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Réception
de M. Alain DECAUX
DISCOURS PRONONCÉ DANS
LA SÉANCE PUBLIQUE
le jeudi 13 mars 1980
PARIS PALAIS DE LINSTITUT

M.
Alain Decaux, ayant été élu à lAcadémie
française à la place laissée vacante par la mort
de M. Jean Guéhenno, y est venu prendre séance le
jeudi 13 mars 1980, et a prononcé le discours suivant :
essieurs,
Depuis plus de vingt
années, quand il madvient de prendre la parole devant des
caméras, cest après quun réalisateur
ou une scripte on ne dit plus script-girl et lon a bien
raison eut rugi dans un microphone un seul mot, le plus significatif
mais aussi le plus bref : top.
Les caméras sont
là et aussi les projecteurs, pardon messieurs. Nul top
na retenti à mes oreilles, mais une invitation que tous
mes prédécesseurs au neuvième fauteuil ont entendue
à cette place dont votre indulgence ma ouvert laccès.
Pourquoi faut-il, à cet instant précis, que mes pensées
se portent tout aussitôt vers lun des vôtres, et que
celui-là, justement, je ne laie rencontré quune
seule fois ? Je veux nommer Henry de Montherlant.
Un jour, à la
Société des Auteurs, venu recevoir la plus haute des récompenses
que celle-ci puisse accorder, Montherlant médita à haute
voix sur le sort de luvre dramatique et sur celui du livre.
La pièce de théâtre, affirmait-il, nexiste
plus dès lors quon ne la joue plus. Il nest que de
constater son décès et celui-ci est définitif.
Plus dacteurs, plus de pièce. Le livre, lui, ne meurt jamais
totalement. Toujours, en un siècle ou un autre, un jeune homme
désuvré, en vacances dans quelque maison de famille,
tire dun rayon poussiéreux un vieux volume dont, faute
de mieux, il entreprend la lecture. Pour quelques heures, voilà
un livre qui revit. Indiscutable privilège proclamait
Montherlant avantage du livre sur luvre dramatique.
Me voyez-vous venir,
messieurs ? Sil en est ainsi dune pièce de théâtre,
quen est-il donc de lémission de radio ou de télévision ?
Songez quelle nest diffusée quune seule fois,
quelle na vécu que lespace dune soirée !
Comprenez mon émoi, mesurez ma gratitude lorsque je me réfère
au critère dont Henry de Montherlant a fixé les lois effrayantes.
Je dois bien me convaincre que ce que vous avez élu en ma personne,
vous, immortels, cest léphémère !
Jouvre le dictionnaire.
Léphémère, cest « ce qui ne
dure quun jour ». Vous voyez bien que lhomme de
radio et de télévision correspond admirablement à
la définition. Je lis aussi quau figuré, éphémère
signifie de courte durée. Rien de plus vrai, toujours. Mais léphémère
est aussi un « insecte de lordre des archiptères »
dont lexistence entière ne dépasse pas un ou deux
jours. Convenez-en : nous nen sommes heureusement pas là.
Grâce au ciel,
dans le domaine de la technique, rien de ce qui était vrai hier
ne le reste demain. Les progrès accomplis par le magnétophone,
le magnétoscope et le vidéodisque permettent à
chacun de se constituer des bibliothèques sonores et visuelles.
Sans doute nest-ce pas sengager dans la voie de la science-fiction
que dimaginer, dans un siècle ou plusieurs, le jeune homme
de Montherlant, redécouvrant, chez sa grand-mère, sous
une forme préservée, telle émission oubliée,
témoignage irréfutable dune voix, dun visage,
dune époque.
Alors peut-être
lère ouverte par Édouard Branly aura-t-elle, en
toute familiarité et éternité, rejoint celle quinaugura
jadis Gutenberg.
a
radio et la télévision apparaissent maintenant si étroitement
liées à notre vie quotidienne que si lon annonçait
soudainement leur disparition, même provisoire, une panique en forme
de révolte se lèverait parmi les auditeurs.
Qui nierait que la radio,
dès lorigine, a conquis sa place dans lhistoire la
plus frémissante de notre XXe
siècle ? Sans la radio, sans, ses conversations au coin
du feu, Roosevelt, assurément, naurait pas conduit son
New Deal au succès. Sans lenvoûtement suscité
par ses discours radiophoniques, Hitler naurait pas si complètement
retenu ladhésion du peuple allemand. Et comment, nous,
Français, oublierions-nous que Charles de Gaulle, dont nul ne
connaissait le visage, ne fut, pendant quatre années, quune
voix ?
On a parlé souvent
des défauts de lomniprésence de la télévision.
Mais pourquoi ne pas souligner ses mérites ? Les villes
et les campagnes oubliant leur ségrégation. Les solitudes
qui sapaisent. Les plus éclatants spectacles qui pénètrent
jusque chez les plus déshérités. Linformation
immédiate qui parvient chez tous les citoyens. Les enfants qui
ouvrent très tôt les yeux sur le monde, et se trouvent,
de ce fait, mieux préparés aux leçons de lécole.
Sans la télévision, combien auraient connu le Misanthrope,
le Mariage de Figaro ou les Illusions perdues ? Combien
auraient pu admirer les tableaux de Rembrandt, comprendre laffaire
Dreyfus et, en même temps, visiter les fonds prodigieux des mers
de notre globe ?
Certes, on na pas
tiré de cet outil tout ce quil permettait despérer.
Mais Shakespeare au berceau est déjà Shakespeare. Je suis
prêt à parier, messieurs, que, dans ce domaine, ce que
nous avons vu nest rien à côté de ce qui nous
attend.
ean
Guéhenno ne posséda jamais de poste de télévision.
Mais il aimait écouter la radio. Dans les grandes occasions,
quand on annonçait un spectacle télévisé
de qualité, il se rendait chez son ami, le professeur Vaillant,
qui habitait le même immeuble que lui, au même étage.
Ainsi Jean Guéhenno donnait-il un exemple : il nabsorbait
pas tout ce que proposait laudio-visuel. Il choisissait.
Pour la première
fois, messieurs, je viens de prononcer le nom de mon prédécesseur.
Pardonnez-moi ce long exorde. Je nai pu me retenir de parler du
métier que jexerce. Jai la faiblesse de croire que
Jean Guéhenno, qui aimait tant le sien, meût approuvé.
Je nai rencontré quune seule fois Jean Guéhenno.
Cétait chez Jacques Chastenet, historien que jadmire,
ami que jaimais. Je le revois, Jean Guéhenno. Il est là,
appuyé sur sa canne, le regard vif, aigu, scrutateur, me fixant
derrière ses lunettes, la bouche ombrée dune moustache
qui, si jen crois les photographies, de volumineuse quelle
était naguère, sétait amenuisée au
fil des années. Je mapproche, je lui parle. Je lui dis
que jai lu Changer la vie et que jai ressenti profondément
tout ce que ce livre exprime. Il me regarde, avec plus dintensité
encore. Jai limpression quil veut juger de ma sincérité.
