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Réception
de M. Maurice Druon
DISCOURS PRONONCÉ DANS
LA SÉANCE PUBLIQUE
le jeudi 7 décembre 1967
PARIS PALAIS DE LINSTITUT

M.
Maurice Druon, ayant été élu par lAcadémie
française à la place laissée vacante par la mort
de M. Georges Duhamel, y est venu prendre séance le 7 décembre
1967, et a prononcé le discours suivant :
essieurs,
Depuis
quen 1640, votre Compagnie ayant eu pour la première fois
la nécessité de se renouveler, le distingué M.
Olivier Patru fit à sa réception, nous dit-on, «
un remerciement dont lAcadémie fut assez satisfaite pour
obliger tous ceux qui seraient admis dans son sein de suivre cet exemple »,
depuis lors, quelque cinq cent quatre-vingt-dix-sept des plus beaux
esprits de France ont rivalisé dinvention pour traduire
leur reconnaissance, et constamment excellé à varier lart
de la présenter. Avouez quils ne mont laissé
que petit choix, et petite chance de tourner originalement mon compliment.
Acceptez donc que je me saisisse de la plus coutumière, la plus
usitée des formules, mais aussi la plus droite et qui ne vaut
quà mesure du cur que lon y met, par laquelle
il convient dexprimer à ceux qui nous ont gratifié
dun bienfait lobligation quon leur en a. Souffrez
que je vous dise : Messieurs, je vous remercie.
Et dabord davoir fait chemin à mon
audace dès la première occasion où je vous lai
manifestée, moctroyant ainsi la très enviable faveur,
pour qui cesse dêtre un jeune homme, daccéder
à létat de jeune académicien. Car vous possédez
une exquise capacité de prolonger la jeunesse, et votre indulgence
vous incite à percevoir, en celui qui se propose à vos suffrages
avant davoir le demi-siècle atteint, des fraîcheurs
que pour sa part il ne distingue plus depuis longtemps. Vous lui faites
éprouver des émois quil ne se croyait plus capable
de ressentir, et pour un peu vous lui persuaderiez quil traverse
une seconde adolescence.
Cela tient sans doute
à ce que la vie parmi vous se porte ordinairement longue, et
sans marque dusure. À constater, avec admiration, la durable
vitalité, lagilité desprit, lappétit
de connaître, la combativité parfois, la gaîté
souvent, lardeur au travail toujours, des aînés dentre
vos élus, on en vient à se demander si la locution «
rester vert » sest établie par comparaison avec les
arbres des forêts ou par référence à la couleur
de votre habit.
Il
se peut, Messieurs, quon entre chez vous par chance ; on
ny entre jamais par hasard.
Si vous avez bien voulu,
avant que plus douvrages maient acquis plus de mérites,
madmettre à partager vos prestiges, cest que vous
avez deviné mon vu très profond de pouvoir partager,
avec autant de zèle que de modestie, vos responsabilités
et vos tâches.
Certains viennent à
vous repentants, convertis, et, pour soffrir à votre choix,
doivent brûler de vieux serments. Ce nest pas mon cas.
Dautres écrivains,
et de grande réputation, refusent dincliner le front sous
les porches où Corneille et Voltaire, Chateaubriand, Hugo, nont
pas dédaigné de passer. Ce sombre orgueil, qui pousse
à se priver de pairs en ne se reconnaissant pas de juges, ne
ma jamais effleuré.
Et voici linstant
de me souvenir de lhommage que celui qui franchit votre seuil
doit à la mémoire du fondateur. Des uvres et des
peines du cardinal de Richelieu, que demeure-t-il ? Les traités
quil signa ont été par dautres négociations
effacés. Les troubles par lui apaisés ne le furent que
le temps nécessaire à la naissance dautres séditions.
Ses victoires sont enfouies sous bien dautres batailles. Ses édits
dorment sous bien dautres archives. La monarchie quil servait
a disparu, chapitre parmi lHistoire. Mais il reste, pour la gloire
de Monsieur le Cardinal, pour la nôtre, pour lhonneur de
la France, pour la défense de la langue, pour la primauté
de lesprit, il reste, après trois siècles, vivante,
inchangée, lAcadémie française.
Messieurs,
ne me croyez pas la présomptueuse naïveté dimaginer
rien vous apprendre de votre Compagnie. Mais comme les harangues qui
sy prononcent sont appelées à en franchir les murs,
prêtez-moi la patience dentendre comment je la vois et dans
quel esprit jy parviens.
Je ne pense pas que lantiquité
dune institution soit incompatible avec la vocation générale
au progrès.
Votre Académie
se trouve être, après la Chambre des Lords, et aussi lAcadémie
florentine, la plus ancienne des assemblées dEurope. Elle
nest pas dailleurs sans offrir certaines ressemblances avec
les Lords. Son règlement est bref, mais ses coutumes longues,
subtiles, et aménagées par lusage. Elle est sans
pouvoirs précis, mais dune autorité morale incontestée.
Comme aux Lords entrent ici, à chaque génération,
des hommes de toutes opinions, de toutes origines sociales et même
géographiques, qui ont enrichi par leurs ouvrages le patrimoine
national ou, par leur excellence à tenir leurs fonctions, ont
contribué à le protéger. Vos choix sappliquent
à conserver un savant équilibre entre la tradition et
la nouveauté. Mais quest-ce quune tradition sinon
un progrès qui a réussi ? Enfin il règne parmi
vous cet esprit de « club », avec tout ce que cela comporte
de courtoisie, de sens des affinités, dacceptation des
particularités complémentaires, de fraternité discrète,
de solidarité totale, qui fit la force de lAngleterre et
que je lui envierais si je ne savais la trouver auprès de vous.
Mais par dautres
traits, votre Compagnie est vraiment unique. En quel pays, en quelle
nation, roule-t-on le tambour, comme je viens de lentendre, pour
des écrivains ? Cedant arma litteris. En quel pays lappartenance
à une assemblée qui se recrute elle-même, et librement,
confère-t-elle une dignité dans lÉtat ? En
quel pays une assemblée, libre, je le répète, et
qui nappelle que qui lui plaît, est-elle souveraine en matière
de langage, cest-à-dire, au bout du compte, en matière
de civilisation ?
Cest dans les temps
de mutation que sont précieuses les permanences ; et lhomme,
devant le précipice de lavenir, cherche sous sa main les
rambardes du passé.
