esdames, Messieurs de l’Académie,
Je voudrais citer d’abord le poète Jean Cocteau, reçu
ici en octobre 1955, à cette même date où j’entrais à l’École
normale supérieure à Paris, ce dont se souviennent deux
ou trois de mes condisciples et amies, présentes aujourd’hui
parmi nous. Jean Cocteau donc, avec la grâce et le charme désinvolte
que conservent ses écrits et ses images, disait, dans l’introduction
de son discours : « Il faudra que j’évite
de m’endimancher en paroles, ce vers quoi nous pousse inconsciemment
un lieu historique ».
M’endimancher à mon tour ? Le risque pour moi est
plus grand : je n’ai ni le charme ni le brio de Jean Cocteau,
fêté tout au long de sa vie dans les sociétés
les plus distinguées et les publics les plus divers. Du moins,
ces premiers mots du poète de Plain-Chant, prononcés
en cette même salle, me viennent à l’esprit pour
vous exprimer mes remerciements de m’avoir acceptée dans
votre Compagnie. Cette voix de Cocteau, intervenant comme celle d’un
souffleur de théâtre, me permet de dominer quelque peu
la raideur de ma timidité devant vous.
Car ces lieux sont hantés par la présence impalpable
de ceux qui, durant presque quatre siècles, se sont succédé dans
un labeur continu sur la langue française, portés là par
leur œuvre de nature scientifique, imaginative, poétique
ou juridique. Dans ce peuple de présents/absents, qu’on
appelle donc « immortels », je choisis, en second
ange gardien, Denis Diderot, qui ne fut pas, comme Voltaire, académicien,
mais dont le fantôme me sera, je le sens, ombre gardienne.
« Il m’a semblé, écrit le philosophe
en 1751, qu’il fallait être à la fois au-dehors
et au-dedans ». Diderot définit ainsi sa démarche,
tandis qu’il termine saLettre sur les sourds et muets.
Je lui emprunte cette perspective d’approche, me plaçant
donc « à la fois au-dehors et au-dedans » pour
faire l’éloge, selon l’usage, de mon prédécesseur
au fauteuil numéro 5, le doyen Georges Vedel.

evenons sur la carrière du professeur Georges Vedel.
Cet homme du Sud-Ouest, né en 1910 à Auch, mais originaire
de Mazamet, est petit-fils, du côté paternel, d’un
gendarme qui n’eut pas tellement d’avancement, parce que,
selon le Doyen, il était trop bon pour sévir ; par
contre, du côté maternel, le grand-père circulait,
lui, entre les deux départements de l’Aude et du Tarn,
en contrebandier faisant passer les outres de vin, sans payer les droits
de péage, cela, sous le règne de Louis-Philippe !
Voici cet enfant placé, presque symboliquement, dès
l’origine, de part et d’autre du droit. Diderot dirait « à la
fois au-dehors et au-dedans ! »
Avec des racines si authentiquement populaires, qui impliquent aussi
le double parler, la langue du grand poète Frédéric
Mistral, « langue d’oc » (l’on disait « le
patois »), encore palpitante sous le français, appris à l’école
de la III e République, l’ascension sociale se continua
sur trois générations : le père de Georges
Vedel entra à l’école des sous-officiers, gravit
les échelons ; il fera la guerre de 14-18 et finira comme
colonel.
Le fils sera élevé, après la Grande Guerre,
au gré des garnisons paternelles. Il fera de sérieuses études
secondaires, mais supportant mal la vie d’internat, après
le baccalauréat, bien qu’il penchât un moment pour
la philosophie : pour éviter de retrouver justement la
pension, il choisit de s’inscrire en droit à Toulouse,
sans renoncer, au début du moins, à la philosophie.
Finalement, le droit l’emporta en lui, comme vocation, peut-être
aussi grâce à la qualité de la tradition juridique, à Toulouse,
celle-ci dominée par la « figure tutélaire
du doyen Hauriou », dont Georges Vedel suivit les derniers
cours.
Le professeur Didier Maus, président de l’Association
française des constitutionalistes, pour souligner les origines
familiales de Monsieur le Doyen, caractérisées, disait-il,
par « le goût d’indépendance des hommes
et des femmes de ces régions, ajoutait : « ce
passé occitan ancre Georges Vedel dans la continuité. »
Il termina l’éloge funèbre du Maître en
ces termes : « Les plus jeunes de ceux qui nous écoutent
pourront dire : oui, en 2002, il y avait quelqu’un — entendez « Monsieur
Vedel » qui avait connu le doyen Hauriou ! C’est
ainsi, concluait-il, que nos mémoires se construisent et se
transmettent. »
Quant au professeur Pierre Delvolvé, sans doute le plus proche
disciple, après avoir insisté sur toutes les parties
du droit où Georges Vedel a excellé, — droit
public français, droit civil, droit international public et
pour finir, le droit communautaire pour la rédaction des traités
de Rome, de l’Europe d’aujourd’hui — Pierre
Delvolvé donc résuma la richesse de cette biographie
par cette formule : « Georges Vedel a ainsi fait monter à Paris
l’école de Toulouse ».
Je ne saurais, hélas, à cause de mon incompétence
juridique, retracer, moi, l’apport décisif de Georges
Vedel, dans toutes les matières du droit. Certes, les manuels
du doyen Vedel ont nourri, nourrissent encore la mémoire de
générations d’étudiants, futurs juristes.
Il me serait difficile d’entrer dans les arcanes de ce savoir,
moi qui, en fait de connaissances dans ce domaine, ne garde trace
que de mes lectures De l’esprit des lois de Montesquieu
et Du contrat
Social de Jean-Jacques Rousseau, textes qui relèvent plutôt
de la philosophie du droit, ou tout simplement de la littérature.
Mais, parcourant les entretiens auxquels Georges Vedel avait
accepté de
participer, peu à peu, j’ai commencé à entendre
sa voix, à sentir sa présence.
