SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE Discours sur létat de la langue par M. Maurice Druon PARIS PALAIS DE LINSTITUT
Messieurs, Pour la quinzième et dernière fois, je viens vous entretenir de létat de notre langue, et, partant, de notre Académie, puisque celle-ci est consubstantielle à celle-là. Vous voudrez bien me permettre, en la circonstance, de jeter sur mes jours passés un regard qui nest personnel quen apparence. Jai commencé par faire des dictées tirées dAndré Theuriet et dErnest Legouvé, de lAcadémie française. Jai appris des fables de Jean de La Fontaine, de lAcadémie française et récité des poésies de Jean Aicard, de José Maria de Heredia, dAlfred de Vigny, dAlfred de Musset, dAlphonse de Lamartine, de Victor Hugo, tous de lAcadémie française. Je me suis émerveillé dassister au théâtre à des pièces de Corneille, de Racine, de Marivaux, dEdmond Rostand, également de lAcadémie française. Jai disserté sur des textes de Montesquieu, de Voltaire, de Chateaubriand, de Renan, de Pasteur, dAnatole France, eux aussi de lAcadémie française. Et, à lÉcole des Sciences Politiques, jai bénéficié des cours dAndré Siegfried, qui serait de lAcadémie française. Autant dire que, comme vous tous, Messieurs, jai été formé à entendre, écrire, comprendre, parler, réfléchir, juger, exprimer ma pensée, et finalement à me conduire, par ces génies ou talents divers, tous singuliers, qui se sont fondus dans lAcadémie. Que cela fasse grincer des dents maintes gens qui, par une malfaçon de lâme, sont mécontents dêtre français, ou que les valeurs reconnues irritent, faute que la leur ne leur paraisse pas lêtre assez, la chose est constante. Mais cest ainsi. Nous sommes tous, avant que dêtre des Académiciens, des produits académiques. Il me souvient que, en 1935, javais alors dix-sept ans, lAcadémie célébra son troisième centenaire. En loccasion, un beau livre fut publié : « Trois siècles de lAcadémie française, par les Quarante » La conclusion en avait été réservée à Paul Valéry, qui avait intitulé sa communication : « Fonction et mystère de lAcadémie. » On y lisait : « À mesure que le désordre universel, qui est comme la grande uvre du monde moderne, désordre aussi sensible et aussi actif dans les idées que dans les murs et dans les choses, se prononce, se propage, et développe ses dangers, ses promesses, sa puissance de contradictions, accumule les tentatives, les nouveautés, les destructions et les entreprises, les esprits, même les plus fermes, se sentent déconcertés et entraînés par la quantité des évènements, lexcès de découvertes, la précipitation des changements qui en résultent.. Linstabilité simpose comme le régime normal de lépoque dans tous les ordres. » Ce texte, je le répète, est de 1935. Y a-t-il un mot à changer pour quil convienne à la description du monde actuel ? Ainsi nous aurons vu apparaître la télévision, les antibiotiques, la bombe atomique, lexploration spatiale et lunaire, linformatique, les investigations de la biologie génétique, les transmissions par satellites géostationnaires, nous aurons élargi le champ des étoiles et enserré la planète dans un filet de communications électroniques instantanées, pour nous retrouver devant les mêmes questions, la même déroute des intelligences et le même désarroi des âmes. Pour compléter ce paysage mental, auquel le nôtre reste identique, notre grand devancier, dont les os blanchissent dans son cimetière marin, ajoutait : « Le pouvoir politique, toujours et nécessairement enchaîné à labsurde et à limmédiat, étant engagé dans une lutte perpétuelle pour lexistence, ne peut vivre que du sacrifice de lintellect. Ceci est dans la nature des choses : gouverner, cest aller dexpédient en expédient... Personne, aujourdhui, qui ait autorité constante pour juger, conseiller, prévoir, et du reste nul ne peut y prétendre. » Mais comme jamais lespérance ne peut déserter lhomme, fût-ce le plus lucide, Valéry, achevant son propos, ne résistait pas au rêve. « Tout ce que nous voyons fait cependant concevoir, par contraste, lidée dune résistance