Je nen veux pour
preuve, futile mais significative, que les modes de la jeunesse de ces
jours-ci. Est-ce la tenue des cosmonautes ou la blouse des savants atomistes
qui linspire ? Nullement. La faveur est aux tuniques et aux dolmans
de nos grands-pères, comme si cette génération,
pour aborder les aventures de demain, voulait se protéger sous
les vêtements dhier. Nos rues semblent envahies par un flot
de désengagés volontaires de la guerre de Crimée
ou de celle de Sécession ; si bien que notre habit «
ce costume simple et décent », ainsi que le souhaitait
lInstitut au temps que M. de Cambacérès occupait
le fauteuil où jai le privilège de masseoir
, cet habit va bientôt cesser dêtre étonnant.
Les avant-gardes nous rejoignent. Nous pourrons nous y mêler dun
pas calme.
Les murs, même
en leurs aspects les plus légers, expriment des tendances profondes
et cherchent à pallier des angoisses.
Une
bourrasque de découvertes et de triomphes, mais aussi de violences
et de terreurs, agité larbre humain, le tord et le défeuille.
Les sociétés alors recherchent sève et soutien
en leurs racines. Celles qui, depuis trois siècles, senfoncent
sur ce quai de Seine sont solides, nourrissantes, salutaires. Pour les
soigner, et, sil se peut, les affermir, je vous apporte, Messieurs,
deux mains de bonne volonté.

n
saluant quelques-unes des vertus de lAcadémie française,
jai déjà prononcé implicitement une partie
de léloge de mon prédécesseur.
Georges Duhamel ne fut-il pas, en effet,
durant trente et un ans, lun des membres les plus assidus et les
plus actifs de votre Compagnie ? Nen fut-il pas pendant quatre années
et quelles années : 1942-1946 le Secrétaire
perpétuel ? Quand on sait ce que cette fonction réclame
non seulement de labeur mais aussi de diplomatie, de discernement, et
les responsabilités qui lui sont attachées, on admire
que Georges Duhamel ait assumé une telle charge dans un temps
si troublé, si cruel. Il sy montra ce quil était, homme
dhonneur, de courage, et despérance. Et nous retiendrons ce
jugement de François Mauriac : « Duhamel pendant loccupation
fut, au poste officiel quil occupait, quai Conti, un Résistant
irréprochable, et traité en ennemi par tous les amis de
lennemi. »
Mais il napportait pas seulement ici
son savoir et son dévouement. Il en faisait bénéficier
1Académie des Sciences morales et politiques, appartenant ainsi
doublement à lInstitut de France. Il siégeait à
lAcadémie de Médecine et à bien dautres Académies
de France et de létranger ; il militait à bien des comités ; et encore il assurait avec autant de compétence que dardeur
la présidence de lAlliance française.
Pour cette Alliance, après la guerre
et alors quon pouvait craindre que notre langue napparut moins généralement
nécessaire aux peuples de la terre, Georges Duhamel, à
soixante ans passés, parcourut plus de trois cent mille kilomètres
du nord au sud de lAfrique, de lorient à loccident de llslam,
dun bord à lautre des deux Amériques, et des voisinages
européens à la pointe extrême de lAsie, ouvrant
des écoles, inaugurant des chaires magistrales et faisant en
sorte, après avoir aidé à ce que la France conservât
son droit à la parole, quelle exerçât efficacement
ce droit.
Tant dactivité confond. Mais aussi
tant de titres et dhonneurs égarent un peu lopinion et masquent
pour la foule la réalité de celui qui les porte.
Les
Français sont un peuple parleur. Là où dautres
se taisent et bien souvent « refoulent », comme on
dit en psychiatrie, il nous faut expliquer, commenter, nommer.
Doù notre habitude particulière
et singulière de faire intervenir, dans tous nos actes collectifs,
des gens dont les mots sont laffaire. Doù la situation, particulière
et singulière, de lécrivain dans la vie publique française.
Pas de célébration nationale, pas dinauguration de monument,
pas dentreprise charitable, pas de protestation politique qui se puisse
passer, semble-t-il, de lassistance, de loffice dun ministre du culte
des mots.
Georges Duhamel, jusquà ce que
la fatigue de vivre len empêchât, fut cet officiant parfait
dont les villes, les collectivités, les associations attendaient
la parole sacramentelle. Il eut une vieillesse de grand prêtre
de la langue française ; un grand prêtre très doux,
très bienveillant, très volontiers penché sur les
humbles, et leur adressant quelques paroles daffection ou déloge,
comme on donne une bénédiction. Pour les générations
cadettes, il sétait un peu confondu avec les apparences de ce
glorieux sacerdoce.
Mais vous, qui avez bien connu Georges
Duhamel, savez que sous sa chape de dignités, sous son camail
de décorations, sous son étole de présidences,
battait un vrai cur dhomme, dun homme qui avait ressenti, éprouvé,
exprimé tous les états, toutes les angoisses, tous les
bonheurs, tous les malheurs de notre condition, et qui par là
nous était infiniment fraternel.
Alors,
Messieurs, laissez-moi maintenant revenir à mon métier
qui est dabord de conter des histoires. Et laissez-moi vous conter
ce qui, pour moi, sera toujours la plus belle histoire du monde :
une vie humaine.
Cette vie, elle tire ses plus lointaines
sèves de la terre de France, et même précisément
de la terre dÎle-de-France. Ses promesses et ses volontés
cheminent à travers de patientes générations de
laboureurs, de tailleurs dhabits, de tuiliers qui se prénomment
Nicolas-François et Marie-Jeanne, François-Étienne
et Catherine-Joséphine, Jean-Baptiste et Clémentine-Clarisse ; leurs os sont retournés à la poussière à
lentour le clocher de Septeuil.
Elle rassemble ses exigences, cette vie,
en Pierre-Émile Duhamel et Marie-Emma Pionnier ; elle paraît
au jour le 30 juin 1884, à Paris, une petite vie fripée,
banalement mystérieuse, que rien ne signale à son destin
particulier, sinon les astres dont il faudrait observer les angles quils
font entre eux, au-dessus du premier cri de lenfant.
Arrêtons-nous seulement à
considérer les deux côtés du berceau.
Pierre-Émile Duhamel était
un étrange homme qui poursuivit, mais brièvement, bien
des carrières. Journaliste un moment, pharmacien un autre, se
lassant de laviculture pour sessayer à la confiserie, il courait
après une fortune rebelle qui devant lui senvolait ou fondait.
