La
plus forte des raisons qui peuvent convaincre un écrivain de
solliciter vos suffrages, cest quà sasseoir
parmi vous, il devient le confrère, non seulement dune
élite vivante, mais encore de tous vos prédécesseurs,
le confrère après leur mort dune suite incomparable
de poètes, de savants, de philosophes, de politiques, de prêtres
et de grands seigneurs qui ont travaillé à constituer
la société française. Aussi, Messieurs, cest
avec un profond sentiment de respect que je viens prendre la place que
votre indulgence a bien voulu me donner.
Ma
première démarche, dans ce palais, devait être une
démarche pieuse. Jai demandé que lon mouvrit
les archives de lAcadémie. Jai manié les huit
volumes in-folio qui contiennent les délibérations
et les listes de présence, et qui nous font connaître
votre histoire officielle, depuis votre établissement au Louvre
jusquà votre suppression. Sur des registres en maroquin
rouge aux armes de France, jai vu avec vénération
les traces et parfois les signatures de Corneille et de Colbert, de
Racine et de Bossuet, de La Fontaine et de Boileau, jusquà
Voltaire. Puis, feuilletant vos recueils à la suite, jai
cherché dautres noms, depuis Chateaubriand jusquà
Taine et Renan, envers qui ma dette, plus neuve, me semble encore plus
pressante.
Ces
grands hommes sont bien autre chose que des gloires littéraires.
Tel dentre eux, isolé, pourrait paraître un génial
inventeur de divertissements, mais à les prendre densemble
et dans leur continuité, ils constituent la plus grande force
politique et sociale. Cest que depuis trois siècles, lAcadémie
se conforme à la haute raison qui inspira votre fondateur, quand
il ne voulut pas que les beaux esprits se bornassent à développer
leur puissance propre et quil leur proposa de travailler constamment
à rétablir le point déquilibre social.
Cet
équilibre, en France, à toutes les époques, risqua
dêtre ébranlé par lafflux des influences
extérieures. Chez nous, toutes les idées viennent se confronter
et tous les sangs se mêler. Ces interventions, en même temps
quelles peuvent nous augmenter, tendent à nous désunir
et nous dénaturer. Le péril ne fut jamais plus évident
quaujourdhui, où lon nous prêche que,
pour mieux profiter des apports étrangers, nous devons renoncer
à nos cadres et aux principes sur lesquels nous sommes fondés.
On nous propose dêtre moins Français pour nous faire
plus humains, et, pour mieux nous élever à la bienveillance
universelle, on veut que nous manquions à notre patrie. Pour
ma part, je crois quun Français ne peut mieux déployer
ses vertus que dans le respect des conditions qui formèrent la
France. Et je voudrais que lon se guidât sur la méthode
que vous avez prise pour maintenir le caractère de notre société
polie. Grâce à un certain tempérament dont votre
Compagnie garde la tradition, les influences les plus lointaines et
les plus diverses se fondent dans lesprit français. Votre
culture est ouverte à tous les étrangers ; ils sy
trouvent à laise pour produire ce dont ils sont capables,
et nous-mêmes nous bénéficions de leur excellence.
Cest ce que nous vérifierons en reconnaissant que nous
avons servi lEspagnol José-Maria de Heredia et que lui-même
nous a servis.
Lillustre
poète de qui je dois prononcer léloge était
né dun sang étranger. Il sest rangé
par un choix exprès sous notre discipline spirituelle. Nos grands
modèles et notre public lont guidé. En étudiant
lauteur des Trophées, nous nous appliquerons, si
vous le voulez bien, à reconnaître, une fois de plus, comment
la France, héritière de la Grèce et de Rome, excelle
à frapper des médailles avec un or étranger.


osé-Maria
de Heredia est né à Cuba, en 1842, dans le domaine de la
Fortuna, sur la baie de Santiago. Il ne sest naturalisé Français
quaprès la cinquantaine, quand votre Compagnie, au lendemain
du succès triomphal des
Trophées, désira se
ladjoindre. Sa famille sort dEspagne. Cétait
un noble aragonais, le fameux ancêtre Pedro de Heredia, qui partit
sur les caravelles de Bartolomeo, frère de Christophe Colomb, et
qui construisit Carthagène. La brillante Carthagène nest
plus quun désert, où la vague malsaine balance trois
pauvres barques de pêcheurs, au pied de créneaux en ruines
et sous le regard de grands pélicans moroses. Mais du même
geste quil fondait sa ville, le vieux capitaine, plus sûrement,
avait posé les assises du génie épique de votre confrère.