à la confusion, à la hâte, à la versatilité, à la facilité, aux passions réelles ou simulées. On pense à un îlot où se conserverait le souci du meilleur de la culture humaine. Sans pouvoir effectif, rien que par son existence et par ce qui se répandrait dans le public des sentiments et des avis de ces quelques hommes établis dans la plénitude de la liberté de lesprit, ce centre de réflexion composée et de prévision exercerait une action indéfinissable, mais constante. Une sorte de conscience éminente veillerait sur la cité. Il ne dépend que de nous de porter à cette magistrature idéale lAcadémie française. » Je nai pas été surpris à linstant, dentendre mon ami Pierre Moinot, à la fin de son éloquent rapport sur les prix, faire référence, et sans que nous nous soyons donné le mot, à ce même texte. Nos âges sont proches, et nous avons donc bu aux mêmes sources. Oui, Messieurs, cest à partir de ces définitions-là, parvenues à mon adolescence, que sest formée lidée, la certaine idée que je me suis toujours faite de lAcadémie. Et lorsque, dix lustres plus tard, pour le trois cent cinquantième anniversaire de notre Compagnie, jeus pour la première fois, ici, lhonneur de vous haranguer, dans la charge, belle mais inquiétante, que vous veniez tout juste de me conférer, je citai quelques passages de la méditation valéryenne. De ceux des nôtres qui alors les entendirent, plus de la moitié, bien plus, a disparu, dont les visages peuplent ma mémoire. Et donc parmi ceux dentre vous qui sont venus, au fil du temps, nous compléter, certains ignorent peut-être ces paroles essentielles. Jai donc voulu aujourdhui les répéter, comme les plus précieuses que je puisse transmettre : « Une conscience éminente veillant sur la cité ». Au long de toutes les années où jai eu lhonneur de partager vos travaux, puis, par votre bonne grâce, de les diriger, il mest apparu que, sans atteindre certes à limage idéale quil sen faisait, lAcadémie remplissait en partie la fonction que lui assignait Valéry. Si elle ne veille pas directement sur la cité, une « conscience éminente » veille sur les mots, ce qui est un peu veiller sur tout. Car, il nest rien qui ne peut être désigné sans mots ; les choses nexistent pour les hommes que lorsquelles sont nommées. Nous pensons avec des mots. Notions, concepts, sentiments, réalités ou abstraction : ce sont des mots qui les contiennent et les expriment. Nous ne pouvons ni comprendre ni agir sans les mots. Aucune activité, que ce soit celle du boulanger, de lingénieur, de larchitecte ou du juriste, qui puisse se passer du langage. La foi, la prière ne sauraient se former en nous et se formuler sans mots. Ce sont les mots qui donnent substance à lélan spirituel. La loi ne peut se concevoir sans mots. Toute action politique et même militaire commence par des paroles prononcées. Aucune recherche, aucune découverte, aucune invention ne seffectue ni ne se communique sans mots. Et lamour ne serait-il pas réduit à une bien ordinaire trivialité sil navait pas de mots pour se déclarer ou se célébrer ? Toute notre vie individuelle et sociale est commandée par les mots. Lorsquon interrogeait Confucius sur la première qualité que devait posséder un ministre, il répondait : « Bien connaître le sens des mots ». Lhomme qui parle mal gouverne mal. Cest en travestissant le sens des mots, que les sociétés perdent leurs repères et saveulissent. Cest en maquillant le sens des mots que le communisme, le nazisme ont bâti des empires affreux où loppression et le crime tenaient lieu de morale. Et qui donc, mieux que de Gaulle, mieux que Churchill, ont fait de la parole larme première de la liberté des hommes et de la dignité des nations ? Doù limportance primordiale, essentielle, des vocables, de leur juste choix, de leur juste définition, de leur juste emploi. Cest là notre tâche quotidienne et sublime. Richelieu, qui nous institua, était tout ensemble un homme de foi, un grand politique et un parfait utilisateur du langage. Il chargea nos devanciers de donner à la langue française « des règles certaines ». Et