Cette faveur ancienne fut suivie de plusieurs autres au cours de ma
carrière
et finalement d’un prix magnifique de la fondation Gal. Et le prix
le plus magnifique de tous, c’est évidemment, mon élection à l’Académie.
Je peux dire sans exagération que, pendant un demi-siècle,
la seule institution française qui m’ait persuadé que
je n’étais pas oublié en France, dans mon propre pays,
en tant que chercheur et en tant que penseur, c’est l’Académie
française.

Comme toute carrière d’académicien, la mienne commence,
aujourd’hui même, par ce discours dont une tradition aussi sage
que vénérable me dicte le sujet et même, jusqu’à un
certain point, la manière de le traiter. Je vais faire l’éloge
de mon prédécesseur immédiat, le dernier occupant du
fauteuil où les académiciens m’ont fait le grand honneur
de m’élire.
Il s’agit du trente-septième fauteuil, dont le second titulaire
fut Bossuet et le dernier le R. P. Ambroise-Marie Carré, un des deux
seuls membres du clergé régulier jamais élus à l’Académie.
Tous deux étaient des orateurs célèbres qui, à Notre-Dame,
prêchèrent le carême avec un immense succès. Tous
deux étaient des dominicains. Le premier, le célèbre
Lacordaire, restaura son ordre en France après la Révolution.
Le second fut le père Ambroise-Marie Carré. Il était
si zélé pour la prédication qu’il exerça
cet art jusque dans les théâtres, casinos et cinémas
dont l’amitié de nombreux artistes lui facilitait l’accès.
Il est aussi l’auteur d’une œuvre écrite dont le
rôle augmenta dans sa vie à mesure que diminuait, l’âge
venant, celui de la prédication orale.
Le père Carré publia beaucoup d’ouvrages édifiants,
beaucoup d’œuvres de circonstance, beaucoup d’éloges
funèbres, beaucoup de préfaces, parmi lesquelles il faut mentionner
une introduction aux Écrits spirituels du cardinal de Richelieu.
Même dans ses œuvres les plus mondaines, les quatre volumes
de son journal, le père Carré ne parle presque jamais des affaires
politiques de son siècle. Dès 1940, il joua un rôle glorieux
dans la résistance à l’occupant nazi. Plusieurs fois,
il faillit être arrêté. Pour lui, cet engagement allait
de soi et il parlait plus volontiers des prouesses des autres
que des siennes.
Dans le domaine religieux il était presque aussi discret. Bien avant
Vatican II, certes, il écrivait en faveur de certaines réformes
adoptées plus tard par le Concile. À la différence de
beaucoup d’ecclésiastiques, il n’attendit pas que l’Église
fût affaiblie pour critiquer son conservatisme et sa bureaucratie.
Dès que l’institution ecclésiale lui parut menacée,
en revanche, il fit taire toutes ses revendications. Il n’y avait aucun
opportunisme en lui. La politique du coup de pied de l’âne n’était
pas son fort.
Pendant les années troubles, le père Carré ne fit
guère parler de lui que par ses sermons et son intense activité pastorale.
Cette discrétion était si rare à l’époque
qu’elle attira sur lui l’attention des catholiques lucides, inquiets
pour l’avenir de leur Église.
Avec le temps, la blancheur de sa robe devint emblématique de tout
ce que le chaos post-conciliaire dilapidait, le sens du péché,
l’engagement sans retour, l’amour du dogme catholique, le mépris
des polémiques vaines. Pour s’assurer que ces vertus n’étaient
pas mortes, les fidèles se tournaient volontiers vers ce bloc immaculé de
marbre blanc, tels les Hébreux jadis vers le serpent d’airain.
Pendant les années convulsionnaires, le Père fit preuve d’une
dignité exemplaire. Ce qui le détournait de l’agitation
post-conciliaire, c’était d’abord, je pense, son sens
de la fidélité. C’était aussi l’intensité de
ses activités pastorales. Toute sa vie, il a consacré un temps
considérable aux malades et aux mourants, notamment dans le milieu
des comédiens et des artistes dont il fut le premier aumônier
officiel. Ses innombrables amis ne cessaient de solliciter ses conseils,
et beaucoup de gens aussi qui le connaissaient à peine et qui, d’instinct,
lui faisaient confiance.
La première cause de sa discrétion, c’était,
je pense, une forte dose d’indifférence. Pas pour les individus
concernés mais pour les activités brouillonnes auxquelles,
pendant la seconde moitié du xx e siècle, tout un clergé s’adonna
avec une passion que le recul du temps rend mystérieuse. À l’époque
où tous les ambitieux mettaient une majuscule au mot Contestation,
la futilité de ce que recouvre ce terme lui parut toujours évidente.