Après quoi, il me répond par une phrase courtoise, mais
brève. Je ninsiste pas. Je le salue. Je prends congé.
Jai cherché
à travers la France les traces de Jean Guéhenno. Et ce
sont des images qui se recomposent dans ma mémoire. Son appartement
de la rue Pierre-Nicole, son bureau cerné de tous ces livres
quil aimait. Rien na changé. Sur sa table de travail,
les mêmes objets. Pas de doute : il était là
hier, il sera là toujours. Dautres images, celles de Port-Blanc,
en Bretagne, celle de la petite maison de pêcheur où, chaque
été, il se retrouvait. Je massieds, à sa
place, dans son bureau du premier étage. Par la fenêtre
ouverte, je regarde la mer comme il la regardait lui-même. À
lhorizon, des îles en forme de rochers noirs ponctuent la
limite du gris de leau et du ciel pâle. Lun des plus
beaux paysages qui se puissent voir. Je ressens cette paix quil
est venu, lui, chercher là et quil a trouvée.
Port-Blanc, cest
larrivée. Le départ, je lai cherché
à Fougères, la ville où il est né. M.
Michel Cointat, son maire, my a accueilli. On ne peut pas comprendre
Jean Guéhenno sans Fougères. Alors là, encore,
ce sont des images qui surgissent.
Une charrette qui roule
au mois de mai, sur de longs chemins où fleurissent les genêts.
Une famille entassée, le père, la mère, deux garçons,
trois filles. Ils sappellent Guéhenno. Ils viennent du
Morbihan. Si, de Pontivy à Fougères, ils ont entrepris
linterminable voyage, Cest simplement pour chercher du travail.
Au bout de la route, voici le but, la ville des chaussures. De tout
temps, on a fabriqué des sabots de bois à Fougères.
Sous la Restauration, on en est venu aux chaussons. Les ouvriers qui
les faisaient se sont appelés des chaussonniers. Sous le Second
Empire, enfin, des fabriques se sont ouvertes qui se sont mises à
confectionner des chaussures. Fougères a suivi le conseil de
Guizot et sest enrichie.
Le plus jeune de la famille
Guéhenno, Jean-Marie, est logiquement devenu, lui aussi, chaussonnier.
Et, quand il a été en âge, il a épousé
une piqueuse, Angélique Girou, grande et belle. Un premier enfant
est venu, qui est mort. Puis est apparu le petit Jean. Le nôtre.
En vérité, pour létat civil, il se prénommait
Marcel-Jules-Marie. Mais à vingt ans, après la mort de
son père, il a choisi de sappeler Jean.
Un enfant de ce temps
va toujours en nourrice. Le fils de Jean-Marie et dAngélique
passera plusieurs années dans le village de Peïné
chez sa grand-tante. Il en a conservé un souvenir émerveillé.
Dailleurs, il y est retourné, jusquà sa quatorzième
année, pour les grandes vacances.
Et puis, est venu le temps
de lécole. Cette fois, ce sont dautres images
que je vois. Celles qua découvertes tout à coup, en
regagnant Fougères, celui que nous appellerons Jean, déjà.
Des demeures misérables, noires et lugubres. La rue du Rillé.
La maison de pierres grises équarries où les Guéhenno
habitent une pièce unique au troisième étage. La
« cambuse », comme dit Jean-Marie. Pas un pouce
de trop, bien sûr. Il faut y ranger deux lits, celui des parents
et celui du petit, une table, des chaises, deux armoires, un buffet, le
fourneau à gaz, un autre fourneau de fonte, à charbon. Dun
bout de la pièce à lautre, des fils sur lesquels on
accroche la dernière lessive. Devant la fenêtre, cest
ce quon appelle « latelier » :
le bahut de Jean-Marie, un grand baquet deau dans lequel trempent
toujours des cambrures et des semelles ; et surtout la machine à
coudre dAngélique. Cette machine sur laquelle elle pique
des chaussures. Dès 5 heures du matin, Angélique est à
sa machine, elle pédale jusquà 11 heures du soir.
Jusquà sa dernière heure, Jean Guéhenno a cru
entendre « ce bruit de brouette roulée sur des pavés
que fait le pédalier à chaque tour de roue. »
Des images, toujours.
Le petit Jean qui rentre de lécole. Il sait ce qui lattend.
À peine arrivé, il doit noircir les empeignes et les tiges
en veau verni, en chevreau, en mégis. Il doit préparer
les quartiers et les baguettes. Il doit découper les doublures.
À dix ans, de son propre aveu, il est un apprenti assez habile.
Un peu plus tard, un grand
bruit dans lescalier. Cest Jean-Marie Guéhenno qui
rentre, réjoui, volubile, ayant déjà une histoire
à raconter. Un cur dor, ce Jean-Marie, mais avec une
malice qui quelquefois lui porte tort. Il est compagnon du Tour de France.
Certains soirs je suis sûr quavec moi vous imaginez
la scène plusieurs hommes se glissent dans la petite chambre.
Ils sont reçus par Angélique, promue « mère
des compagnons ». Ces soirs-là, Jean-Marie nest
plus Jean-Marie. Avec fierté, il est Pontivy-la-Justice. Les hommes
qui lentourent se nomment Villefranche-la-Liberté, Montpellier-la-Franchise,
Paris-la-Probité, Louvigné-lEspérance. Tous
des noms de vertus. Et il est bien vrai que ces hommes-là, tout
en jurant quil ny a ni Dieu ni maître, professent la
vertu.
Un révolutionnaire,
Jean-Marie Guéhenno ? Pas du tout. Il a même cru au
brave général Boulanger. Mais il est républicain,
en un temps où la République est encore mise en cause par
beaucoup dadversaires. En un temps où le mot seul de République
est synonyme de progrès. Jean-Marie a même, dans lhistoire
du mouvement ouvrier à Fougères, joué un rôle
dont, je ne sais pourquoi, son fils ne parla jamais. Il fut le premier
ouvrier élu, dès juin 1889, au Conseil municipal de la ville.
Et même, il fut réélu en 1891, 1892, 1896, 1900. Pourtant,
un peu plus tard, un journal de Fougères dénonce Jean-Marie
comme « meneur ». Mot redoutable.
Que sest-il donc
passé ?
La vie, pour les ouvriers,
est devenue de plus en plus dure. La loi de la concurrence oblige les
patrons à serrer les prix et, par voie de conséquence,
les salaires. Lorsque survient la morte saison, on trouve naturel de
renvoyer les ouvriers chez eux. Il nest pas question dindemnité
de chômage. Personne ne songe à aider louvrier malade,
ni sa famille. Point de travail, une maladie : cest à
coup sûr la misère à la maison, souvent la faim
cette faim qui revient comme un leitmotiv dans tous les récits
populaires du XIXe siècle.
Entamer le dialogue est
difficile. Devant le patron, louvrier seul est facilement terrorisé.
Une solution : il faut que louvrier, justement, ne soit pas
seul. Cest ce qua compris Jean-Marie Guéhenno. Il
est de ceux qui, à Fougères, ont fondé lun
des premiers syndicats.