Je suis convaincu que cest en méditant sur son origine héroïque
que José-Maria a dégagé sa nature et donné
la prépondérance dans ses vers à la fierté
guerrière. Rappelez-vous les quatre sonnets quil dédie
à son ancêtre et à la ville aujourdhui morte :
Composition dans le goût de lémail somptueux où
Claudius Popelin, confondant laïeul et le petit-fils, a casqué
le poète dun cimier de conquistador.
Durant
les XVIIe et XVIIIe siècles, les Heredia
furent colons à Saint-Domingue, où ils possédaient
la province de Bani. Ruinés par la grande révolte noire,
ils durent passer à Cuba. Aujourdhui un arbre, un
mapou, massure-t-on, croît sur les décombres
de leur palais. Le père du poète, défricha, créa
de ses mains les plantations de la Fortuna. Il mourut jeune. Sa femme
était une Française, née Gérard dOuville
et petite-fille dun président à mortier du parlement
de Rouen. Elle savait le latin et lisait les poètes. Cette digne
fille de la grande race normande osa soustraire le petit José-Maria
aux influences espagnoles. Quand il fut question dexpédier
lenfant à Madrid, dans une école de cadets, elle
préféra écouter un certain M. Fauvel, de Senlis,
dans lOise, qui soffrait à le conduire au collège
de sa petite ville.
José-Maria
avait neuf ans, lorsquil arriva, en 1851, dans la classe de huitième
au collège Saint-Vincent, où des prêtres séculiers
lui donnèrent, durant huit années, une excellente formation
dhumaniste.
Lautomne
enveloppe Senlis dune douceur et dune tristesse incomparables.
Quand les bois commencent de seffeuiller et que les cloches résonnent
à travers la brume doctobre, les cantons de Chantilly,
de Compiègne et dErmenonville exhalent une mélancolie
tendre et chantante, celle-là même qua recueillie
Gérard de Nerval dans sa divine Sylvie. Les ballades que
ce fol délicieux nous a fait aimer sont la voix la plus expressive,
le soupir des campagnes du Valois. Ces vieux airs, dun français
si pur, raniment les puissances dillusion que nous transmirent
nos pères. Un trouble inconnu sempare de nous, un besoin
damitié tendre et damour impérissable, un
désir de mourir pour celle qui nous aime, la certitude quelle
est une fée. Ces charmantes inspirations, mêlées
déglise, de guerre et damour et qui palpitent demi-mortes
sur danciens lieux de fêtes, cest tout lidéal
mélancolique et fier des terriens français. Idéal
aujourdhui voilé, souvenir à demi rêvé
de notre religion et de notre chevalerie.
Le
jeune Cubain, qui venait faire ses humanités chez les prêtres
de Senlis, nétait pas né pour entendre les chants
de Sylvie sous les bois de Chaâlis ou de Pontarmé.
Que pouvaient, sur le fils du conquistador, ces vers rythmés
musicalement pour attendrir des curs français ? S
il sagit daborder aux îles du Valois, ombragées
de peupliers et de tilleuls, et qui servirent de modèle à
Watteau peignant le Voyage à Cythère, rien ne sert
davoir fondé Carthagène des Indes, rien ne dispense
dune longue préparation de la sensibilité. Ce jeune
Heredia na pas, de père en fils, entendu les cloches françaises,
admiré les oiseaux peints de nos chapes déglise,
et subi la divine douceur des cierges vacillants au plein jour de nos
enterrements. Il lui faut les couleurs bien tenues et les chants accusés
de Cuba.
Un
jour de sortie, comme le collégien se promenait dans Senlis avec
M. Fauvel, ils croisèrent un homme, vêtu dun manteau
rouge, qui tenait sous son bras une volaille. Ce bizarre personnage
leur dit en séloignant à grands pas : « Je vais sacrifier un coq à Esculape. » Cétait
Gérard de Nerval.