Sa discrétion n’empêchait pas toujours le père
Carré d’attirer l’attention de ses lecteurs sur des expressions
caractéristiques du trouble dans l’Église, avec plus
d’humour d’ailleurs que de méchanceté. Plusieurs
fois, par exemple, il s’est interrogé sur l’expression « en
recherche », très utilisée à l’époque
par les prêtres qui hésitaient indéfiniment entre l’Église
et le monde.
Il lui arrive de signaler à ses lecteurs des fautes de goût
et même de langage que, dans la foulée du Concile, l’Église
multipliait. Voici, par exemple, l’entrée de son Journal à la
date du 25 mai 1996 :
« Jean-Paul II dit le Rosaire en français » :
tel est le titre d’une cassette où le pape récite le Notre
Père et le Je vous salue, Marie, d’une voix forte
et claire. […] « Pardonne-nous nos offenses comme nous
pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Le pape
ne retient pas la formule actuelle : « …comme nous pardonnons aussi à ceux
qui nous ont offensés. » Cet aussi passe mal. Avec
joie je vais le supprimer désormais dans ma prière privée.
Dans la rage de chambardement déclenchée par le Concile,
l’Église avait ajouté cet aussi à une phrase
jadis magnifique du Notre Père. Une forte odeur de « religieusement
correct » émane de la nouvelle traduction. Sa pâteuse
redondance affaiblit ce qu’elle prétend souligner, la réciprocité du
pardon, parfaitement exprimée dans la traduction ancienne. Détruire
l’harmonie d’une phrase n’est pas un bon moyen d’en
renforcer le sens. Le père Carré a raison : « Cet aussi passe
mal. »
Le Père était trop discipliné pour désobéir à ses
supérieurs hiérarchiques. Depuis la réforme du Notre
Père, même dans ses prières privées, il mastiqua
courageusement l’adverbe réglementaire jusqu’au jour trois
fois béni où il entendit le pape lui-même aligner toute
une ribambelle de Notre Père débarrassés de leurs aussi.
Le pape n’est-il pas l’autorité suprême en matière
de liturgie ? N’est-ce pas sur lui qu’un humble prêtre
doit se modeler, au moins dans ses prières privées ?
L’Église de France a parfois besoin du pape, on le savait
déjà, pour corriger des erreurs de doctrine. Ce qu’on
ne savait pas et le père Carré nous l’apprend, c’est
qu’elle a besoin du pape aussi, fut-il polonais, pour corriger ses
fautes de français.
Le père Carré n’abusait pas de ce genre de satire.
Il avait d’autres soucis en tête. Et le plus important à ses
yeux, c’était le drame spirituel qui l’a accompagné toute
sa vie.
Ses confidences à ce sujet sont peu nombreuses, fragmentaires, pas
toujours faciles à interpréter. Le Père n’en a
jamais fait un récit complet. C’est ce que je vais essayer de
faire maintenant.
Le texte le plus important, je pense, sous le rapport qui nous intéresse,
n’a qu’une vingtaine de pages. Il se trouve au début d’un
ouvrage intitulé Chaque Jour je commence, publié en
1975. Il décrit une expérience très remarquable qui
remonte, pense l’auteur, à sa quatorzième année,
plus d’un demi-siècle avant le compte rendu que je vais vous
lire.
Après quelques mots affectueux mais rapides sur sa famille, le Père
annonce que les souvenirs d’enfance ne l’intéressent pas.
Il passera donc les siens sous silence, à l’exception d’un
seul, si important celui-là, qu’il le décrit en grand
détail. Voici cette description :
« ... [Ce souvenir] m’accompagne comme une présence à la
fois douce et exaltante. Il m’accompagnera jusqu’à la
dernière heure. Un regard suffit à le ranimer, un regard vers
cette fenêtre de l’immeuble où, à Neuilly, ma famille
habitait. Quel âge avais-je ? Quatorze ans, me semble-t-il. Un
soir, dans la petite pièce qui me servait de chambre, je ressentis
avec une force incroyable, ne laissant place à aucune hésitation,
que j’étais aimé de Dieu et que la vie, [...] là devant
moi, était un don merveilleux. Suffoqué de bonheur, je suis
tombé à genoux. »
Même à un demi-siècle de distance, le père Carré ne
peut pas évoquer cette soirée sans réveiller en lui
l’émotion de l’expérience originelle. En règle
générale, dans tout ce que nous appelons souvenir, les traces
de l’événement remémoré sont tout juste
suffisantes pour empêcher l’oubli. Ici, en revanche, elles sont
si profondes que le mot souvenir, à la réflexion, semble inadéquat.
