esdames,
Messieurs de lAcadémie,
Sans doute, convient-il quun
jour, par-dessus lécoulement des siècles, depuis
lautre bout du continent Eurasie, depuis ce vieux pays quest
la Chine où les lettres étaient vénérées
comme choses sacrées, quelquun vînt jusquici,
jusquen ce lieu consacré, pour rendre hommage aux plus
hauts représentants de la culture dun pays qui est lun
des phares de lEurope occidentale. Que ce jour soit aujourdhui,
que ce quelquun nait dautre mérite que celui
davoir, avant tout, aimé sa langue dadoption au point,
il est vrai, den faire sa chair et son sang, cela tient du miracle,
un miracle qui de fait na dépendu que de vous. Oui, cest
vous qui, par une noble générosité, mavez
distingué et honoré en mélisant membre de
votre illustre Compagnie, me permettant daccomplir, en ce jour,
ce geste de salutation que daucuns veulent qualifier dhistorique.
Je ne doute pas, quant à moi, que ce qui madvient, plus
quune distinction honorifique, signifiera le début dune
nouvelle vie.
Lidée
de cette longue marche transcontinentale vers vous suscite en moi limage
de quelques grands voyageurs ou pèlerins du passé dont
laventure a eu des conséquences dordre culturel ou
spirituel. La figure la plus singulière qui ait hanté
lhistoire chinoise fut sans doute Xuan-zang, ce moine bouddhiste
du VIIe siècle, sous la dynastie
Tang. En effet, quelque trois ou quatre siècles après
lintroduction du bouddhisme en Chine, cela essentiellement par
le truchement de certains moines itinérants venus de régions
limitrophes et à travers des traductions approximatives, Xuan-zang
sétait résolu à aller vers les lieux où
le bouddhisme avait pris naissance. Après avoir affronté
mille dangers, il parvint en Inde, sinitia au sanscrit, étudia
les grands textes sacrés. Par les traductions quil entreprit
après son retour de cet héroïque pèlerinage,
il porta à la connaissance des Chinois lauthentique enseignement
de Bouddha, ainsi que les doctrines de différentes écoles
qui en dérivent. La consolidation du bouddhisme en Chine, dont
Xuan-zang fut un chaînon important, eut une double conséquence :
dune part, cette religion apporta à la Chine une nouvelle
dimension spirituelle, incitant par là le taoïsme et le
confucianisme à se renouveler, et dautre part, ce même
bouddhisme, qui dépérissait en Inde, se transforma, grâce
à la Chine, en un message adressé à tous, acquérant
ainsi un caractère universel. Cest dire que, connaissant
lhistoire de mon pays dorigine, à la lumière
également de la situation de la Chine moderne, je suis pénétré
de limportance et du bienfait dun vrai échange culturel
qui seul permet à une culture constituée de ne pas se
scléroser, de tendre, à partir de ses racines vitales,
vers de salutaires métamorphoses.
À
ma très modeste manière, je me plais depuis toujours à
cette idée de pèlerin. Dès mon jeune âge
en Chine, ayant beaucoup pérégriné au gré
des événements, javais déjà tendance
à me voir en « pèlerin sur la terre ».
Plus tard, du fait de mon destin, je nai pas hésité
à me laisser qualifier de « pèlerin de lOccident ».
Cherchant à connaître la meilleure part de ce que lEurope
a pu réaliser, je refuse de fixer à lavance des
limites à ma quête. Il ny a point de hauts lieux
que je ne tente de visiter, point de domaines dont je ne mefforce
de faire mon miel. Sil faut tout de même préciser
ce qui en particulier ma intéressé, cest toute
la tradition philosophique depuis la Grèce, toutes les créations
littéraires et artistiques ayant passé les épreuves
du temps. Et sur le plan spirituel, ce que la tradition judéo-chrétienne
a engendré comme valeurs, recherches et réflexions.
Mais
cest en tant que Français que je madresse à
vous. Je suis devenu un Français de droit, desprit et de
cur, cela depuis plus de trente ans, depuis ma naturalisation
bien sûr, surtout à partir de ce moment où jai
résolument basculé dans la langue française, la
faisant larme, ou lâme, de ma création. Cette
langue, comment dire tout ce que je lui dois ? Elle est si intimement
liée à ma vie pratique comme à ma vie intérieure
quelle se révèle lemblème de mon destin.
