains : les
« Épîtres à la Princesse » s’adressent à une
femme blanche, de souche viking. Un peu plus tard dans Nocturnes,
quand il parle de Sopé – et vous avez toutes les raisons,
Madame, de savoir qui l’inspire – il la situe en France :
« Ce
clair voyage, ma Sopé !
Ce
doux déchirement des cœurs, ce long sifflement au départ
des gares. »
Quels
que soient les thèmes ou les personnages, la constante demeure :
l’usage de la langue française et de sa syntaxe, ce qui conduit Senghor,
parfaitement lucide à cet égard, à s’interroger
sur l’expression poétique de la négritude.
Il
a débattu longuement et savamment de ce sujet lors du « Dialogue
sur la poésie francophone » organisé à Dakar
sur linitiative dAlain Bosquet. Celui-ci s’était
émerveillé de la découverte quil avait faite
en Afrique : « Il m’est apparu que lespèce humaine,
chez vous, donnait au langage un rythme de chair et de sang, de vertèbre
et de peau lisse, de sorte que se refait la greffe de la parole sur
lanatomie. »
Dans
son intervention, Senghor développe lidée quune
évolution est en cours dans la poésie française, et que
le sens de cette évolution la rapproche de lexpression
poétique africaine.
Il
en attribue le mérite à Rimbaud, qui se référait
avant la lettre aux valeurs essentielles de la négritude :
à linstinct, c’est-à-dire à lintuition ;
à sa puissance dimagination symbolique, qui colore les
voyelles, et définit la forme et le mouvement de chaque consonne
et qui s'accorde au symbolisme rayonnant du nègre, où tous les
sens, depuis les sons, les odeurs, jusquaux couleurs et aux mouvements,
entretiennent de mystérieuses correspondances.
Les
militants de la négritude appelaient déjà en 1930
Claudel et Péguy « nos poètes nègres »,
en raison de leur style proche de loralité. Les poètes
surréalistes ont prolongé cette tendance, si bien que
les poètes africains dexpression française ont eu le sentiment
que lhorizon avançait à leur rencontre, et quils
n’avaient quune partie du chemin à parcourir.
Senghor
refuse l’emploi du mot cérébral, abstrait, conceptuel
de la poésie française historique. Pour lui, le poème
est fait de « paroles plaisantes au cœur et à l’oreille ».
Les mots expriment non des idées pures, ou des sentiments, mais
des idées-sentiments qui cachent le signifié sous le signifiant.
D’où
l’importance du « secret » dans la poésie senghorienne,
cest-à-dire de l’écart entre le signifiant et le
signifié.
Selon
lui, le poète, quil appelle le Maître-de-la-Parole, utilise
des images analogiques qui décrivent un nœud de rapports avec
la réalité des autres êtres et des autres choses.
Le
mot, en langue mandingue, ne se contente pas de représenter lêtre
à lesprit de lauditeur : il a la prétention
dêtre cet objet. Le monde invisible nest pas composé
didées abstraites, mais constitue un prolongement concret
du monde visible.
Dans sa discussion sur l’œuvre des poètes
français du xxe siècle, Léopold Senghor détecte
les signaux qui indiquent un mouvement en direction de l’expression
poétique nègre : celle-ci, outre l’usage de la parole
analogique, repose sur l’économie des moyens, et sur le recours
à la mélodie et au rythme comme forces créatrices.
Qui de nous, en effet, ne ressent l’importance croissante prise par
le rythme dans nos différentes formes d’expression culturelle ?
Bien
que Senghor répudie toute forme de retour à la « juste
cadence », l’étude de ses textes poétiques met en
lumière une sorte de frémissement autour de règles
plus classiques. Il fait appel aux moyens les plus raffinés de
la poétique. S’il refuse la contrainte de la rime, il en reproduit
l’effet sur son lecteur par l’usage de plus en plus fréquent
de la répétition, du rejet et du contre-rejet, ou le recours
aux sonorités des « homoïotéleutes ». Et
on voit onduler, comme de longues herbes sous la surface des étangs,
des mots regroupés en ensembles de douze pieds, ou de huit pieds,
cherchant à tâtons le rythme classique de la poésie française.