Tout de suite après le passage que je viens de lire, le Père
retourne à l’expérience de Neuilly et, sans signaler
sa propre volte-face, il la définit comme le contraire d’un
souvenir :
« Un commencement absolu (ou ce qui s’en rapproche le
plus) : voilà comment se caractérise pour moi, à plus
de cinquante ans de distance, le seul événement qui ait jamais
mis de l’évidence dans ma foi, l’événement
aussi qui m’apporta une joie qu’aucune autre joie n’a pu
par la suite surpasser. »
Dans les pages suivantes, le Père évoque son éducation
supérieure, ses études de futur prêtre mais sans jamais
perdre de vue son expérience de Neuilly. Il la tient pour responsable
de tout ce qui lui arrive de bon dans sa jeunesse. C’est elle, écrit-il,
qui lui permit d’apprécier l’enseignement de ces gloires
dominicaines que furent les pères Chenu et Sertillanges. Le positif
dans son existence est la traînée lumineuse derrière
la comète qui illumina un soir le ciel de son enfance :
« J’ai souvent évoqué […] l’instant
miraculeux où une vie prend conscience de la réalité de
Dieu et de son lien avec lui, lorsque, plus tard sous la conduite du père
Chenu, j’étudiais avec enchantement la théologie des
Pères grecs. L’incarnation du Christ est pour eux comme une
recréation de l’humanité. Oui, j’avais été recréé ce
soir-là. »
À cette même expérience de « recréation »,
le père Carré rattache l’intérêt que lui
inspirera, quarante ans plus tard, le père Teilhard de Chardin. Le
bruit fait autour de cette œuvre était souvent motivé par
le désir d’en faire une arme contre l’orthodoxie. Sans
prêter attention à ces manœuvres, le père Carré va
droit à ce qui, dans l’œuvre de Teilhard, lui rappelle
son expérience de Neuilly : « Chaque individu est
créé à longueur de vie » : cette phrase
tomba sous mes yeux, il y a trois ou quatre ans à Washington. Les
lettres du père Teilhard — que je lisais avec avidité entre
deux sermons de semaine sainte pour la colonie francophone — agissaient
sur moi comme un révélateur. Le dépaysement, le silence
du matin favorisaient une telle mise à jour, et aussi cet état étrange
que j’ai toujours connu avant de prêcher, (et) où se mêlent
l’inquiétude, le besoin quasi viscéral de me trouver
au plus vite sur le lieu de la parole et en même temps [...] une indéniable
fébrilité... »
Le Père finit par rattacher à l’événement
de Neuilly, en somme, tout ce qui l’a passionné à un
moment ou l’autre de son existence, y compris l’éloquence
religieuse. Pour lui, nous dit-il, l’art oratoire fut une grande cause
de « fébrilité ». Ce dernier terme désigne
un état mental très éloigné de la « présence
douce et exaltante » qui émane de Neuilly, inséparable
pourtant de cette grande expérience, enracinée dans un effort
maladroit pour en tirer parti, pour lui donner des suites.
Comment définir ce qui s’est passé dans la chambrette
de Neuilly ? Il y a une réponse évidente et certains d’entre
vous, certainement, y ont déjà songé : c’est
une expérience mystique. Bien des gens se méfient de
cette expression qui, selon eux, n’a aucune signification précise.
Et pourtant les traits majeurs de cette énigme sont assez bien dessinés,
notamment dans la description qu’en donne le père Carré,
celle-là même que je viens de vous lire...
Un premier trait est le caractère passif, involontaire de l’expérience
mystique. Aucun avertissement ne la précède et elle ne requiert
aucun effort. Un second trait est la joie, « qu’aucune autre
joie ne put par la suite surpasser ». Un troisième trait
est l’impression d’éternité qu’elle donne,
inséparable de son pouvoir infini de renouvellement, de son extraordinaire
fécondité. Le dernier trait résume tous les autres et
c’est l’intuition d’une présence divine.
Pour ceux qui se détournent de l’expérience mystique,
son « imprécision » n’est qu’un
prétexte, je pense, et la vraie raison ce sont les controverses que
cette notion inévitablement suscite. Pour les incroyants fermes dans
leur incroyance, il s’agit forcément d’une illusion ou
d’une imposture. Sans exclure ces possibilités, les croyants
en ajoutent une autre : l’expérience mystique réelle,
authentique. Elle est alors la perle de grand prix dont parle l’Évangile,
si précieuse qu’il faut tout sacrifier à son acquisition.
Le futur père Carré n’hésita pas. Il décida
de se faire missionnaire en terre païenne, avec « la palme
du martyre » comme unique perspective. Les prêtres de son
collège, Sainte-Croix de Neuilly, s’efforcèrent de calmer
cette exaltation. C’est alors que l’adolescent s’orienta
vers l’ordre dominicain.