Elle ma procuré cette distanciation par rapport à
ma culture dorigine et à mes expériences vécues
et, dans le même temps, elle ma conféré cette
aptitude à repenser le tout, à transmuer ce tout en un
lucide acte de re-création. Loin de me couper de mon passé,
elle la pris en charge. Par ses qualités intrinsèques,
elle ma obligé à toujours plus de rigueur dans la
formulation et à plus de finesse dans lanalyse. Grâce
à elle, je jouis de laccès direct à tant
de chefs-duvre accumulés, mais aussi à tant
de pensées oralement exprimées ou de confidences murmurées,
et je me suis installé, moi aussi, au cur de lexigence
de style si propre à son génie, exigence qui dénote
un constant désir de tirer vers le haut.
Tout
ce que je viens dévoquer prédispose en quelque sorte
cette langue à un usage universel. Que, par sa langue et sa culture,
la France ait partie liée avec lidéal de luniversel,
cela paraît indéniable, même si nul nignore
ce que cela signifie de patientes conquêtes, déventuelles
failles aussi, en raison des faiblesses humaines. La France, à
mes yeux, est bien ce « pays du Milieu » de lEurope
occidentale, ouvert à tous les orients. Tel un immense arbre,
à partir des souches originelles, elle a reçu apports
et influences venus de tous côtés, constituant des contradictions
ou des complémentarités. Ses penseurs ont toujours dû
polémiquer ou dialoguer. Les plus grands dentre eux ont
su se rehausser à une dimension plus grande que soi, proposer
des vues plus généreuses, plus générales,
où dautres peuples se retrouvaient. La France a dailleurs
très tôt pensé la Chine, au sein de lAcadémie
même : Voltaire, inspiré par une sorte de sympathie
instinctive, Montesquieu, sous forme dune réflexion critique.
Peu à peu, lévolution sociale aidant, la France
sest créé cette vocation de tendre vers luniversel,
vers ce que lhumain porte en lui de plus profondément commun,
de plus profondément partageable, donc de plus haut, puisque
« tout ce qui monte converge », comme la
affirmé Teilhard de Chardin. La devise républicaine est
là pour nous rappeler quaucune autre culture au monde na
fixé de façon aussi éclatante lhorizon ouvert
dune forme de vie en société. Je me félicite
du privilège qui mest donné de participer à
cette extraordinaire aventure humaine.
À
propos de cette spécificité française me reviennent
en mémoire deux remarques jadis entendues, et je ne résiste
pas à lenvie de vous en faire part. La première
a été faite par Paul Valéry, que ma rapportée
sa fille, Mme Agathe Rouart. Selon celle-ci, son père
avait lhabitude de dire que la France a fini par devenir un creuset
où lon devient français. Toujours daprès
elle, cette formule, dans lesprit du grand penseur, sapplique
non seulement aux Français dorigine étrangère,
mais aussi aux Français de naissance, en ce sens que tout Français,
à un moment donné, doit faire effort pour prendre conscience
de cette vocation spécifique de la France. La seconde remarque
émane du grand industriel Paul Berliet, à qui javais
donné des leçons de chinois. Il mexpliqua que lesprit
français est à ce point hanté par le souci de luniversel
que cet esprit est mal à laise chaque fois quil se
trouve devant une décision concrète qui ne marcherait
pas partout. En homme daction, il y voyait un handicap, reprochant
à cet esprit son manque de pragmatisme. « Vous demandez
à un Français de vous bâtir un poulailler, il vous
construira une cathédrale ! », disait-il. Tout
en étant daccord avec lui sur ce quil peut y avoir
dinconvénient dans cet état de choses, je ne peux
mempêcher dy voir une certaine grandeur. Cest
peut-être ainsi quon a pu avoir, sur le plan littéraire,
un Hugo, un Balzac ou un Proust.