ils lont fait. Génération après génération, ils ont construit, amélioré, affiné, poli, ce que Senghor appelle « un outil merveilleux », et qui fut longtemps le mode de communication préféré du monde civilisé. Et qui le demeure encore, en bonne partie, quoiquon dise. Cest dans ce sillon que nous poursuivons, même si le terrain est de plus en plus lourd dans lequel nous tirons notre charrue au soc étincelant. Que le français soit, ces années-ci, lobjet datteintes et dattaques de plus en plus pernicieuses et fréquentes, à lextérieur comme à lintérieur de notre pays, cest lévidence. A nous de déployer plus de présence et dénergie. Vais-je renouveler devant vous ma déploration annuelle? Vais-je désigner, une fois de plus, les principaux agents internes des dégradations langagières : les micros de laudiovisuel, lindustrie publicitaire et une partie du corps enseignant ? Vais-je une fois de plus mindigner de ce que les personnels parlants de la radio et de la télévision du service public naient à satisfaire à aucune épreuve, aucun examen délocution et de diction, alors que ce sont eux qui mettent le français dans loreille de la jeunesse, eux qui sont les propagateurs les plus ordinaires des impropriétés, absence daccords, barbarismes, et toutes autres impuretés ? Vais-je encore dénoncer lindignité des affiches, annonces ou placards dans la presse qui étalent aux yeux du public de volontaires fautes de français ? Vais-je derechef dénoncer le scandale que constitue labsence de toute commission dexamen des manuels utilisés dans lenseignement public, alors que nos lois font obligation de dispenser une instruction gratuite, la même pour tous et selon les mêmes programmes, afin doffrir à tous les mêmes possibilités de formation et les mêmes chances de succès ? Tout récemment, un nouveau secteur vient de souvrir sur notre front de combat, que jappellerai la bataille des dictionnaires. Jusquici, celui de lAcadémie française servait de référence à tous les autres. Certes, ses éditions sont très espacées, parce quil faut du temps pour constater quun terme sest définitivement établi dans lusage, du temps aussi pour définir clairement les différents sens quil peut acquérir. Mais lédition précédente est toujours là pour faire foi, tandis que la nouvelle se prépare, et qui peut être soit une révision, soit une réfection complète comme il en va de celle à laquelle nous sommes attelés, et dont plus de la moitié, grâce à leffort soutenu de votre Commission, est déjà publiée. La plupart des usuels, naguère, mentionnait, pour chaque entrée, la date dadmission dans le Dictionnaire de lAcadémie. Littré, notre maître à tous, et avant quil nappartienne à la Compagnie, indiquait sous le titre de son monumental dictionnaire quil suivait la nomenclature « de tous les mots contenus dans le Dictionnaire de lAcadémie française ». Et lécole de Jules Ferry, qui na pas si mal réussi, prescrivait lorthographe, maintes fois adaptée dailleurs, conseillée par lAcadémie. Rien ne va plus. Les dictionnaires usuels séloignent de nous, volontairement, et sen font un argument commercial. La directrice dun de ces usuels, - quil ne mest pas besoin de citer, ni lui ni elle, pour que vous les reconnaissiez - ne cesse, depuis des mois, de nous asticoter - ce verbe est familier, mais demploi attesté depuis le XVIIIe siècle - faisant entendre que les Académiciens sont de vieux esprits racornis, qui ne connaissent rien à la grammaire, et qui nont aucun titre - nos Lettres patentes ne valent rien sans doute - à donner des règles au langage. Dailleurs, cela va de soi. Chacun en effet peut bien comprendre quun Dumézil, hier, qui connaissait trente cinq langues, aujourdhui un philosophe de lethnologie comme Lévi-Strauss, ou la première helléniste contemporaine quest Jacqueline de Romilly, ou encore un juriste internationalement consulté tel Georges Vedel, sans parler de toute notre équipe de scribouilleurs, nont aucune qualité pour juger de la valeur et de lemploi des mots. Cela ne vaudrait que den sourire, et je ne songerais point à en occuper vos