Un meneur, Jean-Marie
Guéhenno ? Tout simplement, il voit autour de lui de grandes
injustices et il ne les accepte plus.
Angélique avait
toujours eu peur de la vie. Peur pour elle-même, pour son mari,
pour son fils. Peur de manquer de travail, peur de déplaire au
patron, peur que les siens aient faim. Cette terreur atavique sapaise
peu à peu. Depuis trois ans, le petit Jean va au collège.
Il travaille bien. Angélique a mis de côté quelques
billets de banque et une grande pièce dor de quarante francs.
Cest à ce moment précis que Jean-Marie tombe malade.
Pour le soigner, tout y passe, les billets et la pièce de quarante
francs. Mais Jean-Marie ne guérit pas. On le transporte à
lhôpital.
Jean Guéhenno
a quatorze ans. Pour remplacer le père défaillant, il
faut que le fils travaille. Sera-t-il lui aussi chaussonnier ?
Non. Les années de collège vont lui servir de sésame.
On fait de lui un garçon de courses, dabord, puis un employé
de bureau. Ceci, bien sûr, dans une usine de chaussures. Il ny
en avait toujours pas dautres à Fougères.
Vêtu de sa blouse
noire, il sera tout aussitôt jalousé, comme ses pareils,
par les ouvriers. Les chaussonniers méprisent ceux qui ne se
salissent plus les mains. Jean Guéhenno va souffrir de se voir
exclu de ce quil considère comme une fraternité.
Et nous verrons que tel sera son sort ; de se sentir éternellement
ailleurs, de ne jamais trouver son havre, den éprouver
toujours de lamertume et quelque chose qui ressemble à
un remords.
t
puis est venu lhiver de 1906-1907. Je ferme les yeux et je revois
Fougères, son château, ses vieux quartiers, ses pignons dentelés,
ses toits aigus, ses jardins. Et les eaux vives du Couesnon qui traverse
la ville. Je vois tout à coup les cheminées des fabriques
doù ne sort plus aucune fumée. Je vois les ateliers
désertés, les machines immobiles. La grève. Lune
de ces grèves comme Zola nous les a si bien restituées.
Lune de ces grèves dhiver plus terribles que les autres.
Parce quà la faim sajoute le froid. De cette grève,
Jean Guéhenno dira : « Cétait une
affaire de pain, bien sûr, mais autant une affaire dhonneur,
un dur combat ».
Elle se prolonge, la
grève de Fougères. Si longtemps que la France soccupe
enfin de ces gens-là. Les communautés ouvrières
dautres villes offrent de prendre chez elles les enfants de Fougères.
On en envoie à Paris, à Nantes, à Rennes. De partout,
les pauvres envoient un peu dargent à ces plus pauvres
queux qui sont à Fougères. Et puis, un jour, une
grande nouvelle : Jaurès va venir. Quoi ! Jaurès
à Fougères ? Ce nest pas possible, cest
une fausse nouvelle ! Fougères est une trop petite ville
pour le grand Jaurès ! Mais non, les journaux le confirment :
Jaurès sera tel jour, à telle heure, à la gare.
Et voilà que toute la ville se porte vers cette gare. Une masse
immense dhommes, de femmes, denfants. Qui dira ce que fut,
pendant toutes ces années, la gloire de Jaurès auprès
de tout un peuple ?
Cest une mer, cest
un océan qui bat la gare et ses alentours. Des hommes en casquette,
des femmes en cheveux. Des enfants haussés sur les épaules :
« Regarde bien, cest M. Jaurès qui va venir ».
Encerclé, serré de toutes parts, écrasé, ladolescent
Jean Guéhenno est au sein de cette foule. La porte vitrée
qui sentrouvre, là-bas. Un groupe dofficiels, vêtus
de noir, et, au milieu deux, un homme simple, avec une large barbe
et un regard rayonnant. Une acclamation qui monte vers le ciel. Un long
cri de gratitude et despoir.
Cest sous le marché
couvert que va parler Jaurès. Les journaux du temps le disent
et cest vrai : toute la ville était là.
Parce que toute la ville travaillait pour la chaussure. Et que la chaussure
était en grève. Je vous le dis sans fard et sans hésitation :
jaurais voulu être dans cette foule. Jaurais voulu entendre
Jean Jaurès, la plus grande voix que la gauche française
ait engendrée. Jaurais voulu, avec Jean Guéhenno,
entendre ces deux mots qui tombèrent sur la foule silencieuse et
qui la firent tout à coup trembler : « Citoyens,
citoyennes ! »
Laccent du sud-ouest
martelait les phrases. Léloquence était à la
fois classique et populaire. Jaurès était le familier des
orateurs antiques et, en même temps, il côtoyait chaque jour
les souffrances du peuple. Ce jour-là, il ne parla pas aux grévistes
de Fougères de leurs épreuves. Ceux-ci ne les connaissaient
que trop. Mais il leur dit quils navaient pas le droit dêtre
vaincus, parce que leur combat nétait pas le leur seulement,
mais celui de tous. À ces gens courbés dans la servitude,
il parla de leur fierté. Il leur dit que tous, oui, tous
portaient en eux un monde. Comme il a su se souvenir, Jean Guéhenno !
Écoutons-le : « Et puis sa voix se fit plus grave :
il évoqua tous les malheurs que subissaient dans ce moment les
hommes, les terres ensanglantées, la guerre qui, comme une nuée,
montait sur lhorizon et roulait vers nous, un univers furieux que,
seuls, pouvaient exorciser notre bon sens et notre volonté. Alors
seulement, vers la fin de son discours, il nous nomma de ce nom plus chargé
de tendresse : « camarades », et pour la première
fois jeus le pressentiment de notre vrai destin ».
arce
que, à lAssemblée de 1789, ceux qui voulaient une
constitution sétaient assis à la gauche du président
et ceux qui nen voulaient guère à sa droite, les
notions de droite et de gauche sont nées en France. Après
quoi, envolées bien au-delà de cette assemblée
française, elles se sont imposées non seulement à
notre pays, mais fait remarquable au monde entier.
La gauche française,
cependant, ne ressemble pas aux autres gauches. Elle a sa propre hérédité,
ses ambitions bien à elle et ses propres réflexes. Il
semble que lindividualisme français se soit confirmé
jusque dans les rassemblements quelle provoque. Rousseau à
lorigine, et puis Hugo, et puis Michelet, et aussi Proudhon, et
aussi Blanqui, et enfin Jaurès : on découvre dans
cette lignée cet appel venu des profondeurs, cet élan
vers lidéal et parfois vers limpossible, cette sorte
de lumière enfin qui nappartient quà la France.
Dans les années qui précédèrent 1914, il
sembla quune lame de fond emportait tout. À chaque nouveau
scrutin, la gauche progressait. La fureur même de ses adversaires
montrait quils avaient peur. La gauche radicale, qui déjà
était au pouvoir, allait-elle faire place à une gauche
socialiste ?
