enri,
cher Henri, mon fraternel ami, voici l’instant où,
glissant entre tant de symboles sacrés, tu entres dans cet inconnu
auquel, comme nous tous, tu n’as cessé de penser sans pouvoir
te le représenter, et où tu deviens, privilège des
hommes illustres, un symbole toi-même.
Car ces clochers en bulbe qui nous surplombent, ces croix orthodoxes,
ces mitres et chasubles brodées et constellées, ces voix
profondes psalmodiant une langue antique sont symboliques de ta longue
lignée d’ancêtres slaves, comme de ton enfance moscovite,
dans une noble maison toute blanche sous des hivers enneigés et
des étés torrides.
Quelle était devenue ta religion ? Si proches que nous fussions,
c’est un sujet que nous avons rarement effleuré, comme si
nous respections cette part secrète de nous-mêmes. J’incline à penser
que tes interrogations t’avaient conduit à cette religion
dont le Cardinal Daniélou disait « qu’elle est
faite d’un peu toutes les autres, et qui est celle des poètes. »
Symbole aussi, mais de ta seconde patrie, ce détachement militaire
qui, dans un instant, va rendre les honneurs à la Grand Croix de
la Légion d’Honneur dont j’ai eu la joie de te ceindre,
et à laquelle tu as été élevé pour ce
que ton œuvre a apporté au patrimoine littéraire de
la France.
Symbole, tu l’es, par toi-même, de cette génération
de l’élite russe que le vent de l’Histoire arracha de
son sol et poussa vers le nôtre, pour en partager la langue, les
valeurs, les drames et les exploits.
A l’heure où il entre dans l’éternité,
chaque homme est porteur en ses mains de tous les gestes, bons ou mauvais,
justes ou erronés, qu’il accomplit au long de son existence.
C’est l’heure aussi où les survivants cèdent
souvent à la complaisance d’accorder au défunt des
vertus qu’il n’eut pas, ce qui ne saurait être de mise
pour toi.
Car durant nos soixante-trois ans d’intimité et d’esprit
et de cœur, je ne t’ai jamais connu un sentiment bas. Jamais
je ne t’ai vu manifester un mouvement d’envie ou de jalousie
envers quiconque ; jamais tu n’as trouvé injuste le succès
qui pouvait survenir à autrui ; jamais je ne t’ai entendu
médire ni souhaiter qu’arrivât quelque revers à ton
semblable. Plutôt que de nourrir une pensée noire, tout au
plus t’arrêtais-tu, comme sur un seuil, à l’indifférence.
En revanche, que de bien auras-tu dispensé au long de ta vie d’écriture !
Tu étais désigné comme l’écrivain le
plus aimé des Français. Se représente-t-on ce que
cela signifie d’heures de compagnie données aux solitaires,
d’heures d’apaisement procurées aux hantises nocturnes
des malades, d’heures de passion offertes à des abandonnés ?
Tes biographies ont fourni des alibis aux impatiences anxieuses de tant
d’adolescents ! Tes romans ont meublé tant de jours vides
de la vieillesse !
Alternant l’univers russe et l’univers français,
la reconstruction des siècles et la peinture du monde présent,
les sagas familiales et les destins uniques, tu auras su, par un
don exceptionnel de conteur, happer ton lecteur dès la première
phrase de chacun des cent titres et plus qui composent ton œuvre.
Et tu auras illustré la langue française par ton style
clair, simple, imagé, coulant et scintillant comme un fleuve
au soleil. Un style à la Maupassant, qui est celui du français éternel.
Ils te font cortège, tous les personnages nés de
ton imaginaire, ceux de Tant que la Terre durera, des Semailles
et des Moissons, de la Lumière des Justes, des Compagnons
du Coquelicot, des Eygletière ; cependant
que se dressent, le long de ton dernier chemin, tous les héros,
les tyrans, les génies, les sages et les fous dont tu
as sculpté les vivantes statues : Ivan le Terrible, Pierre
le Grand sur son cheval dressé au bord de la Neva, Catherine
la Grande, les trois Alexandre, les deux Nicolas, et Pouchkine, et
Dostoïevski, et Balzac, et Tolstoï et Flaubert, et Baudelaire
et Zola, et Gorki.
La France possède, institué par Richelieu, un permanent
symbole de sa civilisation. Tu fus, au milieu du siècle écoulé,
le plus jeune élu de l’Académie, et pendant vingt
ans, symbole encore, tu en fus le doyen.
Je t’apporte, cher Henri, cher géant, l’hommage
de son unanime chagrin.