l
me semble, Messieurs, vous entendre me demander compte de louvrage
auquel M. de Sainte-Palaye dut sa célébrité ;
de cet ouvrage dont sa présence ou même son nom seul rappeloit
constamment lidée, je parle de ses travaux sur lancienne
chevalerie ; il en avoit fait lobjet de ses études
favorites. Ces murs brillantes et célèbres, ces
hauts faits, ces aventures, ces tournois, ces fêtes galantes et
guerrières, ces chiffres, ces devises, ces couleurs, présens
de la beauté, parure dune jeunesse militaire ; ces
amphithéâtres ornés de Princes, de Princesses ;
ces prix donnés à ladresse ou au courage ;
ce second prix, plus recherché que le premier, nommé prix
de faveur, et décerné par les dames quand le chevalier
leur étoit agréable ; ces jeunes personnes dont la
naissance relevoit la beauté, ou plutôt dont la beauté
relevoit la naissance, et qui ouvroient la fête en récitant
des vers ; ces dames, qui dun mot arrêtoient à
lentrée de la lice le discourtois chevalier dont une seule
avoit à se plaindre, ces idées, ces tableaux, flattoient
limagination de M. de Sainte-Palaye ; elles avoient
été lune des illusions de son jeune âge, et
elles sourioient encore à sa vieillesse. Il en parloit à
ses amis, il en entretenoit les femmes, car il aimoit beaucoup leur
société. Il citoit fréquemment cette devise fameuse :
Toutes servir, toutes honorer, pour lamour dune,
et répétoit, daprès le célèbre
Louis III de Bourbon, que tout lhonneur de ce monde vient
des dames. Il avouoit même que dans sa constance infatigable à
lire les contes, chansons, fabliaux du douzième et du treizième
siècle, il avoit tiré un grand secours du plaisir secret
de soccuper delles, genre dintérêt qui
contribue rarement à former des érudits ; ce fut
sans doute lintérêt principal qui le soutint dans
ses recherches sur notre ancienne chevalerie.
Lhonneur et lamour,
la devise des chevaliers, cest leur histoire et celle de France ;
mais comment traiter un tel sujet ? Lhonneur toujours sérieux,
lamour sérieux quelquefois, souvent trop peu, même
jadis ! Pourrai-je accorder des tons trop différens, et
peut-être opposés ? Non sans doute. Faut-il les séparer,
faut-il choisir ? Mais lequel abandonner ? Lhonneur ?
Parmi vous, Messieurs, devant le Prince (de Condé) qui vous voit,
qui mécoute, et dont le nom seul rappelle aux François
toutes les idées de lhonneur ! Lamour ?
Qui loseroit, lorsque celles dont la présence eût
honoré les tournois, sempressent dassister à
vos assemblées ? Que résoudre, quel parti prendre ?
Question embarrassante, épineuse, du nombre de celles qui sagitoient
autrefois dans ces tribunaux appelés Cours damour, où
lon portoit les cas de conscience de cette espèce. La Cour
eût décidé, je crois, que lancienne chevalerie
ayant uni très-bien lhonneur et lamour, je dois,
quoi quil arrive, je dois, en parlant de lancienne chevalerie,
unir bien ou mal lamour et lhonneur.
Étrange institution, qui se prêtant au
caractère, aux goûts, aux penchans communs à tous
ces peuples du Nord, conquérans et déprédateurs
de lEurope, les passionna tous à-la-fois, en attachant à
lidée de chevalerie lidée de toutes les perfections
du corps, de lesprit et de lame, et en plaçant dans lamour,
dans lamour seul, lobjet, le mobile et la récompense de toutes
ces perfections réunies ! Jamais législation neut
un effet plus prompt, plus rapide, plus général ;
cest quelle armoit des hommes nés pour les armes, et quà
lexemple de la religion nouvelle de Mahomet, elle offroit la beauté
pour récompense de la valeur. Mais, par un singulier renversement
des idées naturelles, Mahomet mit les plus grands plaisirs de
lamour dans lautre monde, et linstituteur de la chevalerie offrit
en ce monde, à ses prosélytes, lattrait dun amour pur
et intellectuel. Étoit-ce bien celui qui convenoit aux vainqueurs
des Romains et des Gaulois ? Oui, sans doute, si lon considère
le succès quobtint en Europe la théorie de ce système.