Son mot favori était celui de tous les velléitaires :
« Si je voulais »
Il ne voulut vraiment quune chose : être médecin, mais le voulut très tard, sappliquant,
déjà quadragénaire, à apprendre le grec
et le latin pour obtenir ses diplômes. La fortune, hélas,
ne lattendait pas davantage au chevet des malades.
Cet homme fantasque, et inconstant, ne
tenait pas en place et déménagea sa famille trente et
une fois, la faisant errer de la rue du Cardinal-Lemoine à la
rue Littré, de lavenue du Maine au quai dAusterlitz, du passage
Tocanier à la rue Bargue et de la Montagne-Sainte-Geneviève
aux parages de la gare de Lyon, avec quelques exodes tantôt vers
Le Havre et tantôt vers la Nièvre, pour se retrouver finalement
à Montreuil-sous-Bois.
Marie-Emma Duhamel, qui de sept maternités
a gardé quatre enfants, est la mère laborieuse, la mère
harassée, la mère servante qui suit ce destin contrarié,
en subit les échecs, en pardonne les écarts, et de ses
doigts, de son industrie, de son dévouement, panse chaque jour
les plaies dargent. Le caractère réfléchi, persévérant,
mesuré de Georges Duhamel sexplique en partie par la volonté
de ne pas reproduire les égarements paternels. Le génie
saura se tenir à lui-même la bride.
Dans Salavin, Duhamel dépeindra
une mère admirable, presque irritante de patience et dirréprochable
abnégation. Dans la Chronique des Pasquier, il bâtira
le personnage dun père remuant et confus, séduisant par
sa ténacité dans le rêve et décevant par
son inadaptation au réel.
« Ô père, sécrie
le narrateur dans Le Notaire du Havre, comme la lumière
du souvenir te va bien !... Je suis parti dans mon récit le cur
torturé de reproches, malgré la mort et les années.
Javais si grand besoin de me purger de ma rancune. Et puis le récit
marche, dont je ne suis plus le maître... Je me sens tout prêt,
ô père, à célébrer ta louange. Vas-tu
donc me tromper encore une fois, père insaisissable ? Vas-tu
donc me faire oublier que je nai pu te chérir ? »
Nous navons pas de peine à deviner
les sources. Elles coulent des années où le petit Georges
Duhamel, entre deux surs aînées et un frère
de deux ans son cadet, Victor, qui restera le constant compagnon de
sa vie, tire ses mollets pâles et maigres le long des rues parisiennes,
et fréquente, en y tenant rang honorable mais sans particulier
éclat, diverses écoles primaires. Il prend soudain son
essor physique quand on lopère dune affection des amygdales,
essor qui ne sarrêtera que vers le mètre quatre-vingt,
prend du même coup son envol intellectuel, remporte au cours complémentaire
de la rue Blomet car la famille a encore déménagé
toutes les couronnes et toutes les nominations, entre au Lycée
Buffon avec un retard de deux années pour commencer le cycle
des études classiques, et comble ce retard en partie au lycée
de Nevers, puis dans une modeste institution privée de la rue
des Fossés Saint-Jacques, où se développe son aptitude
aux Lettres.
Le voici, bon latiniste, bon helléniste,
un long adolescent qui a déjà connu les tragédies
familiales, les humiliations de la pénurie, la tristesse glacée
des dortoirs de collège, les premières amitiés,
les premiers battements dun cur amoureux. Georges Duhamel ne
se conduira pas comme son père, certes. Mais il ne peut empêcher
quil en ait hérité les tendances. Il libère un
désir derrance en parcourant à pied les campagnes voisines
de Paris ; et il choisit de se diriger, lui aussi, vers lart médical.
Mais en même temps saffirme une vocation personnelle à
la poésie. Médecine et poésie nont jamais fait
mauvais ménage, et nous savons quAsclépios était
fils dApollon.
Enfin le jeune Georges Duhamel pénètre
un jour, et presque par hasard, dans le monde enchanté de la
musique. Par don plutôt que par étude, il deviendra assez
musicien non seulement pour faire un bon instrumentiste à la
flûte, mais pour pouvoir, et jusque dans son grand âge,
se rappeler par cur la partition complète dun opéra.
En vérité, cest à travers la musique plus que
dans les mots du langage que Duhamel trouvera une sorte de réponse
à ses aspirations métaphysiques ; et la voix dun dieu
dont il aura vainement cherché la parole intelligible dans les
livres ou dans sa propre pensée, cest finalement au long des
cantates de Bach quil laura entendue.
Les premiers volumes des Pasquier
nous rappellent, si besoin en était, que la « belle époque » ne fut belle que pour quelques-uns et difficile à beaucoup.
Au moins était-elle pacifique. Aussi, pour des jeunes gens épris
de dépassement et de gloire, laventure alors se cherche
de préférence sur la route des arts. Chaque jour fait
lever de nouveaux poètes dont bien peu parviendront au grain ; chaque année voit surgir de nouvelles écoles dont bien
peu atteindront à lHistoire. Rarement mouvement littéraire
aura, autant que le symbolisme, produit dépigones. Cest le
temps où Fernand Gregh dont je ne saurais oublier quil
fut, à lautre bout de son orbe, le paternel ami de ma propre
jeunesse vient de lancer le manifeste de lHumanisme,
et où bientôt Jules Romains va fonder lUnanimisme.
Le jeune Georges Duhamel, lui aussi, lance et fonde, avec Charles Vildrac
qui deviendra presque aussitôt son beau-frère, «
le groupe de labbaye ». Ce groupe, qui unit poètes,
musiciens, peintres ils ont nom Arcos, Gleizes, Doucet, Drouard,
Doyen aura la particularité de non seulement créer,
non seulement parler, non seulement discuter, mais aussi imprimer. Une
presse à bras, logée dans la banlieue, le patient labeur
dassembler les lettres, la vie en phalanstère, la règle
du travail... On est tout à la fois Ronsard et Elzévir.
La Pléiade, mais organisée selon les rêves du fouriérisme.
Aux
imprimeurs-poètes, leur contemporain Jules Romains confie lédition
de La Vie Unanime, ce qui fera toujours penser quil appartint
au groupe, ce qui lobligera toujours à sen défendre.
Duhamel lui-même publie son premier ouvrage poétique quil
intitule : Des légendes, des batailles.