Si l’expérience mystique est une source de bonheur qui ne
tarit jamais, si elle transcende la durée, le père Carré aurait
dû jouir toute sa vie de la foi rayonnante que la rumeur publique lui
attribue. Un examen attentif de ses écrits ne vérifie pas cette
supposition. Le Père se plaint assez fréquemment du silence
de Dieu et du désespoir qui en résulte pour lui. Après
Neuilly, les « consolations mystiques »— c’est
l’expression consacrée — lui ont presque toujours
fait défaut.
Faut-il penser que, dans Chaque jour je commence, le Père
a embelli ses souvenirs ? Je ne le crois pas. Il me paraît incapable
de mensonge ou même d’exagération.
Pour comprendre la crise intense et durable qui suivit la ferveur des premières
années après Neuilly, il faut réfléchir d’abord,
je pense, à la précocité extraordinaire de cette expérience.
De toute évidence, le Père a vu d’abord en Neuilly
la plus grande affaire de sa vie, un sommet indépassable. À mesure
que le temps passait, toutefois, il s’habituait à son bonheur.
Et peu à peu, il le réduisit à un simple point de départ
dans une conception dynamique de son avenir religieux.
Pour définir l’ambition qui l’entraînait au-delà de
Neuilly, le Père parle souvent de sa vocation de sainteté.
Pour lui, comme pour beaucoup d’aspirants à la vie mystique,
le mot « sainteté » implique beaucoup plus qu’un
contact unique avec Dieu, toute une suite de contacts, chacun plus intense
et prolongé que le précédent. Toutes ces expériences
mystiques viendront scander les étapes de la vie, pour déboucher
enfin sur l’éternité, but ultime du processus de sanctification.
Ce projet, si noble soit-il, réduisait l’expérience de
Neuilly au rôle de première marche, la plus basse, sur un escalier
pointé vers le ciel...
Ce projet reflète une ambition mystique typiquement occidentale
et moderne. Il n’est pas exempt de « fébrilité »,
au sens que le père Carré donne à ce terme. Nous autres
Occidentaux ne nous contentons jamais de ce que le Ciel nous envoie, nous
rêvons tous de conquêtes inédites et d’exploits
inégalables...
Quel est le jeune homme ou la jeune fille dans notre monde qui, placé dans
une situation analogue à celle du père Carré, croyant
ce qu’il croyait, n’aurait pas réagi de façon analogue ?
Comme tant d’autres aspirants modernes à la sainteté,
le père Carré prenait pour modèles ceux que notre société admire,
les hommes d’action, les « réalisateurs »,
les « entrepreneurs » au sens presque américain
de la libre entreprise.
Ce qui confère au monde moderne un immense avantage dans le domaine
pratique, son activisme, son volontarisme, sa passion rivalitaire, se solde
sans doute par un désavantage sous le rapport mystique. Nous autres,
Occidentaux, n’hésitons guère à prendre des initiatives
dans des domaines qui, en principe, ne relèvent que de Dieu. Ne nous étonnons
pas si les résultats ne répondent pas toujours à notre
attente.
À mesure que les années passaient, le Père attendait,
toujours plus impatiemment, de nouvelles expériences mystiques qui
ne venaient jamais. Dans Chaque jour je commence, une phrase que j’ai
déjà citée suggère clairement l’amertume
de cette déception. En 1975, le père Carré définit
Neuilly comme la seule chose qui ait jamais mis de l’évidence
dans [s]a foi. C’est dire que rien de comparable à Neuilly
n’était venu, à cette date, étancher une soif
de divin rendue inextinguible par la puissance même de l’expérience
qui l’avait suscitée. Le père Carré a vécu
cette situation tantôt comme un échec personnel, tantôt
comme une carence de Dieu lui-même.
Les effets de cette sécheresse spirituelle, aggravés avec
le temps, s’ajoutaient aux désastres dans le monde et aux désordres
dans l’Église pour miner la confiance du père Carré en
la bonté et parfois même en l’existence de Dieu : « Je
ne peux pas parler ouvertement », écrit-il, « parce
que ma foi paraît si assurée, si contagieuse — d’après
ce que l’on en dit — que je scandaliserais mon prochain. » Il
n’est pas difficile de trouver des textes où les doutes du père
Carré s’expriment sans la moindre équivoque : « Seigneur
[...] si tu existes, rends-moi mes certitudes. Et si tu me laisses néanmoins
dans les ténèbres, accorde-moi l’intime conviction que
ce temps de détresse a son utilité. »
Si étonnantes qu’elles paraissent dans le contexte de Neuilly,
ces plaintes sont faciles à rattacher, indirectement, à cette
expérience. Rien de plus commun, chez les mystiques, que les crises
dites de « sécheresse » ou d’« aridité ».
