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Réception
de M. labbé de Condillac
DISCOURS PRONONCÉ DANS
LA SÉANCE PUBLIQUE
le 22 décembre 1768
PARIS LE LOUVRE

M. labbé
de Condillac, ayant été élu par lAcadémie
française à la place laissée vacante par la mort
de M. labbé dOlivet, y est venu prendre séance le 22
décembre 1768, et a prononcé le discours qui suit :
Du
développement de lesprit humain.
essieurs,
Je ne me fais point dillusion,
cest à votre indulgence que je dois lhonneur de prendre place
parmi vous. Quoique vivement touché de ce bienfait, je ne chercherai
pas à vous en témoigner ma reconnoissance ; lexpression
en paroîtroit bien foible, dans une circonstance et dans un lieu
où léloquence a coutume de vous présenter un hommage
digne de vous. Il sera de ma part plus prudent de ne pas me hasarder au-delà
des bornes que me prescrit mon genre détudes.
Après avoir essayé
de faire lanalyse des facultés de lame, jai tenté
de suivre lesprit humain dans ses progrès. Dun côté
jai observé ces temps de barbarie, où une ignorance
stupide et superstitieuse couvroit toute lEurope ; et de lautre,
jai observé les circonstances qui, dissipant lignorance
et la superstition, ont concouru à la renaissance des lettres :
deux choses qui séclairent mutuellement, lorsquon les
rapproche. Permettez-moi, Messieurs, de vous communiquer quelques réflexions
sur ce sujet, et de vous offrir un développement dont le dernier
terme est la gloire des Académiciens.
Les peuples chez qui lhistoire
montre des vertus dirigées par les lois, sont ceux qui sagrandissent
par degrés, et qui, conduits seulement par les circonstances, apprennent
de lexpérience à se gouverner. Lignorance dune multitude
de besoins superflus les garantit long-temps dune multitude de vices.
La corruption narrive quaprès plusieurs siècles, et lorsquelle
arrive, elle trouve des ames amollies par le luxe, et par conséquent
des hommes timides pour faire tout le mal quils se permettroient avec
plus de courage.
Létablissement
des Nations modernes de lEurope présente un tableau bien différent.
Ce sont des barbares qui, au sortir des forêts, fondent des Royaumes.
Chaque jour, dans des circonstances où tout est nouveau pour eux,
ils ne paroissent pas sen apercevoir ; ils se conduisent comme ils
se sont toujours conduits ; ils répètent continuellement
les mêmes fautes ; ils croient que des états se gouvernent
comme des hordes. Enfin, ne trouvant dans les débris de lempire
quils ont renversé, que les vices qui en ont préparé
la chute, ils prennent ces vices ; et sans passer par la mollesse,
ils arrivent tout-à-coup à la corruption.
Ils sont donc corrompus
sans être moins courageux, et le courage ne leur reste que pour
devenir linstrument de leurs vices. Cest quayant conservé tous
les préjugés de leur premier genre de vie, ils sont incapables
de chercher dans les lois un frein qui leur devient tous les jours plus
nécessaire. Toujours jaloux de tout devoir à la force, toujours
armés, leur avidité croît avec leurs succès,
et elle croît dautant plus, quils mettent toute leur gloire à
lassouvir par la violence. Ainsi, leurs ames, humaines et généreuses,
lorsquils habitoient les forêts, deviennent féroces dans
lenceinte des villes, et cette férocité est leffet des
besoins superflus, de ces mêmes besoins qui adoucissent les murs
des peuples civilisés.
LEurope, après
la ruine de lEmpire romain, nous offre donc tout à-la-fois, et
les vices de nations barbares, et les vices des Nations polies ;
mélange monstrueux, qui ne permet plus aux peuples de se gouverner
par des lois ; et cest-là le principe de cette inquiétude
qui pousse successivement les générations de désordre
en désordre.
Il semble que la religion
chrétienne, donnée aux hommes pour établir parmi
eux la justice, la paix et lunion, devoit opposer une digue à
ce torrent ; mais linstinct aveugle et brutal qui conduisoit les
peuples, profana cette religion sainte, et en pervertit la morale. La
superstition, qui prit sa place, devint une arme de plus, et il en naquit
de nouveaux troubles. Bientôt on ne vit que des sujets de dissentions
entre létat et léglise, la nation et le souverain, le
clergé, la noblesse et le peuple. Cependant cette superstition,
née de lignorance, lentretenoit et la devoit faire durer.