Je
parle de la France. Je parle de sa langue, de sa culture et de sa vocation
spécifique. Je noublie pas son histoire chargée
dévènements heureux ou tragiques, ni son terroir
si riche et si varié auquel les écrits de Giono, de Colette
et surtout de Genevoix mont rendu sensible. Au cours de mon existence
de plus dun demi-siècle sur ce sol qui est devenu mien,
jai eu tout le loisir de men imprégner. Homme des
fleuves, façonné par le Yang-zi et le fleuve Jaune, jai
laissé couler dans mes veines maintes rivières de France.
Jai remonté jusquà sa source la Loire. Jai
longé la Seine et le Rhône jusquà leur embouchure.
Mont charmé Marne la maternelle, Meuse la méandreuse
et la nonchalante Charente. Je nai garde doublier lIsère,
la Dordogne, la Rance. Il me restait lenvie, enracinée
en moi, de découvrir le Nord, cette terre gorgée dhistoire,
éprouvée par les invasions et les guerres, nourrie du
sang de tant de ses fils, et également dans une plus humble mesure,
du sacrifice des hommes venus de mon pays natal. Beaucoup de Français
ignorent que, vers la fin de la Première Guerre mondiale, environ
cent cinquante mille Chinois ont été recrutés par
les armées françaises et anglaise pour pallier le cruel
manque de bras. Non armés, ils avaient pour mission de creuser
les tranchées, de transporter le ravitaillement, de déterrer
et inhumer les cadavres, de construire les routes. Fauchés
par le feu de lennemi, minés par les épidémies,
ils comptèrent rapidement plus dune vingtaine de milliers
de morts. On peut aujourdhui visiter le cimetière chinois
à Noyelles-sur-Mer dans la Somme, qui contient plusieurs centaines
de tombes. À lépoque, en raison de difficultés
linguistiques, on recherchait des interprètes connaissant le
chinois et le français ou langlais. Mon père, alors
étudiant aux États-Unis, a répondu à lappel
et fait la traversée de lAtlantique. Plus tard, quand il
me parlait de la France, il ne manquait jamais dévoquer
la ville de Soissons, le lieu administratif de son travail.
Loccasion
de connaître vraiment le Nord ma été donnée
tardivement. Cétait il y a trois ans, en lan 2000.
Un fil invisible semblait me lier déjà à lAcadémie,
puisque le séjour que jy ai fait se passait principalement
dans lancienne maison de Marguerite Yourcenar, transformée
en résidence pour écrivains. Cette maison, baptisée
Villa Mont Noir, se trouve près de la frontière belge
en Flandre française. Jy entrepris lécriture
de mon roman Léternité nest
pas de trop. Au mois de mars 2002, jy fis un second
séjour,
afin de rédiger, cette fois-ci, un essai qui portera le titre : Le Dialogue, une passion pour la langue française. Un
jour, le directeur de la Villa Mont Noir, Guy Fontaine, memmena
en voiture à Lille pour participer à une rencontre. Ce
nest quen fin de journée que nous prîmes le
chemin du retour. Lhiver sattardait encore, la campagne
était aux tons de gris, avec de loin en loin, de rares plaques
de verdure. Bientôt, elle se voila de brume, légèrement
rosie par la lueur du couchant. Soudain, Guy Fontaine, qui conduisait,
me dit de regarder vers la droite. Jentends encore ses paroles
qui jaillirent spontanément : « Ah, quel hasard !
Le village que vous voyez là-bas sappelle Rubrouck. Cest
là quest né Guillaume de Rubrouck, un religieux
franciscain du XIIIe siècle.
Au service du roi Saint Louis, il la accompagné lors dune
croisade en Palestine. En 1253, le roi lenvoie en Mongolie. Au
terme dun voyage de seize mille kilomètres qui a duré
deux ans, il parvient à la cour des Mongols qui devaient bientôt
fonder une dynastie en Chine. Je suis frappé par létrange
coïncidence », continua Guy Fontaine. « Quelquun
est parti dici, de ce coin perdu, pour aller un jour aux abords
de la Chine, et sept siècles plus tard, vous qui venez de Chine,
vous êtes là, ce soir, en ce coin perdu, comme par hasard,
ou alors, comme guidé. Jai vraiment limpression
quune
espèce de grande boucle, à travers le temps et lespace,
se boucle là. Je dirais même, saccomplit là,
parce que vous êtes allé plus loin, vous êtes devenu
un écrivain français. » Avant que jaie
pu montrer mon émotion, mon conducteur ajouta : « En
fait décrivain, savez-vous que Saint Louis a eu un descendant
écrivain en la personne de Jacques de Bourbon Busset ? »
À ce nom, jai sursauté. En ce mois de mars 2002,
trois mois avant lélection à lAcadémie,
javais déjà envoyé ma lettre de candidature,
sans que cependant jaie mis au courant quiconque parmi mes connaissances.
