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pouvoir nest pas ordinairement le chemin de la sainteté. On
nest pas chef dÉtat pour faire son salut.
Et pourtant Léopold Sédar Senghor, le grand Senghor,
exerça ses fonctions suprêmes aussi chrétiennement
quil était possible.
Il était un croyant sans faille. Il priait, il honorait Dieu
en latin, mais avec une âme dAfrique, avec un élan puissant
vers la divinité mystérieuse.
Tous ses dons, et son incroyable destin, il les tenait comme cadeaux
de Dieu, comme des grâces dont il était dépositaire
et dont le donateur était seul responsable. Aussi, il ne senorgueillissait
pas de ses supériorités ni ne sexcusait de les exercer.
Il se conformait pleinement à la maxime de Rosmini, selon laquelle
« chacun doit sefforcer dexceller dans létat
où il a été mis par la Providence. »
Si cet état était très haut, il se faisait
devoir den tirer le meilleur, et témoignait de la parole de
saint Bernard selon laquelle « lautorité est un
devoir ».
Rien de ce quil eut et ce quil fit nallait de soi. Tout fut combinaison
détonnantes aptitudes naturelles avec une non moins étonnante
maîtrise et de laction et de la création.
Il nallait pas
de soi quun petit garçon sérère, instruit
dans un collège religieux de son pays, arrivât dans la
classe de khâgne du lycée Henri-IV en même
temps que le jeune Pompidou, et quainsi deux futurs présidents
de la République, lun de France, lautre du Sénégal,
aient étudié ensemble le grec ancien et la philosophie.
Il nallait pas de soi que ce premier africain agrégé
de grammaire, qui allait lenseigner à des enfants tourangeaux,
fût simultanément le définiteur de la négritude
et quil devînt, par une vaste uvre poétique en
français, celui quon désignerait comme « lOrphée
des tropiques ».
Beaucoup dhommes ont, en leur jeunesse, des rêves généreux
; mais bien peu parviennent à les conserver et à les
faire partager.
Il nallait pas de soi que Senghor trouvât dans Teilhard de
Chardin la dénomination de son rêve : « La
civilisation de luniversel ».
Quest-ce que cette civilisation de luniversel, sinon la mise en
uvre, à léchelle de la planète, du commandement
sans doute le difficile à observer, que le Christ ajouta au
Décalogue : « Aimez-vous les uns les autres » ?
Cest en vue de la civilisation de luniversel quil enseigna la
démocratie à son peuple et démontra quelle pouvait
se superposer à la palabre africaine, exemple peu ou mal suivi,
mais exemple quand même.
Cest au nom de la civilisation de luniversel que Senghor se fit
le prophète du métissage, rejoignant Lévi-Strauss
qui affirme qu « il ny a pas de civilisation sans mélange
des cultures », mélange qui exclut tout intégrisme.
Cest comme une étape vers la civilisation de luniversel
quil conçut, quil inspira, quil donna naissance à
lorganisation de la Francophonie, communauté des cinquante
peuples et des centaines de millions dhommes, vivant sous des climats
si différents, qui ont le français en partage.
Chrétien, Senghor,
certes ! Soir et matin, il récitait son Pater noster :
« Ne nous soumets pas à la tentation. »
Sil est une situation qui soumet aux tentations, cest
bien le pouvoir. Sest-il fait construire des palais, Senghor,
pour témoigner de sa puissance ? Président dun
nouvel État, il sest installé, sans aucune gêne
et sans rien changer, dans la vieille résidence que venait
de quitter, avec le maximum de dignité, le Haut-commissaire
de toute lAfrique occidentale, Pierre Messmer, alors que la
France venait de porter à lindépendance sa plus
ancienne colonie.
Et combien était
discrète, la villa des brefs repos, à Popenguine, devant
lOcéan, et comme lhospitalité y était
familiale !
Senghor échappa à la tentation de largent, si constante,
si facile qui entoure celui qui détient la décision,
comme il échappa à la tentation de durer indéfiniment,
de rester possesseur des honneurs et de lautorité. Il fit
sienne la pensée de Charles de Gaulle : « Il
faut savoir quitter les choses avant quelles ne vous quittent. »
Ayant préparé son Premier ministre à lui succéder,
il retourna à sa plume, comme Cincinnatus à sa charrue,
et se retira dans la « normandité » de
son épouse.
Après tant duvres et daccomplissements, alors il allait
de soi que Léopold Sédar Senghor entrât à
lAcadémie française, encore que de vieux préjugés
se fussent mis pendant dix ans à la traverse.
Il fallut un peu pousser les portes pour que lhomme de luniversel
pénétrât dans cette Compagnie qui rassemble et
résume, à peu près, ce que les siècles
de la France ont produit de meilleur.
Il semble quaucune élection ne lui ait causé plus
de joie, quaucune dignité nai eu plus de prix à ses
yeux. Attentif, assidu, il fut un académicien modèle,
et dune modestie bouleversante. À la Commission du Dictionnaire,
il était devenu professeur de grammaire, soucieux de la clarté
des exemples, soucieux des moindres détails de ponctuation.
Il pensait la langue française en fonction de tous ceux qui
lapprennent, la parlent et la veulent mieux parler, dans le monde.
Il donnait de lâme aux mots, il exaltait le mot.
Il est dans le Coran, un verset qui exprime ceci : « Celui
qui tenseigne un mot, tu es son débiteur pour toute la vie. »
Combien dêtres humains sont à jamais débiteurs
de Senghor !
Quand lâge, lentement, fit descendre la brume sur son cerveau
génial, il senveloppa, loin de lagitation mondaine, dun
manteau de dignité. Mais il nétait pas solitaire. Il
avait près de lui la présence qui lui était la
plus chère, lépouse lumineuse qui lui portait un total
dévouement ; il lui échut le bonheur mérité
dêtre aimé et de pouvoir aimer jusquau dernier instant.
Cher enfant de Joal,
cher Sédar, qui sus apporter à lEurope le meilleur
de lAfrique, et à lAfrique le meilleur de lEurope,
nous voulons, à la fin de cette heure de prières, que
monte vers toi, par nos voix unies et fraternelles, lhommage
de la France.