Mais cette opinion devient douteuse, quand on consulte lhistoire et
les faits ; car malgré cette loi du plus profond respect
pour les dames, on voit, par le nombre même de leurs défenseurs,
combien elles avoient dagresseurs et dennemis, et il existe des chansons
du douzième siècle qui regrettent lamour du bon vieux
temps.
Linstant où naquit la chevalerie dut la faire
regarder comme un bienfait de la divinité. Cétoit lépoque
la plus effrayante de notre histoire ; moment affreux où,
dans lexcès des maux, des désordres, des brigandages,
fruits de lanarchie féodale, une terreur universelle, plus encore
que la superstition, faisoit attendre aux peuples, de moment en moment,
la fin du monde, dont ce chaos étoit limage. Dans cet instant,
sélève une institution qui, réunissant une nombreuse
classe dhommes armés et puissans, les associe contre les destructeurs
de la société générale, et les lie entre
eux du moins par tous les nuds de la politique, de la morale et
de la religion, de la religion même, dont elle empruntoit les
rites les plus augustes, les emblèmes les plus sacrés,
enfin, tout ce saint appareil qui parle aux yeux, frappant ainsi à-la-fois
lame, lesprit et les sens, et semparant de lhomme par toutes ses
facultés.
Sous ce point de vue, quoi de plus imposant, de plus
respectable même que la chevalerie ? Combattre, mourir, sil
le falloit pour son Dieu, son Souverain, pour ses frères darmes,
pour le service des dames (car dans linstitution même elles noccupent,
contre lopinion commune, que la quatrième place, et le changement,
soit abus, soit réforme, qui les mit immédiatement après
Dieu, fut sans doute louvrage des chevaliers françois), enfin,
secourir les opprimés, les orphelins, les foibles : tel
fut lordre des devoirs de tout chevalier. Et que dire encore de cette
autre idée si noble, si grande, ou créée ou adoptée
par la chevalerie, de cet honneur indépendant des Rois en leur
vouant fidélité ; de cet honneur, puissance du foible,
trésor de lhomme dépouillé ; de cet honneur,
ce sentiment de soi invincible, indomptable dès quil existe,
sacré dès quil se montre, seul arbitre dans sa cause,
seul juge de lui-même, et du moins ne relevant que du Ciel et
de lopinion publique ? Idée sublime, digne dun autre siècle,
digne de naître dans un temps où la nature humaine eût
mérité cet hommage, où lopinion publique eût
pris des mains de la morale, sous les yeux de la vertu et de la raison,
les traits qui devoient composer le pur, le véritable honneur,
lhonneur vénérable, dont le fantôme, même
défiguré, est resté encore si respectable, ou du
moins si puissant !
Vous nattendez
pas, Messieurs, ou plutôt vous ne craignez pas que je rappelle
cette multitude dexploits guerriers, prodiges de la chevalerie
en Europe, et dans lAsie même, où lEurope se
trouva transplantée à lépoque des croisades,
émigration qui fut louvrage de la chevalerie autant que
de la foi ; triomphe de lune et de lautre, mais encore
plus de la chevalerie, qui vit des guerriers Sarrasins, saisis denthousiasme
pour leurs rivaux, passer dans le camp des croisés, et se faire
armer chevaliers par nos héros les plus célèbres.
Ce genre particulier
dhistoire, que lon nomme anecdote, et qui se charge de réparer
les omissions de lhistoire principale, raconte que tous ces chevaliers
Chrétiens et Sarrasins, rivaux en amour comme en guerre, firent
les uns sur les autres plus dune espèce de conquête :
mais si ces historiens sont véridiques, si les beautés
dont ils parlent ont en effet mérité ces soupçons,
au moins est-il certain que, loin de leur patrie, entre des adversaires
si formidables, elles navoient point à craindre le reproche
quon leur fit depuis en Europe, celui de préférer
les chevaliers des tournois aux chevaliers des batailles, méprise
qui surprendroit dans un sexe si bon juge de la gloire. Mais qui peut
croire à cette méprise, et de quel poids doivent être
ces vains reproches et ces plaintes de mécontens, si on leur
oppose lhommage rendu aux femmes par un guerrier tel que le grand
Duguesclin ? Prisonnier des Anglois, et amené devant le
fameux Prince noir, son vainqueur, le Prince le laisse maître
de fixer le prix de sa rançon ; le prisonnier croit se devoir
à lui-même lhonneur de la porter à une somme
immense, un mouvement involontaire trahit la surprise du Prince. " Je
suis pauvre, continue le chevalier, mais apprenez quil nest
point de femme en France qui refuse de filer une année entière
pour la rançon de Duguesclin ". Telle étoit alors la galanterie
françoise ; et cependant, disoit-on, elle étoit déjà
bien tombée. La chevalerie même dégénéroit
de jour en jour. Pour la valeur ? Non ; ce nest point
ainsi que dégénèrent des chevaliers françois.