Je me suis contenté, sur le moment, de bredouiller une phrase
laconique à ladresse de mon ami. La vérité
était que jétais profondément touché.
À travers lidée de la boucle bouclée, née
de toutes ces coïncidences heureuses, jai cru entendre la
voix du destin, une voix enfin bienveillante qui annonce la haute réconciliation.
Tôt soumis à lexil et à lerrance, combien
je connaissais cette sensation de mélancolie qui semparait
de moi, chaque fois que je me trouvais, aux heures indécises
entre chien et loup, perdu dans une contrée inconnue. Mais ce
soir-là, sur la route de Flandre, je me sentis envahi dun
intime sentiment de retour, tel celui quéprouve tout marin
en train de regagner le port, habité que jétais
par le pressentiment dêtre accueilli un jour par votre chaude
hospitalité. Je savais que le retour en question navait
pas pour destination un petit chez-soi, mais une vraie patrie de lesprit
à laquelle jai tendu toute ma vie.
Jacques
de Bourbon Busset, ce nom résonne à loreille de
ceux qui le connaissent comme le « chantre dun durable
amour ». Je sais, daprès Madame le Secrétaire
perpétuel, combien vous étiez heureux de le compter parmi
vous, appréciant sa présence généreuse et
assidue, ses propos pleins desprit et de franchise. Je mhonore
de succéder à ce symbole de louverture desprit, à
cet écrivain nourri de la meilleure tradition française.
Le pape Jean XXIII ne sy trompait pas. Lorsquil le
vit pour la première fois, il sécria : « Ah,
voilà lhomme, non de la haute couture, mais de la haute
culture ! »
Si
lon se réfère à la notice biographique dune
vie, ponctuée de brillants succès, on peut lire :
« Né en 1912 à Paris, il a fait ses études
secondaires au lycée Henri IV où il fut lélève
dAlain. En 1932, il est reçu à lÉcole
normale supérieure. Il prépare ensuite le concours diplomatique.
Entré au Quai dOrsay, il travaille auprès de Robert
Schuman pendant quatre ans. En 1952, il est nommé Directeur général
des relations culturelles internationales. En 1956, il demande à
quitter ses fonctions pour se consacrer à la littérature.
Il est élu membre de lAcadémie française
en 1981. »
Cette évocation, brève
et claire, pèche, bien entendu, par trop de simplifications.
Toute vie humaine est mue par des ressorts intimes ; elle comporte
ses hauteurs et ses abîmes, ses aspirations et ses épreuves,
ses révélations et ses transformations. À cet égard,
celle de mon prédécesseur porte un témoignage particulièrement
riche, dans la mesure où, son expérience vécue
étant devenue la matière même de sa création,
il sest beaucoup confié, notamment à travers son Journal. On y découvre lécrivain fécond
quon connaît, lhomme daction aux éminentes
responsabilités, le penseur lucide qui excelle à relier
ses réflexions personnelles à des thèmes ayant
une portée générale, à les élever
au niveau métaphysique. Ce qui le caractérise, comme la
fait remarquer Maurice Druon, cest la profondeur, profondeur de
la pensée, profondeur de lêtre.
Cest
peu dire quil vienne dun haut lignage. Il descend, par son
père, du roi Saint Louis, de Jean sans Terre et aussi de César
Borgia ; cette dernière ascendance, étonnante, il
ne sen
réclame pas moins avec une malicieuse fierté. Par sa mère,
il descend de Colbert et de lastronome-mathématicien Laplace.