Puisque, auteur de narrations, j’ai le seul petit pouvoir — j’allais
dire « le métier » au sens artisanal de
tenter de rendre proche — je n’ose dire de « ressusciter »,
l’être qui n’est plus ; je choisis, à travers
quelques scènes de sa vie, de me placer derrière son
ombre, de me glisser tout près, de tenter de le ramener vers
vous, excusez-moi, comme « personnage » comme character,
dirait-on en anglais.
L’époux, le père, le grand père, évoqués
par ses très proches, Madame Vedel en premier, ainsi que l’une
de ses filles : je les ai écoutées longuement et
silencieuse car, insensiblement, la vibration même de cette parole
des très proches, nouée pourtant par le vif de la perte,
tournant et se retournant dans le souvenir, vous ramène peu à peu
l’absent autant, peut-être plus intimement, que les hommages
publics et les témoignages d’éloquence admirative.
Car il s’agit ici, sinon de rendre présent un être
cher à ses proches, à ses disciples, du moins de m’approcher
au plus près de l’absent, faire affleurer son image qui
pourrait, par éclairs furtifs, nous émouvoir, me sont
revenus quelques mots un seul vers du poème sans nul doute le
plus grand du Moyen Âge européen, je veux dire, La
Divine Comédie, et ces mots tirés du chant 21
du Paradis, nous conseillent comment nous aider à créer,
même pour une seconde, l’illusion de la présence
aimée, oui, quelques mots de Dante :
Mets ton esprit là où sont tes yeux !
Ficca
di retro a li occhi tuoi la mente !
Suspendons notre souffle : c’est la voix même de
Béatrice, dont n’a jamais pu se consoler le poète
exilé de Florence, Béatrice donc qui lui parle, à chaque étape
du voyage astral de ce vaisseau imaginaire, puisque nous sommes au
Paradis. Rappelons-nous l’élan poétique de cet
extraordinaire aventure : Dante, tel un astronaute de notre temps,
par trois fois, aborde un ciel de lune, puis successivement dix-sept
cieux d’astres différents, ainsi jusqu’à ce
chant XXI, où il bénéficie de l’ultime apparition
de Béatrice.
Je répète le vers, prononcé par elle, l’aimée
qui va disparaître à jamais, juste après avoir
annoncé :
Nous sommes arrivés à la septième splendeur .
D’où ce conseil adressé au poète. Ces
mots, entre splendeur et absence sereine, elle les murmure en image
d’intercession bienfaisante et de tendresse : « Mets
ton esprit là où sont tes yeux ».
Dans la vision de Dante, le miracle de pouvoir rendre présent,
dans un éclair d’une seconde, tout disparu survient lorsque
ce dernier — et revenons, malgré ce détour, à mon
regretté prédécesseur — parait plus
précieux aux siens que le soleil lui même. Dans cette
irréversibilité de la perte, c’est le seul pouvoir
de poésie, sa magie de l’émotion communicative : Ficca
di retro a li occhi tuoi la mente (vers 16-chant XXI).
Ainsi, cette tension de la mémoire affective, pour nous faire
revenir Georges Vedel au cœur de cette absence, à retourner, à inverser
en présence de l’esprit, sinon des yeux, présence
dense mettant en mouvement l’« imago ».
Parole bouleversante parce que bouleversée, qui tente de combler
le passé qui ne passe pas.
En cet effort de liturgie, le disparu, en une lueur, vous revient :
loué soit l’effort de ceux qu’il a aimés,
qui l’ont aimé, qui le tirent jusqu’à vous,
jusqu’à nous, précautionneusement, sans ménager
leur propre chagrin qui, en effet, se ravive.
Oui, Monsieur le Doyen nous revient donc, grâce à l’affection
des siens qui cherchent consolation, de ses disciples qui, dans l’absence,
gardent mémoire de sa rigueur, de la subtilité de ses
commentaires, de son influence restée prégnante en eux !
Et pour moi qui les écoutais, la vivacité de leurs souvenirs
le rapproche de nous : cette filialité et cette fidélité,
l’une et l’autre agissantes, nous le restituent !
Jusqu’à sa voix que je pourrais entendre, moi qui ne
l’ai jamais approché, moi qui me suis demandé si
cette voix avait un accent, je veux dire, un accent de son Sud-Ouest
natal ! Le concret, en somme, de la tradition : son oralité.
Aussi, me demandais-je, selon quel rite archaïque de mon pays
pourrais-je jeter à mon tour quelques grains de sable ou de
blé, quelques feuilles de laurier, ou des pétales de
jasmin dans l’eau reviviscente de la mémoire des élèves
et des amis de combat ?
Quant à ce mot de « combat », évoquer
plutôt le labeur de patient échafaudage que représenta
pour Georges Vedel, par exemple, pendant de longues années,
l’élaboration de la Charte de l’Europe, dont il
fut l’un des artisans.
De même, j’écoutais le récit fait par l’un
de ses compagnons, d’un voyage en Amérique centrale :
le professeur Guy Carcassonne me narrant, m’expliquant, puis
soudain souriant en se remémorant une escale de nuit... à Cuba.
Pourquoi Cuba, vous avez deviné, pour visiter, même tard,
une des haciendas, la plus fameuse, où Monsieur le Doyen put
faire provision des meilleurs cigares du monde, ce péché du
maître étant connu de ses proches...
Descendant du Concorde qu’ils avaient pris, tous deux,
en mars 1998, pour se rendre d’abord au Costa Rica, où Georges
Vedel recevait un doctorat honoris causa, au retour, grâce à une
escale de nuit improvisée, il leur fut possible, par chance,
de visiter une ou deux des plantations de tabac de Cuba ? « Nous
voici à La Havane, se souvient Guy Carcassonne, en pleine nuit,
pas très loin de l’aéroport, pénétrant
dans la plantation la plus importante où le maître des
lieux nous reçoit, un vieux monsieur fort sympathique. Notre
guide, lui-même impressionné, me murmure qu’il s’agit
d’une gloire chez tous les fumeurs de cigares, Don Gendro ;
de Robaina, en personne, lui dont les cigares sont les plus renommés
dans le monde.