Pour lamour ? Oui, si linfidèle dégénère.
Ils nétoient plus ces temps où des héros
scrupuleux, timorés, distinguoient lamour faux, lamour
vrai ; lamour faux, péché mortel, disoient-ils ;
lamour vrai, péché véniel. Que sont-ils devenus
ces rigoristes qui, regardant la chevalerie comme une espèce
de sacerdoce, se vouoient au célibat, rappeloient sans cesse
laustérité de linstitution primitive qui défendoit
le mariage, et ne permettoit que lamour ? Où étoit-il
ce digne Boucicaut, qui nosoit révéler son amour
à sa dame quà la troisième année,
qualifioit détourdis les audacieux qui sexpliquoient
dès la première ? Hélas ! Cette sorte
détourdis commençoit à devenir bien rare,
si lon en croit M. de Sainte-Palaye, et il faut bien len
croire. Il avoue, en gémissant, que la licence des murs
étoit au comble ; mais ce qui lafflige encore plus,
cest dentrevoir les reproches bien plus graves que lon
peut faire à lancienne chevalerie. Il convient que, chargée
dès sa naissance du principal vice de la féodalité,
elle reproduisit bientôt tous les désordres quelle
avoit réprimés dabord. Il regrette que ces chevaliers,
si redoutables aux ennemis pendant la guerre, le fussent encore plus
aux citoyens, et pendant la guerre et pendant la paix. Il se plaint
quun préjugé barbare, admis et adopté par
les lois de la chevalerie, eût semblé ne vouer leurs vertus
même quau service et à lusage de leurs seuls
égaux, ou de ceux au moins que la naissance approchoit plus près
deux ; vertus dès lors presque inutiles à la
patrie, et qui se faisoient à elles-mêmes linjure
de borner le plus beau, le plus sacré de tous les empires ;
il voudroit trouver plus souvent dans les ames de ces guerriers quelques
traits de cet héroïsme patriotique, noblement populaire,
qui seul purifie, éternise la gloire des grands hommes, en la
rendant précieuse à tout un peuple, et fait de leur nom
pendant leur vie, et de leur mémoire après eux, une richesse
publique, et comme un patrimoine national. Ô Duguesclin, ce fut
ta vraie gloire, ta gloire la plus belle ! Ô toi, qui, à
ton dernier moment, recommande le peuple aux chefs de ton armée ;
ah ! Quun ennemi, quun Anglois, vienne déposer
sur ton cercueil les clefs dune ville que ton nom seul continuoit
dassiéger, quil ne veuille les remettre quà
ce grand nom, et pour ainsi dire à ton ombre, jadmire léclat,
les talens, la renommée dun général habile ;
mais si japprends que ce même Duguesclin, malade et sur
son lit de mort, entendit, à travers les gémissemens de
ses soldats et des peuples, retentir dans la ville ennemie, assiégée
par lui-même, le signal des prières publiques adressées
au Ciel pour sa guérison ; si je vois ensuite la France
entière, je dis le peuple, arrêter de ville en ville et
suivre consterné ce cercueil auguste, baigné des larmes
du pauvre
Votre émotion prononce, Messieurs, elle atteste
combien la véritable vertu, lhumanité, laisse encore
loin derrière soi tous les triomphes, et que le Ciel na
mis la vraie gloire que dans lhommage volontaire de tout un peuple
attendri.