Gérard,
en ce temps-là, parcourait les bords de lOise, pour composer
Angélique et Sylvie, purs chefs-duvre
dont la perfection est peut-être la plus opposée à
la perfection des Trophées. Et cet enchanteur avait reconnu,
dun coup dil, que ce collégien au type exotique
méritait dentendre parler des dieux, mais de ceux-là
qui sont communs à tous les humanistes, plutôt que des
divinités particulières à nos pays de lIle-de-France.

uand
Heredia fut bachelier, il rejoignit son île natale. On regrette
quun extrême souci de lart impersonnel lait
empêché de nous peindre le plaisir davoir vingt ans
aux Antilles. Nous venons dêtre dédommagés.
Charmant prodige, une fille a recueilli ces souvenirs et ces images
délaissées par son père ; elle les a mêlés
à ses propres rêves. Pour connaître lémoi
dun créole qui, venant de Paris, retrouve lair, les
fruits, les foules bruissantes, la chaleur heureuse, les robes claires
des femmes, toute la complaisance de ces climats de son enfance, il
nest que de lire un petit roman où Gérard dOuville,
sous couleur de nous conter une aventure damour à la Nouvelle-Orléans,
nous livre, ma-t-on dit, les mémoires du jeune Heredia
Mais le poète comptait parmi ses aïeules espagnoles une
demoiselle de Miessens, dune famille qui portait cette devise :
« Moisson damour et moisson dhonneur. » Tous
les soupirs des îles ne purent le retenir. Il vint avec sa mère
se fixer à Paris, où il fréquenta lÉcole
de Droit et lÉcole des Chartes, et commença de se
lier avec des artistes.
Ses
premiers vers furent imprimés en 1861 ; on y distingue Iinfluence
de Lamartine, de Victor Hugo, et surtout de Musset ; mais en 1863,
un sonnet quil dédie à Leconte de Lisle nous le
montre qui pénètre dans sa voie royale. Artémis
et la Chasse, publiées dans le premier Parnasse de 1866,
le révélèrent. Cest aux Bucoliques dAndré
Chénier (dont il admirait le Combat des Centaures plus
quaucun poème du monde), quil doit lidée
de cette brève composition que Chénier appelle un quadro,
et jusquà sa mort, il a fait ses quadri, en glorifiant
le divin André. Hier encore, la Revue des Deux Mondes
publiait quatre sonnets inédits ; vous connaissez la savante
édition quil nous a léguée de ses chères
Bucoliques : toute sa vie, il aura construit sa gloire selon
le plan de sa jeunesse.
Trois
dentre vous, Messieurs, peuvent dire quelle séduction exerçait
le jeune Espagnol sur les poètes du Parnasse. François
Coppée, en recevant son ami, a rappelé leurs souvenirs
de jeunesse avant la gloire. Il vous a conté le plaisir extrême
que ces néo-romantiques éprouvaient à prononcer
un nom exotique et sonore qui aurait fait si bonne figure dans les tirades
blasonnées de Ruy Blas et dHernani. Tous
dune origine moins pittoresque, ils se réjouissaient quun
des leurs comptât parmi ses ancêtres des conquérants
du Nouveau Monde et des Grands Inquisiteurs.
Jécoute
mes illustres aînés, sils évoquent le débutant ;
je ne puis vous parler que du maître.

est
chez Leconte de Lisle, il y a vingt-quatre ans que jai vu Heredia
pour la première fois. Lappartement où le Sénat
logeait son glorieux sous-bibliothécaire, un honnête premier
étage de lÉcole des Mines, sur le boulevard Saint-Michel,
nous semblait un sommet redoutable, un des lieux sacrés de Paris.
Jaime daller encore dans ce lointain quartier, pour ranimer
les sentiments avec lesquels, à vingt ans, je pénétrais,
le samedi soir, dans ce salon présidé par un moulage du
Moïse de Michel-Ange.
Le
lieu exerçait en nous le sentiment de la hiérarchie. Jai
vu les jeunes poètes sincliner devant Heredia, qui sinclinait
devant Leconte de Lisle, qui sinclinait devant Hugo, lequel ne
rendait dhommages quà la démocratie. Tous
ces messieurs vivaient selon le principe du XVIIe siècle :
quil nest jamais permis à un inférieur de
ségaler en paroles à celui à qui il doit
du respect, quoiquil sy égale dans laction.