... Notre hôte est courtois. Il me demande l’identité de
mon compagnon. Tandis que commence la dégustation.
« Eh bien, mon ami et confrère que voici, lui affirmai-je,
sûr de dire la vérité, est le « Robaina » du
droit ! »
Ils conversèrent longuement, curieux l’un de l’autre,
et Monsieur le Doyen reprit l’avion, revigoré par la rencontre,
et par sa provision de cigares, bien sûr ! »
Cette scène nocturne évoquée, me voici à imaginer
ces deux maîtres du même âge, le Français
et le Cubain, au sommet, chacun, de son art respectif, dégustant
de concert les cigares les plus fameux du monde. En cette occasion,
Georges Vedel dialoguait en espagnol avec Don Gendro de Robeina, le
maître des lieux...
En espagnol, puisque Georges Vedel, prisonnier de guerre à partir
de 1939 durant ses cinq ans de captivité, avait, entre autres
activités, appris la langue espagnole.
Reculons dans le passé de Monsieur le Doyen. Je tente de fixer
au vol les images que le Doyen lui-même a fait lever en moi par
ses réponses au journaliste Marc Riglet.
- « À dix ans, j’occupe l’Allemagne ! » dit-il,
tout de go et avec humour.
Comprenez qu’en 1920, le père de notre héros,
fait partie du corps d’armée française qui occupe
en effet l’Allemagne vaincue. Son garçon de dix ans poursuit
sa scolarité au lycée français de Mayence.
« Bien des années plus tard, se remémore
Monsieur le Doyen, je me suis rappelé une scène qui,
au moment de l’occupation de la Ruhr m’avait frappé sans
que je la comprenne ».
En effet, en janvier 1923, les troupes françaises et belges,
avec l’accord des autres Alliés, occupent, sur la rive
droite du Rhin, les usines métallurgiques de Krupp, et de Thyssen
qui tardaient à payer la dette de guerre trop lourde. Décision
catastrophique qui va retourner la classe ouvrière allemande — pourtant
l’une des plus politisées alors — vers une
réaction de solidarité nationaliste avec ses patrons.
Imposante manifestation donc, à Mayence, chef lieu de l’occupation
des Alliés de 1918, que fixe, par un détail inoubliable,
la mémoire du garçonnet Vedel : « Imaginez,
se souvient-il, l’ahurissement d’un enfant de douze
ou treize ans qui, de son balcon, entend des Allemands chanter... La
Marseillaise comme chant révolutionnaire. Et cela, comme défi
aux Français ! »
Le garçon à Mayence, du haut de son balcon, en témoin
oculaire, ajoute même qu’alors des spahis marocains reçurent
l’ordre de disperser la manifestation des ouvriers allemands
qui venaient au secours de leurs patrons !
Georges Vedel donc, longtemps après, fera ce commentaire quelque
peu amer : Pur chef d’œuvre politique qu’Ubu
n’aurait pas renié !
J’entends la voix du Doyen s’attrister ; comme nous,
il se souvient qu’à cette occasion, on entendit parler
d’un certain Hitler, avec son mouvement d’extrême
droite naissant, même si, peu après, le sinistre agitateur
est arrêté, pour un court moment. Je note cet instant
où le garçonnet de douze-treize ans est témoin à partir
de son balcon,— l’image ici n’est nullement métaphorique — oui,
vraiment, au balcon précisément de l’histoire,
car cette journée devient prémisse de la tragédie
européenne qui va suivre.
Mais si, soudain, je jonglais avec les dates de cette vie exemplaire ?
Sautons pour l’instant le cursus scolaire du garçon devenu
lycéen à Toulouse, puis étudiant en droit, puis
professeur agrégé. Enjambons même le deuxième
séjour de notre héros en Allemagne-: les cinq ans de
captivité à l’oflag 18, sur lequel, bien sûr,
je reviendrai.
Avançons plus loin encore dans le temps à venir du
garçonnet de 1923.... Arrivons, n’hésitons pas...
en l957, c’est-à-dire trente-quatre ans plus tard ! À Bruxelles,
nous trouvons nous, lorsque, dans la délégation française
présidée par le ministre Maurice Faure, Georges Vedel
est, à quarante-sept ans, le juriste chargé de rédiger
les articles du traité de l’Euratom, traité qui,
dans une Europe qu’on désire nouvelle, et solidaire, permettrait
de lui garantir une indépendance de l’Énergie par
rapport aux USA.
Six articles sont écrits d’une façon tellement
technique qu’ils pourraient, au dernier moment, entraîner
un refus du vieux Chancelier Adenauer. Or il est important, même
urgent, du moins pour le gouvernement français d’alors,
que ce traité soit ratifié.
Se déroule en coulisse, une scène qui aura son importance
pour le traité de Rome qui doit suivre. Le suspense commence
lorsque Guy Mollet lui-même, alors chef de gouvernement, « traîne » (c’est
l’expression de celui qui évoque ce passé), oui,
traîne. Georges Vedel, le juriste rédacteur des articles
devant le chancelier Adenauer qui hésite à signer.
Guy Mollet présente au vieux Adenauer le juriste Vedel qui
a rédigé les six articles auxquels personne ne comprend
rien sauf les juristes. Georges Vedel en allemand, résume son
texte d’une façon si convaincante que le vieux Chancelier
retrouve confiance...
