essieurs,
Paul Valéry — envers qui ma dette est inépuisable
puisque c'est pour lire son œuvre dans le texte que je me suis
engagé, à quinze ans, dans le délicat labyrinthe
de la langue française —, Paul Valéry observait,
dans son discours de réception, sous cette Coupole, que les
premiers mots que l'on vous adresse sont d'une vérité très
particulière : car il est rare qu'un discours dicté par
l'usage suscite chez celui qui le prononce l'émotion qu'il exprime.
C'est de tout cœur que je remercie votre Compagnie, qui n'a
craint ni l'audace ni le paradoxe en décidant d'accueillir quelqu'un
qui vient de loin, et qui a passé de sa langue d'enfance à celle
de sa littérature d'élection par des chemins de contrebandier,
sans rien apporter d'autre, en guise de présent, qu'un imaginaire
venu d'ailleurs. Mais c'est tout un pays, le pays de ma première
naissance, l'Argentine, qui, avec moi, Messieurs, vous remercie. Un
pays jeune où une tradition des mieux établies est l'amour
de la France ; où dire « la France » équivaut à dire « la
Culture », dont l'Académie française demeure
le symbole des symboles.
Et m'y voici, en cette Académie française que jadis,
de l'autre côté de l'Océan, j'imaginais tel un
palais inaccessible, à l'intérieur duquel se dressait,
avec majesté — et cela me paraît vrai aujourd'hui — l'ombre
pourpre du cardinal de Richelieu, son fondateur.
Messieurs,
À propos de naissance, André Frossard aimait à dire
qu'il avait assisté à la sienne. À l'entendre,
il était né véritablement le 8 juillet 1935, alors
qu'il avait, déjà, vingt ans.
Le 8 juillet 1935 ? Son ami le plus proche, André Willemin,
l'invite à dîner. Ils partent dans la vieille voiture
de Willemin, et comme il est tôt et que l'été est
magnifique, ils se promènent, ils font des tours et des détours,
jusqu'au moment où la sympathique guimbarde s'arrête devant
l'École des Arts décoratifs.
Willemin descend et propose à son ami, soit de le suivre,
soit de l'attendre quelques minutes. Il l'attendra. Il le voit traverser
la rue, pousser une petite porte près du grand portail de fer
d'où émerge la toiture d'une chapelle.
Willemin allait sans doute prier, se confesser — « se
livrer enfin, dit André Frossard, à l'une ou
l'autre de ces activités qui prennent beaucoup de temps aux
chrétiens ».
Le jeune André Frossard n'a pas de chagrin d'amour :
le soir même, il a rendez-vous avec une jeune Allemande des Beaux-Arts
qui lui a donné à espérer une défense modérée
de ses charmes. Il n'a pas non plus d'angoisses métaphysiques :
« De toute façon, si je croyais qu'il existât
une vérité, les prêtres seraient les dernières
personnes auxquelles j'irais la demander ; l'Église,
que je ne connais que par quelques-unes de ses malfaçons temporelles,
le dernier endroit où j'irais la chercher. [...] Je n'éprouve
enfin aucune curiosité des choses de la religion, qui sont
d'une autre époque. Il est dix-sept heures dix. »
Las d'attendre la fin des incompréhensibles dévotions
qui retiennent son compagnon un peu plus qu'il ne l'avait prévu,
André Frossard pousse à son tour la petite porte de fer
pour examiner, en « dessinateur », le bâtiment
dans lequel il est tenté de dire que « son ami
s'éternise ».
Si ce que l'on peut voir de la chapelle au-dessus du portail n'est
pas particulièrement exaltant, elle ne gagne pas à être
vue en pied : « C'est, au fond d'une courette, un
de ces édifices en gothique préparé à l'anglaise,
bâtis à la fin du xix e siècle » ;
l'intérieur n'est pas plus stimulant.
Des gens prient, des fidèles, des religieuses, la tête
couverte d'un voile noir. Le fond de la chapelle est vivement éclairé. « Au-dessus
du maître-autel, vêtu de blanc, un vaste appareil de plantes,
de candélabres et d'ornements est dominé par une grande
croix de métal ouvragé qui porte en son centre un disque
blanc mat [...]. J'ignore que je suis en face du Saint-Sacrement. [...]
Debout près de la porte, je cherche des yeux mon ami et je ne
parviens pas à le reconnaître parmi les formes agenouillées
qui me précèdent. Et c'est alors que se déclenche,
brusquement, la série de prodiges dont l'inexorable violence
va démanteler en un instant l'être absurde que je suis
et faire venir au jour l'enfant que je n'ai jamais été.