oreilles si - et là les choses prennent un autre tour - louvrage en cause qui était naguère un bon instrument de travail, surtout par son caractère analogique, et quil nous arrivait dutiliser nous-mêmes, ne souvrait avec une étrange complaisance, depuis quelque temps, au plus mauvais langage, aux trouvailles toutes neuves dun argot qui passera vite, aux abréviations vulgaires. En voulez-vous un exemple, un seul ? Un verbe vient ainsi dêtre accueilli, auquel on accorde le statut de pronominal : se zoner. « On va se zoner » signifie « on va se coucher ». Ainsi ramasse-t-on dans le ruisseau tous les détritus tombés des poubelles langagières. Mais comme ces horreurs sont « dans un dictionnaire » chacun peut se croire encouragé à les utiliser. « Viens, ma cocotte, on va se zoner ». Voilà le parler de la génération du PACS, acronyme qui était déjà entré dans ledit usuel avant même que la loi quil désigne ait été votée. Voilà ce que lon nous affirme être « le vrai français ». La langue verte a de la saveur certes ; mais quand elle verdit trop, cest quelle pourrit. Cette volonté délibérée de « faire populaire », cette démagogie lexicale, ce gauchisme du vocabulaire sont, comme tous les gauchismes, un péché de lesprit. La démocratie, si constamment invoquée, est un régime politique daristocrates qui se tiennent tous pour égaux. Sa finalité est délever sans cesse, par la formation donnée, les couches dites inférieures de la société vers une aristocratie idéale, et non pas de chercher à abaisser les élites pour les aligner sur le dernier niveau. De tels fossoyeurs du français, car je ne saurais les appeler autrement, nous font pour principal reproche de ne pas le laisser vivre. Daprès eux, nous lenserrons dans un carcan de lois et de normes qui létouffent ; et ce nest pas la langue qui serait menacée, mais ses usagers - la voilà bien la démagogie ! - quon ne doit pas contraindre, et quil faut laisser commettre toutes les fautes et les maladresses qui formeront, nous assure-t-on, lessentiel des règles de demain. Daprès eux, « la dernière partie du siècle » - je cite leur porte-parole - « a manifesté une créativité langagière qui ne sétait pas réveillée depuis le XVIe siècle, et dont il faut se réjouir. » Bel argument pour des novateurs ! Ces fabriquants de dictionnaires à la mode sont peut-être des grammairiens, mais sûrement pas des historiens. Ils ont oublié, ou toujours ignoré, létat véritable de la langue du XVIe siècle. Elle était inventive certes, mais totalement échevelée, et un peu crasseuse. Elle connaissait, comme aujourdhui, une invasion non contrôlée de vocables étrangers qui passaient par-dessus nos montagnes ; les pédants fabriquaient à qui mieux mieux, sur un méli-mélo de racines grecques, comme aujourdhui nos didacticiens, stylisticiens et autres démolinguistes, des néologismes aberrants ; chacun, comme aujourdhui, inventait sa syntaxe ; et, comme aujourdhui toujours, on se plaisait à user de grosses vulgarités. Oui, une belle fille, séduisante, pleine de promesses, mais mal soignée. Il fallut inventer lAcadémie française, non seulement pour surveiller un peu un groupe dintellectuels à lesprit assez libre, non seulement pour faire que la gloire littéraire servît au prestige de la nation, mais aussi et principalement pour débarrasser la langue, selon le mot quon prête à Vaugelas, « des ordures quelle avait contractées ». Le même Vaugelas, le plus utile peut-être de nos ancêtres, prescrivait de parler « comme la plus saine partie de la Cour » et décrire « comme la plus saine partie des autheurs du temps... » Ainsi devait pour lui se constituer lusage. En somme, il tirait le langage, et donc ses utilisateurs, vers le haut, et non vers le bas. Cest en suivant cette direction, disons même cette directive, que nos devanciers ont construit un instrument déchange qui fut reconnu comme aussi près que possible de la perfection, et qui devint la première des langues de lOccident. La situation morale de la France dans le monde, et dont elle demeure bénéficiaire, est due, plus quaux succès variables