Sa mère, Guillemette de Colbert, était une figure admirable ;
elle a exercé sur lui une influence décisive, aussi bien
sur le plan éthique que dans le domaine littéraire. Douée
dune âme exigeante et généreuse, elle a reçu
une éducation protestante par sa mère. Depuis que son
époux, officier dactive, fut devenu maire de leur commune,
une commune ouvrière, elle semploya à secourir les
nécessiteux autour delle. À son fils, elle a transmis
les préceptes suivants : « Bannir tout dogmatisme
et tout préjugé » et « On ne fait
jamais assez pour les autres ». Elle lui fit lire Chateaubriand
dès lâge de douze ans, et les moralistes tels quÉpictète,
Marc Aurèle, Sénèque, Montaigne. Ce goût
précoce formé chez ladolescent pour les écrivains
penseurs lui fera adopter pour membres de sa famille desprit aussi
bien Pascal, Racine, Descartes, Maine de Biran, Bergson, que Valéry,
André Breton, Georges Bataille, Henri Michaux, Simone Weil ;
et, du côté anglais, Shakespeare et Chesterton. Au cours
de sa vie, il cultivera lamitié, faisant preuve dune
fidélité sans faille. Parmi ceux quil rejoindra
à lAcadémie, mentionnons en particulier Maurice
Schumann, connu dès les années de lycée, Jacqueline
de Romilly connue à Ulm, et puis le père Carré,
Claude Lévi-Strauss et René Rémond. Dautres
amis, si nombreux quil est impossible de les énumérer.
Citons cependant Roger Caillois, Gabriel Marcel, Gaston Bachelard,
Charles Morazé, les poètes Saint-John Perse et Jean Mambrino.
Il aura la douleur de perdre sa
mère dans des circonstances dramatiques. Quelques jours avant
la Libération de Paris, voulant apporter des provisions à
un vieillard du voisinage, elle fut tuée dans la rue par une
patrouille allemande. La famille a dailleurs payé un lourd
tribut à la France. Robert, le frère aîné
de Jacques, est mort au front en 1940. Jacques lui-même fut fait
prisonnier, réussit à sévader avant dêtre
repris et Charles, son autre frère, sengagera en 1940 malgré
une santé défaillante. Ce frère, son complice et
son confident durant son enfance et son adolescence qui mourra dune
opération au cerveau, Jacques naura de cesse de lévoquer
dans son Journal. Cest ce frère qui lui a inculqué
le sens dun lien indéfectible qui enrichit et qui élève.
Reçu
à Normale supérieure à vingt ans, il songe un temps
à létude de la philosophie pour laquelle il a une
prédilection et de solides connaissances. Finalement, il opte
pour lengagement et laction. La réussite au concours
diplomatique lui ouvre la carrière. Vers la fin de la guerre,
il est nommé par le général de Gaulle président
de la Croix-Rouge française, fonction quil exerce pendant
un an. Puis il devient directeur de cabinet de Robert Schuman, uvrant
déjà pour la fondation de la Communauté européenne.
En 1952, à la tête des Relations culturelles internationales,
il entre dans une période dintense activité. Il
voyage dans le monde entier, organisant rencontres et échanges,
implantant écoles et centres culturels. Sa personnalité,
toute de distinction naturelle, y fait merveille. Cet homme à
lesprit ouvert, au vaste savoir, dépourvu de préjugés
et désireux sincèrement de connaître lautre,
a été, à chaque occasion, le digne représentant
de la culture française.
En
1956, à lâge de quarante-quatre ans, Jacques de Bourbon
Busset prend la brusque résolution dinterrompre sa carrière,
alors que, en pleine ascension, il est sur le point dêtre
nommé ambassadeur dans un grand pays. Ce renoncement, cette rupture,
un geste aristocratique en somme, qui frappe son milieu comme un coup
de tonnerre, est de fait le résultat dune révolution
intérieure. Lhomme préoccupé de réussite
sociale fait place à présent à lécrivain
qui cherche à se consacrer à sa création solitaire.
Création ? Pour sûr, oui. Solitude ? Certes,
non. Car, il peut enfin vivre pleinement lamour quil voue
à Laurence son épouse, la figure tutélaire, linspiratrice.