Et comment tant de gens
et dautant plus sils étaient jeunes
nauraient-ils pas été séduits ? Une
société moins dure à lhomme, la fin des plus
intolérables des inégalités, le travail mieux organisé,
mieux réparti, mieux protégé. Les abus pourchassés.
Le droit au travail, mais aussi le droit au repos. Le droit dêtre
malade, le droit dêtre vieux. Et puis et là,
cétait le cri suprême le droit à la
paix. Jaurès en était sûr, et il le répétait
sans cesse : au long des siècles, cétaient
toujours les humbles, les pauvres qui avaient payé le prix de
la guerre. Puisque lon ne pouvait pas faire la guerre sans eux,
il leur appartenait de refuser la guerre. Seul le socialisme empêcherait
la guerre. Le raisonnement de Jaurès était simple et,
de là, dautant plus convaincant. Quand tous les pays du
monde seraient socialistes, on aurait mis fin à toute possibilité
de guerre. Car il était évident mathématiquement
évident que jamais un pays socialiste ne ferait la guerre
à un autre pays socialiste. Alors, des millions de Français
ont rêvé à ces républiques idéales
que peignait Jaurès. Il leur était dautant plus
facile de rêver que jamais, dans le monde, on navait vu
de telles républiques. Dans cette perspective, le rêve
socialiste davant 1914 nous apparaît comme le plus pur de
tous les rêves.
ean
Guéhenno fut lun de ceux qui rêvèrent. Désormais,
cest la gauche quil allait rejoindre. La gauche, mais pas
un parti de gauche. Voilà qui est important. Jamais Jean Guéhenno
na adhéré à un parti. Il en fuyait les structures
et les consignes. Il se refusait à obéir à des
mots dordre. Un homme à la foi sans faille, mais un homme
libre : voilà ce quil a voulu être. Voilà
ce quil a été.
Mais, pour le moment, il
portait toujours la blouse grise et le col empesé des employés
de fabrique. Tout à coup, il se décida. Retournons dans
la petite chambre où lattendait chaque soir sa mère.
Devant la fenêtre, la brouette tourne. Jean est assis à la
table. Le voilà qui prend sa plume. Et là, sur le bois,
il écrit : « Vive le bachot ! »
Préparer seul
cet examen, quand, dans la semaine, on dispose de si peu de loisirs :
le pari est risqué. Il le gagne. Il est bachelier. Du coup, on
lui accorde une bourse. Il devient khâgneux au lycée de
Rennes. On décide pour lui quil préparera Normale
lettres.
Aux vacances, il retrouve
sa mère et, fort triste, sen va visiter son père
à lhôpital. Jean-Marie nen finit pas de mourir.
En juillet 1910, Jean échoue au concours de lÉcole
normale et, pour ne pas perdre de temps, passe en octobre les examens
dune licence de philosophie. Cest entre lécrit
et loral que Jean-Marie Guéhenno, que Pontivy-la-Justice,
est enfin délivré de son long calvaire. Dois-je vous dire
que lévénement ne fait aucun bruit dans le monde,
pas même à Fougères ? Mais, pour Jean, il sagit
dune blessure profonde, dont il ne guérira jamais.
Enfin, Jean Guéhenno
va entrer à Normale. Il a obtenu une bourse dexternat.
Ils seront dans la même turne quatre inséparables :
Durckheim, Desjardins, Vaillant et lui. Durckheim sera tué à
la guerre, les trois autres blessés. Cétait en ce
temps-là le lot de cette génération dont on a dit
si justement quelle fut sacrifiée. De lÉcole
il conservera ce souvenir rare denrichissement et de plénitude
que vous êtes plusieurs ici à avoir connu. Il passera toute
une année à lire presque uniquement Platon.
Il lut aussi lAvenir
de la Science de Renan, senivra de cette lecture. Il la
rapporté : dans cette exaltation de lesprit, il trouva
quelque chose qui ressemblait au bonheur dans sa perfection. Du coup,
il se posa cette question qui le poursuivit jusquà sa dernière
heure : « Pourquoi moi ? » Il était
conscient de jouir dun privilège sans limite. Or, par essence,
il détestait les privilégiés. Ses pensées
à tout instant rejoignaient le noir troupeau qui, chaque matin,
à laube, regagnait lusine ou la fabrique. Dans ces
moments, langoisse lui étreignait le cur « Pourquoi
moi ? »
Entré à
lÉcole en 1911, la même année que Maurice
Genevoix, il devait en sortir en 1914. Pour aller où, sinon à
la guerre ? Sil est une certitude que je ressens avec force,
cest qua aucun moment de lhistoire humaine, tant dhommes,
de 1914 à 1918, ont eu à supporter ce qui nest rien
dautre que linsupportable.
Une image, encore. Un jour
de mars 1915, un jour « triste et gris ». La tranchée.
Cest-à-dire la boue. Il faut vivre dans la boue, tirer dans
la boue, manger dans la boue, dormir à même cette boue. Les
poux qui grouillent, les rats qui sont comme chez eux, et puis lodeur.
Et puis le bruit. La mitraillade, la fusillade, la canonnade. Dans la
tranchée, lofficier Jean Guéhenno est là, avec
ses hommes. Soudain, il chancelle : une balle est venue le frapper
en plein front. Ses camarades, tandis quon lemporte, croient
que cest un mort qui sen va. Il survivra. Déclaré
inapte, il est affecté à larrière et rééduquera
notamment des soldats devenus aveugles. Auprès de ces hommes désespérés,
il va avoir tout le temps de méditer sur labsurdité
de ces désastres.
Au bout de la course
aux enfers, douze millions de morts. Cest plus que ne peut en
supporter Jean Guéhenno. Comme tous ses camarades, il va jurer
que lon ne reverra plus jamais ça. Les rescapés
de lhécatombe sont prêts à tout oser pour
que, jamais, au grand jamais, la folie des hommes ne les reprenne.
Bonne occasion de repenser
à Jaurès.
Tout au long de sa vie,
Jean Guéhenno pensera à Jaurès, il y pensera
a-t-il dit dans La Mort des Autres « comme à
aucun autre homme ». Alors, après la tuerie, limpérieuse
nécessité du socialisme ? Avec passion, Guéhenno,
comme dautres, regarde du côté de lOrient. En
octobre 1917, il y a vu sallumer « un grand feu ».
En 1934, dans son Journal dun homme de 40 ans, il écrira :
« Ce combat et cet exemple il sagit du combat
et de lexemple soviétiques font à peu près
tout notre espoir et toute notre joie ».
Ce sont là de
graves paroles. Elles auraient dû logiquement déboucher
sur un engagement politique, surtout après 1920 quand, au Congrès
de Tours, se détachant du parti socialiste, naquit le parti communiste.
Jean Guéhenno na pas voulu franchir le pas. Il sen
est expliqué dans la Foi difficile.
Il na pas voulu choisir,
dit-il « entre ces deux fractions du peuple dont le Congrès
de Tours venait de faire des ennemis ». Il y avait désormais
des socialistes et des communistes. Mais, Jean Guéhenno déclarait
avec force que « la scission de Tours lui paraissait
une véritable trahison dune cause qui ne pouvait pas cesser
dêtre commune » et quelle « compromettait
tout lavenir ».
