union
entre les sciences et les lettres dont vous cherchez, Messieurs, à
resserrer les liens, est un des caractères qui devoient distinguer
ce siècle où, pour la première fois, le système
général des principes de nos connoissances a été
développé ; où la méthode de découvrir
la vérité a été réduite en art, et
pour ainsi dire en formules ; où la raison a enfin reconnu
la route quelle doit suivre, et saisi le fil qui lempêchera
de ségarer. Ces vérités premières,
ces méthodes répandues chez toutes les Nations, et portées
dans les deux mondes, ne peuvent plus sanéantir ;
le genre humain ne reverra plus ces alternatives dobscurité
et de lumière, auxquelles on a cru long-temps que la nature lavoit
éternellement condamné. Il nest plus au pouvoir
des hommes déteindre le flambeau allumé par le génie,
et une révolution dans le globe pourroit seule y ramener les
ténèbres.
Placés à cette heureuse époque,
et témoins des derniers efforts de lignorance et de lerreur,
nous avons vu la raison sortir victorieuse de cette lutte si longue,
si pénible, et nous pouvons nous écrier enfin : la
vérité a vaincu ; le genre humain est sauvé !
Chaque siècle ajoutera de nouvelles lumières à
celles du siècle qui laura précédé ;
et ces progrès, que rien désormais ne peut arrêter
ni suspendre, nauront dautres bornes que celles de la durée
de lunivers.
Cependant, nest-il
pas un terme où les limites naturelles de notre esprit rendroient
tout progrès impossible ? Non, Messieurs, à mesure
que les lumières saccroissent, les méthodes dinstruire
se perfectionnent ; lesprit humain semble sagrandir,
et ses limites se reculer. Un jeune homme, au sortir de nos écoles,
réunit plus de connoissances réelles que nont pu
en acquérir par de longs travaux les plus grands génies,
je ne dis pas de lantiquité, mais même du dix-septième
siècle. Des méthodes toujours plus étendues se
succèdent, et rassemblent, dans un court espace, toutes les vérités
dont la découverte avoit occupé les hommes de génie
dun siècle entier. Dans tous les temps, lesprit humain
verra devant lui un espace toujours infini ; mais celui quà
chaque instant il laisse derrière soi, celui qui le sépare
des temps de son enfance, saccroîtra sans cesse.
Toute découverte dans les sciences est un bienfait
pour lhumanité ; aucun système de vérité
nest stérile. Nous avons recueilli le fruit des travaux de nos
pères ; gardons-nous de croire que ceux de nos contemporains
puissent rester inutiles, et jouissons davance du bonheur quils répandront
un jour sur nos neveux : comme un père voit avec plaisir
croître et sélever larbre, dont lombrage doit sétendre
sur sa postérité.
Il me seroit facile de confirmer cette vérité.
Témoin nécessaire du progrès des sciences, je vois
chaque année, chaque mois, chaque jour, pour ainsi dire, marqués
également par une découverte nouvelle et par une invention
utile. Ce spectacle, à-la-fois sublime et consolant, est devenu
lhabitude de ma vie et une partie de mon bonheur.
Ces sciences, presque créées de nos jours,
dont lobjet est lhomme même, dont le but direct est le bonheur
de lhomme, nauront pas une marche moins sûre que celle des sciences
physiques ; et cette idée si douce, que nos neveux nous
surpasseront en sagesse comme en lumières, nest plus une illusion.
En méditant sur la nature des sciences morales,
on ne peut en effet sempêcher de voir quappuyées comme
les sciences physiques sur lobservation des faits, elles doivent suivre
la même méthode, acquérir une langue également
exacte et précise, atteindre au même degré de certitude.
Tout seroit égal entrelles pour un être qui, étranger
à notre espèce, étudieroit la société
humaine, comme nous étudions celle des castors ou des abeilles.
Mais ici, lobservateur fait partie lui-même de la société
quil observe, et la vérité ne peut avoir que des juges,
ou prévenus, ou séduits.
La marche des sciences morales sera donc plus lente
que celle des sciences physiques, et nous ne devons pas être étonnés
si les principes sur lesquels elles sont établies ont besoin
de forcer, pour ainsi dire, les esprits à les recevoir, tandis
quen physique ils courent au-devant des vérités, et souvent
même des erreurs nouvelles. Mais pendant que, dans les sciences
morales, lopinion encore incertaine semble quelquefois retourner sur
ses pas, et sattacher aux mêmes erreurs quelle avoit abjurées ;
les sages soccupent loin delle à enrichir, par dheureuses
découvertes, le système des connoissances humaines ;
la voix de la raison se fait entendre aux hommes éclairés ;
elle instruit les enfans dont les pères lont méconnue,
et elle assure le bonheur de la génération qui nexiste
point encore.