«
Nous ferons de la gloire paisible
Sans acier,
Elle sera bâtie de couleurs
et de lignes,
Avec des idées pour mortier. »
Ah ! oui, quils étaient généreux
ces jeunes hommes, et pleins dillusions sur lavenir du monde ! Dans
le Désert de Bièvres, Duhamel a décrit ces
heures et ces hommes-là.
Et un après-midi de 1907 vient
à lAbbaye de Créteil, pour y dire des vers à
loccasion dune fête, une jeune actrice qui allait débuter
à luvre avec Lugné-Poe. Elle sappelle Blanche
Albane, et ce nom, doublement affirmateur de clarté, est à
merveille porté par une beauté pré-raphaélite.
Georges Duhamel, cheveux bouclés,
barbe frisée, nest pas moins séduit par la jeune interprète
que la jeune interprète ne lest elle-même par le poète.
Il ne saurait loublier au long des voyages qui lui font alors parcourir
lEurope, sac au dos, bâton en main. Deux ans plus tard, ces deux
destinées sunissent pour ne faire plus désormais quun
couple heureux.
À laventure de la poésie
succède, pour Georges Duhamel, laventure, collective aussi,
du théâtre. Blanche Albane sera linterprète des
pièces de son époux : La Lumière, À lOmbre
des statues, Le Combat, Luvre des athlètes, chez Antoine
dabord, à lOdéon, puis au Vieux-Colombier, chez Jacques
Copeau.
Ma mère, que ses goûts et
ses talents attirèrent un moment de ce côté-là,
ma souvent conté les séductions de cet étonnant
théâtre du Vieux-Colombier, où les visiteurs sappelaient
André Gide, Martin du Gard, Jean Cocteau, Charles Vildrac, Marcel
Achard, où les acteurs sappelaient Charles Dullin, Valentine
Tessier, Louis Jouvet. Elle ma souvent dit lincomparable beauté
et linégalable voix de Mme Blanche Albane.
Un volume encore des Pasquier,
Suzanne et les jeunes hommes, plus tard nous restituera les fastes
du théâtre, ses affres et ses joies, et lespèce
de dévotion délirante de ses desservants.
« Comment vous expliquer, dit lhéroïne,
que la réalité je ne la sens, je ne la comprends vraiment
que sur la scène ? Jaime mieux être Andromaque sur
le théâtre quune femme heureuse et une mère comblée
dans la vie. » Mme Blanche Albane nalla pas à ces excès-là,
et préféra séloigner des feux de la rampe pour
exceller en des rôles plus secrets et dépouse et de mère.
Pendant cinquante ans, tous les manuscrits de Georges Duhamel seront
copiés par ses soins.
Poète et dramaturge, Duhamel est
un esprit lucide qui constamment sinterroge sur les conditions de son
art. Il a rédigé, avec Vildrac, des Notes sur la technique
poétique ; il publie sur Claudel une étude qui, déjà
en 1913, place cet ample et tumultueux génie au rang que la foule
ne lui accordera que bien plus tard.
Mais
ni la lyre ni le cothurne, ni la flûte ni le calame, ne nourrissent
encore leur homme. Et pour fournir au besoin quotidien, Georges Duhamel
qui vient de passer son doctorat, prend emploi dans un laboratoire de
recherches. Où trouve-t-il le temps de tout faire ? Cest
là un problème que lon se pose quand on considère
chaque moment de sa vie.

n
jour de 1914, Duhamel prend un cahier et entreprend dy tracer
lhistoire dun petit employé de bureau, nommé
Salavin, que saisit labsurde et irrésistible envie de poser
lindex sur loreille de son supérieur hiérarchique.
Dix pages sont écrites. Le geste de Salavin, cet attentat débonnaire
qui occupera une place si importante dans le roman contemporain, est
interrompu par le fracas dun autre attentat : larchiduc
Ferdinand vient de tomber à Sarajevo et lEurope croule
dans la guerre.
Georges Duhamel avait étudié
la médecine plutôt comme un prolongement à ses humanités
que dans lintention dy faire vraiment carrière. Est-il en effet
discipline plus parfaitement humaine, plus enrichissante pour lesprit,
que celle qui, art et science tout ensemble, réclame en même
temps quun savoir exact et divers une capacité de divination ?
Mais la guerre va conduire Georges Duhamel
à connaître la médecine en action. Engagé
volontaire du premier jour, il va pendant quatre ans, dans un monde
où la mort a préséance sur la vie, faire partie
de ces équipes, si restreintes en face de limmensité
du massacre, pour qui la vie garde préséance sur la mort.
Pendant quatre ans, de cette géhenne de boue, de feu, de sueur,
de lassitude, de vermine, de cruauté, vont refluer, vers lhôpital
de toile ou lautochirurgicale où Duhamel se tient, des milliers
de bras arrachés, de jambes sectionnées, dentrailles
ouvertes, de crânes défoncés, de bouches effacées.
Pendant quatre ans, des milliers de fois, il va se battre contre lhémorragie,
contre le pus, contre la gangrène, souvent victorieux, et souvent
vaincu. Les bras pleins de sang, les yeux pleins de larmes, il va assister
aux milliers de trépas de braves hommes et dhommes braves, de
héros involontaires et presque surpris de lêtre,
tels que la France en prodigue durant ces quatre ans terribles. Ce nest
plus la fraternité desprit quil recherche, avec des amis choisis ; cest la fraternité de chair quil ressent avec le tout-venant
de lespèce humaine, avec les paysans, les employés, les
étudiants, les boutiquiers dont il ampute les membres, débride
les plaies, encloue les os, répare les viscères, et dont
il essuie tendrement la sueur des agonies quand il na pu ranimer dans
leurs yeux la lumière de la vie.
Le canon proche fait sans arrêt
trembler les vitres de la salle dopérations ou claquer les toiles
de lhôpital de fortune, fait tinter sur les plateaux les bistouris,
les pinces et les scies. Duhamel, si harassé quil soit, garde
la force de noter, de noter les odeurs et les cris, de noter les effrois,
de noter les courages, de noter les regards où la conscience
hésite aux frontières du néant, de noter chaque
détail de cette monstrueuse, aberrante maladie collective, la
guerre ; et les notes quil a prises font La Vie des martyrs.
La Vie des martyrs, avec Le
Feu, Les Croix de bois, Les Éparges, avec aussi LÉquipage
en ce qui concerne la nouvelle race du ciel, La Vie des martyrs est
un des livres qui devaient, pour tant dhommes qui avaient traversé
tant dhorreurs en atteignant aux limites de ce que peut lhomme, demeurer
leurs témoins devant leur propre mémoire et constituer
leur stèle devant lHistoire.