Voilà des lignes
qui disent tout. À cette époque, Guéhenno éprouve
de la joie à voir la révolution marxiste triompher en Russie,
« au reste contre toutes les prévisions et les enseignements
de Marx », mais il dit que, si peut-être les temps sont
proches, cela ne signifie nullement que les Français, eux, doivent
changer de méthode.
l
sest marié, en 1916, avec une camarade détudes,
agrégée dhistoire et de géographie, quil
a profondément aimée et qui, après la guerre, lui
a donné une fille, Louise. Il a été nommé
professeur au lycée de Douai, puis à celui de Lille. Il
y a créé la première khâgne que lon
ait vue dans la capitale des Flandres.
Professeur, il sest
senti libre. Déjà, on le tient pour un pédagogue
exceptionnel. En 1927, il est nommé à Paris. Cest
ainsi quil professera, en khâgne, au lycée Lakanal,
à Henri IV, à Louis-le-Grand.
Ici, je marrêterai.
Je vous conduirai dans lune de ces classes, traditionnellement
sombres, de ces vieux lycées où Jean Guéhenno a
enseigné. Je vous le montrerai venant sasseoir à
sa table, sur lestrade, promenant son regard sur ces jeunes gens
silencieux qui attendent tout de lui. Au lendemain de mon élection,
jai reçu plusieurs lettres dhommes qui furent ses
anciens élèves. Jai lu les témoignages que
dautres ont publiés. Jai été frappé,
non seulement par lunanimité des souvenirs, mais par leur
force. Jean Guéhenno a émerveillé plus de vingt
classes qui apprenaient de lui lintelligence, lintuition,
la clarté, la tolérance, la beauté en un
mot lhumanisme. Claude Santelli fut son élève. Avec
Jean Deprun, il a eu la charge de présenter à Jean Guéhenno,
en janvier 1942, les vux de la khâgne. Lhabitude était
dironiser, de se moquer. lmpossible. Lenthousiasme de ces
élèves était sans mélange.
Et moi qui osais parler
déphémère ! Quand les derniers dentre
ses élèves auront disparu, que restera-t-il de tant de génie
mais oui, tous me lont dit : de génie
dispensé pour faire des hommes ? Cest bien ce quil
disait, à la première prise de contact : « Je
suis ici, messieurs, pour vous aider à devenir, non pas ce quon
appelle aujourdhui des jeunes hommes, mais des hommes ».
Quand il lisait un texte,
quand il le commentait, tout devenait clair, évident. Ce professeur
navait rien de professoral. Comme il expliquait Pascal, lui qui
nétait pas pascalien ! Comme il apprenait à découvrir
les beautés de Michelet et de Renan ! Comme il sattardait
à ses dieux : Rousseau, Voltaire, Diderot ! Comme il
sexclamait quand il se passionnait et il se passionnait toujours !
Ainsi à lattaque du VIIe livre de lÉnéide :
« Énée aborde à lembouchure du Tibre...
mais cest un Botticelli ! » Il sinterrompait :
« Comme cest écrit ! Sentez-vous comme cest
écrit ? » Cétait là sa manière.
Cette manière qui a fait de lui un maître « unique,
irremplacé, inimitable ».
our
la première fois, en 1927, on avait vu le nom de Jean Guéhenno
à la devanture des libraires. Son livre sintitulait :
LÉvangile éternel et il était consacré
à Michelet. Pouvait-il en être autrement ? De Michelet
à Guéhenno, la filiation est évidente et jaime
que ce premier ouvrage soit dédié à la mémoire
de son père. Après quoi, vint un petit livre dont Daniel
Halévy trouva le titre : Caliban parle. Ce Caliban,
à qui Guéhenno donne la parole, cest lhomme
du peuple, ou plutôt, comme on a dit plus tard, « lhomme-masse ».
Cet homme-là, Guéhenno lavait entendu se plaindre
dans sa jeunesse. Souvent. Depuis des siècles, il grognait, il
grondait. Pourquoi ne pas « mettre en ordre ses doléances
et ses espoirs » ? Ce Caliban parle est un acte
de foi. Mais la lucidité surgit à chaque page. Ce que lon
découvre aussi, dans ce livre, cest un style dune remarquable
fermeté et dune indéniable beauté formelle.
Le style Guéhenno est né.
Chez Daniel Halévy,
Guéhenno sest lié avec des hommes un peu plus jeunes
que lui, mais qui pensent comme lui : Guilloux, Chamson, Grenier,
Malraux, Drieu, Berl. Ces hommes, tous ces hommes sont furieux de voir
que le monde a si mal tourné depuis la guerre, de voir que les
politiques ont « rendu lEurope impossible au moment même
où il eût fallu la créer ». Souvent, la
colère exerce une action créatrice. Guéhenno et ses
nouveaux amis vont se retrouver dans la même revue, précisément
baptisée Europe. Cest par Europe que Guéhenno
va entrer dans ce quil appelle « la mêlée
confuse ». Le fondateur de la revue va même adjurer Guéhenno
den prendre la direction. Longuement, il hésite : toujours
cette sensation véridique quil existe en lui
trop de contradictions, quil nest pas fait pour le combat
ouvert. Mais, depuis quelque temps, il est en correspondance avec Romain
Rolland qui a lu son Michelet et son Caliban. Guéhenno
lui demande conseil. Romain Rolland nhésite pas : il
faut accepter. Et Romain Rolland adresse même, à ce professeur
quil ne connaît pas encore, une véritable exhortation :
« Cher Guéhenno, parlez ! Nhésitez
jamais à dire le plus vrai de vous-même, le plus rée !
(...) Soyez Caliban, voyez avec ses yeux les hommes et les uvres
de notre temps ! Nous avons besoin plus que jamais dun
nouveau Péguy, absolument libre, sain et droit, franc du collier.
Vous êtes vous. Restez vous ».
On ne dira jamais assez
le talent qui se déploya à la revue Europe. Giono,
Dabit, Blanzat avaient rejoint Guéhenno, Chamson et Guilloux.
La revue était pauvre, mais les lecteurs, sils nétaient
que quelques milliers, étaient ardents. Cétaient
ces mêmes lecteurs surtout des étudiants, des professeurs,
beaucoup dinstituteurs qui avaient idolâtré
Jaurès. Tous ils estimaient que la pensée de Jaurès
avait été trahie. Ils trouvaient dans Europe lexpression
fervente de leur révolte. De loin, Romain Rolland donnait son
impulsion et quelle impulsion à ce combat. Chaque
semaine, il écrivait à Jean Guéhenno. Il faut lire
leur correspondance publiée sous le titre : lIndépendance
de lEsprit.
n
France, depuis longtemps, les lampions de la victoire étaient
éteints. De terribles soubresauts secouaient la République.
Certains regardèrent alors vers lAllemagne et lItalie.