Dans ces allées et venues de la mémoire, Georges Vedel
commentera, cette fois, à la veille d’être élu à l’Académie
en 1997 : « Je pensais qu’il était
plus sérieux de faire la Communauté économique
européenne et cet Euratom auquel je m’étais attaché parce
qu’il était riche en problèmes juridiques ! »
Monsieur le Doyen, qui est une mine de souvenirs de même importance
où il est à la fois acteur, négociateur et témoin
pour l’histoire — ajoute d’ailleurs cette remarque
si précieuse pour nous : « Maurice Faure
a souvent dit que si cette négociation (de l’Euratom)
a pu se faire, c’était en partie parce que la guerre d’Algérie
occupait beaucoup les esprits »

ais faisons revivre Georges Vedel, à peine quadragénaire,
en ces années 1950 alors que, pour sa capacité à trouver
forme à cette nouvelle donne internationale, il jouit de la
confiance des chefs d’état de premier plan. Son rôle
fut donc décisif dans le rapprochement franco-allemand qui se
noue dans cette décennie. Se rappelant peut-être le petit
garçon de 1923, il soupirera : « L’interminable
match France-Allemagne ne pouvait se perpétuer à jamais
de guerre en guerre ! ».
Et toujours en 1997, presqu’au soir de sa vie, il conclura : « L’idée
de répéter les âneries qui avaient provoqué le
déchirement de l’Europe nous était étrangère.
Nous pensions même le contraire. »

xcusez moi, Mesdames et Messieurs, cette embardée dans la
vie de Monsieur le Doyen : mon voyage « védélien » parti
de 1923 a sauté, trente-quatre ans d’un coup, jusqu’à 1957,
je n’ai pu ensuite m’empêcher de citer ses jugements
plus tard, à la veille de son élection à l’Académie...
Ces allées et venues que j’opère, dans un apparent
désordre, me font sentir combien durant son parcours de vie
(l’enfance, les études, l’expérience de la
guerre et des camps), le professeur est resté sensible à l’équilibre
si fragile entre le passé collectif qui résiste et les
formes nouvelles, quelquefois informes, mais préfigurant l’avenir
de l’Europe.
Quand, par exemple, il anima, avec des amis, en 1967, le club Jean
Moulin, son instinct de juriste hors pair était soutenu par
une intelligence aigüe des poussées du changement qui,
même avec retard, advient...
Pour ma part, il est vrai, m’a frappée son œuvre
de juriste, je dirais de Grand Sage dans la naissance d’une Europe
nouvelle.
Sa pensée du Droit, expérimentée sur des décennies,
lui a fait saisir, au plus près, les mouvements d’un secret
balancier qui tente d’équilibrer stabilité et progrès
d’une Europe cicatrisée. Dont il me parait être
l’un des horlogers invisibles.
M’a touchée son expérience de ce problème
si tenace, lame de fonds et de longue durée, disons « de
longue patience », ou même de « longue
souffrance », de ce que Monsieur Vedel appelle « l’interminable
match France-Allemagne ».
Aussi reviendrai-je sur son arrestation de 1939, puis sur son expérience
de la captivité qu’il vécut, cinq années
durant.
« La guerre ? se souvient-il, toujours face à Marc
Riglet, il est difficile de se rendre compte de l’état
de stupeur dans lequel la défaite nous a plongés ! » Il
souligne, « ce que l’on a presque tout à fait
oublié » dit-il, les 100.000 morts français
de la campagne de 39. Il rappelle « ces jours de détresse
et de dégoût », son expression est toute secouée
par une colère stupéfaite encore de jeune homme, car,
en 1939, il s’est indigné: « Cela, vingt et
un ans seulement après la victoire, si chèrement acquise
des Alliés de 1918 ! »
En 1939 donc, lieutenant dans l’est de la France, il se retrouve
encerclé avec l’état major de la V e armée.
L’ordre est transmis aux officiers de tenter de gagner, en
ordre dispersé, la frontière suisse. Trois d’entre
eux avancent au hasard, dans la forêt vosgienne, en pleine nuit.
Le premier, Vedel, butte contre un obstacle et tombe, c’est sur
un soldat allemand : « Je suis capturé,
se souvient-il, par l’unité allemande dont je suis
le premier prisonnier en tant qu’officier ! Je suis envoyé dans
un Oflag, où, je dois dire, est respectée la convention
de Genève... Dans le troisième de ces camps, nous souffrirons
certes du froid, de la mauvaise nourriture, mais nous pourrons recevoir
des colis une fois par mois, et même des livres, ensuite ».
En Août 1940, il est transféré en Autriche, à l’Oflag
18 où sont regroupés plusieurs autres professeurs de
droit, d’histoire, de lettres etc. Tous ensemble organisent une
Université. Il redevient donc professeur de droit, durant les
cinq ans qui suivront, mais aussi étudiant, car il apprend l’espagnol,
ainsi que la théologie de Saint Paul. Georges Vedel juge ces
années de prisonnier, « extrêmement fécondes »,
malgré les conditions plus qu’ascétiques du quotidien.
Il y noue des amitiés nouvelles et durables.
En 45, lorsque les Russes libèrent ce camp non loin de Vienne,
les officiers français sont remis aux Américains, à l’aérodrome
de Linz. Là, a lieu un choc en lui ; une horreur indicible
saisit ces Français libérés lorsqu’ils rencontrent
d’autres déportés, mais dans quel état :
des êtres squelettiques sortent, ou plutôt titubent hors
du camp de Mauthausen qui ne se trouvait qu’à seulement
soixante kilomètres du leur : « Hélas,
s’exclame Monsieur Vedel, un troupeau de torturés,
de quasi morts nous apparaît ».
Ce fut un bouleversement de son être tout entier. Ni lui, ni
ses camarades de captivité, tandis qu’ils font face à cette
vision de cauchemar, n’auraient pu imaginer, et si près
d’eux, « un tel enfer de torture, de famine, de
mort : un monde sans droit, dit-il, où l’homme
est traité plus mal qu’une bête ».