Plus on se familiarise avec le père Carré, plus on s’aperçoit
que toute réflexion philosophique et même théologique
est subordonnée chez lui au désir de contact personnel avec
Dieu. Ce désir, longtemps insatisfait, se transforme parfois en une
espèce de révolte qui ne verse jamais, néanmoins, dans
le nihilisme anti-chrétien partout répandu à notre époque.
Il faut voir, il me semble, dans le père Carré non pas un écrivain
religieux analogue à tant d’autres, ou même un penseur mystique
mais, plus radicalement, un mystique au sens le plus concret.
Le fait d’avoir
bénéficié, pour commencer, d’une expérience
exceptionnelle fit de lui, par la suite, un mystique souvent frustré et
découragé.
Du point de vue qui est le nôtre, l’intérêt de
cette hypothèse — car c’en est une — est
la lumière qu’elle projette sur l’œuvre du père
Carré. Elle éclaire très directement sa prédilection
pour les saintes et les saints qui souffrirent de crises analogues aux siennes.
Sainte Thérèse de Lisieux est l’exemple le plus fréquemment
invoqué : « Je m’étonne de voir tant
de chrétiens ignorer encore que la foi de Thérèse fut
laborieuse, traversée de tempêtes. Elle ne demeura fidèle
qu’à force d’héroïsme. Elle a craint de blasphémer
en racontant ce que fut son épreuve, en donnant écho aux voix
des ténèbres qui, durant des mois, se déchaînèrent
dans son cœur. [...] Or, elle a tenu bon, par amour du Christ et par
amour des pécheurs. »
Le Père s’intéresse aussi à des personnages
de l’entourage même de Jésus. Il leur attribue une foi « difficile » ou « laborieuse ».
Ces deux adjectifs reviennent souvent pour qualifier sa propre
foi.
Dans ce contexte, l’apôtre Thomas est un choix très
classique, bien entendu. Celui de la Vierge Marie, en revanche, étonne
par son audace. Voici un texte caractéristique :
« … [La Vierge Marie] a été mon principal
soutien dans les moments de doute. Car la foi a toujours été difficile
pour moi.
Nous sous-estimons le choc que Marie reçut le jour de l’Annonciation.
[...] la dernière parole dite, Marie se trouve devant l’inconnu.
Voici que commence le temps de la foi difficile. »

La précocité extrême de Neuilly inspire au père
Carré, je l’ai déjà suggéré, des
réactions ambiguës. La fierté de l’enfant prodige
qui rencontra Dieu à quatorze ans se double chez lui d’une certaine
humiliation à l’idée que rien d’aussi remarquable
n’interrompit jamais, par la suite, la routine de ses observances religieuses.
Le Père a longtemps craint, je pense, de passer pour puéril, immature comme
disent si laidement les psychologues contemporains. Il oubliait
que, dans notre monde, les derniers mystiques sont des enfants. Il oubliait
les paroles divines sur l’enfance en général : « Je
te bénis, père, seigneur du ciel et de la terre, d’avoir
caché tout cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir
révélé aux tout-petits. »
(Mt 11, 25)
Pour comprendre ce genre d’oubli, chez un chrétien aussi informé que
le père Carré, il faut tenir compte des pressions qui s’exerçaient
sur lui, dans un monde toujours plus vide de Dieu, un monde auquel de moins
en moins d’enfants échappent désormais.
Voici le récit d’un entretien entre le père Carré et
les combattants juvéniles de la plus picrocholine de nos guerres,
celle qui n’a jamais eu lieu et dont on dissimule pudiquement le non-être
derrière une formule stéréotypée « les événements
de mai 68 » :
« […] j’avais accepté de me livrer à l’interrogatoire
de 70 ou 80 étudiants et étudiantes en droit. Sans aucun ménagement,
bien sûr, avec une indiscrétion qui faisait partie des règles
du jeu, ils me tournèrent et retournèrent sur le gril. Le point
crucial était la justification de ma fidélité. Dans
quelle mesure celle-ci est-elle commandée par mon passé ?
Ne suis-je pas prisonnier aujourd’hui de vieilles habitudes ?
L’appel de jadis (qu’il vînt du Seigneur ou de mon imagination)
explique-t-il encore quotidiennement ma vie, ou bien n’est-ce que son écho,
très affaibli, imperceptible parfois, dérisoire en tout cas,
que j’entends sans vouloir me 1’avouer ? »
Le père Carré avait très évidemment commis
l’imprudence de confier le grand secret de sa quatorzième année à ces
jeunes gens qui étaient plus conformistes encore que féroces,
mais dans le style exigé par leur époque. Rien de plus scandaleux à leurs
yeux que ce vieillard accroché à un vieux rêve de sainteté.