Mais dautres, justement horrifiés par ces dictatures militarisées,
se tournaient vers lest et croyaient trouver la sauvegarde de
la liberté auprès dune autre dictature. Quétait-ce
quune cervelle dEuropéen, en ces années-là,
sinon, comme la vu Jean Guéhenno, « un assez
beau chaos » ?
Le 6 février 1934
fut un révélateur. On avait voulu sen prendre à
la République. Tous ceux qui, la veille encore, hésitaient,
tergiversaient, doutaient, ceux-là, tout à coup, se retrouvèrent.
Le 12 février, cent cinquante mille hommes et femmes se rassemblent
place de la Nation. Parmi eux, il y a un professeur de khâgne,
pas très grand, pas très fort, avec une mèche noire,
des lunettes rondes et une moustache. Il sappelle Jean Guéhenno.
Cest dans le petit
bureau dEurope que, dès février 1934, allait
naître ce Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes
qui allait devenir lun des éléments les plus actifs
de la campagne qui conduisit au Front Populaire. Nous sommes sûrs
que ce nest pas par hasard.
Quand le parti communiste
crut devoir acheter Europe, on fit dire à Jean Guéhenno
quil garderait naturellement la direction de la revue. Il refusa.
Il avait voulu quEurope fût lasile et lorgane
de toutes les gauches, point dune seule gauche. Puisque ce nétait
plus possible, il démissionna.
Il fut désemparé.
Il avait traversé, en 1933, une grande douleur. Après une
longue, très longue maladie, sa femme était morte. Il vivait
seul avec sa petite fille. Cet homme si prompt à se confier dans
ses livres, na jamais fait allusion à sa tragédie
intime. Mais nous savons quel père il fut, acharné à
devenir, auprès de son enfant, à la fois la mère
disparue et le père qui restait. Mais les dangers se précisaient.
Guéhenno écoutait à la radio les discours retransmis
de Berlin ou de Nuremberg. Il tendait loreille vers le récepteur,
tâchait à comprendre les hurlements martelés et rauques
de celui que la presse française appelait respectueusement :
« M. Hitler. » Quand la foule galvanisée
hurlait : Sieg Heil ! Sieg Heil !, Jean Guéhenno
tremblait pour le monde. Je note au passage une réflexion savoureuse :
« Nous devons à la radio létrange privilège
davoir vécu longtemps dans une véritable intimité
avec nos assassins ».
Les élections législatives
approchaient. Deux hebdomadaires se partageaient la clientèle du
grand publie cultivé. Ils étaient favorables à la
droite. Mais comme ils rassemblaient des signatures prestigieuses, comme
le talent sy déployait à longueur de colonnes, même
les gens de gauche les lisaient. Cest alors quAndré
Chamson eut lidée de battre ces périodiques sur leur
propre terrain et de leur opposer un hebdomadaire qui rassemblerait tout
autant de talent mais qui, lui. soutiendrait le programme du Front Populaire.
Il fallait des capitaux. André Chamson les trouva. Il fallait un
titre. Comme le nouveau journal devait paraître le vendredi, on
lappela Vendredi. Le temps nétait pas encore
venu où, après la libération, une feuille imprimerait :
« À partir de la semaine prochaine, Samedi-Soir
paraîtra le jeudi matin ».
Quand André Chamson
demanda à Jean Guéhenno de diriger avec lui Vendredi,
celui-ci accepta sur-le-champ. Cest ainsi que Vendredi
eut trois directeurs : André Chamson, qui était radical,
Jean Guéhenno, proche des socialistes, et Andrée Viollis,
communiste.
Je viens de lire toute
la collection de Vendredi. Quelle étonnante impression
jai retirée de cette exploration !
Dabord oui
les éclatantes signatures annoncées étaient
bien au rendez-vous. Au sommaire du n°1, daté du 8 novembre
1935, je trouve les noms dAndré Gide, Jacques Maritain, Julien
Benda, Jean Cassou, André Chamson, Jean Giono, Jean Guéhenno,
Louis Martin-Chauffier, Paul Nizan, Jean Schlumberger, Andrée Viollis.
André Chamson avait rédigé léditorial.
Il annonçait que « Vendredi serait lorgane
des hommes libres de ce pays et lécho de la liberté
du monde ».
Jean Guéhenno, lui,
publiait à la page 10 un article intitulé : « Jeunesse
de la France. » Il adjurait la jeunesse, qui voyait son horizon
fermé, de rêver à la justice et de sen tenir
à ce rêve.
Je dois vous le confier :
ayant vécu le Front Populaire, je suis passé à
côté de lui sans le comprendre. Jai une excuse, javais
onze ans. Je revois, dans les rues de Lille, ces grands défilés,
débonnaires et sûrs deux-mêmes, avec dans les
rangs des rires et des lazzis. Ce qui domine, dans mes souvenirs, cest
la forêt des drapeaux rouges, le chant repris inlassablement de
lInternationale. Les accordéons, au coin des rues,
qui ne jouaient rien dautre. Les crieurs qui annonçaient
lHuma et le Popu. Le secrétaire de mon père,
fervent lecteur de lAction française, et qui, lorsquun
cortège de grévistes passait sous nos fenêtres,
jaillissaient sur le balcon pour crier Vive Maurras, cependant
que ma mère, aussitôt, lui intimait lordre de rentrer
sur-le-champ. Je revois Blum défilant aux côtés
de Salengro, notre maire.
Des images et, pour lenfant
que jétais, elles évoquent bien plus une gigantesque
kermesse quune révolution. Depuis, jai beaucoup lu
sur ce quon a appelé le « grand espoir de 36 ».
Mon impression pourquoi ne pas le dire ? ne sest
pas modifiée. Pour des millions de Français, le Front Populaire,
cétaient quelques rêves réalisés. Les
premiers congés payés : la grande ruée vers
la mer de ceux que ne lavaient jamais vue. La France des tandems
et des auberges de la Jeunesse. Les quarante heures et les conventions
collectives.
À quelques-uns
de nos contemporains, cela pourra paraître dérisoire. Pour
ceux de ce temps-là, cétait beaucoup. Pour certains,
cétait tout.
Le 17 juillet parvint
à Paris la nouvelle du soulèvement nationaliste dans le
Rif et le sud de lEspagne. Un nom surgissait à la première
page des journaux : Franco. Est-ce ce jour-là que lagonie
du Front Populaire a commencé ? Je continue à tourner
les pages de Vendredi. Je vois peu à peu monter linquiétude,
bientôt langoissé.
Et puis, au mois doctobre,
des nouvelles parviennent de Moscou. Les grands procès ont commencé.
Les plus illustres des vieux révolutionnaires saccusent de
tous les crimes. Ils se frappent la poitrine. Ils jurent quils sont
des espions au service du capitalisme. Quest-ce donc que cela veut
dire ? La masse des Français nest pas émue, parce
que les Français, traditionnellement, ne sintéressent
pas à ce qui se passe au-delà de leurs frontières.