Celui qui méleva, et dont vous
me permettez dhonorer la mémoire en faisant pénétrer
son nom parmi vous, fut de ces héros tenaces. Ce misanthrope
généreux, ce chaleureux taciturne naimait point à
parler de ce quil avait accompli sous les ordres de chefs comme Fayolle
ou Franchet dEspérey. Il se contentait, lorsque la guerre venait
dans la conversation, de diriger les yeux vers les quelques livres qui,
sur un rayon privilégié de sa bibliothèque, y marquaient
la place de son pudique honneur. Que son ombre, par ma voix, remercie
aujourdhui lombre de Georges Duhamel.
La Vie des martyrs paraît
en 1917. Lannée suivante, et sous le pseudonyme de Thévenin,
pour navoir pas à demander une autorisation qui lui eût
sans doute été refusée, Duhamel publie Civilisation.
Cest encore le témoignage pour les martyrs, mais plus ample,
plus étoffé, dun art plus sûr et qui nest pas
sans rappeler, par lacuité du trait, le Maupassant de Boule
de Suif, sans rappeler aussi, par la largeur du tableau, lindignation,
la pitié, Les Récits de Sébastopol du jeune
Tolstoï.
Ce livre, qui se termine par ce cri depuis
inoublié : « Si la civilisation nest pas dans le cur
de lhomme, elle nest nulle part, » reçoit le Prix Goncourt
marqué du millésime de la Victoire.
Donc, en 1918, Georges Duhamel est célèbre,
et il use de cette célébrité pour exprimer la leçon
quil a tirée de leffroyable expérience guerrière.
Il entend dénoncer les iniquités, déchirer latroce
cécité qui pousse les hommes à se haïr et
saffronter ; il se fait en quelque sorte médecin de lhumanité.
Dans un livre au beau titre, La Possession du monde, il propose
à ses contemporains sinon une philosophie au moins une sagesse,
faite de tolérance, de goût du bonheur, de culture humaniste,
cest-à-dire désintéressée, damour de lhomme
pour lhomme.
Et puis Georges Duhamel se rappelle quun
personnage lattend, le doigt depuis cinq ans posé sur loreille
dun chef de bureau ; et il reprend La Confession de minuit,
par quoi souvre la série des Salavin.
Étrange ouvrage, non point par
sa forme, qui est dune limpidité parfaite et dun art consommé,
mais par son sujet.
Du héros de ces cinq volumes, Daniel-Rops
écrivait : « Homme médiocre, sans culture véritable
ni énergie, imaginatif et sensible, exalté et neurasthénique,
inquiet et désaxé... on le définirait assez bien
en disant de lui que cest un inadapté. Une inadaptation foncière,
morale, sociale, métaphysique. Il est la proie dune sorte de
génie destructeur quil connaît, quil a discerné
en lui, mais quil est absolument incapable de combattre. »
Il est surprenant quun écrivain
en train daccéder à la gloire, qui porte en lui de si
hautes aspirations et dispose dun si magnifique métier, qui
connaît les joies dun foyer harmonieux et dune paternité
heureuse car trois fils lui sont nés qui grandissent,
manifestant déjà curiosités et aptitudes
il est surprenant que Georges Duhamel ai été hanté
à ce point par le mythe du raté.
On dirait quil est obsédé
par ce quil eût pu être si la combinaison des gènes,
du destin et de la volonté navait pas été en lui
si parfaite. On dirait quil veut consoler tous ceux qui auraient désiré
être Georges Duhamel et nen ont reçu ni les moyens, ni
les talents, ni le caractère ; on dirait quil cherche par là
encore à leur crier : « Vous savez, je suis votre frère. »
Deux hommes, qui fait suite à
La Confession de minuit, nous conte la naissance discrète,
puis émerveillée, dune amitié qui bientôt
se dégrade et finit en haine. De tous ces ouvrages, cest peut-être
le plus profondément original. Jamais le sentiment damitié
na été étudié, isolément, de pareille
façon. Le onzième chapitre, aux confins de lhumour
et de la tendresse, devrait entrer dans les anthologies de la plus grande
prose française.
À la suite, le Journal de Salavin
relate les pitoyables et infructueux efforts du héros pour devenir
un saint laïque. Puis Le Club des Lyonnais montre Salavin
cherchant à sintégrer à un groupe de révolutionnaires,
ny parvenant pas vraiment, et privé, parce que jugé trop
insignifiant, de subir les rigueurs de la répression. Salavin
espère échapper à lui-même en changeant de
pays et daspect et de nom, et en allant se perdre dans les ruelles
dune ville dIslam. Mais même les actes de justice et de dévouement
quil simpose ne lui apportent ni joie ni réconciliation intérieures ; et il ne rentrera en France que pour mourir dans les bras dune compagne
qui aura surtout prolongé ou reproduit la présence maternelle.
La mère de Salavin est au début de louvrage ; elle reparaît
sans arrêt, comme en contrepoint ; elle figure encore à
la fin, dans la personne de lépouse. Le grand romancier est
presque toujours un psychanalyste instinctif.
À la dernière page de Tel
quen lui-même, Georges Duhamel adresse à son héros,
avec lequel il a vécu quinze ans, un adieu désespéré
qui montre bien à quel point cet inventaire de léchec
fut pour lui tout en même temps une obsession et une délivrance.
Lannée
qui achève le cycle des Salavin, Georges Duhamel commence
un autre cycle, celui des Pasquier, qui ne comptera pas moins
de dix volumes et dont jai déjà rappelé maints
titres. Cest une uvre dans la grande tradition du roman
français de société, et dont son auteur a résumé
ainsi le sujet : « laccession dune famille du peuple
à lélite, entre 1870 et 1930 ». Mais cest
aussi ce quil appellera « ses mémoires imaginaires ».
Ascendance,
parenté, souvenirs denfance, apprentissage, amours, amitiés ;
lartiste se sert de sa propre vie et de la totalité de
ses expériences comme de matières premières quil
pétrit, mêle, broie, et quil redispose sur sa fresque,
selon les dimensions à jamais fixées de luvre
dart.

uhamel
a dépassé les quarante ans ; il paraît infatigable.
Entre les tomes de ses romans cycliques, il produit des romans isolés
La Pierre dHoreb, Querelles de Famille des
travaux de critique, des essais. Il est devenu une sorte de maître
à penser, ou plutôt de maître à interroger.