C’était l’époque où rien n’était
plus méprisable que la constance et la continuité. Seules les « ruptures épistémologiques » passaient
pour estimables. Le père Carré incarnait à la perfection
ce que ces jeunes gens appelaient un demeuré.
Le frêle vieillard se prétend écrasé, annihilé par
le lynchage spirituel auquel il s’est follement exposé. Mais
il y a de l’humour, je pense, dans cette peur panique qu’il fait
mine d’éprouver.
Les soixante-huitards se croyaient capables de « déconstruire » leur
victime d’un point de vue maoïste. En réalité, ce
sont eux qui sont silencieusement déconstruits. Le Père voyait
très bien que ses persécuteurs n’étaient pas plus
chinois que lui. Souvent même ils venaient de Neuilly tout comme lui,
ou peut-être du xvi e arrondissement.
Ces ignorants attribuaient les idées du Père à son éducation
religieuse, c’est-à-dire « bourgeoise »,
sans se souvenir qu’ils sortaient eux-mêmes du même milieu
et, à peu de choses près, c’est la même éducation
qu’ils avaient reçue, celle des collèges et lycées
les plus huppés de la région parisienne. Leur maoïsme
n’était qu’un sous-produit très temporaire et banal
d’une décadence culturelle plus avancée, bien moins intéressante
que la soif mystique du père Carré. Loin de dominer la comédie
sociale du moment, les soixante-huitards en étaient les protagonistes
les plus mystifiés.
Le père Carré devinait sans peine qu’après s’être
payé leur petite révolution culturelle, exempte de tout risque
pour leurs précieuses personnes, ces révolutionnaires en carton-pâte
se lanceraient allègrement dans les brillantes carrières auxquelles
leur condition bourgeoise les destinait, une fois les enfantillages terminés.
Aujourd’hui même, bon nombre d’entre eux sont encore installés
dans les conseils d’administration de nos grandes affaires capitalistes
ou étatiques. Ils se préparent à prendre une confortable
retraite.
Le père Carré voit plus loin que ceux qui le retournent sur
le gril. Ce n’est pas à ses propres forces qu’il doit
sa lucidité, c’est à cette expérience que ses
interlocuteurs prennent pour l’obscurantisme le plus noir. C’est
elle, au fond, qui, l’a toujours protégé non seulement
de la futilité contestataire mais de tous les fantasmes intellectuels
auxquels tant de jeunes et de moins jeunes privilégiés autour
de lui ne cessaient de succomber, le nietzschéisme, l’althussérisme,
etc.
Dans les dernières pages autobiographiques de Chaque jour je
commence, le père Carré se livre à une autocritique
sévère mais nullement désespérée. Il
s’assimile au grand symbole de la tiédeur religieuse dans l’Apocalypse de
saint Jean, l’église de Laodicée :
« Je connais ta conduite », dit le narrateur, « tu
n’es ni froid ni chaud, — que n’es-tu l’un ou l’autre ! — ainsi,
puisque te voilà tiède, ni chaud ni froid, je vais te vomir
de ma bouche. [...] Ceux que j’aime, je les semonce et les corrige.
Allons ! Un peu d’ardeur, et repens-toi ! »
Le Père s’accuse d’avoir perdu la ferveur de sa jeunesse
mais, de même que Laodicée, il n’a jamais complètement
perdu la foi et il est invité à la reconquérir.
Son cas n’est pas vraiment désespéré ; la
conclusion le confirme : « C’est triste même
si c’est admirable de ne savoir que s’accrocher ! »
À quoi le père Carré s’est-il accroché toute
sa vie, « tristement », sans doute, mais « admirablement » ? À « la
seule chose qui ait jamais mis de la certitude dans sa foi », à l’expérience
de Neuilly. Au lieu de se conduire en enfant gâté et de réclamer
toujours davantage, en digne contemporain des soixante-huitards, le père
Carré comprend qu’il aurait dû cultiver modestement, pieusement
la grâce de sa jeunesse. Ce n’est pas Dieu qui l’a plongé dans
l’incertitude, c’est son ambition excessive.
Après un demi-siècle d’attente toujours vaine, le père
Carré se décida finalement à regarder les choses en
face : depuis sa quatorzième année, le sommet de sa vie
religieuse s’était toujours situé non pas dans l’avenir,
devant lui, mais derrière, dans l’expérience de Neuilly.