Sa réaction, dans le train qui le ramène à Paris,
est d’une force qu’il n’oubliera jamais : « il
me semble, se souvient-il, que j’ai commencé à croire
vraiment au droit à ce moment là »
L’horreur qu’il ressent, les jours suivants, se prolongera.
Car, dans ce train du retour, les déportés de Mathausen
continuent de mourir.
Par cette vision, de ce qu’avait pu être aussi la guerre,
il restera marqué, hanté par la proximité d’un « monde
sans droit », une Barbarie au cœur même
de l’Europe. « J’ai compris, conclut-il,
que le droit, même rudimentaire, même rugueux, est l’une
des frontières entre l’Homme et la bête ! »
Auparavant, il était un brillant agrégé de droit,
en train de « réussir » sa vie de professeur
d’université. Après 1945, le droit n’est
plus seulement une « carrière », un métier,
mais une vocation qui l’habite, dont les questionnements ne laisseront
plus jamais son esprit en repos.
George Vedel, donc, grand maître du Droit !
Comme professeur depuis 1936, presque tout le long du siècle
passé, à la Faculté de Droit, à Sciences-Pô et
dans de multiples Universités étrangères, y compris
celles des trois pays du Maghreb. Ses cours, nous dit-on, étaient
un modèle de clarté et de rigueur, avec toujours des
notes d’humour.
Comme auteur, c’est surtout en Droit Constitutionnel et en
droit administratif qu’il innova, ainsi par exemple, son manuel
datant de 1949, réimprimé en 1994, reste indispensable
pour comprendre les transitions constitutionnelles de la III e à la
IV e République.
Au Conseil Constitutionnel enfin, son entrée en 1980 fut sa
consécration. II se trouva que, les neuf années suivantes,
la France eut deux Présidents de la République et trois élections
législatives. « L’alternance engendra une
activité intense » nous dit Robert Badinter qui
rejoignit le Doyen à cette haute instance. Et Monsieur Badinter
de conclure : « Une vision d’ensemble guidait
la démarche du Doyen. Elle donnait à ses écrits
et à ses propos une unité et une densité incomparables »
Pour ma part, ayant trop vite survolé cette vie si riche et
ce trajet exemplaire, je me permets de revenir au choc que l’homme
Georges Vedel reçut à l’aérodrome de Linz,
et qui ébranla définitivement son intelligence, sa sensibilité,
qui a donné plus de profondeur à sa conscience de citoyen.
Certes, par le hasard de la vie, il a été lié d’amitié avec
Maurice Faure, très jeune parlementaire. Celui-ci, ministre
en 1956, chargé de la négociation européenne,
fait appel à Monsieur le Doyen comme conseiller juridique pour
les accords à élaborer, qu’il faudra soumettre
aux différents partenaires d’une Europe réconciliée.
Peut-être, toutes proportions gardées, pourrait on revenir à l’origine
de la première Europe des célèbres Serments de
Strasbourg, en 842, lorsque parmi les petits-fils de Charlemagne, deux
frères cadets font la paix (chacun, dans la langue de l’autre) :
ils partagent l’héritage paternel, certes, pour se renforcer
aussi contre le frère aîné, le troisième
héritier...
Ce schéma, on pourrait dire qu’il fonctionne à nouveau,
au milieu des années 1950. Vaincus et vainqueurs de l’Europe
surgissant, une nouvelle fois, de ses ruines, élaborent des
fondations autres pour une Europe à régénérer.
Ils se réconcilient certes, mais, pour contrebalancer le bloc
des « pays de l’Est » et cela, jusqu’ à la
chute du mur de Berlin, en 1989.
Dans ce cadre, un peu comme un expert de la mécanique européenne,
Georges Vedel joua donc un rôle décisif à Bruxelles.
La force qui l’habitera, je J’appellerai son éthique
du Droit, contre le domaine du non-droit . Elle lui vint aussi de sa
confrontation vécue avec les craquements tragiques d’une
toute récente histoire européenne.

l
y a une autre Histoire, Mesdames et Messieurs, et consécutive à celle-ci...
Permettez-moi de l’évoquer à présent :
la France, sur plus d’un demi-siècle, a affronté le
mouvement irréversible et mondial de décolonisation des
peuples. Il fut vécu, sur ma terre natale, en lourd passif de
vies humaines écrasées, de sacrifices privés et
publics innombrables, et douloureux, cela, sur les deux versants
de ce déchirement.
Il s’agissait, aussi d’une confrontation plus large de
l’Europe avec tout le Tiers Monde. Aux philosophes de l’Histoire
de mesurer pourquoi les deux dernières guerres mondiales ont
pris racine sans doute dans le fait que l’Allemagne, puissance
réunifiée en 1870, fut écartée du dépeçage
colonial de l’Afrique, au xix e siècle.
L’Afrique du Nord, du temps de l’Empire français, — comme
le reste de l’Afrique de la part de ses coloniaux anglais, portugais
ou belges — a subi, un siècle et demi durant, dépossession
de ses richesses naturelles, déstructuration de ses assises
sociales, et, pour l’Algérie, exclusion dans l’enseignement
de ses deux langues identitaires, le berbère séculaire,
et la langue arabe dont la qualité poétique ne pouvait
alors, pour moi, être perçue que dans les versets coraniques
qui me restent chers.
Mesdames et Messieurs, le colonialisme vécu au jour
le jour par nos ancêtres, sur quatre générations
au moins, a été une immense plaie ! Une plaie dont
certains ont rouvert récemment la mémoire, trop légèrement
et par dérisoire calcul électoraliste. En 1950 déjà,
dans son « Discours sur le Colonialisme » le
grand poète Aimé Césaire avait montré,
avec le souffle puissant de sa parole, comment les guerres coloniales
en Afrique et en Asie ont, en fait, « décivilisé » et « ensauvagé »,
dit-il, l’Europe ».