Beaucoup, parmi les alliés du Front Populaire, se refusent à
attarder leurs pensées à ce quils ne veulent juger
que comme un accident. Ils estiment que, sur le plan extérieur,
il existe une priorité : le combat antifasciste. Désormais,
la collusion est évidente entre Hitler, Mussolini et Franco. Pour
y faire face, il faut rechercher lalliance de lUnion Soviétique.
Donc, de Staline. Cette priorité oblige à faire silence
sur les procès de Moscou. Cest là de la tactique.
Cest là de la stratégie. Mais Jean Guéhenno
nest homme ni de stratégie ni de tactique. Il prend sa plume,
sa bonne plume. Et il écrit : « Pourquoi ne dirions-nous
pas langoisse qui nous étreint quand nous lisons le compte
rendu de cet affreux procès ? (...) Un tel procès avilit
lhomme, les accusés et les juges. Il y a dans cette affaire
trop de ruse et trop de mystère. (
) Tout sonne faux dans
ce procès. Tout est inexplicable. Il nest pas une parole
des accusés qui soit psychologiquement vraie ».
Ceci nest quun
extrait. Larticle est long. Son angoisse et sa réprobation,
Jean Guéhenno fait plus que les exprimer, il les crie. Qui ne
penserait aujourdhui que, ce jour-là, Jean Guéhenno
a sauvé lhonneur de la pensée de gauche ?
En février 1937,
Guéhenno revient sur les procès de Moscou. Il sait que,
pour de telles prises de position, il est violemment critiqué.
Pour un peu, on laccuserait de diviser la gauche. Il persiste.
Son mérite est dautant plus grand que, sous les attaques
et les calomnies, au travers de ses divisions, le Front Populaire est
en train de mourir.
On le sait à Vendredi.
Quand, tournant toujours les pages, jen sais arrivé là,
jai senti le désarroi des directeurs, des collaborateurs,
des lecteurs aussi. Chamson, Guéhenno, Viollis ne le cachent plus.
Pourquoi le cacheraient-ils ? Ils écrivent, le 8 octobre 1937 :
« Cette immense bonne volonté, cette puissance que la
Nation avait mise à la disposition de ses représentants,
qui pouvait et devait être irrésistible, on peut craindre
aujourdhui, davoir bientôt à dire quelle
fut vainement dilapidée ». Elle lest. Blum cède
la place à Chautemps.
Hitler, lui, a jeté
le masque. Cest lAnschluss, Vienne sous la botte nazie.
Jaime ce titre de Vendredi, à la une, le 18 mars 1938 :
« Nous avons joué le bonheur, nous devons jouer le
salut ». Ce titre, il résume tout de la position
des hommes de la gauche, des pacifistes français de lentredeux
guerres. Jusquau bout, ils ont cru quà partir de leurs
rêves on pouvait construire une société meilleure.
Ils y ont mis un acharnement qui a pu paraître parfois de la cécité.
Maintenant, ils ouvrent les yeux. Ils ne renoncent pas à leurs
rêves mais ils les remettent à plus tard. Les plus
lucides dentre eux, et ceux qui connaissent le mieux lhistoire,
se disent sans doute que ce report du bonheur à demain est la loi
amère, quont subie à travers les siècles, tant
de réformateurs, tant de révolutionnaires. Et ceux qui se
disent cela ploient sous le fardeau de leur détresse.
Le 10 novembre 1938, Vendredi
renonce à paraître. Il est déchirant, laveu
de la défaite par les directeurs : « Vendredi
sest dévoué sans restriction, durant ces trois
années, à une grande expérience commune. Née
avec le Front Populaire, soutenue par sa vie, cette espérance ne
peut lui survivre ».
Dailleurs, la guerre
était aux portes. Le pacte germano-soviétique acheva ce
quavaient commencé les déchirures internes.
Il fallut linvasion
de lUnion Soviétique par Hitler, au mois de juin 1941, pour
ressouder le front commun. Depuis le premier jour de la guerre, Jean Guéhenno
avait fait face. Il faut lire le Journal des Années noires.
On y retrouve lhomme quil a été toujours. Solidement
attaché aux quelques lois essentielles qui ont orienté sa
vie, il se refuse à croire à la vérité des
dictatures aristocratiques. Il répudie la violence, lécrasement
des plus faibles par les plus forts, le triomphe de la brutalité
imbécile. Chaque matin, il prend le chemin de sa khâgne et,
à ces jeunes gens qui attendent tout de lui, il annonce lespoir :
« Fermez les fenêtres, messieurs, ici nous travaillons
toutes fenêtres fermées ». Il parle dAthènes,
parce quAthènes cétait la démocratie.
Il parle de Rousseau, parce que Rousseau était lhomme le
plus libre de son temps. Tout en apparence lui démontre le contraire,
et pourtant il persiste à jurer que lhomme est bon par essence.
En haut lieu, on sait que rien ne viendra à bout de la foi de Jean
Guéhenno. Alors, de ce merveilleux professeur de khâgne,
on fait un professeur de quatrième. Désormais, il expliquera
le Cid à des enfants de treize ans. Il voit les souffrances
qui lentourent, les hommes en prison. Ceux que lon déporte
et ceux que lon fusille. Il trouve légère la peine
quon lui inflige et la prend comme un acte de solidarité.
Rentré chez lui, il travaille à son grand livre sur Rousseau.
Consacrer son temps à Jean-Jacques quand en apparence Hitler triomphe,
cela, cest tout Jean Guéhenno. Il se rend aux réunions
clandestines du groupe des Lettres françaises. Ils ne sont guère,
autour de Jean Blanzat, de Jean Paulhan, dÉdith Thomas, quune
dizaine. Quand viendra la Libération, lors de la première
réunion après le départ des Allemands, Jean Guéhenno
découvrira avec étonnement une véritable foule de
nouveaux adhérents. Alors, il donnera sa démission.
Il sera chargé dorganiser
une « direction de la Culture populaire et des Mouvements de
jeunesse ». Moi qui appartenais à lun de ces mouvements,
je lai donc eu pour « patron » sans jamais,
bien sûr, lapercevoir. On fit de lui un inspecteur général
de lÉducation nationale. On peut le regretter pour tous les
élèves quil a privés dun enseignement
unique. On doit sen féliciter pour lui puisque cest
à la faveur de ses nouvelles fonctions, au cours dun voyage
à Lisbonne, quil a rencontré celle qui devait être
la compagne tant aimée de ses dernières années et
qui devait lui donner son fils, Jean-Marie. Jean-Marie Guéhenno
comme le chaussonnier de Fougères. Quand, en 1962 il fut élu
à lAcadémie française, il voulut dailleurs
que son épée évoquât la canne de compagnon
et portât les lettres : J.M.G.-P.L.J. : Jean-Marie Guéhenno
Pontivy-la-Justice.
La maladie du monde saggravait.
La gauche qui avait retrouvé son union au cours des combats ;
qui, à la Libération, avait quelque temps vécu
de nouveau les espoirs de 36 ; cette gauche-là avait vu
sa cohésion voler en éclats. Nouvelle défaite dont,
une fois de plus, la tyrannie stalinienne était responsable.