Grâce à limprimerie, cet art conservateur
de la raison humaine, un principe utile au bonheur public a-t-il été
découvert, il devient en un instant le patrimoine de toutes les
Nations. En vain sobstineroit-on à rejeter une vérité
nouvelle, déposée dans les livres, elle survit aux hommes
qui lont dédaignée, et dans le temps même où
ils la croient anéantie, elle prépare en silence son empire
sur les opinions.
Peut-être le progrès nécessaire
des sciences physiques auroit-il suffi pour assurer le progrès
des sciences morales, et nous préserver du retour de la barbarie.
Lunion entre ces deux ordres de connoissances agrandit
la sphère des sciences morales, et peut seule y donner aux faits
cette exactitude, aux résultats cette précision qui distinguent
les vérités dignes dentrer dans le système des
sciences, davec les simples aperçus de la raison : elle
rend à-la-fois les savans plus respectables, en rendant leurs
spéculations plus directement utiles, et les philosophes plus
sages, en leur faisant prendre lhabitude de cette marche lente, mais
assurée, à laquelle létude de la nature est assujettie,
en leur apprenant à tout espérer du temps, dont leffet
infaillible est damener, et les révolutions heureuses, et les
grandes découvertes.
Mais, puisquil est impossible de contester le progrès
général de toutes les sciences, pourquoi une voix puissante
sélève-t-elle pour attaquer leur utilité. Depuis
les temps les plus reculés, chaque siècle saccuse dêtre
plus corrompu que ceux qui lon précédé. Lopinion
que la nature humaine dégénère et se dégrade
sans cesse, semble avoir été lopinion commune de tous
les âges du monde : elle ose encore se reproduire parmi nous ;
et dans ce siècle même, léloquence a plus dune
fois employé, pour la défendre, son art et ses prestiges.
Parmi ces détracteurs de notre siècle,
dont il ne sagit point ici dapprofondir ou de dévoiler les
motifs, je madresserai seulement à ces hommes vertueux qui méprisent
le siècle où ils vivent, parce que leur ame est plus blessée
du spectacle des maux quils voient que du récit des maux passés,
et qui sirritent contre leurs contemporains, par lexcès même
de lintérêt quils prennent à leur bonheur :
sils semblent prévoir des maux plus grands encore pour la postérité,
cest par la seule crainte, quindocile aux leçons des sages,
elle ne sache point prévenir le malheur qui la menace.
Je leur dirai : ne maccusez pas dêtre
insensible aux maux de lhumanité ; je sais que ses blessures
saignent encore, que par-tout le joug de lignorance pèse encore
sur elle ; que par-tout où lhomme de bien jette les yeux,
le malheur et le crime viennent contrister sa vue et briser son cur.
Lignorance et lerreur respirent encore, il est vrai : mais ces
montres, les plus redoutables ennemis du bonheur de lhomme, traînent
avec eux le trait mortel qui les a frappés, et leurs cris même,
qui vous effraient, ne font que prouver combien les coups quils ont
reçus étoient sûrs et terribles.
Vous nous croyez dégénérés,
parce que laustérité de nos pères a fait place
à cette douceur qui se mêle à nos vertus comme à
nos vices, et qui vous paroît ressembler trop à la foiblesse.
Mais la vertu na besoin de sélever au-dessus de la Nature,
que lorsquelle lutte à-la-fois contre les passions et lignorance.
Songez que les lumières rendent les vertus faciles ; que
lamour du bien général, et même le courage de sy
dévouer est, pour ainsi dire, létat habituel de lhomme
éclairé. Dans lhomme ignorant, la justice nest quune
passion incompatible peut-être avec la douceur ; dans lhomme
instruit, elle nest que lhumanité même soumise aux lois
de la raison. Le projet de rendre tous les hommes vertueux est chimérique :
mais pourquoi ne verroit-on pas un jour les lumières, jointes
au génie, créer, pour des générations plus
heureuses, une méthode déducation, un système
de lois qui rendroient presque inutile le courage de la vertu ?
Dirigé par ces institutions salutaires, lhomme nauroit besoin
que découter la voix de son cur, et celle de sa raison,
pour remplir, par un penchant naturel, les mêmes devoirs qui lui
coûtent aujourdhui des efforts et des sacrifices : ainsi
lon voit, à laide de ces machines, prodiges du génie
dans les arts, un ouvrier exécuter, sans intelligence et sans
adresse, des chef-duvres que lindustrie humaine, abandonnée
à ses propres forces, neût jamais égalés.