[...] Je ne dis pas que le Ciel s'ouvre, il ne s'ouvre pas, il s'élance,
il s'élève soudain de cette insoupçonnable chapelle
dans laquelle il se trouve mystérieusement inclus. Comment le
décrire avec ces mots démissionnaires qui me refusent
leurs services et menacent d'intercepter nos pensées pour les
consigner au magasin des chimères ? [...] Le peintre à qui
il serait donné d'entrevoir des couleurs inconnues, avec quoi
les peindrait-il ? »
Né, selon l'état civil, le 14 janvier 1915, à Colombier-Châtelot,
le village de sa mère, dans la vallée du Doubs, André Frossard
grandit à Foussemagne, le village de son père, et le
seul, en France, à avoir une synagogue et pas d'église.
« C'est, disait André Frossard, un pays
d'herbe rase et de brouillard, une de ces terres de l'Est lentes à s'ouvrir
au soleil. » Une colonie juive assez nombreuse s'y était établie à la
fin du Moyen Âge. Étaient-ils encore pratiquants ?
Ils ne parlaient pas de religion avec les Frossard — républicains « du
rouge le plus accusé ».
Le grand-père paternel d'André Frossard était
bourrelier de son état et simple ouvrier à domicile,
ce qui ne l'avait pas empêché d'épouser une fille
issue d'une famille juive aisée, union qui avait étonné juifs
et chrétiens du pays, « chez qui la bonne intelligence
n'allait pas jusqu'au mariage ».
Chez les Frossard, on était des athées parfaits, de
ceux qui ne s'interrogent plus sur leur athéisme. Aussi, André ne
fut pas baptisé. Ses parents avaient décidé qu'il
choisirait lui-même sa religion — s'il jugeait bon d'en
avoir une. Irait-il à la synagogue, pour être agréable à sa
grand-mère Schwob ? Ou au temple, par égard pour
les parents de sa mère, qui étaient protestants ?
Il avait neuf ans lorsque, parmi les rares ouvrages de la maison
qui ne parlaient pas de politique, il découvrit l'Iliade,
qui serait « la demeureenchantée de (son) enfance ».
En évoquant ces premières années, en cherchant
le secret de l'immense poème dont les siècles ne parviennent
pas à ternir la fraîcheur, il s'exclame : « La
poésie a tout pouvoir sur le mouvement des astres, et le soleil
ne se couche que lorsqu'il n'a plus rien à regarder sur la terre. » En
revanche, de la nature, l'enfant n'aimait guère que l'eau, sa
transparence et sa liberté : « L'eau sans
mémoire et que mon vieil Homère disait sans récolte. »
Sa mère, un esprit curieux, avait entendu Ludovic Oscar Frossard,
fils du bourrelier, parler de socialisme à un auditoire ouvrier
des environs de Belfort, avec la fougue de ses vingt-cinq ans, une
intelligence combative, une voix admirable. Et comme elle le suivait
de réunion en réunion, un jour ils se rencontrèrent à la
mairie... Rédigeait-il le journal de la fédération
socialiste ? Elle le vendait à la criée. Lui, il
avait fait son choix à dix ans : « Il serait
journaliste et député. » Ainsi avait-il été le
correspondant d'un journal de l'Est dont le directeur ignorait que
ce collaborateur, qu'il appréciait, n'avait que treize ans ; à moins
de vingt ans, il publiait dans L'Humanité, de Jean Jaurès ;
et à vingt-neuf ans, secrétaire général
du Parti socialiste, il établissait sa famille à Paris.
Le petit André avait son lit dans la chambre qui servait,
le jour, de bureau à son père, en face du portrait de
Karl Marx, sous un portrait de Jules Guesde et une photographie de
Jaurès. Marx le fascinait : « C'était
un lion, un sphinx, une éruption solaire. Le front monumental émergeait
d'un nuage de fils d'argent comme une imprenable tour de pensées...
Ce bloc de dialectique compacte veillait sur mon sommeil d'enfant. »
La Russie attirait son père ; il partit un jour chez
les Soviets, avec Marcel Cachin, directeur de L'Humanité ;
ils entendirent les discours caustiques de Lénine sur l'embourgeoisement
de la IIe Internationale et sur l'impotence idéologique
d'un journal comme L'Humanité ; ils furent désarçonnés,
abasourdis par le vacarme des doctrinaires qui les accablaient
d'aphorismes et d'injonctions... mais cela n'empêcha pas Monsieur
Frossard de devenir, la trentaine à peine entamée, le
Premier secrétaire du Parti communiste français — fonction
qu'il remplira pendant trois ans, avant de retrouver sa famille,
les socialistes, « et, dit-il, l'ombre accueillante
de Léon Blum, homme admirable, d'une parfaite noblesse de sentiments,
que son éducation aristocratique semblait toutefois entourer
d'une balustrade dorée comme le lit à baldaquin de Louis
XIV, et qui avait toujours un peu l'air, lorsqu' il s'adressait à la
République, de trinquer avec le plombier ». Ludovic
Oscar Frossard souhaitait que son fils fût ce qu'il eût été lui-même,
si la pauvreté ne l'avait contraint de choisir une voie plus
courte : normalien, normalien de l'École, agrégé,
professeur d'histoire, enfin, tout !