Pour la première fois, il cherche vraiment à renouer avec l’événement
extraordinaire qui, négativement parfois, mais positivement surtout,
a dominé toute son existence.
C’est d’abord sans beaucoup d’espoir, je pense, que le
Père s’est mis à tisonner les braises d’un feu éteint,
croyait-il, depuis un demi-siècle. Et soudain, voilà que le
miracle des anciens jours s’est renouvelé. Sous ses yeux, l’expérience
de Neuilly se métamorphose en une belle au bois dormant émergeant,
radieuse, d’une longue nuit obscure. Loin d’avoir disparu à jamais,
la présence de jadis ressuscitait, plus douce, plus exaltante que
jamais.
Pour cette réévaluation positive du passé, toujours
dans Chaque jour je commence, le père Carré cherche
des témoins tout près de lui et il en trouve, le romancier
Julien Green, par exemple, dont il cite une phrase d’une pertinence
remarquable : « Le souvenir d’une grâce passée
peut être une nouvelle grâce. »
Chez Julien Green comme chez le père Carré, le mot « grâce » désigne
une faveur spirituelle, une assurance que Dieu donne de son amour. Ce mot
est un synonyme plus discret, en somme, d’expérience mystique.
Pour comprendre ce qui motive l’appel à Julien Green, il faut
revenir aux deux définitions de Neuilly que nous avons déjà trouvées
dans Chaque jour je commence : la première faisait de
cette expérience un souvenir privilégié ; la seconde
un commencement absolu.
À la lumière de Julien Green, ces deux définitions
n’en font qu’une. Se souvenir intensément d’une
expérience mystique, même ancienne, c’est la ressusciter.
Peu importe la façon dont on définit le résultat...
Souvenir très intense ou expérience entièrement nouvelle,
la différence tend à s’effacer...
En citant Julien Green, le Père rend grâce à son expérience
fondatrice trop longtemps négligée. Il en reconnaît la
fécondité, longtemps stérilisée par sa propre « fébrilité ».
Il se tient désormais pour responsable de ses longues crises d’aridité.
Pourquoi réclamer de nouvelles grâces si le souvenir permet
de ranimer les anciennes ? Pour mieux se convaincre de cette vérité,
le Père veut l’entendre proclamée par une autre bouche
que la sienne. La parole d’autrui a plus de prestige que la nôtre :
elle semble plus proche du divin. Pour se maintenir sur la bonne route, le
père Carré fait appel non seulement à Julien Green mais à d’autres
esprits fraternels, Gabriel Marcel par exemple.

C’est un retour à l’expérience enfantine qui
s’effectue, en somme, dans les écrits tardifs. Le texte le plus
révélateur est aussi, semble-t-il, le plus tardif de tous.
C’est une nouvelle conclusion pour la réédition d’un
livre sur la sainteté. Elle paraîtra en janvier 2004, le mois
même de la mort du père Carré. C’est un admirable
bilan de toute la vie religieuse de son auteur :
« J’entre dans ma quatre-vingt-seizième année.
Le Seigneur m’a comblé de grâces. [...] : puisque
[...] il m’a conservé si longtemps au doux royaume de la terre,
c’est sans doute pour exercer [...] le ministère du grand âge,
qui consiste en la prière et l’intercession. »
Loin de définir l’existence en ce bas monde comme une vallée
de larmes, le père Carré célèbre « le
doux royaume de la terre ». Dans ses périodes de « fébrilité »,
il s’est beaucoup reproché, je pense, son trop d’amour
des choses de ce monde. Maintenant, il se le pardonne.
Sa grande vieillesse fut, je pense, la période la plus heureuse,
avec son enfance. Ses collègues de l’Académie ont beaucoup
contribué à ce bonheur tardif. Dans ses dernières années,
tout lui était prétexte à les remercier.
Pendant les vacances d’été, le père Carré regrettait
la fermeture de l’Académie. Lorsqu’on admirait son assiduité au
travail académique, il répondait que ce n’était
pas le travail qu’il regrettait, ni même l’Académie
elle-même, c’étaient les académiciens. Si ces derniers
l’aimaient beaucoup, il le leur rendait bien. Les académiciens
sont des gens si délicieux, disait-il, qu’après les avoir
fréquentés, on ne peut plus se passer de leur amitié.
Seul le lecteur ignorant du vocabulaire spirituel du père Carré peut
s’imaginer que sa grande expérience mystique est absente des
lignes que je viens de lire.
Regardons la première phrase. « Le Seigneur m’a
comblé de grâces. » Le pluriel ne doit pas nous égarer.
Cette phrase est une allusion à l’expérience de Neuilly,
unique en tant qu’événement, infinie dans ses conséquences
et prolongements. Pendant les années de sécheresse et d’aridité,
le père Carré se croyait abandonné à lui-même.