Comme on le dira après la seconde guerre mondiale pour Albert
Camus, on dit, dans ces années qui suivent la première
guerre, et chaque fois que se pose un problème général :
« Que pense Duhamel ? »
André Billy lappelle « un
des directeurs de conscience de lEurope », et assure quil y
tient les places laissées vides par Anatole France et Romain
Rolland. Jean Prévost, qui serait sans doute aujourdhui parmi
nous sil navait laissé son bel avenir au maquis du Vercors,
voit dans Duhamel « un chrétien sans dogme qui a accordé
les devoirs de la charité et de la communion humaines ».
Moraliste des faits sociaux de son époque,
Georges Duhamel a publié deux livres dont un a fait de léclat
et lautre presque scandale.
Dans le premier, Le Voyage de Moscou,
il tâche à dessiller les yeux de lOccident sur les réalités
de la Russie nouvelle. Sachant établir un judicieux départ
entre ce quil faut imputer aux permanences ethniques et ce quil convient
dattribuer au régime neuf, il met en lumière ce qui est
irréversible, positif, acquis, souligne les erreurs commises
par les autres nations à lendroit de la Russie soviétique,
aperçoit les perspectives qui souvrent à ce grand peuple
sorti de son Moyen Âge, et conclut nous sommes, je le rappelle,
dans les années 30 : « Si le communisme apparaît,
à lindividualiste que je suis et veux demeurer, passible de
maintes corrections, si le communisme en bien des points me blesse et
me révolte, je mincline devant la révolution, je laccepte
et la salue. »
Les Scènes de la vie future
forment lautre panneau du diptyque. Duhamel sy montre plus sévère
pour les Américains quil ne sest montré pour les Russes.
Cest que les Américains sont plus riches et plus puissants.
Or Duhamel est choqué de rencontrer dans le matérialisme
industriel des États-Unis les conditions dun laminage de lindividu
aussi certain, et moins excusable à ses yeux, que celui qui peut
découler du matérialisme historique. Lobsession de la
production, lasservissement aux techniques, la primauté
de largent, la priorité donnée à la satisfaction
de besoins triviaux créés par une publicité immodérée,
lui semblent mettre en danger les plus honorables vocations de lhomme,
de même quil voit poindre dans lappareil légal et bureaucratique,
dans le conformisme des opinions et lauto-admiration collective, des
menaces graves pour lindépendance des consciences.
On a dit de Georges Duhamel quil avait
détesté lAmérique. Certes pas. Comment aurait-il
détesté aucune terre peuplée dhommes ? Mais ni
les souvenirs historiques, ni lamitié ou ladmiration pour des
penseurs, des poètes et des savants exceptionnels comme lAmérique
en produit à chaque génération, nimpliquent quon
doive renoncer au libre exercice du jugement. Georges Duhamel craignait
que les vieilles nations ne fussent trop éblouies par leur fille
géante, trop prêtes à se modeler sur son exemple,
trop disposée à passer sous sa curatelle. Il avait remarqué
que les monnaies de billon frappées du mot liberty sornaient
« dune figure dIndien ou de bison, deux races anéanties... »
Duhamel maintenant a cinquante ans ; il
est toujours infatigable. Son goût de léquipe, quelle
soit chirurgicale ou littéraire, lui a fait prendre, après
Alfred Valette, la direction du Mercure de France. Et La Défense
des Lettres nest pas seulement le titre que Duhamel donnera à
lun de ses livres, mais aussi le souci qui le porte à la présidence
des Gens de Lettres.
On se demande alors si lAcadémie
française, qui lui a décerné son grand Prix de
Littérature en 1930, va lappeler à elle, et si elle
ne le juge pas « trop à gauche » pour convenir à
son choix.
Comme
le public, Messieurs, sobstine à vous méconnaître !
Ne lui prouvez-vous pas sans cesse que votre sénestre ignore
ce que votre dextre accorde ? Et ne vous arrive-t-il pas de pousser
la générosité jusquà donner deux fois
à la même famille ?
Mais revenons à la question, à
mon sens mal posée, dont Georges Duhamel était lobjet.
Car, à le relire, il paraît bien que pour lui les termes
de « droite » et de « gauche » désignaient
des attitudes déjà dépassées. Pour lui,
les déterminations, déjà, ne se situaient plus
au plan parlementaire mais au plan géographique ; gauche et droite
nallaient plus correspondre, en gros, quaux directions dEst et dOuest.
Or Duhamel répugnait à vivre dans un univers partagé,
comme nous le voyons, entre des manichéismes où chacun
sinvente un diable pour pouvoir se croire un archange. Et il avait
choisi dêtre du centre, cest-à-dire dEurope.
Dans
cette Europe, dont il avait écrit la Géographie cordiale,
dans lensemble de ses nations, petites et grandes, dans la diversité
complémentaire de ses peuples, de leurs aptitudes et de leurs
courages, il distinguait, il chérissait une commune hérédité
de culture, une commune hiérarchie des valeurs, une communauté
desprit et dhonneur quil jugeait tout à la
fois compatibles avec lindividuelle vocation au bonheur, et indispensables
à la survie harmonieuse de lhumanité.

«
essieurs,
depuis vingt ans, depuis les heures les plus confuses de la guerre,
lhomme que vous accueillez aujourdhui sest interrogé
chaque jour sur les vux et les caprices dune civilisation
dont nous sommes en même temps les inventeurs, les bénéficiaires
et les victimes. »
Telles sont les paroles que Georges Duhamel
prononçait, de cette même place, le 26 juin 1936.
Par là, il se définissait
sans inutile modestie, puisque aussi bien il se considérait en
service, le service de la civilisation.
Civilisation reste le maître mot
de sa vie. Être un civilisé, enseigner à le devenir,
représente son souci constant et la constante direction de son
effort.
Et si la civilisation est dabord un langage,
il fut, du langage, un maître.
La parole, lécriture, sont la
manifestation dune volonté de communiquer ; la clarté
donc est une courtoisie quon doit à ceux dont on souhaite se
faire entendre. La langue de Duhamel est claire. Il en joue avec une
sûreté suprême. Il y fait passer toutes les intentions
et toutes les nuances ; il sait user dhumour, il sait émouvoir.
Il est rarement véhément. Mais on peut dire de lui, ainsi
quon la dit dAnatole France, quil « atteignit par des pentes
douces à de grandes hauteurs ».