À l'école communale, les choses se passent bien pour
l'enfant, mais au lycée, situé à l'orée
des beaux quartiers, il se sent un étranger : « Les
jeunes garçons qui m'entouraient savaient d'instinct que ce
monde dans lequel ils n'avaient pas encore pénétré leur
reviendrait un jour de plein droit. On ne s'instruisait pas pour être
libre, mais pour dominer » Pendant les récréations,
il ne joue pas avec ses camarades, mais, de temps en temps, il traverse
la cour comme un fou, pour avoir l'air de participer ; bientôt,
il renonce à courir, et aussi, à étudier, préférant
vagabonder dans les rues, ou s'entretenir avec Voltaire et Rousseau
dans les jardins publics : « J'avais l'escapade
philosophique. L'auteur de « Candide » m'éblouissait.
On ne pouvait pas avoir le regard voir plus aigu, la verve plus agile. »
André Frossard assurait avoir lu d'innombrables fois son Dictionnaire
philosophique, en s'extasiant sur ses définitions ;
mais Rousseau pouvait par moments le retenir davantage parce que,
dit-il, « sous les oripeaux de la vanité d'auteur
se devinait la souffrance de l'inadapté qui n'a d'autre ressource
que de changer le monde pour n' être pas trop dépaysé ».
Il parvint quelque temps à se hisser de classe en classe,
puis, il dut redoubler. Les admonestations de son père s'adressaient à un
sourd. Au fond, il n'aimait que le dessin. Depuis toujours — bien
avant qu'il sache lire et découvre l'Iliade —,
un crayon et quelques feuilles de papier assuraient des heures de tranquillité à son
entourage. L'enfant dessinait avec le sérieux des enfants qui
jouent, qui dessinent — comme on palpe — un fruit,
un chat, le soleil, éprouvant sans doute qu'ils donnent la vie à ce
qu'ils dessinent, et sentent la vie qu'ils donnent.
Mais l'adolescent dessinait toujours la même chose : des
temples grecs. « À quinze ans, je ne m'intéressais
qu'à l'architecture en général, et à l'architecture
féminine en particulier. Je les ai beaucoup étudiées
l'une et l'autre, avec une égale admiration. Je dessinais inlassablement
le même angle droit du Parthénon [...],le plus
bel effort de l'intelligence païenne pour enfermer la démesure
des dieux dans les limites de la raison humaine. » Il
eût aimé être architecte « à condition
qu'il y eût des temples grecs à bâtir ».
Reçu à un bon rang à l'École des Arts
décoratifs, il n'y fut pas longtemps plus assidu qu'il ne l'avait été au
lycée.
Il passait ses journées dans les piscines et les musées,
où il allait droit à la section architecture s'enivrer
de bleus au tire-ligne ; peu lui importait leur motif, « Pourvu
qu'ils fussent1faits de beaux rectangles, de courbes exactement tracées à l'intersection
du vide et de la pesée, de ces carrés parfaits auxquels
une négligence voulue, en prolongeant les lignes un peu au-delà de
leur rencontre, laissait des croisillons d'angle qui rattachaient le
dessin à l'espace environnant ».
Il n'aimait guère le style gothique qui « exprime,
entre autres, cette idée que l'on ne peut atteindre le divin
que par une superposition d'efforts à la limite de l'équilibre » ;
et, pour lui, « l'apparition du style flamboyant marque
avec toute la précision désirable la fin de ce sublime
accès d'épilepsie architecturale ».
Il disait aussi, et sans prendre de gants, que le christianisme était
mort d'audace à la fin du Moyen Âge, quand il avait
tiré ses flèches gothiques contre le ciel : « L'arc
brisé marque la rupture de l'alliance, le passage de la contemplation à la
métaphysique ; la cathédrale s'est élevée
dans les airs, puis elle a pris feu en retombant dans l'atmosphère
terrestre, et ce fut le style flamboyant, ravissant brasier architectural
où la doctrine périt carbonisée. »
Il quitta l'École des Arts décoratifs, et fonda, poussé par
son père, une section des jeunesses socialistes ; il prépara
les statuts, fit un discours devant une trentaine de garçons
et tout le monde adhéra : « La section avait
pris un bon départ, dit-il : je la regardai continuer
sa route sans moi [...] De désespérant, je devenais un
cas désespéré [...] Je connais l'art de décevoir,
sur le bout du doigt. » Son incapacité à s'intégrer à un
milieu ou à un groupe le renvoyait peu à peu à l'état
sauvage.