Leconte
de Lisle, debout dans le cercle étroit de ses hôtes, et
laissant parfois tomber avec un dédain incommensurable son large
monocle, nous donnait son exemple et quelques préceptes.
Cest
malheureux quon nait pas noté les propos de Leconte
de Lisle. Il ne disait rien qui ne fût excellemment rédigé.
Quel amour et quelle science des lettres ! Quelle justice féroce !
Mais il y faudrait laccent ; il y faudrait ses yeux illuminant
son noble visage rasé de pontife.
Ce
grand poète ne croyait pas que lart eût pour objet
la reproduction de la nature ; il nous prêchait quil
faut transformer en matière poétique les éléments
que nous fournit la vie. Une autre de ses maximes, cétait
quil ny a pas à distinguer entre le fond et la forme,
et que lart décrire, cest lart même
de penser. Enfin il disait : « À chaque mot dun
poème je me demande : Que veux-je prouver ? et je rejette
ce qui ne contribue pas à mon effet densemble. »
Je
crois quil exagérait le rôle de la volonté
dans lart. Il sest trop méfié du beau trésor
quun artiste porte dans son cur. Mais on lui doit cette
justice quil a réagi contre la bassesse du goût et
le désordre de la pensée. Il a discrédité
limprovisateur. À sa voix, la passion se souvint quun
peu de retenue la ferait plus émouvante. Nul de ses familiers
ne me démentira, si je lui vois quelques trait dun Malherbe
et dun Boileau.
Pour
comprendre la raison qui soumettait à Leconte de Lisle des maîtres
comme Heredia, il faut se représenter son salon, tel que je lai
vu, vers 1883, en face des cénacles rivaux. Cétait
lépoque où Zola qui possédait plusieurs vertus
professionnelles, mais quune irrémédiable vulgarité
condamnait aux rangs subalternes, faisait rage pour transformer en gloire
de lettres des succès de librairie. Cétait lépoque
où le fort prosateur Vallès, irrité contre la culture
de collège quil rendait responsable de ses déceptions,
car il eut été naturellement heureux dans la culture des
champs en Auvergne, prêchait dincendier nos Musées
et nos bibliothèques. Cétait encore lépoque
où Verlaine, véritable poète et parfois grand poète,
mêlait à démouvants soupirs les hoquets les
plus affreux, et risquait de nous faire oublier limportance pour
lartiste dun perpétuel perfectionnement de lâme.
Leconte
de Lisle croyait à léminente dignité du poète.
À lécart de toutes les intrigues, il décrivait
son rêve de la vie, qui fut constamment énergique, sérieux
et chaste. Il na rien cédé aux demi-lettrés,
aux esprits secondaires ; il na même pas flatté
la jeunesse des écoles. Il ne confondait pas la notoriété
avec la gloire. Cétait une sorte de prêtre, qui dénonçait
le siècle au nom du Beau éternel.
Comme
il trouvait dans les régions du passé le contentement
de ses besoins moraux, et quil puisait toute son inspiration dans
la poésie antique, il ne prit jamais son parti de ne pas vivre
au temps dHomère. Mécontent de sa vie trop rude,
il met en accusation les temps modernes, toute la chrétienté,
et ne se demande jamais si le christianisme, quelque opinion que lon
ait de sa vérité historique, ne serait pas la source où
nous alimentons notre sens de lhonneur et du sacrifice. Ce nest
pas sans grandeur quil reprend ainsi le contact, par-dessus les
romantiques, avec les écoles dart qui, au début
du XIXe siècle, sinspirèrent du goût
gréco-latin et de la philosophie des Encyclopédistes,
mais on distingue dans son paganisme quelque chose qui sent le paradoxe
datelier. Il y a dans ce noble poète certains éclats,
des truculences pour étonner le philistin. Heredia excellait
à remettre les choses au point. Parfois, après des tirades
dun pittoresque féroce contre la littérature facile
ou contre la religion, et quand nous étions ébahis, lauteur
des Poèmes Tragiques rencontrait le regard joyeux de lauteur
des Trophées, et, sinterrompant de prophétiser,
il riait comme un boulevardier.