Lensemble de son uvre, qui totalise plus de quarante ouvrages,
en témoigne. Son Journal, composé de dix volumes,
porte le titre général de Livre de Laurence. Ses
romans, récits ou contes comportent également le sous-titre : Pour Laurence. Dautres romans, de caractère plus
fantastique, tel Le lion bat la campagne, ont trait aussi à
son épouse, lorsquon sait que « le lion » nest
autre que le surnom de Laurence. Quant à ses essais, ils sont
centrés sur le thème de lamour durable, intimement
lié à celui de sa foi.
Laurence
est originaire de Saintonge. Son père, officier de marine, étant
mort jeune, elle a grandi en fille unique, auprès de sa mère.
De son propre aveu, elle a connu une enfance difficile, voire malheureuse.
Elle a choisi détudier léconomie pour sétablir
dans la vie. Après son mariage, dabord au château
du Saussay, en Île-de-France, puis, à partir de 1969, à
la Campagne du lion, dans le haut Var, elle révèle son
vrai penchant, un amour foncier pour la nature et le travail de la terre.
Cet amour chez elle, joint à un caractère passionné
et à sa prédilection pour la musique, a fortement marqué
son époux, ébranlant lintellectualisme parfois trop
poussé de celui-ci, le forçant à sortir de son
habituelle réserve. Lhomme pour qui « la fonction
de la femme est dassurer la liaison entre lêtre humain
et le cosmos » souvre alors à une plus vaste
dimension de vie. Il laisse sépanouir tout le pouvoir du
lyrisme et de limagination quil porte en lui, tout en sinitiant
à lobservation des choses vivantes, concrètes. À
côté de plusieurs de ses uvres qui célèbrent
la nature et ses éléments, son Journal fourmille
de petites notations qui font ressortir la saveur du quotidien et les
leçons quil dispense. Je vous cite pêle-mêle
quelques brefs passages :
« Les corneilles tournoient, jacassent, sagitent en
tous sens. Deux cents mètres plus loin, un hibou. Son immobilité
me plaît. Réfléchir sans agir, plutôt quagir
sans réfléchir. »
« De retour à la maison. Laurence, de très
bon matin, se rend à ses restanques. Elle y trouve un lapin broutant
ses fleurs. Je ne sais lequel des deux fut le plus scandalisé
de rencontrer lautre. »
« Le vieux berger, les mains posées sur son bâton,
me dit : Voyez mon chien. Cest un briard que jai dressé
moi-même. Vous nen trouverez plus beaucoup comme celui-là.
Dans la région presque tous les bergers sont des Polonais. Alors
les chiens ne savent que le polonais. Jen ai eu un, on ne se comprenait
pas. On a dû se séparer. »
« La forêt se dérobe à la lumière
et cest ainsi quelle dure. Certes elle assimile les richesses
du soleil, mais les transforme, les élabore, les conserve. Il
y a une grande force dans ce retrait, dans ce recueillement. Je voudrais
être un arbre, un arbre qui marche. »
« Quelle joie, chaque année renouvelée, de
cueillir ces olives et de les porter au moulin à huile ! »
Mais venons-en au thème central
de Bourbon Busset. Lamour durable, ou lamour absolu, une
idée quil est fier davoir remise à lhonneur.
De cette idée, daucuns peuvent se gausser, surtout à
une époque, la nôtre, où lamour entre homme
et femme est plus que banalisé. Il lui a fallu du courage pour
exalter non tant cet amour en soi que son caractère absolu, que
sa durée. Il ne le fait pas au nom de quelque convention bourgeoise,
ou dune abstraite morale de fidélité ; il se
base sur une expérience vécue, et sur lobservation
dune donnée fondamentale de la promesse de Vie, une donnée
riche de virtualités et dimplications. Il est convaincu
que lunivers vivant nest pas fait dun ramassis déléments
disparates agissant aveuglément dans des rencontres de hasard.
Le moteur essentiel de cet univers est une alliance créatrice
fondée sur la loi de la différence et de la durée,
cela depuis lexistence des particules jusquaux consciences
les plus élevées. En homme de foi, il nhésite
pas à affirmer que Dieu est désir dalliance.