Lorsque les beaux temps
de la Grèce ou de Rome séloignoient par une révolution
lente, la corruption, qui avançoit par degrés, laissoit
quelques vestiges des anciennes murs ; si le souvenir sen
affoiblissoit dune génération à lautre, il ne seffaçoit
pas entièrement. Les pères qui les retraçoient aux
enfans, les faisoient au moins respecter. On les admiroit, on les regrettoit,
on les réclamoit ; quelquefois même on se livroit à
lillusion de les voir renaître.
Mais les peuples de lEurope,
corrompus dès leur établissement, étoient sans regrets
comme sans espérance. Les pères, en disant aux enfans ce
quils avoient vu, ne disoient que ce quon voyoit encore, des vices et
des calamités. Lexpérience du passé ôtoit
donc jusquà lillusion sur lavenir, et les peuples étoient
malheureux, comme ils lauroient été, si cétoit
la nature qui les eût condamnés à lêtre.
Cest que lopinion seule
les gouvernoit. Ils respectoient en elle, ils adoroient, si jose le dire,
jusquaux abus quelle consacre. Cette puissance aveugle, semblable à
cette ame universelle que des philosophes ont imaginée dans le
chaos, agitoit lEurope par des mouvemens convulsifs, et entretenoit des
désordres qui devoient durer après elle. Les peuples ne
voyoient donc que des objets de terreur et de désespoir lorsque,
succombant sous leurs calamités, ils crurent que la fin du monde
pouvoit seule en être le terme, et ils jugèrent que tout
la leur annonçoit. Alors commençoient les querelles entre
le Sacerdoce et lEmpire, et bientôt après les Croisades
portèrent en Asie les inquiétudes et les vices de lEurope.
Cette double époque
est remarquable : cest le temps où les désordres sont
à leur comble, et cest aussi celui où les causes qui préparent
un meilleur ordre de choses commencent à se montrer.
LEurope étoit un
corps vicié jusques dans les principes de la vie. Il falloit laffoiblir,
pour lui faire un nouveau tempérament : cest à quoi
les Croisades contribueront.
Elle étoit viciée,
parce quelle étoit ignorante et superstitieuse, il falloit donc
léclairer : ce sera leffet des querelles entre le Sacerdoce
et lEmpire. Mais les siècles passeront avant que cette révolution
soit achevée, parce que moins les préjugés trouvent
dobstacles quand ils se répandent, plus on en trouve quand on
les veut détruire. Pour les attaquer avec succès, il faut
avoir appris à les combattre, il faut même trouver dans les
esprits des dispositions favorables ; il faut quils soient préparés
de loin, et quils aient adopté, sans en avoir prévu les
conséquences, des maximes avec lesquelles leurs préjugés
ne pourront plus subsister.
Il y avoit environ un siècle
quon alloit chercher des connoissances dans les écoles des Arabes,
et on en avoit rapporté un jargon quon prenoit pour une science.
La dialectique, qui ne porte que sur des mots, paroît tout prouver.
Favorable par conséquent aux opinions dun siècle où,
pour avoir des titres il suffisoit davoir des prétentions, elle
fut accueillie et protégée ; elle ouvrit la route aux
honneurs, aux richesses, à la célébrité. De
là tant de questions plus frivoles encore que subtiles, tant de
disputes de mots, tant derreurs ou dhérésies. La manie
de disputer, croissant par les applaudissemens, devint un vrai fanatisme,
et séduisit jusquaux meilleurs esprits. On vit les dialecticiens
aller décole en école rompre des argumens, comme alors
les chevaliers alloient de tournois en tournois rompre des lances.
Si on ne séclaira
pas dans le douzième et dans le treizième siècles,
ce ne fut donc pas faute détudes. Mais le faux savoir, plus funeste
encore que lignorance, avoit asservi les esprits ; il régnoit,
comme un imposteur, sous le nom dun Prince qui nest plus, règne
par la crédulité des peuples.