de ses armées et de son commerce, à la qualité de sa langue telle que lAcadémie la tout ensemble épurée, enrichie, assouplie, embellie. Cette langue a donné noblesse à notre littérature, notre histoire, notre philosophie, notre droit. Et ne pas avoir souci de lui conserver ses vertus, cest ne pas aimer la France. Je parlais à linstant dinstrument déchange. Dans deux ans, une monnaie unique va être mise en circulation dans onze pays dEurope, ce qui constitue, comme je le relève dans un ouvrage de réflexion récent, « un gigantesque bouleversement quotidien dans les habitudes, les échelles dappréciation, les façons de compter, les modes de pensée collectifs et les traditions. »1 Mais parmi les moyens déchange, les mots sont antérieurs aux monnaies, lors même quils les désignent. Le premier commerce entre les hommes est celui du langage. Est-ce le moment que nous allons choisir pour lancer sur le marché de lesprit, comme dans la vie courante, des mots dévalués, des mots mal frappés, rognés ou faits de mauvais alliages ? Je voudrais rendre, à cet égard, hommage à la Commission générale de Terminologie et de Néologie que préside avec autorité notre confrère des Sciences morales et politiques, M. Gabriel de Broglie. Bien que handicapée par linsuffisance des moyens matériels mis à sa disposition, et aussi, il faut lavouer, par le travail antérieur, souvent discutable, des commissions ministérielles de terminologie, cette Commission générale sefforce de former convenablement les mots et expressions servant à nommer tant dobjets, dopérations et de méthodes que crée journellement notre civilisation technique, et auxquels la plupart du temps, hélas, une langue étrangère a déjà donné dénomination. Les vocables ainsi conçus sont soumis ensuite à lAcadémie pour un avis en dernier ressort, qui est un surcroît de labeur pour sa Commission et son service du Dictionnaire, mais dont elle sacquitte avec une célérité qui fait mentir sa réputation. Il est bien évident, Messieurs, quà mesure que se développaient lalphabétisation et linstruction dans le monde, - qui ne sen réjouirait ? - le nombre des anglophones intégraux ou partiels sest accru beaucoup plus que celui des francophones, dans une proportion que lon peut estimer de trois à un. Si lon en cherche la raison, point nest besoin de se perdre en longues et savantes explications. Il ny a quune cause, seule et unique : il ne fallait pas perdre la bataille de 1940. Tous autres commentaires sont superflus. Mais le français est-il devenu, pour autant, une langue en perdition ? Un livre très remarquable vient de nous donner une réponse inattendue. M. Sergio Corrêa da Costa, diplomate et essayiste brésilien, membre de notre chère Académie sur, lAcadémie brésilienne des Lettres, sest livré, en humaniste cosmopolite, à un curieux recensement, celui des vocables de toutes les langues qui sont devenus dusage universel, ceux quon emploie partout et quon comprend partout. De aide de camp, à Weltanschauung, en passant par basta, building, campus, curriculum, élite, in extremis, hachisch, job, nomenklatura, pizza, paddock, restaurant, tarbouche, il a répertorié, à travers quotidiens, périodiques et revues du monde entier, à travers de bons auteurs aussi, 16 500 exemples de ces vocables ou locutions quil appelle les Mots sans frontières. Or, il apparaît que, dans cet original lexique international, le français vient en tête, battant, dune courte tête, mais battant quand même langlais. Le latin se maintient, à distance, en troisième position. Notation intéressante : les mots dont le français est le plus grand fournisseur sont ceux qui expriment des abstractions, des principes ou des sentiments, tandis que les mots anglais sont plutôt ceux qui désignent des réalités matérielles, des techniques, ou des savoir-faire. Le français, de ce point de vue universel, reste donc, malgré tout, la première langue dinfluence. Cette révélation valait bien que nous remettions à Sergio da Costa le prix Prince Louis de Polignac, quil nous appartenait cette année de décerner. Mots sans frontières