Dans
ce contexte, le couple se présente comme un don miraculeux, incarnant
par excellence cette alliance dans la différence et la durée
et qui, vécue authentiquement, loin de former un bloc statique,
est une puissance créatrice. Il est tendresse inventive, dualité-complicité,
processus renouvelant sans cesse la prise de conscience de ce qui advient,
accomplissement qualitatif. Fondé sur la confiance et le long
terme, le point de vue présent senrichit du précédent
et enrichit le suivant. Un amour durable naît donc dun effort
constant pour associer stabilité et mouvement. La complicité
favorisant le dévouement mutuel, chacun trouve toujours sa joie
dans la joie de lautre. La formule suivante résume sa conception :
« Le couple aimant ne recherche pas une chimérique
fusion. Cest lexpression de la dualité créatrice,
de lunion dans la différence, de lardente alliance
de deux libertés. » Car pour lui, je le cite encore,
« une vraie liberté ne séprouve que face
à dautres libertés. Sinon, elle nest quun
mot vide. Et lon ne peut mieux affronter une autre liberté
que dans une relation qui engage durablement ». Se référant
à Nietzsche qui dit : « Cur attaché,
esprit libre », il lexprime à sa manière :
« La liberté de lesprit réclame la constance
du cur » ; « La rive est la chance
du fleuve ». Par ailleurs, il affirme que « tout
comme la liberté, labsolu se vit aussi à deux ;
labsolu ne saurait séprouver que dans la constance.
Le véritable absolu, cest labsolu dun amour ».
Et enfin, cette affirmation : « Chez un couple aimant,
un plus un négale pas deux, mais linfini. »
Comment un Chinois nadhèrerait-t-il pas à cette
affirmation, lui à qui lancienne pensée chinoise
enseigne quentre le souffle Yin et le souffle Yang,
il y a le souffle du Vide médian qui les entraîne dans
le processus dinteraction débouchant sur linfini
de la transformation.
À
partir de cette conception de base, Bourbon Busset mène toujours
plus loin ses réflexions. Pour lui, « ce qui est vrai
pour une femme et un homme est vrai pour lhumanité ». Dans
cette optique, « lamour absolu est une vertu sociale.
Le dynamisme de lamour absolu fera régner la justice sociale.
Il est le sacré que chacun peut vivre, et seul le sacré
peut réellement triompher de linjustice et de loppression ».
Notre auteur prône une société quil qualifie
de « hiérogamique » et qui met en
valeur lidéal du couple, lequel « soppose
à la fois aux mysticismes de la fusion qui suppriment toute confrontation
des différences, et aussi aux idéologies manichéennes
qui transforment sans cesse la confrontation en affrontement. La formule
de lalliance dans la différence a ainsi une valeur thérapeutique
au point de vue social et politique. Elle substitue la fidélité
effective à la parole donnée et le respect de la différence
au désir brut de domination ». De cette conception
de lamour découle son point de vue sur la France :
« La vraie France est la France invisible. La puissance na
rien à voir avec la puissance militaire, industrielle ou financière.
Elle est intellectuelle et morale. Cette France invisible, la seule
réelle, existe dans la mesure où elle défend les
droits de lesprit et, en premier lieu, la liberté de lesprit,
cela dans le respect absolu des valeurs communes. Cest la France
de Hugo, de Péguy, de Zola et de Bernanos. Au moment de laffaire
Dreyfus, le chrétien Péguy et lathée Zola
étaient du même bord. Quand les Français renient
cette France-là, il ny a plus de France. » Et
puis, dans son Journal, ce passage : « Il est
temps pour la France de redevenir fidèle à sa vocation
universelle. Elle nest plus une grande puissance, mais le pire
calcul serait la déchéance orgueilleuse du nationalisme.
Elle doit militer pour linstauration dune autorité
mondiale. »
Ici,
il nous faut revenir à lêtre intime de Jacques de
Bourbon Busset. À écouter ce qui vient dêtre
dit, certains peuvent supposer quils sont en présence dun
pur idéaliste. Or, personne nest plus lucide, ni plus doué
de sens critique. Il sait que, si la capacité dun amour
absolu est donnée à tous, bien peu savent le vivre. Lui-même
dans sa jeunesse a fait montre de légèretés quil
qualifiera plus tard de cyniques. « Je me croyais un petit
don Juan. Je jouais au surhomme, alors que je nétais quun
grand niais. » « La dissociation entre plaisir
et amour, je lai vécue à fond et y trouvais une
âpre et âcre satisfaction. » Ici notre auteur
parle sur un ton de repentance. Reste indéniable le fait quavec
sa barbe finement taillée, frappant de ressemblance avec Henri
IV, sa figure dégage un charme propre à remuer les curs
féminins. Même au début de sa rencontre avec Laurence,
ce nétait pour lui quune conquête parmi dautres.