Cette même douceur que vous nous reprochez, cest
elle qui a rendu les guerres plus rares et moins désastreuses,
qui a mis au rang des crimes cette fureur des conquêtes si long-temps
décorée du nom dhéroïsme. Cest à
elle enfin que nous devons la certitude consolante de ne revoir jamais
ni ces ligues de factieux, plus funestes encore au bonheur des citoyens
quau repos des Princes, ni ces massacres, ces proscriptions des
peuples, qui ont souillé les annales du genre humain.
Daignez comparer votre siècle à ceux
qui lont précédé ; tâchez de le voir
avec les yeux de la postérité, et de le juger comme lhistoire.
Vous verrez, dans ces âges dont vous regrettez les vertus, une
corruption plus grossière sunir dans les murs avec la
férocité ; une avidité plus basse se montrer
avec plus daudace ; des vices presquinconnus aujourdhui, former
le caractère et les murs des Nations entières, et
souvent même le crime compté au nombre des actions communes
et journalières.
Les jugemens des historiens sont peut-être les
preuves les moins suspectes des principes et des murs du temps
où ils ont écrit. Consultez ceux des siècles passés,
voyez à quelles barbaries, à quelles injustices ils ont
prodigué des éloges, lors même que la crainte ou
lintérêt ne pouvoient plus les dicter. Observez, dans
les détails de leur vie, les hommes dont nos pères ont
célébré les vertus, et dont les panégyriques
retentissent encore autour de nous, vous en trouverez peu à qui
nous ne puissions reprocher des actions que, de nos jours, le mépris
public eût flétries dun opprobre ineffaçable.
Vous-mêmes, cependant, vous les comptez parmi
les hommes vertueux. Eh ! Nest-ce pas avouer que leurs vices furent
ceux de leur siècle ; que pour les rendre justes, il eût
suffi de les éclairer ? Plaignez-les donc avec nous davoir
vécu dans ces temps dignorance où lhomme de bien, qui
ne pouvoit trouver dans une raison, grossière encore, des principes
immuables et sûrs, étoit forcé de prendre pour guide
lopinion de son siècle, et de borner sa vertu à sinterdire,
même dans le secret, les actions que cette opinion avoit placées
au rang des crimes.
Voyez maintenant, dun bout de lEurope à lautre,
les hommes éclairés réunir tous leur efforts pour
le bien de lhumanité, et tourner vers cet objet seul toutes
leurs forces avec un courage et un concert dont aucun siècle
na donné lexemple. Lusage barbare de la torture est presque
aboli ; la voix publique, cette voix si impérieuse lorsque
lhumanité linspire et quelle est dirigée par la raison,
demande dautres réformes dans cette partie des lois, et elle
les obtiendra de la justice des Souverains.
LAméricain, en rompant ses chaînes, sest
imposé le devoir de briser celles de ses esclaves ; et,
de tous les peuples libres, il a le premier appelé tout ce qui
cultivoit la même terre, aux mêmes droits et à la
même liberté. La Souveraine du Portugal, en gémissant
de ne pouvoir imiter en tout ce grand exemple, a ordonné du moins
que dans ses vastes États lhomme ne naîtroit plus esclave.
Tout semble annoncer que la servitude des nègres, ce reste odieux
de la politique barbare du seizième siècle, cessera bientôt
de déshonorer le nôtre.
Cet autre esclavage, qui jadis a privé du droit
de propriété presque tous les hommes de lEurope, séteint
peu à peu dans les pays où la rudesse des murs et
la foiblesse des gouvernemens lavoient conservé : ce fruit
de lanarchie disparoît avec elle ; et la puissance publique,
plus unie et plus forte, a chassé devant elle la foule des oppresseurs.
Les infortunés, que la privation de ce sens
qui lie lhomme à ses semblables condamnoit à limbécillité
et à une solitude douloureuse, ont trouvé une ressource
inespérée dans lheureuse application de lanalyse métaphysique
à lart du langage ; replacés au rang des hommes
et des citoyens utiles, ils deviennent un monument touchant et immortel
du génie philosophique qui caractérise notre siècle.
Des secours, dirigés par un art bienfaisant
et sûr, ont rendu à la vie des milliers dhommes livrés
à une mort apparente, et que lignorance eût plongés
vivans dans le tombeau. Des sociétés de savans, respectables
par leur zèle et par leurs lumières, veillent sur la santé
du peuple et sur la conservation des animaux nécessaires à
sa subsistance. La bienfaisance des monarques a égalé,
surpassé même, dans ces institutions paternelles, ce que
lesprit public a inspiré dans les constitutions populaires.