En vain quelques bons esprits
sélevoient de temps en temps contre ces abus, les coups quils
portoient au fantôme adoré dans les écoles, étoient
un scandale. Pour amener de meilleures études, il falloit que les
hérésies et les guerres, qui devoient naître des querelles
entre le Sacerdoce et lEmpire, ne laissassent que des débris,
et que le faux savoir fût enseveli sous les ruines du trône
quil avoit usurpé. Cette révolution nétoit pas
prochaine ; le peuple et la noblesse, également plongés
dans les ténèbres de la superstition, aimoient à
rester dans celles de lignorance ; et le clergé, dont les
lumières nétoient pas encore en proportion avec le zèle,
sembloit craindre les études profanes, comme si elles eussent été
contraires à la foi. Cependant, dès le commencement du quatorzième
siècle, on pouvoit prévoir la révolution : le
goût qui naissoit en Italie en étoit le présage ;
le Dante, Pétrarque et Boccace florissoient.
La raison se développe
sans effort, tant que nous lexerçons sur des objets peu compliqués ;
mais impuissante par elle seule à manier les autres, elle est comme
nos foibles bras, elle a besoin de leviers. Ce nest quà la force
de méthodes quelle nous élève à des connoissances ;
et si elle ne sen fait pas, nous nous égarons dautant plus que
lerreur a souvent pour nous plus dattraits que la vérité.
Voilà pourquoi les progrès de lart de raisonner ne peuvent
être que fort lents.
Il nen est pas de même
du goût, il se développe de lui-même aussitôt
quun peuple commence à séclairer. Il est proprement laurore
du jour qui va luire, et il prépare lentier développement
de toutes les facultés de lame. Cest que les choses dont il soccupe
nous intéressent par lattrait du plaisir ; cest quon ne
nous trompe pas sur ce que nous jugeons agréable, comme on peut
nous tromper sur ce que nous jugeons vrai ; cest que le beau, une
fois saisi, devient un objet de comparaison pour le saisir encore, et
toujours plus sûrement. Nous en observons mieux les sentimens que
nous éprouvons ; nous en observons mieux les causes qui les
produisent, et nous faisant une habitude de juger du beau daprès
les observations qui nous sont familières, nous arrivons enfin
à en juger si rapidement, que nous croyons ne faire que sentir.
Ainsi, le goût est un jugement rapide qui, joignant la finesse à
la sagacité, se fait comme à notre insçu ; cest
linstinct dun esprit éclairé.
Dès quune fois
le goût commence à se montrer, il se communique avec une
promptitude qui contribue encore à ses progrès. Il est dans
les esprits comme la matière électrique dans les corps,
lorsque le frottement ne la pas développée, et qui, si
elle se développe dans un seul, se développe dans tous au
plus léger attouchement. Aussi à peine le Dante jette des
étincelles, quil en sort de Pétrarque, de Boccace, et de
tous les esprits électriques.
Pour nous former le goût,
il ne suffit pas détudier les langues mortes, il faut encore cultiver
celle qui nous est devenue naturelle ; parce que cest dans cette
langue que nous pensons. Les tours dont elle nous fait habitude, sont
comme les moules de nos pensées. Tant que ces moules sont grossièrement
faits, nos pensées qui en prennent la force, sont sans clarté,
sans précision, sans élégance. Alors vainement étudions-nous
les écrivains de la Grèce ou de lancienne Rome : nous
sommes peu capables den sentir les beautés ; nous ne les
sentons au moins que dune manière confuse ; et si nous voulons
en déterminer les principes, nous nous faisons des règles
qui ne peuvent que nous égarer.
Il est donc aisé
de juger que les progrès du goût devoient être retardés
en Italie, si on cessoit dy cultiver lItalien, pour se livrer uniquement
à létude des langues mortes. Cest ce qui arriva au commencement
du quinzième siècle, et plus encore après la prise
de Constantinople, lorsque les Grecs, ces Grecs à qui on attribue
faussement la renaissance des lettres, étouffèrent le goût
qui en est le premier germe, et mirent à sa place une érudition
pédantesque et peu éclairée. Alors lItalie se divisa
en deux sectes : les Érudits, qui respectoient les anciens
jusquà une espèce didolâtrie ; et les Scolastiques,
qui accusoient dAthéisme, dimpiété, ou dhérésie,
quiconque se piquoit de parler comme Cicéron. Que pouvoit-on attendre
dun siècle attaché à des disputes si frivoles ?
