essieurs,
Livré dès
mon enfance à des études abstraites, obligé depuis
de my consacrer, par ladoption qua daigné faire de moi une
Compagnie savante et célèbre, je me contentois daimer
et dadmirer vos travaux. Cest donc moins à mes écrits
que vous avez accordé vos suffrages quà mes sentimens
pour vous, à mon zèle pour la gloire des lettres, à
mon attachement pour tous ceux qui à votre exemple les font respecter
par leurs talens et par leurs murs. Tels sont les titres que japporte
ici ; ils mhonorent et ne me coûteront point à conserver.
Mais cest trop
vous parler de moi, Messieurs ; le premier devoir que la reconnoissance
mimpose, est de moublier moi-même, pour moccuper
de ce qui vous intéresse, et pour partager vos justes regrets
sur la perte que vous venez de faire. M. lévêque
de Vence ne fut redevable quà lui-même de la réputation
et des honneurs dont il a joui ; il ignora la souplesse du manége,
la bassesse de lintrigue, et tous ces moyens méprisables
qui mènent aux dignités par lavilissement ;
il fut éloquent et vertueux, et ces deux qualités lui
méritèrent lépiscopat et vos suffrages. Permettez-moi,
Messieurs, de commencer lhommage que je dois à sa mémoire
par quelques réflexions sur le genre dans lequel il sest
distingué ; jai puisé ces réflexions
dans vos ouvrages, et je les soumets à vos lumières.
Léloquence
est le talent de faire passer avec rapidité et dimprimer avec
force dans lame des autres le sentiment profond dont on est pénétré.
Ce talent sublime a son germe dans une sensibilité rare pour
le grand et pour le vrai ; la même disposition de lame qui
nous rend susceptibles dune émotion vive et peu commune, suffit
pour en faire sortir limage au dehors ; il ny a donc point dart
pour léloquence, puisquil ny en a point pour sentir. Ce nest
point à produire des beautés, cest à faire éviter
les fautes que les grands maîtres ont destiné les règles.
La nature forme les hommes de génie, comme elle forme au sein
de la terre les métaux précieux, bruts, informes, pleins
dalliage et de matières étrangères. Lart ne fait
pour le génie que ce quil fait pour ces métaux, il najoute
rien à leur substance, il les dégage de ce quils ont
détranger, et découvre louvrage de la nature.
Suivant
ces principes qui sont les vôtres, Messieurs, il ny a de
vraiment éloquent que ce qui conserve ce caractère en
passant dune langue dans une autre ; le sublime se traduit
toujours, presque jamais le style. Pourquoi les Cicérons et les
Démosthènes intéressent-ils celui même qui
les lit dans une autre langue que la leur, quoique très souvent
dénaturés et travestis ? Le génie de ces grands
hommes y respire encore, et, si on peut parler ainsi, lempreinte
de leur ame y reste attachée. Pour être éloquent,
même sans aspirer à cette gloire, il ne faut à un
génie élevé que de grands objets. Descartes et
Newton, (pardonnez, Messieurs, cet exemple à un géomètre
qui ose parler de léloquence devant vous), Descartes et
Newton, ces deux législateurs dans lart de penser, que
je ne prétends pas mettre au rang des orateurs, sont éloquens
lorsquils parlent de Dieu, du temps et de lespace. En effet,
ce qui nous élève lesprit ou lame est la matière
propre de léloquence, par le plaisir que nous ressentons
à nous voir grands. Mais ce qui nous anéantit à
nos yeux ny est pas moins propre, et peut-être par la même
raison. Car quoi de plus capable de nous élever en nous humiliant,
que le contraste entre le peu despace que nous occupons dans lunivers,
et létendue immense que nos idées osent parcourir
en sélançant, pour ainsi dire, du centre étroit
où nous sommes placés.