Léopold
Sédar Senghor est alors devenu un grand poète français
d’inspiration africaine !
Et
comme s’il pressentait quil avait achevé son itinéraire,
de Djilor à Verson, il écrit ses Élégies majeures,
dédiées à son épouse Colette. Le dernier,
le plus beau sans doute de ses écrits, l« Élégie
pour la Reine de Saba », parait être un ultime regard jeté
en arrière sur la négritude, la négritude dans
sa splendeur originelle, celle de son Royaume denfance, celle
qui a créé, alimenté et porté sa sensibilité,
et quil accompagne du son dun balafon et de deux koras,
dont il aimerait pincer les cordes :
« Mais
nous voici tout neufs ressuscités au jardin de l’enfance
Moi
à tes pieds, dans la ferveur de mes genoux, devant ma statue
de basalte noir, mais de grès rouge. »

esdames
et Messieurs,
Je
me suis laissé absorber. Fallait-il parler aussi longtemps de
lœuvre poétique de Senghor ? Oui, j’en suis convaincu,
car Senghor, lorsquon linterrogeait, disait de lui-même :
« Le plus important, c’est la poésie ! Je suis avant
tout un poète. »
Mais
il était aussi un homme d’État !

e
n’ai pas le moyen, dans le délai qui m’est imparti par l’usage
académique, de décrire la carrière politique fulgurante
et exemplaire de Léopold Sédar Senghor, ni de détailler
le contenu de sa politique.
Ce
n’est pas non plus le sujet qui convient à ce lieu, puisque vous
l’aviez appelé à vous rejoindre comme écrivain
et comme poète.
Je
demande à mes amis africains de m’en excuser, et de n’y voir
ni omission, ni indifférence.
Je
crois être le seul homme politique contemporain à avoir déclaré,
dans un discours à Kinshasa : « J’aime l’Afrique, et
les Africains. »
Et
j’ai côtoyé de près l’action politique du président
Senghor.
Trois
jours après mon installation à l’Élysée, il a été
mon premier invité à déjeuner. Je l’ai souvent
revu.
Le
18 mai 1978, la veille du jour de notre intervention à Kolwezi,
lors d’une réception donnée à l’occasion de sa
visite officielle en France, je lui ai rendu hommage en disant : « Par
votre personnalité, par votre action politique et par votre œuvre
poétique, vous êtes un de ces rares hommes en qui s’incarne tout
un peuple, et même, à beaucoup d’égards, tout un continent. »
Nous
avons géré en étroite entente les convulsions qui
ont secoué le continent africain, et qui appelaient de notre
part des réactions rapides et déterminées :
les deux crises du Zaïre, le conflit tchadien, et la déposition
de l’empereur de Centrafrique.
Je
m’en tiendrai donc aux trois aspects de son action politique qui nous
concernent ici : ce quil a écrit, sa priorité
pour la culture, et les informations que sa vie publique nous apportent
sur sa personnalité.

côté de la poésie, la deuxième partie de l’œuvre
écrite de Senghor est consacrée à sa réflexion
politique, car il appartenait à la race des hommes d’État « conceptuels ».
Ses
actes étaient le fruit de ses réflexions. Il aimait en
expliquer et en débattre la démarche.
Ses
écrits s’organisent autour de cinq ouvrages, qui s’échelonnent
de Liberté 1 à Liberté 5.
Chacun d’eux se concentre sur un sujet.
Le
dernier, publié en 1993, porte sur « le dialogue des cultures ».
Son
option personnelle est le socialisme. Il entre dans la vie politique
comme candidat de cette tendance, faisant équipe avec Lamine
Guèye. Il conservera cette étiquette toute sa vie, et
sera membre influent de l’Internationale socialiste.
Son
socialisme paraît plus affectif que doctrinaire. Il le tourne vers la
satisfaction des besoins des plus démunis. Il se situe plus près
de Victor Hugo et de Jaurès que de Marx. « Son objectif,
dit-il, est de rendre l’homme concret plus heureux. »
Ses
textes sont marqués cependant par les influences du moment :
la culture marxisante qui imprègne dans la décennie 1950
tout le haut établissement français ; la préférence
pour la planification et les formes de production coopératives,
rejetant la domination du marché, et écartant d’un revers
de main la malheureuse « économie informelle », fustigée
par les économistes internationaux, et qui représente
pourtant, me semble-t-il, une multitude de services et d’échanges
qui anime, en dehors de toute doctrine, la vie économique et
sociale de l’Afrique.