n
pleine guerre d’Algérie, pour ma part, par contre,
j’ai bénéficié de chaleureux dialogues avec
de grands maîtres des années cinquante : Louis Massignon,
islamologue de rare qualité, pour mes recherches alors en mystique
féminine, du Moyen Âge, l’historien Charles André Julien
qui fut mon Doyen à l’Université de Rabat autour
de 1960, enfin le sociologue et arabisant, Jacques Berque qui
me réconfortait,
hélas, juste avant sa mort, en pleine violence islamiste de
la décennie passée contre les intellectuels., en Algérie.
J’ajouterai à cette liste, le discret ami d’autrefois,
Gaston Bounoure qui, d’Égypte, venant finir sa carrière
de professeur au Maroc, était l’un des rares à m’encourager
dans mes débuts de romancière ; de même, un
peu plus tard, le poète Pierre Emmanuel qui siégea parmi
vous.
Je terminerai surtout avec deux femmes qui m’avaient communiqué auparavant
la force d’être ce que je suis c’est-à-dire
un auteur d’écriture française : l’une,
Madame Blasi, au collège de Blida, par sa simple lecture des
poèmes de Baudelaire — j’avais onze ans-—,
l’autre à Paris, le professeur Dina Dreyfus dont l’enseignement
de Descartes et de Kant me transmit un peu de rigueur, j’en avais
dix-neuf...
Je voudrais ajouter, en songeant aux si nombreuses Algériennes
qui se battent aujourd’hui pour leurs droits de citoyennes, ma
reconnaissance pour Germaine Tillon, devancière de nous toutes,
par ses travaux dans les Aurès, déjà dans les
années trente, par son action de dialogue en pleine bataille
d’Alger en 1957, également pour son livre Le harem
et les Cousins qui, dès les années soixante, nous
devint « livre-phare », œuvre de lucidité plus
que de polémique.

omme
Georges Vedel, je me destinais à la philosophie. Passionnée, étais-je à vingt
ans, par la stature d’Averroes, cet Ibn Rochd andalou de génie
dont l’audace de la pensée a revivifié l’héritage
occidental, mais alors que j’avais appris au collège l’anglais,
le latin et le grec, comme je demandais en vain à perfectionner
mon arabe classique, j’ai dû restreindre mon ambition en
me résignant à devenir historienne. En ce sens, le monolinguisme
français, institué en Algérie coloniale, tendant à dévaluer
nos langues maternelles, nous poussa encore davantage à la quête
des origines.
Ainsi, dirais-je, s’aviva mon « désir ardent
de langue », une langue en mouvement, une langue rythmée
par moi pour me dire ou pour dire que je ne savais pas me dire, sinon
hélas dans parfois la blessure... sinon dans l’entrebâillement
entre deux, non, entre trois langues et dans ce triangle irrégulier,
sur des niveaux d’intensité ou de précision différents,
trouver mon centre d’équilibre ou de tangage pour poser
mon écriture, la stabiliser oui risquer au contraire son envol.
La langue française, la vôtre, Mesdames et Messieurs,
devenue la mienne, tout au moins en écriture, le français
donc est lieu de creusement de mon travail, espace de ma méditation
ou de ma rêverie, cible de mon utopie peut-être, je dirai
même ; tempo de ma respiration, au jour le jour : ce
que je voudrais esquisser, en cet instant où je demeure silhouette
dressée sur votre seuil.
Je me souviens, l’an dernier, en Juin 2005, le jour où vous
m’avez élue à votre Académie, aux journalistes
qui quêtaient ma réaction, j’avais répondu
que « J’étais contente pour la francophonie
du Maghreb ». La sobriété s’imposait,
car m’avait saisie la sensation presque physique que vos portes
ne s’ouvraient pas pour moi seule, ni pour mes seuls livres,
mais pour les ombres encore vives de mes confrères — écrivains,
journalistes, intellectuels, femmes et hommes d’Algérie
qui, dans la décennie quatre-vingt-dix ont payé de leur
vie le fait d’écrire, d’exposer leurs idées
ou tout simplement d’enseigner... en langue française.
Depuis, grâce à Dieu, mon pays cautérise peu à peu
ses blessures.

l serait utile peut être de rappeler que, dans mon enfance
en Algérie coloniale (on me disait alors « française
musulmane ») alors que l’on nous enseignait « nos
ancêtres les Gaulois », à cette époque
justement des Gaulois, l’Afrique du Nord, (on l’appelait
aussi la Numidie), ma terre ancestrale avait déjà une
littérature écrite de haute qualité, de langue
latine...
J’évoquerai trois grands noms : Apulée,
né en 125 ap. J.C. à Madaure, dans l’est algérien, étudiant à Carthage
puis à Athènes, écrivant en latin, conférencier
brillant en grec, auteur d’une œuvre littéraire
abondante, dont le chef d’œuvre L’Âne d’or
ou les Métamorphoses, est un roman picaresque dont la verve,
la liberté et le rire iconoclaste conserve une modernité étonnante....
Quelle révolution, ce serait, de le traduire en arabe populaire
ou littéraire, qu’importe, certainement comme vaccin salutaire à inoculer
contre les intégrismes de tous bords d’ aujourd’hui.
Quant à Tertullien, né païen à Carthage
en 155 ap. J.C, qui se convertit ensuite au christianisme, il est l’auteur
d’une trentaine d’ouvrages, dont son Apologétique,
toute de rigueur puritaine Il suffit de citer deux ou trois de ses
phrases qui, surgies de ce Il e siècle chrétien et latin,
sembleraient soudain parole de quelque tribun misogyne et intolérant
d’Afrique. Par exemple, extraite de son opus Du voile des
vierges , cette affirmation : « Toute vierge
qui se montre, écrit Tertullien, subit une sorte de prostitution ! »,
et plus loin, « Depuis que vous avez découvert
la tête de cette fille, elle n’est plus vierge tout entière à ses
propres yeux ».