Rien
nest donc, Messieurs, plus favorable à léloquence
que les vérités de la religion : elles nous offrent
le néant et la dignité de lhomme. Mais plus un sujet
est grand, plus on exige de ceux qui le traitent ; et les lois
de léloquence de la chaire compensent par leurs rigueurs
les avantages de lobjet. Presque tout est écueil en ce
genre ; la difficulté dannoncer dune manière
frappante, et cependant naturelle, des vérités que leur
importance a rendues communes ; la forme sèche et didactique,
si ennemies des grands mouvemens et des grandes idées ;
lair de prétention et dapprêt qui décèle
un orateur plus occupé de lui-même que du Dieu quil
représente ; enfin le goût des ornemens frivoles qui
outragent la majesté du sujet. Des différens styles quadmet
léloquence profane, il ny a proprement que le style
simple qui convienne à celle de la chaire ; le sublime doit
toujours être dans le sentiment ou dans la pensée, et la
simplicité dans lexpression.
Telle
fut, Messieurs, léloquence de lorateur qui est aujourdhui
lobjet de vos regrets ; elle fut touchante et sans art comme
la religion et la vérité ; il sembloit lavoir
formée sur le modèle de ces discours nobles et simples
par lesquels un de vos illustres confrères1 inspiroit
au cur tendre et sensible de notre Monarque encore enfant, les
vertus dont nous goûtons aujourdhui les fruits.
Quil
seroit à souhaiter que léglise et la nation, après
avoir joui si long-temps de léloquence de mon prédécesseur,
pussent en recueillir les restes après sa mort ! La lecture
de ses ouvrages en eût sans doute assuré le succès.
Mais M. lévêque de Vence, par un sentiment que nous oserions
blâmer, si nous nen respections le principe, se défia
comme il le disoit lui-même, de sa jeunesse et de ses partisans.
Il fut trop éclairé pour nêtre pas modeste ;
son ame ressembloit à son éloquence, elle étoit
simple et élevée. La simplicité est la suite ordinaire
de lélévation des sentimens, parce que la simplicité
consiste à se montrer tel que lon est, et que les ames nobles
gagnent toujours à être connues.
Enfin, ce qui honore
le plus, Messieurs, la mémoire de M. lévêque
de Vence, cest son attachement éclairé pour la religion.
Il la respectoit assez pour vouloir la faire aimer aux autres ;
il savoit que les opinions des hommes leur sont du moins aussi chères
que leurs passions, mais sont encore moins durables quand on les abandonne
à elles-mêmes ; que lerreur ne résiste
que trop à lépreuve des remèdes violens ;
que la modération, la douceur et le temps détruisent tout,
excepté la vérité. Il fut sur-tout bien éloigné
de ce zèle aveugle et barbare, qui cherche limpiété
où elle nest pas, et qui moins ami de la religion quennemi
des sciences et des lettres, outrage et noircit des hommes irréprochables
dans leur conduite et dans leurs écrits. Où pourrois-je,
Messieurs, réclamer avec plus de force et de succès contre
cette injustice cruelle, quau milieu dune compagnie qui
renferme ce que la religion a de plus respectable, létat
de plus grand, les lettres de plus célèbre ? La religion
doit aux lettres et à la philosophie laffermissement de
ses principes ; les souverains laffermissement de leurs droits
combattus et violés dans des siècles dignorance ;
les peuples cette lumière générale qui rend lautorité
plus douce et lobéissance plus fidèle.