vient à point alors que nos journaux, nos librairies et nos pensées sont obsédés, et à juste titre, par la mondialisation. On ne parle que delle, et avec quelque désordre. La mondialisation cest très simplement linstantanéité des communications sur toute la planète, la simultanéité des informations de toute nature et venant de tous points. Les effets de cette immédiateté ne sexercent pas seulement sur les marchés financiers, mais sur les mécanismes de la décision politique et sur la mentalité des individus. La mondialisation présente actuellement un vrai danger: celui de luniformisation. En effet, quatre-vingt-dix pour cent des signaux courant sur ces toiles immatérielles qui enveloppent désormais le globe sont diffusés dans une seule langue : celle dAmérique du Nord, la langue du dollar. Entendez bien que la langue anglaise nest pas en cause, la belle, la riche langue anglaise qui a produit tant de chefs-duvre et qui a été lun des principaux véhicules de la civilisation moderne. Il sagit de son succédané, de son ersatz qui sest formé dans les places boursières, les agences de publicité, les bureaux techniques, les studios de cinéma. La mondialisation, si nous la laissons courir sur son aire, telle quelle est partie, ce sera le monde en américain. Elle fournira un modèle unique à nos savoirs, nos formes de raisonnement, nos divertissements et même nos goûts culinaires. Nous nappuierons nos raisonnements que sur les mêmes données, nous regarderons les mêmes films, nous finirons par ne manger que les mêmes nourritures, à cette réserve près davoir les moyens de se les procurer, car cest le modèle de la partie du monde la plus riche qui nous sera, qui nous est déjà proposé. Luniformité naura dautre résultat que la frustration en même temps que lextinction de léchange. Si les hommes, si les peuples ne sont pas différents, sils ne produisent ou ne désirent que des biens identiques, que pourraient-ils bien échanger, sinon des babioles folkloriques ? Il en va de même pour les biens de lesprit. Nous savons les effets de la monoculture dans les pays qui ont cru quelle était la clef de la prospérité. Leurs terrains se sont épuisés, leur soumission aux spéculations du marché les a ruinés, et la misère sy est accentuée. La mondialisation en une seule langue et sur un même schéma mental aurait un effet semblable ; elle stériliserait toute vitalité créatrice. Doù la nécessité, à côté et par-delà les grands ensembles économiques, davoir de grands ensembles culturels fondés sur la pluralité des langages. Elle était prémonitoire, elle était prophétique, et elle savére salutaire, linitiative prise par Léopold Senghor, soutenu par Habib Bourguiba, de fonder la Francophonie, cette communauté de pays, grands et petits, éparpillés sur la planète, mais liés entre eux par la pratique de la langue française. Dès avant sa création, lAcadémie, qui est un peu la maison-mère de cette langue, sy était intéressée. Dès la première manifestation officielle, en 1986, elle y a participé. Elle a constitué aussitôt une Commission de la Francophonie et institué, avec le Canada, le Grand Prix de la Francophonie. Elle a été présente à chacune des grandes Conférences des chefs dÉtat et de gouvernement des pays francophones, et elle a inspiré que cette grande rencontre prenne le titre de « Conférence des pays ayant le français en partage ». Elle a été déterminante dans ladhésion des pays dEurope Centrale : Roumanie, Bulgarie, Moldavie, Macédoine, Albanie où lusage du français est nombreux et traditionnel. Elle a proclamé la première que la Francophonie devait être tenue pour une entité géopolitique et réclamé, pendant des années, par ma voix, quelle ait à sa tête un secrétaire général. Depuis le sommet de Hanoï, cest chose faite, et il convient de saluer laction de monsieur Boutros Boutros-Ghali, expert, sil en est, des institutions internationales, et qui en a la vision la plus large. Il aura fait en sorte que la Francophonie, enfin, soit mise en orbite géopolitique. Mais la Francophonie seule ne pourrait résister à lénorme