Dan le suivant, lItalie
eut des esprits plus sages : on cultiva la langue Italienne ;
on acheva de la perfectionner : on fut en état de lire les
anciens avec plus de discernement. Le goût, qui se développoit
dans les Poètes, se communiqua bientôt à tous les
Arts : la lumière se répandit de proche en proche sur
tous les objets quon voulut étudier ; parce quon raisonnoit
mieux sur le beau quon sentoit, on en raisonna mieux sur le vrai, dont
on commençoit à juger ; et lItalie eut tout à-la-fois
de grands écrivains, de grands artistes et de grands philosophes.
Il ne faut pas sétonner
si tous les genres se perfectionnent rapidement et presquau même
instant. Ce nest pas en les cultivant les uns après les autres,
que la Grèce sest éclairée. Plus occupée
à les rapprocher quà les écarter, elle les a cultivés
tout à-la-fois ; et cest ainsi quil les faut étudier.
Les limites que nous élevons pour circonscrire chaque science,
interceptent la lumière et jettent nécessairement des ombres.
Enlevons les limites, aussitôt les ombres se dissipent ; la
lumière qui se répand librement, réfléchit
de dessus les objets que nous observons, pour retomber sur ceux que nous
voulons observer ; et par ces reflets tous séclairent.
Les génies à
qui lItalie doit la renaissance des lettres, ont dautant plus de mérite,
quils ont eu à lutter contre les préjugés, qui faisoient
durer les études du quinzième siècle. Car lItalie
étoit tout à-la-fois le théâtre du bon goût
et dun goût dépravé, de la saine philosophie et du
jargon des sectes, de la raison qui séclaire par lobservation,
et de lopinion qui craint dobserver.
Plus heureux que les Italiens,
parce que nous sommes venus plus tard, notre langue sest perfectionnée
dans des circonstances plus favorables : cest dans le dix-septième
siècle, lorsque les disputes sans nombre, élevées
dans le précédent, commençoient à cesser,
ou que du moins on ne les soutenoit plus avec le même fanatisme.
Ladmiration pour les anciens étant mieux raisonnée, et
par conséquent moins exclusive, la langue Françoise attitra
lattention des meilleurs esprits. Elle se polit par leurs soins :
le goût se forma avec la poésie : les progrès
en furent parmi nous aussi rapides quils lavoient été
parmi les Italiens ; et, comme eux nous eûmes tout à-la-fois
des poètes, des orateurs, des philosophes, et des artistes.
En vain François
1er, le protecteur des lettres, sétoit flatté,
un siècle auparavant, den être le restaurateur. Lérudition
aveugle, qui se répandoit alors en France, éteignoit le
goût qui commençoit avec Marot ; et les lettres ne pouvoient
pas renaître dans un siècle fait pour admirer Ronsard.
Tout les favorisoit au
contraire sous Louis XIII, lorsque Richelieu sen déclara le protecteur.
Accoutumé à être lame des révolutions politiques,
ce grand homme voyoit avec un noble dépit celle qui se préparoit
sans lui dans les esprits et dans les lettres. Jaloux en quelque sorte
dune gloire que les circonstances paroissoient lui dérober, ambitieux
de concourir au moins avec elles, il voulut encore être lame de
la révolution quelles amenoient : il fonda donc cette Académie,
il la prit sous sa protection ; et se montrant à la postérité
comme le mobile des progrès de lesprit humain, il parut se mettre
à sa place. Après lui, Séguier, qui remplissoit la
première magistrature avec léclat que donnent les lumières
et les vertus, vous tendit les bras, et parut vous recevoir comme un dépôt
réservé à des mains plus augustes encore.
Louis-le-Grand, dont les
bienfaits alloient chercher les talens jusques chez létranger,
eut cru paroître ignorer ceux qui florissoient sous son empire,
si, se reposant sur un ministre du soin de les récompenser, il
neût pas été lui-même le dispensateur immédiat
des graces quil vouloit répandre sur eux. Cest dans cette vue
quil mit votre compagnie au nombre des corps qui approchent du trône ;
il jugea quil ajoutoit par-là un nouveau lustre à sa couronne ;
et cependant il vous accorda cet honneur dans les temps les plus brillans
de son règne.