ais
la préoccupation essentielle du président Senghor était
ailleurs : elle résidait dans la culture, quil jugeait
une condition préalable du développement.
Observons
ici que les deux personnalités les plus remarquables de la période
post-coloniale en Afrique de l’Ouest, le président Senghor et
le président Houphouët-Boigny, effectuent des choix de sens contraire :
pour Houphouët-Boigny, qui décrivait malicieusement le président
Senghor comme « un Français peint en noir », le développement
économique doit nécessairement précéder
le développement culturel. Pour Senghor, c’est l’inverse.
Il
propose aux Sénégalais des objectifs particulièrement
audacieux : scolarisation des garçons et des filles à 100
% pour l’an 2000 ; développement de l’enseignement technique
et professionnel pour y accueillir la moitié des élèves
du secondaire.
Il
rêve de faire de Dakar la capitale intellectuelle de l’Afrique subsaharienne.
Il fait construire le théâtre Daniel-Sorano. Toute occasion lui
est bonne pour organiser des expositions et des colloques.
Quand
il a quitté le pouvoir, j’ai cru ressentir chez lui le désir
d’une reconnaissance culturelle. Bien que cet homme discret ne me l’ait
pas formulé explicitement, il aurait été heureux
de se voir confier un poste de responsabilité à l’Unesco,
ou de recevoir la consécration d’un prix mondial de littérature.
Mais
il a eu beaucoup plus : vous en avez fait l’un des vôtres.
Enfin,
la manière dont Senghor a exercé sa fonction présidentielle
nous renseigne sur son caractère : celui d’un travailleur
acharné et minutieux.
Lorsque,
pour mieux le connaître, j’ai interrogé les dirigeants politiques
sénégalais, je leur ai proposé un choix dadjectifs :
ceux quils ont retenu le plus souvent étaient « travailleur »,
« méticuleux », « attentif aux détails ».
À Thiès, ville dont il a été maire dans les années
1960, ses anciens collaborateurs se souviennent encore de la rigueur
et de la minutie de sa gestion. L’un dentre eux m’a écrit
une longue lettre, émouvante par son authenticité, où
il affirme : « Notre maire, Monsieur Senghor, ne tolérait
ni indiscipline, ni laxisme ; il exigeait de nous conscience, travail
et ponctualité. Un jour il a remarqué quun de nous
était bien habillé. Il s’est exclamé : “ Tu
es si bien habillé que je ferai de toi un ambassadeur. ”
Cette
dualité de talent, poète et homme d’État, cette dualité
de culture, qui l’a conduit de la négritude à l’Académie
française, amènent à se poser, non la question habituelle :
« Qui étiez-vous, Léopold Sédar Senghor ? »,
mais une question tournée vers l’intérieur, et que je
formulerai en recourant à la force de son expression poétique : « Qui
penses-tu être, Léopold Sédar Senghor ? »
orsque
j’ai interrogé son ancien Premier ministre Mamadou Dia, en lui
demandant : « Des deux Senghor, le poète et l’homme
d’État, lequel était-il réellement ? », celui-ci
m’a fait une réponse finement africaine : « Il n’y
avait pas deux Senghor, il y en avait trois : le poète Senghor,
le président Senghor, et l’homme Senghor. »
Pour
finir, c’est donc de lui, de lhomme Senghor, que je voudrais maintenant
vous entretenir. Qui était-il ? Est-il demeuré identique
à lui-même ? Est-il resté fidèle jusquau
bout au message de la négritude, ou s’est-il progressivement
francisé sous la pression de la culture et de la langue ?
La
réponse est importante, car elle dépasse les personnes,
touche à la question de savoir ce que nous entendons par « assimilation »
et donc, d’une certaine manière, concerne l’avenir des relations
entre l’Afrique et la France.