Quel est notre bonheur,
Messieurs, de vivre sous un prince humain et sage qui sait combien les
lettres sont propres à faire aimer à la nation ce que
lui-même chérit le plus, la justice, la vérité,
lordre et la paix ? Des dispositions si respectables dans
notre auguste Monarque, doivent nous être du moins aussi chères
que tant dactions éclatantes, dont une seule suffiroit
pour immortaliser son règne : la grandeur de sa maison augmentée,
deux provinces conquises et deux victoires remportées en personne,
la paix rendue à lEurope par sa modération, la noblesse
accordée aux défenseurs de la patrie, lécole
des héros élevée à côté de
leur azile, la terre mesurée de lextrémité
de lAfrique à la mer Glaciale, le goût pour lagriculture
et pour les arts utiles encouragé par les opérations le
plus sagement combinées, le commerce le plus nécessaire
rendu libre entre nos provinces, la subsistance accordée par
ce moyen à vingt millions dhommes qui vont lappeler
leur père. Cest donc à nous, Messieurs, (le zèle
pour la patrie mautorise à me mettre du nombre), cest
à nous à répondre aux intentions si droites et
si pures du Prince équitable qui nous gouverne, en inspirant
à tous les citoyens, dans nos écrits, lamour paisible
de la religion et des lois. Ce fut aussi principalement dans cette vue,
ce fut pour fixer dans la nation par vos écrits la manière
de penser bien plus que la langue, que votre illustre fondateur vous
établit. Il connoissoit toute la considération et par
conséquent toute lautorité quun homme de lettres
peut tirer de son état. Richelieu, vainqueur de lEspagne,
de lhérésie et des Grands, sentoit au milieu des
hommages quil recevoit de toutes parts, que si le sage honoroit
en lui le grand homme, la multitude nhonoroit que la place, et
que les applaudissements arrachés par Corneille à la multitude
et aux sages, nétoient donnés quà la
personne. La forme et les lois que votre fondateur vous prescrivit,
Messieurs, étoient une suite de lidée quil
avoit de la dignité de vos travaux ; il vous fit le présent
le plus précieux et le plus juste que puisse faire un grand ministre
à une société dhommes qui pensent et qui
sassemblent pour séclairer mutuellement, légalité
et la liberté ; par là il écarta de vous cet
esprit de fermentation et dintrigue qui est le poison lent des
Sociétés Littéraires ; par-là il prépara
lhonneur que vous ont fait, et celui que se sont fait à
eux-mêmes les premiers hommes de létat, en venant
parmi vous sacrifier aux lettres un rang quelles respectent toujours
dans les Grands même qui sen souviennent, et à plus
forte raison dans ceux qui loublient. Ainsi autrefois Pompée2
vainqueur de Mithridate, de lAfrique et de lAsie, prêt
à disputer à César lempire du monde, déposoit
ses faisceaux, son ambition et ses lauriers à la porte dun
philosophe avec lequel il alloit sentretenir, et donnoit lieu
de douter aux sages même quel étoit le plus grand en cette
occasion, du philosophe ou du conquérant.
Mais lhonneur le
plus distingué que vous ayez jamais reçu, Messieurs, est
la protection immédiate de vos souverains ; ce titre est
devenu trop grand pour tout autre que pour eux : les lettres ne
peuvent être dignement protégées que par les Rois,
ou par elles-mêmes. LAcadémie françoise verra
à la tête de ses protecteurs ce Prince si célèbre
dans les fastes de la France, de lEurope et de lUnivers,
à la gloire duquel ladversité même a concouru ;
plus grand, lorsque pour le soulagement de ses peuples, il engageoit
à la paix les nations liguées contre lui, que lorsquil
les forçoit à la recevoir ; enfin qui mérita
de ses sujets, des étrangers et de ses ennemis, lhonneur
de donner son nom à son siècle.
Tel sont, Messieurs,
les objets immortels que vous devez célébrer ; tels
sont les engagemens de tous ceux que le talent appelle parmi vous. Pour
moi je me bornerai à vous entendre et à vous lire ;
je sentirai croître par votre exemple mon attachement pour ma
patrie, déjà éprouvé par un Prince, lallié
et sur-tout lami de notre nation, et que lEurope et ses
actions me dispensent de louer ; japprendrai enfin de vous
ce que les jeunes Lacédémoniens apprenoient de leurs maîtres,
le respect pour les lois, lamour de la vertu, lhorreur de
toute action lâche et odieuse. Je finis, Messieurs, pénétré
à la vue de vos bontés et de mes devoirs ; les sentimens
dont mon ame est remplie, impatiens de se montrer, se nuisent les uns
aux autres ; et je ferai une exception à la règle,
quil suffit de sentir pour être éloquent.
Notes