Lamitié
de Leconte de Lisle et de Heredia mettait dans ce salon une note de
vérité plus humaine. Ils sestimaient professionnellement ;
cest la première condition des amitiés dhommes,
et puis ils se connaissaient de toujours. Ils ne se lassaient point
de parler avec une gaîté enfantine de leurs les natales
et des nègres. Enfin la jeune famille de Heredia, rayonnante
de grâce, donnait au vieux poète un rôle de grand-père.

ette
amitié que Leconte de Lisle réservait à Heredia,
celui-ci la prodiguait avec une sorte de volupté. Sa personne
respirait lenchantement de ces îles indolentes où
les créoles naissent avec des façons gracieuses et infiniment
de douceur dans lesprit. Cette facilité ne la pas
desservi. Mieux quun homme habile, il obtenait tout ce quil
voulait par sa courtoisie chaude et sonore. Si lon admettait que
les petits moyens servent les grandes carrières, il faudrait
noter, comme une des raisons de sa gloire, son extrême complaisance
pour les jeunes écrivains.
Lors
de ses débuts, il avait été présenté
à Baudelaire qui se contenta de lui dire : « Je naime
pas les jeunes gens. » Heredia vivait dans leur société.
Il ne se lassait pas de déchiffrer leurs essais et même
de leur proposer les corrections les plus heureuses et les plus justes.
Cette science lui venait beaucoup de sa bonté. « Je mattache
toujours, disait-il, à distinguer ce quils ont voulu faire,
et, si peu que leur effort approche le but, je leur en tiens compte. » Chaque dimanche il leur ouvrait sa porte. Les réunions
des dernières années eurent un cadre parfait, ce vieux
bâtiment de lArsenal où Nodier groupa les premiers
romantiques et qui montre, dans ses hautes salles aux boiseries blanches,
la plus complète série qui existe des poètes de
la Renaissance, reliés en maroquin pourpre, aux armes darchevêques
ou de maîtresses royales.
Tous
ceux qui survenaient, il les accueillait dun geste large et dune
voix retentissante, avec une magnificence mêlée de bonhomie.
Et dabord, à larrivant, il tendait la boîte
des cigares. Pour un rimeur de qualité, il tirait de sa poche
et lui offrait son propre étui. Il ne savait pas toujours les
noms de ses hôtes, mais cétaient des poètes,
gens qui ont le privilège de tutoyer les rois.
On
raisonnait sur les vers, sur tous les vers parus depuis laube
des jours. Ravivant sous la paume de sa main léclat dune
belle reliure, trouvée la veille sur les quais, Heredia faisait
la critique des poèmes éclos dans la semaine. Cétait
un peu la bourse des valeurs poétiques. On fixait les cours,
que les petites revues se chargent de publier jusque dans les provinces.
Quel spectacle admirable, essieurs, quand ces grands amateurs saisissaient
un morceau de poésie, le tournaient, le retournaient, le pesaient,
le faisaient sonner ! Quels élans denthousiasme et
parfois quelles risées de mépris ! Je me rappelle
quun jour, à chaque nouveau venu, on lisait une pièce
insigne de laideur, et chacun de rire ; mais vers le soir il en
vint un qui déclara : « Elle est de moi... »
À cet aveu, Heredia ne se tut que le temps de tirer une bouffée
sur son cigare, et, comme une locomotive qui renverse sa vapeur :
« Ah ! ça, dit-il, cest dun poète. »
Le
bon maître ! jadmire sa vitalité, son optimisme,
ses dons héroïques. Oui, cest un travail héroïque
de faire vivre ensemble, chaque semaine, pendant des heures, de jeunes
rivaux contractés, ombrageux et tous avides dêtre
le premier. Heredia trouvait des expédients sublimes. On raconte
quun jour, chez lui, deux jeunes gens, à propos du vers
libre, vinrent à se quereller trop fort. Il saisit un livre,
le premier quil trouva, une Légende des siècles,
et couvrant tout de sa voix sonore, il lut Ruth et Booz ; puis
au trentième vers : « Eh bien ! cest
fini, nest-ce pas ? »

eredia
mettait dans toute société une joyeuse émotion
physique. Il était né sous le signe de la planète
Jupiter. Son agrément personnel, ses dons périssables
ne nous ont-ils pas masqué lessentiel de son génie,
ce qui ne meurt pas ? Rappelez-vous sa divine allégresse
quand il nous disait ses vers : il allongeait leur magnificence
et redoublait leur sonorité, au point que, tout animés
de plaisir, nous négligions dapprofondir ce qui constitue
leur beauté véritable. Trop ému, lesprit
juge mal dune uvre dart. « Les sens seuls, écrivait
le grand peintre Poussin, ne doivent pas juger mes tableaux, il faut
appeler la raison. » Ce nest pas assez de se réjouir
sous laction des vers flamboyants de Heredia ; ce nest
pas assez de connaître quavec les classiques il cherche
la perfection dans ce qui est un et achevé en soi : il faut
se rendre compte que sa manière de construire est une manière
de sentir et que le petit poème serré, à forme
fixe, est lexpression nécessaire de sa pensée poétique.