Senghor,
je le crois, est effectivement resté jusquau bout fidèle
à la négritude, mais sa vie en a fait évoluer la
signification. Alors quà lorigine la négritude
était un socle sociétal sur lequel se bâtirait lavenir
des hommes noirs, elle est devenue pour lui une sorte de source originelle
à laquelle se réfère lévolution du
groupe des hommes noirs.
Puis-je
exprimer ici un regret, qui n’est pas une critique, mais l’expression
d’une occasion perdue ?
La
négritude valait sans doute mieux que ce quelle est devenue !
L’intuition initiale dun ensemble de valeurs, de perceptions,
de savoirs, de modes de communication propres à lhomme
noir pouvait conduire, non à une simple insertion dans le modèle
culturel développé en Occident, mais à une démarche
autonome, volontairement différente, visant à lépanouissement
propre de la pensée africaine.
C’est
ce que Senghor avait exprimé très tôt en affirmant : « L’assimilation,
oui ! Être assimilé, non ! »
L’usage
permanent, intime, d’une autre langue, sa pratique quotidienne, et même
la recherche intellectuelle conduite au sein d’une autre culture, sont-ils
compatibles avec ce refus d’être assimilé ?
L’expérience
vécue par Léopold Senghor et son itinéraire culturel
resteront une référence – et une source d’interrogation –
pour ceux qui se posent cette question.
Il
était devenu un pont, une passerelle entre les cultures.
C’est
ainsi, me semble-t-il, que le peuple sénégalais a évalué
son parcours. Ce peuple vif, alerte, conscient de sa valeur, perçoit
sa relation avec la France comme naturelle et amicale.
Il
constate la différence des cultures, et il était reconnaissant
au président Senghor d’apporter la démonstration de ce
que l’on pouvait vivre dans l’une en restant fidèle à
l’autre.
Après
avoir quitté le pouvoir, Senghor s’est installé en France.
En vingt ans, il n’est retourné que cinq fois au Sénégal
pour des séjours relativement courts. Je me suis interrogé
sur les causes de cette surprenante prise de distance.
Était-elle
liée au fait davoir quitté la fonction quil
exerçait depuis vingt ans, et qui avait façonné ses habitudes
au point quil ne pouvait plus vivre différemment au Sénégal,
faisant de son départ une forme dexil ?
Était-ce
au contraire l’expression d’un choix, celui qui lui permettrait de connaître
une liberté culturelle sans contrainte, délivrée
de toute forme trop précise d’appartenance ?
Vous
connaissez peut-être la réponse à cette interrogation,
puisque c’est le moment de sa vie où vous l’avez accueilli parmi vous.
À
partir de cette date, Senghor était devenu, si je puis dire,
seulement lui-même, ouvert sur deux cultures, libre du choix de sa langue
et de son mode de pensée, accueilli en Normandie non comme dans
un terroir précis, mais parce que ce lieu, outre la présence
attentive de son épouse, représentait pour lui une sorte
de nulle part et partout.
Léopold
Sédar Senghor était sorti de son parcours identitaire
par le haut. Il n’avait pas brisé les cloisons entre les cultures,
il s’était seulement aperçu que ces cloisons ne montaient pas
jusquau ciel.
C’est
ce quil a cherché à exprimer par une formule ambiguë,
celle du métissage universel. Ce thème n’a cessé
de lobséder. Il était déjà présent
dans lAnthologie de la nouvelle poésie nègre
de langue française, publiée en 1948.
Si
la formule est ambiguë, c’est quelle recèle une contradiction.
S’agit-il du métissage culturel, ou du métissage ethnique,
ou encore des deux ? Quand Sartre évoque une société
sans races, celle-ci repose sur un métissage ethnique, unissant
tous les groupes humains. Mais Senghor, lorsquil analyse le socialisme,
affirme en 1977 que « les vérités du socialisme ne
sont pas exportables dun espace socio-culturel précis vers
un autre univers. Elles s’appliquent à des hommes définis
par leur histoire et leur géographie, leur ethnie et leur culture ».
Ainsi
l’horizon lointain du métissage universel est trouble :
vise-t-il à la création d’un groupe humain unique, ou
à un mode d’échange entre des « espaces socio-culturels
précis », et différents ?