Manifestement, il était urgent que le Ciel intervînt.
Et il intervint, le 8 juillet 1935.
Il est donc dix-sept heures dix, lorsqu'il se décide à rejoindre
son ami Willemin dans la chapelle. À dix-sept heures douze,
il sera catholique, apostolique et romain.
André Frossard n'avait pas encore vingt ans lorsqu'il avait
fait, sur un pont de la Seine, la rencontre d'André Willemin,
son aîné de quatre ou cinq ans, dont il a écrit
que toute sa personne suggérait d'abord l'idée « d'un
rire contenu et ficelé à grand peine ».
Une fois les banalités d'usage échangées, Willemin
en était venu aux questions les plus directes, les plus personnelles,
voulant savoir, pour finir, quel était son idéal dans
la vie, ce que l'interrogé ne s'était jamais demandé :
« J'avais les idées qui venaient en droite ligne
du fonds paternel, égayées d'un soupçon de scepticisme
voltairien, mais un idéal ? Qu'était-ce qu'un
idéal ? » Willemin avait ri à en
pleurer, puis ils s'étaient quittés.
Ils ne devaient plus se revoir pendant un an ; ils se retrouvèrent
dans la rédaction d'un journal.
Catholique de naissance, Willemin avait « perdu la foi » vers
quinze ans, pour la recouvrer quelques années plus tard ;
et la foi, en revenant, lui avait apporté deux cadeaux inattendus :
la joie et la liberté d'esprit. C'est du moins ce qu'André Willemin
affirmait à son ami, sans le convaincre. Il n'avait aucune considération
pour les idées d'André Frossard, et celui-ci pas davantage
pour les siennes ; ainsi, ayant constaté leurs désaccords,
furent-ils plus que jamais séparés et, pourtant, mystérieusement
inséparables : « Je me laissais porter par
cette amitié, insoucieux de la direction qu'elle pouvait prendre. »
À plusieurs reprises, au fil des ans, et pour le principal
dans ses livres, André Frossard a essayé de nous confier
ce que fut la prise de tout son être par le Ciel lors de la « divine
embuscade » ; mais les mots ne lui ont fourni que
des approximations et quelques métaphores, seul moyen, parfois,
de piéger, un instant, l'ineffable.
Au reste, toute tentative de description ne pouvait qu'altérer
ce qu'il avait ressenti comme un sublime orage, et qui serait à jamais
pour lui l'irruption de la grâce, du savoir par révélation :
le langage de l'homme n'est pas accoutumé à l'évidence
de Dieu.
Cependant, il arrive qu'André, Frossard frôle la réalité de
sa vision, et cela alors même qu'il est sur le point d'y renoncer : « Toutes
ces sensations, dit-il, que j'ai peine à traduire dans
le langage inadéquat des idées et des imagessont
simultanées, comprises les unes dans les autres. Tout est dominé par
la présence, au-delà et à travers une immense
assemblée, de celui dont je ne pourrai plus jamais écrire
le nom sans que me vienne la crainte de blesser sa tendresse. »
Ces dernières phrases ne sont pas sans rappeler un conte de
Jorge Luis Borges — ou « Borgèsse » comme
nous disons en France — un conte, intitulé L'Aleph :
la première lettre de l'alphabet hébreu désigne,
ici, le lieu où se trouvent, sans se confondre, tous les lieux,
vus de tous les angles. En fait, « l'Aleph » du
conte est un objet, une petite sphère aux couleurs chatoyantes
qui répand un éclat presque insupportable : « Je
crus au début, dit le narrateur, qu'elle tournait : puis
je compris que ce mouvement était une illusion produite par
les spectacles vertigineux qu'elle renfermait. Le diamètre de
l'Aleph devait être de deux ou trois centimètres, mais
l'espace cosmique était là, sans diminution de volume. » Suit
une longue énumération d'images hétéroclites,
qui s'achève ainsi :
« Je vis la circulation de mon sang obscur, je vis l'engrenage
de l'amour et la modification de la mort, je vis l'Aleph, sous tous
les angles, je vis sur l'Aleph la terre, et sur la terre de nouveau
l'Aleph et sur l'Aleph la terre [...] je vis ton visage, j'eus le vertige
et je pleurai, car mes yeux avaient vu cet objet secret et conjectural,
dont les hommes usurpent le nom, mais qu'aucun homme n'a regardé :
l'inconcevable univers. »
La vie et la nature, peut-être à l'exemple de la Divinité,
affectionnent les répétitions, les analogies, la symétrie.