poussée de la mondialisation unilingue. Aussi avons-nous vu avec une intense satisfaction se constituer, à son image, et sous limpulsion du Brésil, la Communauté des pays de langue portugaise, ou Lusophonie, évoquée dans nos conversations, dès 1987, avec le Président José Sarney. Il nous a paru indispensable que ces deux ensembles se rapprochassent. Je vous avais annoncé, lan dernier, la décision prise à Rio de Janeiro, de créer, un Grand prix de la Latinité. Nous voulions quil soit un symbole. Chose neuve dans lhistoire académique, deux Académies nationales, la française et la brésilienne, suniraient pour le décerner. Il a été remis pour la première fois, en juin dernier, et en présence des trois chefs dÉtat du Brésil, de la France et du Mexique, au grand écrivain mexicain Carlos Fuentes. Diplomate, lui aussi, qui a parcouru le globe et dont nous rappelons quil fut un brillant ambassadeur à Paris, visiteur des plus grandes universités du Nouveau Monde pour y dispenser des cours dhumanisme, auteur de quarante essais et romans, tout imprégnés de lâme et de lhistoire de son pays, dont le fameux Terra Nostra, et qui lui ont valu une célébrité universelle, Carlos Fuentès avait déjà accumulé les distinctions. Mais il a montré quil attachait à celle-ci, qui eut un immense retentissement pour lensemble de lAmérique Latine, une importance particulière. Chez nous, les Latins, toujours un peu pétris de cosmogonie grecque, les symboles sont actifs. Le prix franco-brésilien a déjà eu un effet incitatif puisque, lors du déjeuner de son jury à Paris, une idée échappée de la bouche de notre confrère Marc Fumaroli, et aussitôt reprise au vol par lacadémicien Candido Mendes et le ministre de lÉducation nationale, notre confrère des Sciences, M. Claude Allègre, qui en était linvité, a pris forme de projet : celui de fonder une Académie de la Latinité. Deux réunions exploratoires se sont déjà tenues, lune en Toscane, à laquelle assistait, à côté de son homologue français, le ministre de lÉducation nationale dItalie, M. Luigi Berlinguer, la deuxième, le mois dernier, à Paris. Claude Allègre a attiré lattention de tous les ministres de lÉducation nationale des pays latins sur cette initiative, qui a suscité des échos au minimum favorables et plus généralement enthousiastes. Un bureau provisoire a été constitué, pour définir précisément les statuts et envisager une première composition de cette nouvelle institution, bureau dont la présidence a été confiée à M. Federico Mayor, directeur général sortant de lUNESCO. Lobjet, car là est toute laffaire : « Constituer une autorité morale indépendante destinée à affirmer la juste place et faire peser le juste poids des langues et des cultures des pays latins dans les évolutions du monde. » En somme, être un facteur déquilibre, et un garant de la diversité dans le devenir de la civilisation.. Nous nannonçons pas des lendemains qui chantent ; nous voulons préparer des lendemains qui pensent. Voilà où nous en sommes, en cette fin dannée 1999 où va changer notre numérotation séculaire. Cest une manière de bilan que jai désiré vous présenter, au moment où il ma paru convenable de quitter ce siège. Je sais gré à Michel Déon davoir bien voulu me dire que vous nêtes pas trop mécontents de moi.
Messieurs, Celui qui occupe une fonction que les circonstances de lHistoire ont faite unique, et dont aucun règlement ne fixe le terme, celui-là doit sans cesse se préoccuper de sa succession, que la volonté de Dieu peut ouvrir à tout instant. Cette pensée ma habité dès le jour où vous mavez fait la confiance et lhonneur de minvestir de la charge de Secrétaire perpétuel. Depuis lors jai été constamment attentif, sans jespère le trop montrer, à distinguer ceux qui me paraissaient les plus aptes à assurer ma relève quand le moment en viendrait, soit de la décision du destin, soit de la mienne propre. Par leffet des disparitions et des renouvellements dans la Compagnie, par lobservation aussi des caractères sur la longue durée, et des modifications dans les situations ou les disponibilités de