Ne nous plaignons plus,
Messieurs, après un pareil trait, digne dhonorer les annales
des Grecs et des Romains, ne nous plaignons plus de ne pas rencontrer
plus souvent dans notre histoire des exemples dun héroïsme
si pur et si touchant. Ah ! Loin den être surpris,
admirons plutôt que dans ces temps déplorables de tyrannie
et de servitude, toutes deux dégradantes, même pour les
maîtres, un guerrier du quatorzième siècle ait trouvé
dans la grandeur de son ame ce sentiment dhumanité universelle,
source du bonheur de toute société. Qui ne sétonneroit
quun soldat, étranger à toute culture de lesprit,
même aux plus foibles notions qui le préparent, ait ainsi
devancé le génie de Fénelon qui, trois siècles
après, empruntoit à la morale ce sentiment dhumanité,
pour le transporter dans la politique, occupée enfin du bonheur
des peuples ? Heureux progrès de la raison perfectionnée
qui, pour diriger avec sagesse ce noble sentiment, lui associe un principe
non moins noble, lamour de lordre ; principe seul digne
de gouverner des hommes, et si supérieur à cet esprit
de chevalerie quon a vainement regretté de nos jours !
Eh ! Qui oseroit les comparer, soit dans leur source, soit dans
leurs effets ? Lun, lesprit de chevalerie, ne portoit
ses regards que sur un point de la société ; lautre,
cet esprit dordre et de raison publique, embrasse la société
entière. Le premier ne formoit, ne demandoit que des soldats ;
le second sait former des soldats, des citoyens, des magistrats, des
législateurs, des Rois : lun déployant une
énergie impétueuse, mais inégale, ne remédioit
quà des abus dont il laissoit subsister les germes sans
cesse renaissans ; lautre, développant une énergie
plus calme, plus lente, mais plus sûre, extirpe en silence la
racine de ces abus : le premier, influant sur les murs, demeuroit
étranger aux lois ; le second, épurant par degrés
les idées et les opinions, influe en même temps, et sur
les lois et sur les murs : enfin, lun séparant,
divisant même les citoyens, diminuoit la force publique ;
lautre, les rapprochant, accroît cette force par leur union.
Cest cet amour de lordre qui, mêlé parmi
nous à lamour naturel des François pour leurs Rois, a
produit, et pour ainsi dire composé, ces grandes ames des Turenne,
des Montausier, des Catinat, lhonneur à-la-fois et de la France
et de lhumanité ; caractères imposans, où
respire, à travers les murs et les idées françoises,
je ne sais quoi dantique, qui semble transporter Rome et la Grèce
dans le sein dune monarchie. Mélange heureux de vertus étrangères
et nationales qui, semblables en quelque sorte à ces fruits nés
de deux arbres différens, adoptés lun par lautre, réunissant
la force et la douceur, conservent les avantages de leur double origine.
Que ceux qui regrettent les siècles passés, cherchent
de pareils caractères dans notre ancienne chevalerie.
Quoi quil en soit,
on convient quen général elle jeta dans les ames
une énergie nouvelle, moins dure, moins féroce que celle
dont lEurope avoit senti les effets à lépoque
de Charlemagne. On convient quelle marqua dune empreinte
de grandeur imposante la plupart des événemens qui suivirent
sa naissance ; quelle forma de grands caractères,
quelle prépara même ladoucissement des murs,
en portant la générosité dans la guerre, le platonisme
dans lamour, la galanterie dans la férocité :
de là ces contrastes qui nous frappent si vivement aujourdhui,
qui mêlent et confondent les idées les plus disparates,
Dieu et les dames, le catéchisme et lart daimer ;
qui placent la licence près de la dévotion, la grandeur
dame près de la cruauté, le scrupule près
du meurtre ; qui excitent à-la-fois lenthousiasme,
lindignation et le sourire ; qui montrent souvent dans le
même homme un héros et un insensé, un soldat, un
anachorète et un amant ; enfin, qui multiplient, dans les
annales de cette époque, des exploits dignes de la fable, des
vertus, ornemens de lhistoire, et sur-tout les crimes de toutes
les deux ; murs vicieuses, mais piquantes, mais pittoresques ;
murs féroces, mais fières, mais poétiques.