Oui, traduisons le vite en langue arabe, pour nous prouver à nous-même,
au moins, que l’obsession misogyne qui choisit toujours le corps
féminin comme enjeu n’est pas spécialité seulement « islamiste ! »
En plein iv e siècle, de nouveau dans l’Est algérien,
naît le plus grand Africain de cette Antiquité, sans doute,
de toute notre littérature : Augustin, né de parents
berbères latinisés... Inutile de détailler le
trajet si connu de ce Père de l’Église : l’influence
de sa mère Monique qui le suit de Carthage jusqu’à Milan,
ses succès intellectuels et mondains, puis la scène du
jardin qui entraîne sa conversion, son retour à la maison
paternelle de Thagaste, ses débuts d’évêque à Hippone,
enfin son long combat d’au moins deux décennies, contre
les Donatistes, ces Berbères christianisés, mais âprement
raidis dans leur dissidence.
Après vingt ans de luttes contre ces derniers, eux qui seraient
les « intégristes chrétiens » de
son temps, étant plus en contact certes avec leurs ouailles
parlant berbère, Augustin croit les vaincre : Justement,
il s’imagine triompher d’eux en 418, à Césarée
de Maurétanie (la ville de ma famille et d’une partie
de mon enfance). Il se trompe. Treize ans plus tard, il meurt, en 431
dans Hippone, assiégée par les Vandales arrivés
d’Espagne et qui, sur ces rivages, viennent, en une seule année,
de presque tout détruire.
Ainsi, ces grands auteurs font partie de notre patrimoine. Ils devraient être étudiés
dans les lycées du Maghreb : en langue originale, ou en
traduction française et arabe.

appelons
que, pendant des siècles, la langue arabe a accompagné la
circulation du latin et du grec, en Occident ; jusqu’à la
fin du Moyen Âge.
Après 711 et jusqu’à la chute de Grenade en 1492,
l’arabe des Andalous produisit des chefs d’œuvre
dont les auteurs, Ibn Battouta le voyageur, né à Tanger ;
Ibn Rochd le philosophe commentant Aristote pour réfuter El
Ghazzali, enfin le plus grand mystique de l’occident musulman,
Ibn Arabi, voyageant de Bougie à Tunis et de là, retournant à Cordoue
puis à Fez-La langue arabe était alors véhicule également
du savoir scientifique (médecine, astronomie, mathématiques
etc.) Ainsi, c’est de nouveau, dans la langue de l’Autre
(les Bédouins d’Arabie islamisant les Berbères
pour conquérir avec eux l’Espagne) que mes ancêtres
africains vont écrire, inventer. Le dernier d’entre eux,
figure de modernité marquant la rupture, Ibn Khaldoun, né à Tunis, écrit
son Histoire des Berbères en Algérie ; au milieu
du xiv e siècle. Il finira sa vie en 1406 en Orient ; comme
presque deux siècles auparavant, Ibn Arabi.
Pour ces deux génies, le mystique andalou, et le sceptique
inventeur de la sociologie, la langue d’écriture semble
les mouvoir, eux, en citoyens du monde qui. préférèrent
s’exiler de leur terre, plutôt que de leur écriture.
À quoi me sert aujourd’hui ma langue française ?
Je me pose presque ingénument la question. Dès l’âge
de vingt ans, j’avais choisi d’enseigner en université l’histoire
du Maghreb.
Comme le Doyen Vedel, j’aime de cette profession l’indépendance
intellectuelle qu’elle assure, ainsi que les contacts avec de
jeunes esprits ; leur communiquer ce qu’on aime, rester
en alerte avec eux qui vous aiguillonnent tandis que vous avancez en âge.
Je n’ai fait, après tout, que prolonger l’activité de
mon père qui, instituteur dans les années trente, en
pleine montagne algérienne, seul dans une école où ne
parvenait même pas la route, scolarisait en français des
garçonnets, il y ajoutait des cours d’adultes, pour des
montagnards de son âge auxquels il assurait une formation accélérée
en français, les préparant ainsi à de petits métiers
d’administration pour que leurs familles aient des ressources
régulières.

ès
l’âge de mes quinze ans, j’ai adhéré à une
conception fervente de la littérature. « J’écris
pour me parcourir » disait le poète Henri Michaux
. J’ai adopté, en silence, cette devise.
L’écriture m’est devenue activité souvent
nocturne, en tout cas permanente, une quête presque à perdre
souffle... J’écris par passion d’« ijtihad »,
c’est-à-dire de recherche tendue vers quoi, vers soi d’abord.
Je m’interroge, comme qui, peut-être, après tout,
comme le héros métamorphosé d’Apulée
qui voyage en Thessalie : sauf que je ne veux retenir, de ce prétentieux
rapprochement que la mobilité des vagabondages de ce Lucius,
double de l’auteur, mon compatriote de dix-neuf siècles
auparavant...
Est-ce que, me diriez vous, vous écrivez, vous aussi, métamorphosée,
masquée et ce masque que pourtant vous ne cherchez pas à arracher,
serait la langue française ?
Depuis des décennies, cette langue ne m’est plus langue
de l’Autre- presqu’une seconde peau, ou une langue infiltrée
en vous-même, son battement contre votre pouls, ou tout près
de votre artère aorte, peut-être aussi cernant votre cheville
en nœud coulant, rythmant votre marche (car j’écris
et je marche, presque chaque jour dans Soho ou sur le pont de
Brooklyn)... Je ne me sens alors que regard dans l’immensité d’une
naissance au monde. Mon français devient l’énergie
qui me reste pour boire l’espace bleu gris, tout le ciel.