La conversion de Paul Claudel — qu'André Frossard
considérait comme le plus grand écrivain du siècle — remonte
au 25 décembre 1886. Sa famille était « indifférente », « nettement étrangère
aux choses de la foi ». Paul Claudel avait dix-huit ans
et il commençait à écrire. Il lui semblait que
dans les cérémonies catholiques il trouverait « un
excitant approprié et la matière de quelques exercices
décadents ». Il se rend à Notre-Dame de Paris
pour y suivre les offices de Noël. La grand-messe ne lui procure
qu'un plaisir médiocre. Puis, n'ayant rien de mieux à faire,
il revient pour les vêpres. Un chœur d'enfants était
en train de chanter le Magnificat. Claudel est debout dans la foule :
« Et c'est alors que se produisit l'événement
qui domine toute ma vie, dit-il. [...] Je crus, d'une telle force d'adhésion,
d'un tel soulèvement de tout mon être, d'une conviction
si puissante, d'une telle certitude ne laissant place à aucune
espèce de doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements,
tous les hasards d'une vie agitée, n'ont pu ébranler
ma foi, ni, à vrai dire, la toucher. J'avais eu tout à coup
le sentiment déchirant de l'innocence, de l'éternelle
enfance de Dieu. »
Paul Claudel s'écrie encore : « Dieu existe,
il est là. C'est quelqu'un, c'est un être aussi personnel
que moi ! »
Et André Frossard, un demi-siècle plus tard : « Il
y a un ordre dans l'univers, et à son sommet, par-delà ce
voile de brume resplendissante, l'évidence de Dieu, l'évidence
faite personne de celui-là même que j'aurais nié un
instant auparavant. » Tous deux sont émerveillés
d'avoir senti que Dieu était comme eux, comme chacun de nous,
une personne.
Encore plus surprenante est la similitude entre le destin d'André Frossard
et celui d'Alphonse Ratisbonne, ce juif de Strasbourg qui se convertit
au catholicisme, en 1841, à l'âge de vingt-neuf ans, lors
d'un séjour à Rome où il promenait une sorte de
désœuvrement touristique et nonchalant. À un siècle
de distance, et point par point, la conversion d'André Frossard
semble reproduire celle de Ratisbonne, comme si leur histoire eût
obéi à une même dramaturgie — à la
main qui a servi à créer le monde, dirait Claudel. Ce
n'est que par un ouvrage de votre confrère Jean Guitton,
Rue du Bac ou la superstition dépassée, paru en 1973,
qu'André Frossard connut l'existence d'Alphonse Ratisbonne et
le détail de l'événement capital qui l'avait bouleversée.
Comme André Frossard, Ratisbonne était athée ;
et il avait également un ami fort pieux qui souhaitait avec
ardeur, et le même insuccès que Willemin, l'arracher à son
incrédulité. Un jour, à Rome, son ami l'invite à une
promenade en voiture. À un moment donné, l'attelage s'arrête
devant Sant'Andrea delle Fratte, église de dimensions modestes,
comme la chapelle néogothique de la rue d'Ulm et, comme celle-ci,
observe André Frossard, d'une banalité peu propice à susciter
l'émotion esthétique, moins encore à frapper l'imagination.
(Par parenthèse : ni la coupole de cette église,
de Borromini, ni les anges du Bernin qui nous y accueillent, n'avaient
séduit André Frossard ; comme du style gothique,
il se méfiait du style baroque.)
L'ami descend et invite son passager à l'attendre ou à l'accompagner.
Ratisbonne décide de visiter l'église ; il se tient
Près de l'entrée : nul chef-d'œuvre n'arrête
son regard, mais voilà que, soudain, tout disparaît de
lui et il n'y a dans son champ visuel que la Vierge Marie, et dans
son cœur, un bonheur qui le jette au sol.