La voix de lhumanité a osé se faire
entendre même au milieu du tumulte de la guerre ; et le vaisseau
de Cook, respecté sur les mers, a prouvé que la France
regarde les lumières comme le bien commun des nations. Déjà
lon voit sabaisser ou souvrir ces barrières qui gênoient
le commerce des différens peuples. Nuisibles sur-tout à
celui qui les élève, elles ne servoient quà fomenter
les haines nationales et à corrompre les murs, par la contradiction
nécessaire quelles font naître entre lespérance
dun gain facile et le devoir, entre lopinion du peuple et celle de
la loi. Plusieurs Souverains ont enfin reconnu que le véritable
intérêt dune nation nest jamais séparé
de lintérêt général du genre humain, et
que la nature na pu vouloir fonder le bonheur dun peuple sur le malheur
de ses voisins, ni opposer lune à lautre deux vertus quelle
inspire également, lamour de la patrie et celui de lhumanité.
Ils ont senti que la véritable grandeur dun prince se mesure
sur la félicité de son peuple. Législateurs plutôt
que monarques, ils ont fait du pouvoir absolu lorgane pur et sacré
dune raison éclairée et bienfaisante.
Quil est doux à la France de voir son jeune
Roi donner au monde le spectacle dun Souverain qui, dans ses premières
lois, a montré le désir de rendre à ses sujets
cette liberté personnelle, cette propriété libre,
ces droits primitifs que lhomme tient de la nature, et que toute constitution
doit lui conserver ; dun Souverain, dont la première alliance
politique est une protection généreuse accordée
à ce peuple si nouveau et déjà si célèbre
que loppression forçoit à chercher un asile dans la liberté ;
dont enfin la première guerre na eu pour objet que légalité
des nations, lindépendance des mers, et le maintien ou plutôt
létablissement dun code qui manquoit à la sûreté
du commerce et au repos de lEurope !
Cest au milieu de cette guerre, entreprise pour une
cause si nouvelle dans les annales du monde, que le destin de la France
accorde à nos vux un petit-fils de Henri IV et de
Léopold de Lorraine, les deux princes de lhistoire moderne dont
les noms ont été les plus chers à leurs peuples.
Entouré dexemples domestiques, placé dans le siècle
le plus éclairé, au milieu de la nation où la lumière
plus vive est aussi plus également répandue, il croîtra
pour le bonheur de cette nation même ; il sera le bienfaiteur
dun siècle, moins infecté encore que le nôtre des
restes de la barbarie. Ne craignez pour lui, ni les séductions,
ni lorgueil du pouvoir absolu : élevé sous les yeux
dune mère, en qui les grâces simples et naturelles tempèrent
la majesté du trône, il apprendra delle à préférer
aux respects quon doit à la puissance, ces hommages volontaires
que le cur aime à rendre à la bonté ;
comme elle, il ne se souviendra de sa grandeur que pour pardonner les
injures, soulager linfortune et protéger linnocence calomniée,
lorsque le mensonge est dans toutes les bouches, et que la crainte a
laissé la vérité sans défenseurs. Cest
pour les rois dépourvus de lumières, que livresse du
pouvoir est dangereuse. Aux yeux dun prince éclairé,
quest-ce donc que la puissance souveraine, sinon un devoir immense,
pénible même, lorsque le sentiment du bien quil a fait
ne vient pas le consoler ? Peut-être le courage de la vertu
est-il moins nécessaire aux rois quun esprit juste et les lumières.
Dans tous les hommes, lignorance est la source la plus féconde
de leurs vices : mais cest sur-tout pour les hommes revêtus
dun pouvoir suprême, que cette vérité est incontestable ;
cest pour eux sur-tout quil est vrai que lintérêt personnel
et la justice, leur bonheur et celui de leurs concitoyens, sont liés
par une chaîne indissoluble. Eux seuls peuvent opposer aux foibles
intérêts de leurs passions, et lopinion de lunivers,
dont lil inquiet et sévère les observe et les juge,
et la destinée de tout un peuple attachée à un
instant dégarement ou de foiblesse.
Parmi les philosophes qui ont regardé le progrès
des lumières comme le seul fondement sur lequel le genre humain
pût appuyer lespérance dun bonheur universel et durable,
plusieurs ont cru que ces mêmes progrès pouvoient nuire
à ceux des lettres et des arts ; que léloquence
et la poésie languiroient dans une nation occupée de sciences,
de philosophie et de politique.
Cependant les principes des arts sont le fruit de lobservation
et de lexpérience ; ils doivent donc se perfectionner,
à mesure que lon apprend à observer avec plus de méthode,
de précision et de finesse.