Heredia,
dans chaque sonnet des Trophées, a concentré, écrasé,
la matière de soixante volumes bien choisis. Il méditait
longuement un sujet, il trouvait une image, un trait, un vers, puis
un autre, quil notait. À haute voix, en se promenant, il
ne se lassait pas de les dire, pour en éprouver le son. Lentement,
le tableau apparaissait. Ce nest quau bout de dix ans quil
a trouvé le deuxième tercet du Vitrail. Et quand
il avait eu toutes ses bonnes fortunes, venait lheure des remaniements
infinis, retouches de rythmes, scrupules de justesse, recherches dharmonies.
« Lhomme, disait-il, sil nest pas éternel,
peut du moins être patient. Lamour et la patience unis sont
bien forts. »
Chacun
de ces petits poèmes, quil a construits et colorés
avec tant de soin, semble une pierre milliaire dressée à
chaque étape de lhumanité. Leur suite triomphale
nous dessine la route de notre civilisation. Cest une épopée,
mais écrite pour des hommes qui ont renoncé à lespoir
de se faire les contemporains de tous les peuples. Nous avons éprouvé
quil nous est impossible délargir nos sympathies
jusquà revivre les sentiments des siècles morts ;
nous connaissons nos limites, et toujours curieux de remonter la suite
des âges, nous nespérons plus que dy reconnaître
les conditions éternelles de la vie.
Le
génie de ce mâle Heredia sattache aux fortes passions
qui, dérivant de la nature même, se retrouvent dans tous
les siècles. Il laisse tout glisser, sans lessentiel ;
il ne retient que les faits constants. Il écoute, depuis le fond
des âges, le chant de nos aïeux, incessamment meurtris par
les mêmes nécessités. Ayant vu 1es Argonautes et
les Conquistadors, il reconnaît Jason dans Cortez, et sous couleur
de peindre ces conquérants de lor, il exprime lardeur
aventurière et le goût du risque, vieux comme lhumanité.
Lors même quil saventure dans lépoque
moderne, il maintient le contact avec les formes primitives. En Bretagne,
au bord de la mer, il reconnaît un centaure dans un paysan qui
baigne son cheval. Ce qui lémeut, cest lhomme
immobile auprès de limmuable chose. Déjanire sourit
toujours entre les bras du plus fort, et rien ne lasse le Satyre de
guetter le troupeau des Nymphes. Aujourdhui comme hier, si lanarchie
menace, cest Hercule, le grand belluaire, que lon attend
sur lhorizon, pour défendre lordre contre lassaut
des demi-bêtes émergentes.
Une
telle sensibilité na rien à voir avec cette vaine
pitié où trop desprits veulent chercher la poésie.
Heredia trouve, comme le héros, son grand plaisir moral dans
un fait de guerre et dans lordre. En exposant à la pleine
lumière les fermentations du désir et de la mort, il assainit
les passions insensées. Chez la femme, il aime la douceur et
la soumission. Ses thèmes sont lépée, le
lit, le foyer, le temple, et puis les dieux, les héros, les parents
et les morts. Ces hautes figures, il les regarde avec tranquillité.
Il est leur éternel compagnon. Il est celui, poète ou
prêtre, qui donne un sens divin aux nécessités immuables.