Un quart d'heure plus tôt, il parlait avec son ami de chasse,
de plaisirs, des réjouissances du carnaval, de la soirée
qu'avait donnée, la veille, le duc Torlonia... « Si
en ce moment, dira par la suite Alphonse Ratisbonne, un troisième
interlocuteur s'était approché de moi et m'avait dit : « Dans
un quart d'heure tu adoreras Jésus-Christ, ton Dieu et ton Sauveur »,
si quelqu'un m'avait dit cela, je n'aurais jugé qu'un seul homme
plus insensé que lui : c'eût été l'homme
qui aurait cru en la possibilité d'une telle folie ! »
André Frossard dit, lui, de façon laconique : « J'avais
vingt ans en entrant. En sortant, j'étais un enfant prêt
au baptême et qui regardait autour de lui, les yeux écarquillés,
ce ciel habité, cette ville qui ne se savait pas suspendue
dans les airs. »
Le miracle dura un mois : « Chaque matin, je retrouvais
avec ravissement cette lumière qui faisait pâlir le
jour, cette douceur que je n'oublierai jamais et qui est tout mon
savoir théologique. » Mais ce monde révélé,
et tout d'un coup multicolore, a été réduit
pour quelque temps à l'état de vapeur : « Je
me suis donné plus de mal pour devenir un homme ordinaire
que d'autres pour devenir un saint : enfin, je suis devenu un
homme ordinaire avec le désir d'apporter quelque chose, de
refléter quelque peu de cette lumière que j'avais reçue.
je ne me console pas d'être un miroir terni, qui ne parvient
pas à renvoyer les rayons qui l'ont lui-même illuminé,
qui continuent à le traverser, d'ailleurs, bien que cette
image merveilleuse se soit éloignée de moi. »
Décidément, Dieu était un spécialiste
du premier instant, celui dont « on ne retrouve pas la
saveur et l'émotion dans la vie courante ».
Il songea à entrer dans les ordres, mais il ne tenait pas à devenir
prêtre : la « familiarité manuelle » du
prêtre avec le divin l'effrayait un peu. Il se rendit à la
Trappe de Cîteaux « pour y respirer l'odeur de
cette vie contemplative », mais quelques heures lui
suffirent pour bien comprendre qu'il n'était pas fait pour la
vie contemplative dans la « version agricole » qui était
celle des cisterciens.
Pourtant, il était persuadé qu'il y avait entre la
terre et lui une opposition à vaincre ; le monde ne l'intéressait
plus, il croyait en être largement sorti. Il y fut ramené « manu
militari ».
Ayant à faire son service militaire, il souhaita entrer dans
la Marine. Il préférait l'eau à la boue des tranchées.
Peut-être se rappelait-il cette « mer allée
avec le soleil » qu'est l'éternité pour Rimbaud,
et s'attendait-il à trouver dans l'immensité des océans
un paysage propice à la méditation... Il ne se doutait
pas que la Providence l'enverrait sous les drapeaux pour près
de dix ans, six à passer dans la Marine, le reste dans l'Armée
secrète ou en prison.
C'est ainsi que, chargé de décrypter et distribuer
aussitôt les télégrammes urgents, une nuit de décembre
1939, il eut à annoncer que les armées allemandes envahiraient
la Hollande, la Belgique et la France le jour même, à cinq
heures du matin.
Quatre ans plus tard, en décembre 1943, il se retrouve dans
les caves de la Gestapo, d'où il est transporté à Montluc
et écroué dans ce qui serait appelé la « baraque
aux juifs » — où il eut, dit-il, des centaines
et des centaines de compagnons souvent livrés aux Allemands
par la Milice.
On dirait qu'il fallait qu'André Frossard eût cette
expérience extrême aux temps des Barbie et « des
pourvoyeurs de fosses communes », afin d'en laisser
un témoignage indélébile. « Le "statut
des juifs", écrit-il, a été un crime
contre l'honneur de la France, un crime contre la nation, et un commencement
de crime contre l'humanité. Car après le statut viennent
l'inscription dans les commissariats, le port de l'étoile jaune — obligatoire
dès l'âge de six ans — puis l'internement,
puis la rafle, puis Drancy, puis Auschwitz, où les enfants furent
un sourire, puis une fumée. [...] Signé le 3 octobre
1940, promulgué le 4, (le statut) aurait dû être
publiquement condamné le 5 par toutes les autorités morales,
crosse en main mitre en tête. Il ne l'a pas été,
et je ressens encore aujourd'hui ce silence comme une brûlure.
[...] Les responsables de cette discrimination mortelle plaident généralement
l'ignorance : ils ne savaient pas, disent-ils, quel sort attendait
les exclus. [...]
« En vérité ils ne cherchent point trop à savoir,
et l'on n'a pas encore trouvé, dans les archives de leur indifférence,
trace d'inquiétude, ne fût-elle qu'administrative, sur
le sort de ceux qu'ils allaient livrer à l'ennemi. Après
avoir fourni le juif et le wagon, Vichy se désintéressait
du convoi. [...] Cette barbarie a été commise :
elle est ineffaçable et c'est pourquoi, bien que j'aie un
cœur peu enclin au jugement, je reste attaché à la
notion de crime contre l'humanité. [...] C'est une notion
précieuse. Elle est liée à la mémoire,
quin'a été longtemps qu'une faculté et
dont cette ignoble guerre a fait une vertu. »
« On ne sait jamais où vont les mots, disait
André Frossard, on les croit perdus, et, pareils au grain
de sénevé de la parabole, un beau jour ils deviennent
de grands arbres. » On peut, certes, se méfier
des ruses de la pensée avec les mots, et de ces phrases d'une
perfection d'architecture telle qu'elles semblent exister et s'imposer
indépendamment de leur sens... Ainsi que l'observait Voltaire, « presque
toujours les choses qu'on dit frappent moins que la manière
dont on les dit. L'expression, le style fait toute la différence...