J’aurais pu être, à la fin des années 1970, à la
fois cinéaste de langue arabe, en même temps que romancière
francophone. Malgré mes deux longs métrages, salués à Venise
et à Berlin, si j’avais persisté, à me battre
contre la misogynie des tenants du cinéma d’état
de mon pays, avec sa caricature saint-sulpicienne du passé,
ou ses images d’un populisme attristant, j’aurais été asphyxiée
comme l’ont été plusieurs cinéastes qui
avaient été sérieusement formés auparavant.
Cette stérilité des structures annonçait, en fait,
en Algérie, la lame de fond de l’intolérance et
de la violence de la décennie quatre-vingt-dix. J’aurais
donc risqué de vivre sourde et aveugle en quelque sorte, parce
qu’interdite de création audio-visuelle.
Mais, de mes repérages pour quêter la mémoire
des paysannes dans les montagnes du Dahra, en langue arabe ou parfois
le berbère fusant au souvenir des douleurs écorchées— j’ai
reçu une commotion définitive. Un ressourcement ;
je dirais même une leçon éthique et esthétique,
de la part des femmes de tous âges de ma tribu maternelle :
elles se ressouvenant de leur vécu de la guerre d’Algérie,
mais aussi évoquant leur quotidien. Leur parole se libérait
avec des images surprenantes, des mini-récits amers ou drôles,
laissant toujours affluer une foi âpre ou sereine, comme une
source qui lave et efface les rancunes.

éapprenant à voir, désirant transmettre dans
une forme presque virgilienne, ce réel, j’ai retrouvé une
unité intérieure, grâce à cette parole préservée
de mes sœurs, à leur pudeur qui ne se sait pas, si bien
que le son d’origine s’est mis à fermenter au cœur
même du français de mon écriture. Ainsi armée
ou réconciliée, j’ai pris tout à fait le
large.
Or là bas, sur cette rive sud que j’ai quittée,
qui regarde désormais sinon chaque femme qui n’avait pas
autrefois droit de regard, à peine de marcher en baissant les
yeux, en s’enveloppant face, front et corps tout entier de linge
divers, de laines, de soies, de caftans ? Corps mobile qui, alors
que la scolarisation des filles de tous âges s’impose dans
les moindres hameaux, semble encore plus sous contrôle ?
La jeune femme architecte dans La Nouba des femmes du mont Chenoua, revient
dans sa région d’enfance. Son regard posé sur les
paysannes quête l’échange de paroles ; leurs
conversations s’entrelacent.
Est-ce par hasard que la plupart des œuvres de femmes, au cinéma,
apportent au son, à la musique, au timbre des voix prises et
surprises, un relief aussi prégnant que l’image elle-même ?
Comme s’il fallait s’approcher lentement de l’écran,
le peupler, mais porté par une voix pleine, dure comme une pierre,
fragile et riche comme un cœur humain.

insi
suis-je allée au travail d’images-sons, parce
que je m’approchais d’une langue maternelle que je ne voulais
plus percevoir qu’en espace, tenter de lui faire prendre l’air
définitivement ! Une langue d’insolation qui rythmerait
au dehors des corps de femmes circulant, dansant, toujours au
dehors, défi essentiel.
Quant à la langue française, au terme de quelle transhumance,
tresser cette langue illusoirement claire dans la trame des voix de
mes sœurs ? Les mots de toute langue se palpent, s’épellent,
s’envolent comme l’hirondelle qui trisse, oui, les mots
peuvent s’exhaler, mais leurs arabesques n’excluent plus
nos corps porteurs de mémoire.
Dire, sans grandiloquence, que mon écriture en français
est ensemencée par les sons et les rythmes de l’origine,
comme les musiques que Bela Bartok est venu écouter en 1913,
jusque dans les Aurès. Oui, ma langue d écriture s’ouvre
au différent, s’allège des interdits paroxystiques,
s’étire pour ne paraître qu’une simple natte
au dehors, parfilée de silence et de plénitude.

on
français s’est ainsi illuminé depuis vingt
ans déjà, de la nuit des femmes du Mont Chenoua.
Il me semble que celles-ci dansent encore pour moi dans des grottes
secrètes, tandis que la Méditerranée étincelle à leurs
pieds. Elles me saluent, me protègent. J’emporte outre
Atlantique leurs sourires, images de « shefa’ »,
c’est-à-dire de guérison. Car mon français,
doublé par le velours, mais aussi les épines des langues
autrefois occultées, cicatrisera peut-être mes blessures
mémorielles.
Mesdames et Messieurs, c’est mon vœu final de « shefa’ » pour
nous tous, ouvrons grand ce « Kitab el Shefa’ » ou
Livre de la guérison (de l’âme) d’Avicenne/Ibn
Sina, ce musulman d’Ispahan dont la précocité et
la variété prodigieuse du savoir, quatre siècles
avant Pic de la Mirandole, étonna lettrés et savants
qui suivirent...
Je ne peux m’empêcher pour conclure, de me tourner vers
François Rabelais, « le grand traverseur des voies
périlleuses », comme l’appelle François
Bon-Rabelais donc qui, à Montpellier, pour ses études
de médecine, dut se plonger dans ce Livre de la guérison.
Dans sa lettre de Gargantua à Pantagruel, en 1532, c’est-à-dire
un siècle avant la création de l’Académie
par le cardinal de Richelieu, était déjà donné le
conseil d’apprendre « premièrement le grec,
deuxièmement le latin, puis l’hébreu pour les lettres
saintes, et l’arabe pareillement. » Gargantua
ajoutait aussitôt au programme : « du droit civil,
je veux que tu saches par cœur tous les beaux textes ».
C’est pourquoi, Mesdames et Messieurs, j’imagine qu’en
ce moment, au dessus de nos têtes, François Rabelais dialogue
dans l’Empyrée avec Avicenne, tandis que je souris, ici
au Doyen Vedel auquel grâce à vous, aujourd’hui,
je succède.