Senghor
reste tiraillé, déchiré entre ces deux concepts.
Sa
sensibilité poétique, son enracinement dans le Royaume
d’enfance, le concept même de négritude l’attachent à
l’identité du groupe.
En
revanche, l’aisance avec laquelle il passe d’une culture à une
autre, sa perception aiguë des échanges multiples que facilite
l’évolution du monde moderne, son amour pour son épouse
Colette, et la naissance de son fils Philippe l’invitent à s’interroger
sur la possibilité d’une civilisation de l’universel, animée
par un universel métissage. Si l’usage du terme n’était
pas décrié, on pourrait parler en son nom d’une mondialisation
de la culture et du métissage.
N’allons
pas plus loin ! Arrêtons-nous sur cette interrogation, car lui-même
n’a pas dénoué la contradiction – je dirais plutôt
le contraste – qui existe entre la passion vécue de l’identitaire,
et l’intuition de l’universel.
Nous
vivons, nous continuerons de vivre dans la tension entre l’une et l’autre
de ces notions.
Faut-il
souhaiter que la trame savante, compliquée, rustique, raffinée
des différentes cultures des groupes humains s’effiloche, sous
la pression aveugle dune force dentropie et de la primauté
de largent, jusquà devenir une toile lisse et grise ?
La vie de notre planète appelle, au contraire, le respect de
la diversité quelle a créée.
Dans
la proposition de Senghor dun métissage universel, on trouve
la projection instinctive, jusquà la ligne dhorizon,
du parcours quil a accompli lui-même. Des trois composantes de
lidentité : lappartenance à un groupe
ethnique, le lieu de vie, et la pratique dune culture et dune
langue, seule la première est restée fixe pour Senghor.
Mais cette généralisation est hâtive. Il est passé
dune culture à une autre, par une sorte de transhumance.
En s’installant dans sa seconde culture, il a gardé la nostalgie
de la première, celle de son précieux Royaume denfance.
Il n’a pas voulu se dissoudre dans un conglomérat sans structure.
Il s’est constamment identifié comme nègre, poète,
et francophone.
Son
rêve d’universel est une tentative, sans doute, pour éliminer,
pour réduire à néant, tous les obstacles qui l’ont
fait souffrir durant ses années d’errance : les préjugés
raciaux, les rigidités sociales, les manifestations multiples
de l’intolérance.
Et
pourtant, cette démarche ne le conduit pas à une forme
d’universelle errance, en effaçant l’identité et la solidarité
des différents groupes humains, dont celui dans lequel il se
reconnaît.
Le
mot manquant, le maillon absent, n’est pas celui d’universel, c’est
celui de civilisation.
Le
point d’arrivée de l’errance et de la recherche de Léopold
Sédar Senghor nest pas, me semble-t-il, le paradis de luniformité.
C’est un univers dans lequel les paradis communiqueraient librement
entre eux, où chacun pourrait aller cueillir la plante et la
culture de son choix, où le blond Salomon séprendrait
de la reine de Saba, et où le métissage serait une quête d’amour.
Senghor
a avancé sur un des chemins qui mènent à la civilisation
de luniversel, ces chemins quil a décrits lui-même,
par une intuition fulgurante, comme des « parallèles asymétriques ».
Mesdames,
Messieurs de l’Académie,
Par
votre choix, Léopold Sédar Senghor s’est vu reconnaître
le don d’immortalité.
Mais
quand, à quel instant, en quel lieu, la vocation d’immortalité
s’est-elle introduite dans sa vie ? Pendant ses études d’agrégation ?
Lors de la publication de son anthologie de la poésie nègre ?
Ou pendant le long et sage exercice de ses mandats présidentiels ?
Il
me semble que c’est beaucoup plus tôt.
L’immortalité
est entrée dans sa vie par la fenêtre petite, moyenne, immense,
de sa chambre d’enfant de Djilor, au-dessus du lit où il attendait d’être
« bordé par des mains noires ».
Il
la aspirée, respirée, telle que venait la lui apporter
le souffle de lAfrique, quil écoutait comme une respiration
infiniment lente, porteuse déternité, le souffle
de ce continent maternel de lhumanité, de la négritude,
et de Léopold Sédar Senghor.