Vous ne pouviez plus voir
que vos Rois pour protecteurs ; et Louis-le-Grand vous assuroit la
protection de Louis-le-Bien-Aimé. Le bien Aimé ! Ce
titre, donné par le sentiment, dans les momens où la vérité
se fait entendre par la bouche des peuples, renferme tous les autres titres.
Sil exprime lamour des Sujets pour le Souverain, il exprime aussi lamour
du Souverain pour ses Sujets. Ceux-ci peuvent dire : Nous avons
un père dans notre Roi ; et le Roi dit : tous
mes Sujets sont mes enfans.
Jai été,
Messieurs, le témoin des épanchemens de cette ame paternelle :
lhonneur que jai eu dêtre chargé de linstruction
dun de ses petit-fils, men a rendu, en quelque sorte, le confident.
Que jaimerois à mettre sous vos yeux les détails intéressans
de leur commerce ! vous y verriez le Monarque sensible répandre
tour-à-tour les plus sages conseils pour la conduite, et les plus
touchantes consolations dans les malheurs ; vous y verriez le jeune
Prince, digne du sang qui coule dans ses veines, recevoir ces belles leçons
avec la plus tendre docilité, y répondre par les progrès
les plus satisfaisans, et ne me laisser presque dautre soin que
celui de concourir avec les plus heureuses dispositions qui étoient
en lui.
Les lettres sont assurées
de nêtre par retardées dans leurs progrès, lorsque
des protecteurs, tels que les vôtres, joignent la lumière
à lautorité, écartent les obstacles que lignorance
ne cesse jamais daccumuler ; et cest en les écartant
que leur protection a la plus grande influence. Cependant, Messieurs,
vous le savez, le beau siècle de Louis XIV na pas porté
tous les genres de littérature au même degré de perfection.
Les poètes, à la vérité, et les orateurs ne
laissoient rien à désirer : les philosophes avançoient
à grands pas dans la route des découvertes ; mais lérudition
nétoit pas encore sans ténèbres, et la saine
critique étoit à naître. Cest que les érudits,
qui, dans la prévention où ils étoient pour les anciens,
paroissoient refuser aux modernes la faculté de penser, ne pouvoient
apercevoir que, malgré eux, et par conséquent fort tard,
la lumière qui se répandoit, et dont ils avoient besoin
pour étudier lantiquité ; enfin, ils lont
aperçue, cette lumière, ils se la sont appropriée,
et ils lont portée dans leurs ouvrages.
Tel est donc, Messieurs,
lordre des progrès de lesprit humain depuis la renaissance
des lettres. Le goût a commencé avec létude
des langues vulgaires ; il sest perfectionné, lorsquil
a eu fait assez de progrès pour puiser avec discernement dans les
anciens. La philosophie se montrant aussitôt, nous avons eu de grands
philosophes, comme de grands poètes ; et lorsquelle
a eu forcé lérudition à renoncer enfin à
ses vieux préjugés, nous avons eu encore dexcellens
critiques et dexcellens littérateurs.
Parmi eux se distingue
M. labbé dOlivet, à qui jai lhonneur de succéder.
Une très-vive admiration pour quelques-uns des anciens sempara
de lui dès son enfance, comme il le dit lui-même, et
devint lame de ses études ; mais son admiration, quelque
vive quelle pût être, ne fut point aveugle. Cest Démosthène,
cest Cicéron quil admiroit ; et les traductions quil en
a données, prouvent quil les avoit lus en homme de goût,
et quil avoit étudié sa langue en grammairien qui sait
observer lusage. Ce caractère se retrouve dans les observations
quil a données sur la prosodie et sur la grammaire ; et on
voit que M. labbé dOlivet a su parler sa langue, comme il
a su penser avec les anciens.
Si jajoutois encore
quelque chose à son éloge, je craindrois, Monsieur1,
de paroître vouloir vous enlever le plaisir de célébrer
la mémoire dun ami. Dailleurs, personne ne peut mieux
que vous, montrer dans leur vrai jour les talens dun écrivain
qui a cultivé les lettres avec succès : nous en avons
pour garant votre goût et vos lumières.
- M. labbé Batteux, directeur de lAcadémie.
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