Quil sagisse de rapidement peindre une
scène ou cerner un destin, comme dans les récits qui composent
Les Hommes abandonnés, quil sagisse de sertir, comme
dans Le Prince Jaffar, les miroirs où viennent se refléter
les images et les âmes du proche Islam, quil sagisse de nous
conter Les Fables de mon jardin ou de nous adresser Les Lettres
au Patagon, toujours un choix heureux des mots, une alerte combinaison
des idées, un gouvernement très sûr de la syntaxe,
permettent de penser que son style na rien à redouter du temps.
Il apportait à son écriture
un soin qui la rend exemplaire. Je me rappelle lavoir entendu dire,
au cours dune conférence quil donna au lycée Michelet
lorsque jy étais élève de rhétorique :
« Quand jai fini de tracer une phrase, je me demande toujours
si elle pourrait être traduite en latin ; et si de besoin, je
la corrige ». Cet enseignement ma fort frappé, puisque,
après tant dannées, je men souviens.
Se soucier de létymologie dun
mot avant de lemployer, connaître les racines, cest-à-dire
lhérédité des vocables, posséder suffisamment
les langues dont notre propre langue est issue, autant dactes de lintelligence
qui ressortissent à cet humanisme que Duhamel définissait
comme « lensemble des notions qui ne sont pas destinées
à recevoir un emploi immédiat ».
« Lemploi immédiat »,
voilà ce qui obsède un peu trop nos contemporains, et
restreint trop étroitement leur formation. Je maintiens que la
fréquentation des langues anciennes reste indispensable à
quiconque entreprend de formuler des idées ; car qui dit connaissance
de ces langues dit aussi connaissance du long héritage de pensée
quelles transportent. La culture est le seul royaume dont tous les
hommes peuvent également recueillir lempire, et ses plus vieilles
provinces sont encore les plus riches.
Pour
Georges Duhamel, Descartes et Spinoza, saint Thomas et Tertullien, a
fortiori Aristote et Platon, nétaient pas, comme ils
semblent lêtre aujourdhui, repoussés dans une
sorte de vague préhistoire de lesprit. Pour lui la philosophie
ne commençait pas à Hegel, comme on dirait quil
en va ces jours-ci, et pour notre malheur.
Car
du maître prussien dont toutes les écoles présentes
se réclament, que nous est-il advenu ? Hegel plus Nietzsche
donnent le fascisme ; Hegel plus Marx donnent le communisme ;
Hegel plus Heideger donnent lexistentialisme, cest-à-dire
rien que des philosophies de contrainte, de limitation ou de désespoir.
Mais que pouvait-il découler dune
pensée qui finalement considérait la guerre comme la suprême
dialectique des nations, et qui professait que lÉtat est
« la vie existante vraiment morale »
« lIdée
divine telle quelle existe sur la Terre » ?
Telles sont donc les trois options auxquelles
la pensée hégélienne, mêlée à
lHistoire, aura fini par acculer les jeunesses de ce siècle : lagenouillement devant les surhommes de lÉtat racial,
labnégation devant lappareil de lÉtat collectiviste,
ou la désespérance de la guérilla.
Je
sais bien que ces mots risquent de faire grincer les dents, de divers
côtés, et de me faire répondre que javance
avec de bien gros sabots dans des plates-bandes où de puissants
jardiniers font leurs récoltes. Eh bien ! quon grince ;
jai fait le tour de mes indignations comme de mes illusions. Pour
moi, toute la postérité réunie de Hegel ne maura
rien proposé qui soit, pour maider à me conduire
dans la vie, comparable à la Morale à Nicomaque,
ni, pour me préparer à mourir, comparable à ce
qui nous est transmis par le Phédon.
Ah !
laissez-moi, Messieurs, espérer quici au moins on respire
encore quelques parfums du jardin dAkademos !

a
pire partie de la postérité hégélienne nous
allions la voir se mettre en marche très lourdement dès
1936. Dès 1936, Georges Duhamel regarde avec inquiétude,
puis angoisse, lAllemagne se muer en Hitlérie. Il est choqué
par les hurlements de Nuremberg, révolté par les lois
antisémites, éprouvé par lAnschluss, atterré
par Munich. Il le publie courageusement dans le Mémorial de
la guerre blanche. Mais que peuvent les mots quand les Stukas changent
le ciel en un plafond dapocalypse et quand les chenilles des Panzers
repoussent devant elles la chair française ?
Georges Duhamel remet alors la blouse
du chirurgien et, dans un hôpital de Rennes, cet homme qui na
pas tenu un bistouri depuis vingt ans opère sans arrêt,
et avec succès, les blessés militaires et civils que la
déroute lui envoie. Il racontera ces journées-là
dans Lieu dasile. Lennemi lui fera lhonneur de condamner son
ouvrage au feu.
Pendant la longue nuit du malheur il sera,
à sa place éminente, une lumière tenace vers qui
se tourneront bien des combattants de lombre. Et puis, la guerre
terminée, sans quil prétende, lui plus efficace que beaucoup,
lavoir gagnée tout seul, il deviendra celui que je décrivais
tout à lheure, sur qui refluent naturellement tant de charges
officielles. Il publiera encore trente ouvrages. Le style en est toujours
parfait ; mais, si maintes pages méritent de durer et dêtre
souvent relues, on dirait parfois que le cur ny est plus. Cest
que les convulsions de sa chère Europe, cest que les affrontements
géants qui font de lombre sur elle, sont ressentis par
Georges Duhamel comme une défaite pire peut-être que celle
des armes. Il y voit leffacement des valeurs pour lesquelles il
a milité, léchec de lenseignement quil a voulu
prodiguer, la déroute de ses espérances. Et il est peu
semblable à Salavin, mais un Salavin aux dimensions du monde.
La dernière ligne de son dernier
volume, quil intitule Traité du départ, porte
ces mots désabusés qui résument un destin tout
entier consacré à lhonneur de lhomme : « Ô
misérable orgueilleux qui dans le secret de son être se
croit responsable de tout ».
Et là-dessus son uvre sachève.
Quand Georges Duhamel disparaît
lan dernier, le général de Gaulle écrit : «
Combien ma soutenu dans tout ce que minspirait le service du pays,
la grande, la généreuse sollicitude de ce Français
de premier ordre et de premier rang. »
Le
prestigieux écrivain quest lui-même le général
de Gaulle connaît le poids de ses mots ; et lorsquil sagit
du service de la France, nul ne peut, mieux que lui, fournir les mesures.