Grâce à la passion sincère et entière de
celle-ci, il a eu un jour la révélation que cette rencontre
était la chance de sa vie. Au cours de plus de quarante ans de
vie commune, une communion féconde et perpétuellement
approfondie. Dans son Journal, il ne cache rien non plus des
rares moments de tension ou de heurt. Ce qui lui fait dire que « dans
lamour dun couple, trouver la distance juste est essentiel.
Cela demande beaucoup de patience, de perspicacité et dimagination,
en un mot, desprit ». Il exalte le principe féminin
caractérisé selon lui par lesprit de la réceptivité,
de la compréhension et de la capacité à relier.
Écoutons cet aveu contenu dans le premier tome de son Journal, La nature est un talisman : « En livrant mes
sentiments, jai peur de paraître « bébête ».
Peur de bon élève, denfant docile, persiflé
par les malins. Pour me protéger de leur ricanement condescendant,
je métais fait ironique. Je redoutais une étiquette.
Elle tient en un mot : sensiblerie. Jai passé une
grande partie de ma vie à lutter contre cette apparence. Jai
affecté lindifférence, la sécheresse, le
cynisme, la brutalité. Maintenant, je nai plus de compte
à rendre à personne, je nai plus de personnage à
jouer. Je puis me laisser aller à mon penchant, sans craindre
dêtre taxé de faiblesse. Pourquoi ne pas le dire ?
Jai pitié, voilà le mot lâché. Le mot
impardonnable. Et si jaime Laurence, cest aussi quà
certains moments ses yeux me paraissent chargés de toute la souffrance
innocente du monde et que je voudrais les consoler... Ce qui pousse
un homme engagé dans le siècle à sortir de lui-même,
à aller aux autres, à tous les autres, cest davoir
saisi, sur un visage, linstant où le masque chavire et
où surgit, dans un regard, le cortège immémorial
des opprimés. » Oui, aller vers les autres. Il dira
dans LAudace daimer : « Cest
dans le métro que je sens le plus profondément mon désir
daller au secours. Debout, serré entre deux voyageurs,
je lis dans les regards la détresse, la solitude, la peur. Le
wagon éclairé nous emporte à travers le tunnel
noir, vers un destin qui ne peut être que lécrasement
sur le mur ultime. Personne ne parle, chacun écoute le frémissement
de la tôle, le fracas des roues, le battement de son propre cur.
Je voudrais libérer un de ces condamnés de son angoisse.
Une pudeur stupide me fait garder le silence et jai honte de ma
lâcheté
Grandit en moi un personnage qui désire
prendre toute sa place. Je pense quêtre homme, cest
entendre les appels et leur répondre, si on peut. »
On sait que Jacques de Bourbon Busset est mort accidentellement dans
le métro. À présent, je ne peux pas être
dans un wagon de métro sans penser à lui. Puisque nous
sommes devenus frères en esprit, si je le voyais dans la foule,
jirai vers lui et, demblée en connivence, nous causerions
indéfiniment. Je me rappelle une phrase de lui contenue dans
lémouvante Lettre à Laurence, écrite
après la mort de celle-ci : « Jai compris
quil ne dépendait que de moi de te laisser téloigner
ou de te faire vivre. » Je suis persuadé aussi que
tant que je communie avec lesprit de mon prédécesseur,
comme je le fais ici maintenant, il ne mourra pas. Telle est dailleurs
la leçon de lAcadémie même, dont limmortalité
est fondée sur cet esprit de transmission les uns par les autres,
une transmission qui, depuis son fondateur, le cardinal de Richelieu,
ne sest jamais interrompue et qui ne saurait connaître de
fin.