Il les assemble en trophées, au pied desquels il est permis déprouver
un sentiment religieux.
Certains
de ses poèmes antiques et familiers, tels la Jeune
morte, le Naufragé, lEsclave et les Priapes,
que sur le tard il sétait mis à préférer
avec leurs quatorze vers si pleins, si graves, si solennels,
donnent une voix à lhomme que tourmente linstinct
dadmirer, de remercier, de songer avec tristesse et, pourquoi
chercher dautres mots, le besoin de prier. Ils nous ramènent
dans les chemins traditionnels et nous y montrent notre véritable
grandeur, qui est daccepter les lois de la vie. Béni soit
le poète, quand il lance, à travers le masque dairain,
des accents qui fondent nos curs sans nous efféminer.
Certes
lon sait dautres musiques. Il est des vers qui sont des
flammes ; on y consumerait sa vie. Leur cadence tourmente ;
ils nous obligent de connaître les battements de notre cur
accéléré. Sur lappel de leurs musiques insistantes,
des pensées voilées et folles émergent de notre
âme profonde. Ô musique trop parfumée ! Vous
nous faites amoureux de ce qui ne peut pas exister. Pour ma part, si
jétais poète, dans la multitude des songes qui massaillent,
je ne retiendrais que les formes sûres et pures qui sont propres
à donner du calme.
Les
poèmes de Heredia nous mettent face à face avec une âme
simple et virile. Ils nous disposent à placer notre plaisir dans
les sensations salubres et les actions raisonnables. Ce nest pas
quils moralisent, mais en sortant de les méditer ou de
les ressentir, nous sommes épurés de romanesque délétère
et portés à vivre notre vie comme le veut la raison. Je
reconnais dans leurs rythmes cet accent dorien que les Grecs réservaient
pour léducation des jeunes gens et dont ils attendaient
des héros.
Les
Grecs savaient quil y a deux musiques, qui exercent sur lâme
des influences ennemies. La première nous porte à la pitié,
à la terreur, à tous les transports. Autant de désordres,
dont la seconde nous purifie, en nous disposant à juger calmement
les choses : ce qui pour un Grec constitue la vertu. Il est éternel,
le débat de ces deux arts. Bossuet le dénonce, quand il
oppose les hymnes de Sion aux cantiques de Babylone. Et Racine, dans
sa divine Athalie, veut remédier aux soupirs démoniaques
de Phèdre. Aujourdhui, Messieurs,
une nombreuse jeunesse prend conscience de ce quil y a de malsain
et qui détend les ressorts de notre volonté dans certains
accents qui semblaient irrésistibles. Elle tient les uvres
romantiques, celles surtout que lEurope nous renvoie, pour un
dangereux ferment propre à soulever des instincts que le problème
est toujours de discipliner. Lhistoire des lettres notera que
lauteur des Trophées ranime une conception dart
quavaient voulu détruire les maîtres romantiques,
dont il est lui-même héritier.

essieurs,
cet homme illustre, jai cru devoir vous le montrer tel que sa
modestie ou plutôt son assurance légitime le persuadèrent
daborder la postérité : un seul livre à
la main. Jaurais pu vanter justement sa traduction de la Véridique
histoire de Bernal Diaz, dune langue savamment choisie pour
nous donner lillusion du vieux dialecte castillan et cette préface
sur lEspagne où lon trouve des pages qui troublent
les jeunes gens : « Les danseuses dAndalousie navaient
point dégénéré depuis le temps de Martial
» Je noublie pas quelle rumeur dadmiration courut
Paris le jour que notre confrère reçu parmi vous déclama,
chanta la louange du sublime Lamartine. Enfin je réclame avec
tous les lettrés quon recueille son discours sur Maupassant,
un autre sur Du Bellay, et cette douzaine darticles, quil
se laissa difficilement arracher. Mais sur ces proses parfaites, le
mort nous défend de divertir nos regards. Si beaux que soient
les arrière-plans, la lumière doit se rassembler toute
sur le monument des Trophées.
Heredia
ambitionnait que ses petits poèmes fussent joints aux sonnets
de Ronsard et de Du Bellay, aux fables de La Fontaine, aux élégies
de Chénier sur le fil de perles que, de père en fils,
nous nous transmettons. Je crois avec vous, Messieurs, que son rêve
sera couronné.