essieurs,
je métais promis de vous conter une vie, et quai-je
fait ? Celle-ci fut si riche daccomplissements et de significations
que je nen ai pu décrire que les courbes les plus remarquables,
les sommets les plus évidents.
Mais
où sont les trente mille jours qui composèrent cette existence,
leurs aubes et leurs soirs ? Où sont les cahots de la diligence
qui entre Thoiry et Septeuil transporte les premiers émerveillements
dune enfance ? Où sont, autour de la Contrescarpe, les
sauts à cloche-pied sur les quadrillages de la marelle ? Où
est le jour, humiliant pour toute une famille, où les meubles
partent pour le Mont-de-Piété ? Où donc résonnent,
dans les classes abolies de llnstitution Momenheim, les cours
passionnés de M. Le Brun, ami de Verlaine et traducteur de Shakespeare ? Où est la nuit de ce rêve étrange où le
Christ de léglise Notre-Dame-des-Champs se détache
de la grande peinture du chevet pour savancer, dans une lumière
surnaturelle, vers ladolescent qui ne conserve à son réveil
« quun sentiment damertume et dangoisse » ? Où est le stage de clerc davoué ? Où est
cette autre nuit où la mère vénérée
gît, défaite, hoquetante, sans quon puisse savoir,
sans quon doive savoir jamais, si elle a absorbé un poison
par erreur, heureusement vite réparée, ou par lassitude
momentanée de la bataille de vivre ? Où donc est tout
cela qui forme le tissu dun destin et la chair dune uvre ?
Et les sept moments dentrevue, en quatre
années de guerre, avec lenfant premier-né ? Et la merveilleuse
volée de cloches, irréelle, incroyable, ségrenant,
le 11 novembre 1918, sur la campagne champenoise où le canon
sest tu ? Et les milliers dinstants ensuite passés à
guider les jeux, lesprit, le futur du petit Bernard, du petit Jean,
du petit Antoine pour quils deviennent le chirurgien, le médecin,
le musicien que nous connaissons ?
Avons-nous marqué sur le calendrier
le « jour » hebdomadaire de la rue Vauquelin où se
retrouvent, parmi des amitiés plus fugaces, les compagnons de
la première heure, le professeur Georges Heuyer, le peintre Berthold
Mahn, qui seront aussi les compagnons de lheure dernière ? Avons-nous
entendu, dans la maison de Valmondois qui dresse son toit pointu parmi
les arbres dÎle-de-France, lorchestre familial, familier,
où Vlaminck tient la partie de violon avec un entrain de ménétrier ? Avons-nous rallumé les lumières du jardin, le soir où
la famille grimée, augmentée des amis du voisinage, les
Geoffroy de Chaume, les Georges Huysman, les Saglier, se donne à
elle-même Le Songe dune nuit dété ? «
Les enfants hier ont joué Shakespeare... »
Où sont les heures dépensées,
pendant une pleine année, au chevet dune amie aphasique, pour
la rééduquer ?
Où sont les secondes daveu...
« Je reconnais à ma tristesse que je suis encore un poète... » Où sont les traits de pensée qui illuminent la
conversation quotidienne, comme cette remarque faite à Christian
Melchior-Bonnet : « Le passant qui vous arrête et vous demande
du feu, laissez-le seulement parler ; au bout de dix minutes, il vous
demandera Dieu...»
Isolerai-je un matin, important seulement
à celui qui vous parle, un matin éloigné de vingt
ans, où le patriarche des Lettres, dans son aimable demeure de
la rue de Liège, et offrant lapparence que vous lui avez connue,
sa cape dacadémicien lui servant de vêtement dintérieur,
sa calvitie coiffée dun vaste et débonnaire béret
basque, disait à un jeune écrivain quil avait convié
à le visiter : « Jaime de connaître ceux qui me
succèderont... »
Ou bien évoquerai-je un après-midi
de la même époque, où Georges Duhamel se plaisait
à accueillir ici, pour en célébrer les mérites
de grand médecin, dhumaniste et de patriote, celui dentre vous
qui dans un instant va me faire linsigne et amicale faveur de me recevoir ?
Tout cela, qui fut de la vie partagée,
se prolonge encore, diffusé en nos souvenirs. Mais comment reconstruire
ce qui fut solitude ? Où sont, sur ces trente mille jours, les
quinze mille dévoués au labeur décrire, devant
la table de merisier, le Littré à portée de main
et le rêve à portée de front ? Où donc ressaisir,
dans le silence des nuits enfuies, ce soupir qui accompagne, après
chaque livre terminé, léternel « jamque
opus exegi » ?
Toute cette longue flambée démotions
et dactions est-elle à jamais cendre consumée ?
Il en reste luvre, en de
vastes parties durable ; il en reste la mémoire, en nous déposée ; il en reste lexemple qui peut nous inspirer.

essieurs, on vous appelle,
avec une révérence nuancée, les Immortels. Nous
savons bien comment il faut lentendre. Un vocable, même
sil semble magique, ne saurait nous défendre de nos fatalités.
Labsence, aujourdhui, dAndré
Maurois, dont je cherche le regard clair, dont je vois le sourire de
bonté, et qui pourtant nest pas là, fait porter
sur ma joie une ombre assez cruelle pour me rappeler aux humaines évidences
Mais
elle me rappelle aussi la teneur véritable des mots.
Pour les religions antiques, sur lesquelles
je me suis beaucoup penché et auxquelles plus quà dautres
ma pensée adhère, le terme dImmortels ne désignait
pas des hommes qui ne mouraient jamais. Les Immortels pour les anciens
Grecs étaient des principes, des essences qui se manifestaient
parfois sous forme humaine, et dans lenchaînement dexistences
successives. Chacun de vous ici incarne et représente lessence
dun tempérament, dun art, dune discipline.
Chacun donc qui entre doit connaître,
peser et mesurer ce quil recueille des permanences essentielles,
pour en maintenir lefficacité parmi les hommes, le temps que
les Dieux voudront, et en transmettre la présence à un
autre homme, quand les Destins le voudront.
Je connais ce que je recueille, soupèse
ce que je dois maintenir, mesure ce que je souhaite transmettre. Cela
ne se fait pas seul.
Du
secours et du conseil que vous voudrez bien apporter à mon désir
de vous servir, davance, Messieurs, je vous remercie.
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