Le style rend singulières les choses les plus communes, fortifie
les plus faibles, donne de la grandeur aux plus simples ».
Et si l'on convient que, chez Voltaire, promptitude vaut profondeur,
il ne semble pas interdit de supposer que, à son instar, André Frossard
s'était assuré un style visant à exprimer tout
ce qui, autour de lui, réclamait, d'urgence, d'être exprimé.
Ses ouvrages, de l'Histoire paradoxale de la iv e République à La
Maison des otages, de Dieu existe, je l'ai rencontréà Écoute
Israël, en témoignent, qui sont parsemés de
formules lapidaires, de maximes. Et davantage, peut-être, l'inoubliable
billet quotidien du Cavalier seul où souvent il lâchait
la bride à son sens du comique — où la réalité,
harponnée, passait, en peu de mots, du domaine des faits à la
définition.
De son sens du sérieux par le persiflage, qui nous inspirait
chaque jour sourires et réflexions, on ne citera qu'un exemple,
inédit, puisqu'il s'agit d'une réplique orale à François
Mauriac, au retour de son séjour à Rome, lors du Concile : « Alors,
ce Concile ? », lui demandait Mauriac. C'est plus fort
que lui : André Frossard risque son calembour : « Un
vrai "Nœud... de vicaires". »
À ceux qui s'étonnaient que sa dérision n'épargnât
pas l'Église, André Frossard répondait, en manière
d'excuse : « Quand on a la foi, tout le reste est
ridicule. »
Il aimait la formule, la définition, l'aphorisme.
Cependant, quelque chose en lui tendait à préserver
notre part d'ombre ; il la respecte, il la célèbre
même à plusieurs reprises, et avec fermeté dans Écoute
Israël, où il s'insurge contre Descartes et ses idées « claires
et distinctes » : « Si elles étaient
claires, dit-il, c'est qu'il n'y avait rien dedans : et
pour qu'elles fussent distinctes, il fallait qu'il eût oublié les
autres. » Pour André Frossard, la bonne réponse à une
bonne question était une autre question, et un problème
résolu, un problème mal posé : le point final
de tout discours digne d'intérêt était, à ses
yeux, un point d'interrogation.
Ici, André Frossard se trouve au carrefour de ces deux tendances
qui caractérisent la littérature française, laquelle
semble être toujours en procès avec elle-même :
depuis le xvii e siècle elle s'est faite et continue de
se faire entre la nostalgie de Rabelais — sa truculence,
sa démesure passionnelle — et l'idéal de la
sobriété, de la tempérance, de l'économie
de moyens.
Un illustre historien de la littérature française,
l'Italien Giovanni Macchia, soutient qu'il est difficile de trouver
dans un autre pays deux mondes aussi opposés que Paris et Versailles
au Grand Siècle. Paris était encore, selon lui, dans
la vieille tradition médiévale de la vie et du désordre,
des ruelles bruyantes, anarchiques. Tandis que Versailles représentait
l'ordre, la raison, un classicisme aristocratique.
Et l'historien de soutenir qu'il faudra attendre Napoléon iii
pour assister à une tentative d'imposer à Paris l'esprit
de Versailles, déjà morte, et le baron Haussmann, qui
va fendre de larges avenues la ville populeuse, coupant les rues en équerre
comme les allées d'un jardin de Le Nôtre, où l'on
dirait que la nature s'embellit d'être domptée.
À travers les siècles, ce combat entre deux tendances
de la sensibilité a donné lieu au dialogue entre Rabelais
et Calvin, entre Montaigne et Pascal, Ronsard et Boileau, Bossuet et
Fénelon, Voltaire et Rousseau, Stendhal et Chateaubriand, Mallarmé et
Rimbaud, Claudel et Valéry, Proust et Gide... Et c'est grâce à ce
dialogue ininterrompu que des considérations de pure forme,
un souci de la forme en soi ont persisté à l'ère
moderne ; et que l'esprit critique, sans lequel il n'y a pas de
création possible, reste aussi vivace en dépit de tout.