Les hommes, en séclairant, acquièrent
plus didées, et ces idées sont plus justes ; les
nuances qui séparent les objets deviennent à-la-fois plus
fines et plus distinctes. Les langues doivent donc alors se perfectionner
et senrichir ; car leur véritable richesse ne consiste
pas dans le nombre des mots quelles emploient, mais dans labondance
de ceux qui expriment avec précision des idées claires.
Elles seront, il est vrai, moins hardies et moins figurées.
Lorateur, qui ne demande que des applaudissemens, ou qui cherche à
séduire, pourra se plaindre de laustérité ou de
la sécheresse des langues ; mais ils offriront un instrument
plus flexible et plus parfait à celui qui ne voudra quéclairer
les hommes.
Les lumières doivent également influer
sur le talent même ; elles létendent et lagrandissent.
Voyez Voltaire méditant un grand ouvrage : il rassemble
autour de lui, et tout ce quune lecture immense lui a révélé
des secrets de la nature, et les trésors quil a puisés
dans lhistoire, et létude profonde quil a faite des opinions
et des murs ; il semble noser lutter seul contre les difficultés
de son sujet ; et sil a été si grand, sil est unique
jusquici dans lhistoire des lettres, cest quil a joint à
un désir immense de gloire une soif inépuisable de connoissances,
et quil a su réunir sans cesse létude au travail, les
lumières au génie.
La justesse de lesprit saccroît par la culture
des sciences ; et elle est si nécessaire dans les arts,
que ces hommes rares, en qui la justesse de lesprit ne frappe pas moins
que la supériorité du talent, sont les seuls qui aient
été placés au premier rang par la voix unanime
de tous les peuples. Cette justesse est peut-être même la
seule qualité qui distingue le grand homme que nous admirons,
de lhomme extraordinaire qui ne fait que nous étonner.
Instruits à ne mesurer notre estime que sur
lutilité réelle, nous ne regarderons plus les beaux-arts
que comme des moyens dont la raison peut et doit se servir pour pénétrer
dans les esprits et pour étendre ses conquêtes ; ces
arts, soumis à des lois plus sévères, proscriront
ces beautés de convention fondées sur des erreurs antiques,
sur des croyances populaires : mais ils les remplaceront par des
beautés plus réelles, que laustère vérité
ne désavouera plus. Si des esprits frivoles croient voir dans
ce changement la décadence des arts, le philosophe y reconnoîtra
leffet infaillible du perfectionnement de lesprit humain. Nous
y perdrons peut-être quelques vains plaisirs ; mais lhomme
doit-il regretter les hochets de son enfance ?
Loin que les progrès de la raison soient contraires
à la perfection des beaux-arts, si ces progrès pouvoient
sarrêter, si nous étions condamnés à ne
savoir que ce quon su nos pères, ces arts seroient bientôt
anéantis : car puisquils sont fondés sur limitation,
comment pourroient-ils ne pas sarrêter, ne pas déchoir,
si les objets quils doivent peindre ne se multiplioient pas sans cesse,
si, toujours plus observés et mieux connus, ces objets ne présentoient
pas au génie de nouvelles nuances, des combinaisons nouvelles ?
Pourquoi le règne de léloquence et de la poésie
a-t-il été si court dans la Grèce et dans Rome ?
Cest que celui des sciences ny a pas été prolongé.
Leurs poètes, à qui la philosophie ne fournissoit plus
didées nouvelles, ne furent bientôt que des imitateurs
foibles ou exagérés des anciens poètes ; leurs
littérateurs ne surent que commenter dans des phrases cadencées
avec art, les maximes de lacadémie ou du portique. Lempire
des lettres sera plus durable parmi nous, parce que chaque âge,
marqué par des vérités nouvelles, ouvrira au talent
du poète ou de lorateur de nouvelles sources de beautés.
Ces grands phénomènes, qui ont frappé les regards
des premiers hommes et réveillé le génie des premiers
inventeurs des arts, noffriroient à leurs successeurs que des
peintures usées quil ne seroit plus au pouvoir du talent danimer
ou de rajeunir, si les philosophes, en déchirant le voile dont
les fables et les systèmes ont si long-temps couvert la vérité,
navoient montré aux yeux des poètes un nouveau monde
agrandi par leurs découvertes. Dans des siècles livrés
à lerreur, Ovide et Lucrèce ont embelli des couleurs
de la poésie les systèmes de Pythagore et les rêves
dÉpicure. La loi éternelle de la nature nous est-elle
enfin révélée ? Voltaire saisit ses pinceaux ;
il peint, avec la palette de Virgile, le tableau de lunivers tracé
par le compas de Newton.