chacun, mes jugements prévisionnels ont pu varier de tel à tel, au long des ans. Mais je nai jamais modifié les critères sur lesquels ces jugements se fondaient. LAcadémie est une des grandes façades de la France, la plus visible peut-être. Elle brille de ce que, depuis plus de trois siècles et demi, paraissent à ses fenêtres des illustrations de notre pays, illustrations passagères ou définitives, mais qui honorent également les lettres, les sciences, le droit, la pensée religieuse, la philosophie, lhistoire, la diplomatie, lart de gouvernement, la stratégie, la sociologie et même laventure. Lui appartenir confère une sorte de noblesse à vie. Elle nest si continûment moquée ou décriée que parce quelle a été, dès son commencement, toujours jalousée. Elle est tout aussi continûment courtisée, et elle a été souvent copiée ou imitée en Europe et sur dautres continents. Le prestige qui la nimbe, et dont ses membres bénéficient, vient essentiellement de la mission quelle a reçue et quelle persévère à remplir. Première institution démocratique sous la monarchie, dernière institution monarchique sous la République, elle dispose du privilège de se recruter elle-même, tout en ayant le statut dun corps de lÉtat chargé dexercer, sinon une magistrature, à tout le moins un magistère, celui du langage. Elle décerne des prix et des bourses, elle récompense des mérites et secourt des détresses, grâce aux fondations que des mécènes lui ont confiées. Piloter une telle institution nest pas une mission simple. La complication croissante des lois et des règles de gestion réclame une certaine expérience des affaires publiques, si lon veut garder à lAcadémie le statut dindépendance qui fait sa force. Dautre part, les grandes transformations qui affectent notre monde commandent à lAcadémie une vigilance et une action qui lui permettent de soutenir et parfois de déterminer une politique extérieure linguistique et culturelle sans laquelle la France perdrait de sa grandeur et restreindrait les services quelle peut rendre à lhumanité. LAcadémie doit être désormais considérée comme une ambassade de la langue française installée sur la Seine. Sans nourrir la présomptueuse illusion de les avoir possédées toutes, ni même suffisamment, je crois savoir quelles sont les dispositions naturelles ou acquises quil est souhaitable de trouver chez celui qui doit, durant un temps, incarner la permanence de lAcadémie. Pour me succéder, vous avez fait choix, de celle dentre nous qui, dans le moment, réunissait le plus de qualités et de compétences, dexpérience et dénergie qui conviennent à la fonction. Sa renommée internationale servira la Maison ; et le fait que ce soit une femme que nous ayons portée, pour le franchissement de siècle, à notre tête ne sera pas indifférent à notre image, et dissipera bien des préjugés. Si la décision navait appartenu quà moi, cest Madame Carrère dEncausse que jaurais désignée. Vous avez donc, par votre large vote, comblé mes vux. Ces choses étant dites, je voudrais rappeler mes successeurs, non pas limmédiat, dont je sais les sentiments, mais ceux qui viendront après nous, à une glorieuse modestie. De même que limmortalité, dont lusage nous gratifie, nest pas celle des Académiciens, mais celle de la langue française, de même la perpétuité du Secrétaire nest pas celle dun individu, mais de la charge. Il ny a quun évêque par diocèse, depuis sa création ; le visage change, la mitre pas. Dans la paroisse académique, il ny a quun pasteur, depuis 1635. Il sest appelé Conrart, pendant quarante et un ans ; il sest appelé Mézeray, puis Régnier-Desmarais. Au temps des Lumières, il sest appelé Duclos, et puis dAlembert, et plus près de nous, en notre siècle dépreuves, il sest appelé Duhamel et Genevoix. Il aura pris mon nom, un moment. Quand passent les défilés qui célèbrent lhonneur de la nation, ce nest pas le porte-drapeau quon salue ; cest le drapeau. Jai fait, Messieurs, du mieux que jai pu pour le tenir droit et pour quil claque au vent.
1 Jérôme Monod et Ali Magoudi : Manifeste pour une Europe souveraine |