Se
peut-il quun jour un doute ait traversé lesprit de
ce maître ? Dans sa lettre liminaire à Leconte de
Lisle, il parle des Trophées comme dun livre incomplet,
il demande si lon y verra quelque chose de « la noble
ordonnance quil avait rêvée
» Craignait-il
davoir donné une place trop réduite aux grandes
époques catholiques ? Cest vrai que son univers se
circonscrit à lhorizon quembrasse le regard dun
humaniste, il sest presque enfermé dans les civilisations
classiques, la grecque et la romaine, et dans la Renaissance. Et quelques-uns
éprouvent du malaise de ne pas sentir dans son uvre les
attaches locales, les racines françaises de la poésie.
Mais quil se rassure : son instinct la très
heureusement averti. Il nétait pas né pour être
un Mistral qui laboure et fait fleurir une terre française. Cet
étranger, pour son bien et pour le nôtre, a rempli son
meilleur emploi. Entre ses deux parrains, Ronsard et Chénier,
il est venu nous offrir les Espagnes quil portait en lui. Nous
le payons de gloire et damitié.

n
1900, le poète alla présider à Rouen linauguration
du buste de Maupassant. Albert Sorel laccompagnait. Sorel, ce
beau Normand, si sage, plein de cur, fier de sa petite patrie
et de la grande, quil a lune et lautre pieusement
servies. Sorel nous a conté plusieurs fois leur voyage émouvant.
Durant le trajet, Heredia parla de son arrière-grand-père
maternel le président dOuville : « Eh bien,
disait Sorel, mon arrière-grand-père maternel à
moi a dû plaider devant le vôtre au parlement de Normandie. » La circonstance les émut, car ils nétaient
plus jeunes. Ils causèrent fraternellement des choses dautrefois.
Et le poète, très sobre à lordinaire de détails
privés, raconta quil avait consacré ses liens normands
en élevant une tombe à sa mère sur cette colline
de Bon-Secours où ils allaient honorer Maupassant. « Je
compris, a raconté Sorel, que ce jour-là, de ces hauteurs
où flotte éternellement un voile de brume, Heredia voudrait
contempler les ombres du passé et chercher la lumière
dau delà. » Quils sont sympathiques, ces deux
grands pèlerins chez qui les honneurs officiels nétouffent
pas des curs de poètes et qui, près de seffacer
eux-mêmes, sentretiennent à voix basse de leurs morts.
Ils arrivent et font tout le convenable. Heredia dit avec magnificence
léloge de Maupassant et de la terre normande. Puis, la
cérémonie achevée et le public disparu, les deux
académiciens quittent le romancier, leur frère de race
et de gloire ; ils séloignent de celui auquel ils
ont rendu lhommage queux-mêmes ne doivent plus attendre
longtemps. Ils gravissent ensemble les allées du petit cimetière
qui rampe et saccroche au versant de la pieuse colline. Heredia
va s incliner sur la tombe de sa mère. Il se recueille dans des
pensées de vénération, quil est permis de
supposer : « Lâme que jai reçue
des miens et que jai transmise à mes filles, ai-je su dans
mon poème la manifester noble, fière et digne de ma race
espagnole ? Trouvera-t-elle, après ma mort, une sûre
hospitalité dans les mémoires françaises ?
Si jai cette double confiance, cest dun cur
tranquille que jirai métendre auprès de ma
mère dans la sainte terre normande. »
Ainsi
médita, je le crois, votre confrère, par une froide matinée
de printemps, sur cette colline de Bon-Secours, « où les
morts aimés sont plus proches du ciel ». Et maintenant
il dort auprès de celle qui lavait préparé
pour nous aimer et nous servir. Le fils des Conquistadors repose sous
le ciel où le vent dispersa les cendres de Jeanne dArc.
Sa tombe accroît encore la spiritualité de ce Rouen, où
lauteur du Cid enseigna lart des vers à Jacqueline
Pascal. Le sang et limagination des nobles Heredia sont décidément
incorporés à la France. José-Maria nous laisse
un chef-duvre immortel et toute une famille dartistes,
où, sous les traits dune jeune vivante, chacun croit voir
la poésie.