Quand ou annonçait que Staline incarcérait par millions
les opposants à son régime, quil les torturait,
quil les mettait à mort, ceux qui prenaient à la
lettre lévangile marxiste se refusaient à le croire.
Ces abominations ne pouvaient pas sêtre produites, parce
quelles étaient contraires à lessence du marxisme
et que la Russie soviétique était marxiste. Ils étaient
sincères, ces militants et cest là que naît
lune des grandes tragédies de notre temps. Une tragédie
que nul ne ressentit plus profondément que Jean Guéhenno.
Il continuait à
publier des livres où il disait tout de lui. Après son
Jean-Jacques, ce fut la Foi difficile, ce fut Changer
la vie, le livre de lui qui a été, à juste
titre, le plus chaleureusement apprécié par le plus large
des publics. Et puis : Ce que je crois, Caliban et Prospero,
les Carnets du vieil écrivain, Dernières lumières,
derniers plaisirs. Dans tous ces livres, on retrouvait la même
musique intérieure, la même fermeté de pensée,
les mêmes beautés de langage, mais aussi un désenchantement
grandissant. Pour lhomme qui avait entendu Jaurès à
Fougères ; pour lhomme qui de toute son âme
avait cru que la solution des malheurs du monde passait par le
socialisme ; pour lhomme qui avait cru, avec Jaurès,
quil ny aurait plus de guerre quand tous les pays du monde
seraient socialistes ; pour celui qui, avec Michelet, avec Hugo,
avait cru que léducation ferait les hommes meilleurs ;
pour celui qui était sûr que les forces obscures du capitalisme
une fois annihilées, les prisons souvriraient et les derniers
fusils tomberaient des mains des derniers soldats ; quelle affreuse
désillusion, en vérité ! Deux colosses désormais
se réclamaient du socialisme : la Russie et la Chine. À
peine constitués, on les voyait face à face, se haïssant,
se provoquant, sarmant lun contre lautre. Jean Guéhenno
a pu voir lun de ces grands États, à Budapest et
à Prague, écraser la liberté sous les chenilles
de ses chars. À quelques mois près, il aurait pu voir
un autre de ces grands États, sous le signe du socialisme, entrer
en guerre contre le Vietnam socialiste. Il aurait pu voir, sous la bannière
toujours du socialisme, se perpétrer au Cambodge un génocide.
Imaginons-nous le désespoir de Jaurès survivant aux balles
de son assassin et assistant à la faillite de tout ce à
quoi il avait cru ?
Jean Guéhenno
aurait pu légitimement désespérer. Il ne sest
pas laissé aller à ce reniement. Il savait que, chez lhomme,
on trouve toujours le pire, mais aussi le meilleur. Labjection
et le crime aisément côtoient lhéroïsme
et la sainteté. Cest au meilleur de lhomme que voulait
encore croire Jean Guéhenno. Choisissant cette forme optimiste
de pensée, lincroyant Guéhenno songeait-il ainsi
quil rejoignait labsolu de la foi chrétienne ?
Je relis une page rédigée
en 1940, en décembre, au plus profond de lasservissement.
Il écrivait : « Jai peiné trente ans.
Jai été dur et plein de colère. Jai regardé
mes contemporains comme des ennemis, chaque fois que je les ai trouvés
enclins à se contenter dun monde où je ne reconnaissais
moi-même que misère et injustice. Jai brandi, comme
des épées, quelques petites idées que, naturellement,
je croyais sorties du plus profond de moi, quand peut-être elles
métaient seulement soufflées par les furies du temps (...)
Jai employé à me battre pour lamour de lhumanité
les années qui mavaient été offertes pour gentiment
et modestement aimer quelques créatures. Jai mal vécu,
mal aimé. Je nen ai pas pris le temps. Trente fois, dès
le mois de mars, les fleurs des amandiers mont averti. Je nai
pas entendu leur avertissement. (...) Et maintenant le beau temps est
passé, les créatures, celles que je devais aimer, presque
toutes, sont mortes. Et je reste avec mon amour de lhumanité,
sans emploi, sans objet, sauf, pour lassouvir, à reprendre,
dès que cela sera de nouveau possible, et jusquà la
mort, mon combat ».
Près de quarante
fois encore, après quil ait écrit ces lignes, les
amandiers ont refleuri. Le cur de Jean Guéhenno sest
ouvert. Il a trouvé près de lui des êtres à
aimer. Son destin résume, en notre siècle si dur, tout
le cycle parcouru par la gauche. Toute sa foi et tous ses doutes. Et
la voie nouvelle où, si elle veut vivre et il faut quelle
vive , elle doit sengager.
Au mois de juillet 1978,
se tint à Paris un colloque international. Cétait
le bicentenaire à la fois de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau.
Les discours se succédèrent. Jean Guéhenno sétait
rendu là sans songer à parler. Des propos furent tenus
qui lui ont déplu. Il leva le bras, demanda la parole. Tous ceux
qui ont entendu cet homme de quatre-vingt-huit ans senflammer,
comme au temps de sa jeunesse, pour les idées éternelles
dont il noubliait rien, ont gardé le souvenir, ce jour-là,
une fois de plus, de cette saisissante éloquence qui avait ému
tant dauditeurs au long de tant dannées et qui rappelait,
presque avec colère, que Voltaire, cétait dabord
la liberté et Jean-Jacques Rousseau dabord la justice.
Ce fut le dernier message que légua Jean Guéhenno. Dans
linstant qui suivit, il était frappé dhémiplégie.
Il mourut le 22 septembre 1978.
Quelques mois plus tôt,
à Port-Blanc, il avait dit à Mme Jean Guéhenno,
en montrant la mer : « Au fond, cest là que
je voudrais être ». Les siens ont obéi à
ce vu. Les cendres de Jean Guéhenno furent portées
dans une urne à bord dun bateau de pêche. Celui qui
conduisait ce bateau était un pêcheur. Il aimait bien M. Guéhenno.
Le bateau quitta le port. Jean Guéhenno aimait tant partir en mer.
Cétait son dernier voyage, voilà tout.
Il était 8 heures
du matin. Une petite brume enveloppait tout, choses et gens. Quand on
passa au large, on ne vit pas même les Sept îles. La terre,
on lavait très vite perdue de vue. On était derrière
lîle Rouzic. Le patron arrêta son moteur. Absolu,
le silence. Le patron et le matelot, alors, se découvrirent,
ôtant lun sa casquette, lautre son petit bonnet de
laine bleue. On jeta lurne à la mer qui se referma sur
les restes mortels de Jean Guéhenno.
Alors on vit paraître
un grand oiseau blanc avec des ailes noires. Cétait un
fou-de-bassan, comme Jean Guéhenno savait si bien les reconnaître.
Loiseau vola quelques instants au-dessus du bateau. Puis il séloigna.
La brume se déchira. De nouveau, le soleil apparut. Le patron
avait remis son moteur en marche. Le bateau, dans la lumière,
repartait vers la terre. Il repartait vers ce que Jean Guéhenno
avait le mieux et avec le plus de confiance chanté : la
vie.
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