La forme — qui retient le lecteur, et ménage une
prise sur sa mémoire — était la préoccupation
constante d'André Frossard. Un jour, vers la fin de sa vie,
de concert avec Noël Bompois, l'ami et le collaborateur de sa
version des Évangiles, des Psaumes, André Frossard conçoit
le projet d'écrire un cinquième évangile lui permettant,
dit-il, « d'interpréter en toute liberté les
paroles de Jésus ». Il tenait, plus que jamais, à rendre
aux autres un peu de cet espoir que le Ciel lui avait accordé sans
qu'il eût à le demander ; il tenait à entraîner
les gens à enjamber au besoin la foi pour entrer d'emblée
dans l'espérance. Et de rappeler que le christianisme a échoué dans
la mesure où il a réussi, qu'il s'est emparé de
l'État, de la société, de la culture, entretenant
avec eux une complicité impardonnable. Cela, afin que les chrétiens
n'oublient jamais qu'être chrétien consiste à poursuivre
la révolution du Christ, qui est celle de l'amour éveillé,
l'amour qui agit, l'amour qui nous permet d'imaginer notre prochain...
L'amour, disait Valéry ; qui ne s'est trouvé associé au
nom de Dieu que depuis le Christ.
De cet évangile inachevé — où un
jeune homme de Smyrne qui a grandi auprès des maîtres
aristotéliciens d'Alexandrie devait rencontrer un rabbin de
Galilée légèrement hérétique —,
ne restent que quelques paragraphes, mais une grande abondance de notes
où la parole d'André Frossard, libérée à l'approche
de la mort, invite les chrétiens à remettre en question
leurs certitudes traditionnelles. Il ne s'embarrasse guère des
subtilités des théologiens, il se livre à nous,
pour nous dire que la seule fonction du péché est de
permettre à Dieu d'ajouter, par le repentir, quelque chose à l'absolu
de la charité ; que s'il y avait ne fût-ce qu'une
seule personne en enfer, c'est que Dieu aurait échoué ! « Je
connais, dit-il, des tas de mères de famille qui disent à leurs
gosses : si tu continues, je te jette par la fenêtre. C'est
faux ; et l'enfant le sait bien. »
Quant à l'au-delà... « La mort n'est
qu'un clin d'œil, dit-il, l'intervalle pratiquement inexistant
qui sépare l'ombre de la lumière »... « Vous
fermez les yeux et vous les rouvrez le jour de la Résurrection. »
Ce sont là, pour le croyant, des idées, des sentiments,
des convictions d'une extrême gravité. André Frossard
sait alors que les jours lui sont comptés ; pourtant, le
souci du style l'obsède ; il cherche le ton juste pour
ce « conte » dont le but « est
de déconcerter totalement l'objection » — un
ton « entre Voltaire et saint Jérôme. Rien
que ça ! »
« La musique du style, forte et tendre, profonde et
légère, est essentielle »... « Erik
Satie ou Mozart ? » Et comme Noël Bompois
propose au malade de dicter son livre, il lui répond que la
forme et la musique nécessaires, il ne saurait les trouver
que la plume à la main.
Messieurs,
Le 10 mars 1988, dans son Discours de réception, André Frossard
vous remerciait pour l'assurance que vous alliez peut-être lui
donner d'être loué un jour pour les vertus et qualités
que l'on avait eu tant de peine à discerner en lui pendant sa
vie. « Grâce à vous, ajoutait-il, avec son
ironie coutumière, j'aurai au moins un lecteur ébloui
qui, sous l'inspiration conjointe de Cocteau et de Mallarmé,
me décrira ici avec admiration, tel qu'en fauteuil enfin l'éternité m'aura
changé. »
André Frossard aura eu un lecteur de longue date, souvent ébloui,
certes, attentif, complice, et qui, en lisant les notes qui composent
l'ouvrage inachevé — mais, peut-être, pas inaccompli — ce « cinquième évangile »,
eut l'impression, au détour d'un paragraphe, qu'il en était
l'auteur, tellement ces quelques lignes exprimaient ses perplexités
les plus intimes : un instant, André Frossard et lui-même
furent dans son esprit les interlocuteurs de ce bref passage : « Ne
pas oublier l'humour du rabbin. Notre jeune homme demande : "Mais
après tout, Dieu existe-t-il ?" Le rabbin, alors,
lui répondra : "Mon ami, ce qui est le plus essentiel dans
le monde, c'est Dieu qu il existe, ou qu'il n existe pas". »
Peut-être demain, quand celui qui croyait au Ciel et celui
qui n'y croyait pas n'auront plus besoin de foi ni d'espérance,
il sera juste de dire que c'était moi qui avais posé la
question, et que c'est bien lui, André Frossard, qui m'a répondu.