Aussi lEurope moderne ne doit-elle quà la chevalerie
les deux grands ouvrages dimagination qui signalèrent la
renaissance des lettres. Depuis les beaux jours de la Grèce et
de Rome, la poésie fugitive, errante loin de lEurope, avoit,
comme lenchanteresse du Tasse, disparu de son palais éclipsé.
Elle entendoit depuis quinze siècles que le temps y ramenât
des murs nouvelles, fécondes en tableaux, en images dignes
darrêter ses regards ; elle attendoit linstant,
non de la barbarie, non de lignorance, mais linstant qui
leur succède, celui de lerreur, de la crédule erreur,
de lillusion facile qui met entre ses mains le ressort du merveilleux,
mobile surnaturel de ses fictions embellies. Ce moment est venu, les
triomphes des chevaliers ont préparé les siens, leurs
mains victorieuses ont de leurs lauriers tressé la couronne qui
doit orner sa tête. À leurs voix accourent de lOrient
les esprits invisibles, moteurs des Cieux et des enfers, les fées,
les génies, désormais ses Ministres ; ils accourent,
et déposent à ses pieds les talismans divers, les attributs
variés, emblèmes ingénieux de leur puissance, de
leur puissance soumise à la poésie, souveraine légitime
des enchantemens et des prestiges. Elle règne ; quelle foule
dimages se pressent, se succèdent sous ses yeux !
Ces batailles où triomphent limpétuosité,
la force, le courage, plus que lordre et la discipline :
ces harangues des chefs, ces femmes guerrières, ces dépouilles
des vaincus, trophées de la victoire ; ces vux terribles
de lamitié, vengeresse de lamitié ; ces
cadavres rendus aux larmes des parens, des amis ; ces armes des
chevaliers fameux, objet, après leur mort, de disputes et de
rivalités ; tout vous rappelle Homère, et cest
la patrie de lArioste, du Tasse, cest lItalie qui
a mérité cette gloire, tandis que la France, depuis quatre
siècles, languit foible et malheureuse sous une autorité
incertaine, avilie ou combattue, sans lois, sans murs, sans lettres,
ces lettres tant recommandées par la chevalerie
! Ici, Messieurs,
vous pourriez éprouver quelque surprise ; vous pourriez
penser, sur la foi dune opinion trop répandue, quil
étoit réservé à nos jours de voir la noblesse
françoise unir les armes et les lettres, et associer la gloire
à la gloire. Cette réunion remonte à lorigine
de la chevalerie ; cétoit le devoir de tout chevalier,
et une suite de la perfection à laquelle étoient appelés
ses prosélytes. Et qui croiroit quexigeant la culture de
lesprit, même dans les amusemens les plus ordinaires, la
chevalerie nallioit aux exercices du corps que les jeux qui occupent
ou développent lintelligence, et proscrivoit sur-tout ces
jeux doù lesprit sabsente, pour laisser régner
le hasard ? Quelle est donc lépoque qui devint le
terme de cette estime pour les lettres, et la changea même en
mépris ? Ce fut le moment où les subtilités
épineuses de lécole hérissèrent toutes
les branches de la littérature, et vous conviendrez, Messieurs,
que linstant du dédain ne pouvoit être mieux choisi.
Encore se trouvoit-il plusieurs chevaliers fervens qui sélevoient
avec force contre cette orgueilleuse négligence des anciennes
lois. Cétoit sur-tout un vrai scandale pour le zélé
et discret Boucicaut, comme on le voit par le recueil de ses vers, Virelais,
Ballades, alors chantés par toute la France, auxquels il
attachoit un grand prix, et quil composoit lui-même. Ainsi,
Messieurs, lorsquavant lépoque où lon
vit tous les genres de gloire environner le trône de Louis XIV,
lorsque François 1er, ce Prince si passionné
pour la chevalerie, ressuscitoit de ses regards la culture des lettres
en France, il renouveloit seulement lantique esprit de cette brillante
institution. Cest ainsi que notre auguste Monarque, en condamnant
des jeux autrefois interdits, rappelle aux descendans des anciens chevaliers
une loi respectée par leurs premiers ancêtres, loi paternelle,
inviolable déjà sans doute par la seule sanction du Prince,
mais que lorgueil du rang protégera peut-être encore.
Désobéir cest déroger.