En réalité, c’était lui qui se détournait
de Dieu en essayant dans son volontarisme moderne de se rapprocher de Lui
par ses seuls efforts. Il était le vrai responsable du malheur dont
il s’est cru frappé. L’affirmation qu’il est « comblé de
grâces » ne peut s’interpréter qu’à la
lumière de la vieille expérience mystique infiniment démultipliée
et plus féconde que jamais, après quatre-vingts ans de bons
et loyaux services.
Les ultima verba du père Carré résument parfaitement,
il me semble, l’histoire spirituelle que j’ai essayé moi-même
de résumer. Pour bien s’en convaincre, lisons jusqu’au
bout le texte dont je n’ai cité encore que les premières
lignes ; voici le reste :
« Je relisais, ces derniers temps, des notes prises lors de
ma retraite d’ordination. La nécessité pour moi de la
sainteté y paraît avec une vigueur qui me frappe, au sens littéral
du mot. Tant de lumière, des certitudes aussi fortes qui me faisaient écrire : « Si
je ne deviens pas un saint, j’aurai vraiment trahi. » Je
ne renie pas ces lignes écrites à l’âge de vingt-quatre
ans... Mais j’ai maintenant une expérience longuement acquise,
celle du voyageur qui, sur une route fatigante, fait de moins en moins confiance à ses
forces et sait qu’atteindre le terme ne dépend pas seulement
de sa volonté. Une certaine fébrilité du désir
laisse place aujourd’hui à la douceur de l’espérance.
Sainteté ou non ? La question ne se pose plus ainsi. Je ne pense
qu’à la tendresse de Dieu. »
Chaque phrase, ici, et presque chaque mot font écho à nos
observations précédentes. Le Père répudie expressément
ce qu’il y avait d’orgueil inaperçu dans son projet de
sainteté. Lorsqu’il disait : « Si je ne deviens
pas un saint, j’aurai vraiment trahi », il se tendait à lui-même
le piège qui s’est ensuite refermé sur lui, mais son
humilité finale l’a libéré.
Neuilly fut en somme l’occasion sinon d’une chute, au moins
d’un long piétinement, non pas en raison de quelque perversité intrinsèque
mais à cause de l’utilisation naïvement égotiste
qu’en fit le père Carré. Finalement, il comprit son erreur
et le texte que nous venons de lire en est la preuve. L’exploitation « fébrile » de
l’expérience mystique était presque inévitable étant
donnée l’extrême jeunesse de son bénéficiaire...
Au lieu de faire de Dieu un Everest à escalader, le dernier père
Carré voit en lui un refuge. Ce n’est pas un humanisme sceptique
qui s’exprime ici, mais un abandon à la miséricorde divine.
Sans renier ses aspirations mystiques, le Père se reconnaît
incapable de les réaliser par ses propres moyens.
Ce n’est pas moi, bien entendu, qui formule ces critiques, c’est
le père Carré lui-même. J’adopte sur lui la perspective
de son dernier texte, le plus profond, je pense, et on pourrait le commenter
indéfiniment.
Le père Carré a lâché d’abord la proie
pour l’ombre ; heureusement pour lui, la présence douce
et exaltante ne s’est jamais découragée. Elle était
toujours là, silencieuse, à ses côtés. Elle a
survécu à toutes les usures, à toutes les lassitudes, à tous
les abandons.
Sous prétexte que l’insatisfaction et l’aridité ont
joué leur rôle dans la vie religieuse du père Carré,
il faut se garder de voir en lui un mystique manqué, un mystique raté.
Il fut d’abord un mystique trop vite comblé. De ce fait même,
il resta longtemps un mystique frustré, victime de ce qu’il
appelait sa « fébrilité ».
Son avidité juvénile appelait une leçon et elle lui
fut administrée. À en juger par les propos que nous venons
de lire, cette leçon fut comprise et assimilée avec une grande
humilité.
En dépit des apparences, on ne peut pas rêver d’un destin
préférable à celui-là et je n’en souhaite
pas d’autre à ceux qui m’écoutent, sans m’oublier
moi-même.
Pour moi qui n’ai jamais connu le père Carré, c’est
une véritable épreuve que de parler de lui à tant de
gens ici qui le connaissaient et qui ne cesseront jamais de l’aimer.
J’espère ne pas les avoir trop déçus et mes vœux
seront comblés si, à quelques-uns d’entre vous, au moins,
j’ai transmis le désir d’aller plus loin que je n’ai
su le faire dans l’exploration des œuvres mystiques du Révérend
Père Ambroise-Marie Carré.