SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE Discours sur létat de la langue par M. Maurice Druon PARIS PALAIS DE LINSTITUT « Messieurs, La déclaration que je viens de vous lire, je me hâte de le dire, nest pas de moi. Mais je leusse volontiers contresignée, dautant plus quelle se poursuit de la sorte : « Lhistoire montre que, presque toutes les fois où une grande langue est porteuse dune grande tradition culturelle, elle se révèle capable dopposer à linvasion dune autre langue, en position politique, militaire ou économique dominante, une résistance efficace, aussi longtemps quelle parvient à maintenir vivante et productive cette tradition. Et plus est riche le patrimoine intellectuel et littéraire dune langue, plus grande est cette capacité de défense. Or le français appartient au très petit nombre de langues auxquelles on peut reconnaître pleinement le caractère de «langues de civilisation » [ ] ... Pour sen tenir à lOccident et aux temps modernes, aucune langue na contribue autant que la langue française à dégager, élaborer, définir les concepts de base de la civilisation européenne et à leur donner ordre et forme. » Où ont paru ces lignes ? Sur notre territoire ? Non pas. Elles sont extraites dun long article, quasiment un essai, publié au mois davril dernier sous le titre : « La Francophonie : une vision culturelle », dans le grand journal libanais, LOrient-le-Jour, dont il occupait une page entière. Son auteur ? Le professeur Jean Salem, dont le nom vient dêtre cité dans notre palmarès, et qui enseigne les lettres, le droit, les sciences politiques à lUniversité Saint-Joseph. On comprendra que nous ayons tenu à lhonorer dune médaille du Rayonnement de la langue française, car nous avons distingué dans son écrit magistral un écho du fameux discours de Rivarol sur luniversalité de la langue française. Oh ! ne nous contemplons pas avec trop de complaisance dans le miroir que, de lautre bout de la Méditerranée nous tend Beyrouth la blanche, éprouvée et fidèle. Car, cest surtout le visage de nos ancêtres quil reflète. Mais nous, nous y apparaissons aussi avec nos rides contemporaines. Écoutez encore le professeur Salem : « Ce ne sont certes pas les poncifs du jargon intellectuel à la mode... qui pourraient donner un substitut idéologiquement présentable et politiquement «correct« de la patine dont la marquée luvre des siècles, la consistance, la substance humaine, la saveur qui seules peuvent la faire préférer à dautres langues. Il suffit de jeter un coup dil sur les notices de présentation des textes que les anthologies scolaires proposent aujourdhui aux jeunes lycéens pour mesurer le degré dindigence, confinant quelquefois à lineptie pédagogique soucieuse avant tout, de ne pas encourir laccusation dethnocentrisme occidental, et prête à accueillir nimporte qui et nimporte quoi. » Paroles damant déçu, mais non détaché. Il ne faut pas laisser sinstaller ces déceptions-là. Les propos de notre universitaire libanais rejoignent ceux de Mme de Romilly et de Mme Carrère dEncausse lorsque, universitaires elles-aussi, elles dénonçaient il y a peu dannées, dans un rapport qui a fait date, les aberrations dune«didactique« qui pouvait handicaper mentalement les nouvelles générations. Cette fois, il sagit de limage même de la France, et du rôle que sa langue pourra ou ne pourra pas continuer de remplir dans lintellect universel. Laffaire est donc de la responsabilité de chaque Français, et particulièrement des quarante Français que nous sommes, à raison de la charge historique dont nous sommes investis. Elle est aussi de la responsabilité du gouvernement dont je ne cesserai de dire, de quelque majorité quil soit issu, quil naccorde pas assez dattention à lenseignement de la langue, pas assez dexigence de son emploi, et pas assez de moyens à sa diffusion. Trop de démagogies superposées nous font glisser vers une société dassistance plutôt que de nous diriger vers une société dambition. Mais quand faudra-t-il parler de non-assistance à une langue en danger ? Il nous est parfois reproché de nous exprimer en termes militaires quand il sagit de nos devoirs envers le langage ; nous parlons de défense de la langue française, de combat pour le français. Mais ces mots ne sont pas associés dans notre esprit à des idées dagression ou daffrontement. Ils sont liés beaucoup plus à des concepts de stratégie, et même, pour mieux dire, de géostratégie. Nulle bataille, de nos jours, ne se gagne sans alliés. La grande menace des temps à venir tient à ce que toutes les communications, écrites, orales, informatiques, risquent de ne plus sopérer que dans un seul idiome, ce qui serait stérilisant pour la pensée créatrice, en tous domaines. Nombre danglophones, en apparence bénéficiaires dune certaine suprématie linguistique, commencent à être conscients de ce péril, voyant lentropie poindre sous luniformité. Un premier dispositif protecteur, si lon ne veut pas lappeler défensif, a été établi, tardivement mais utilement, avec la Francophonie, la Communauté des pays ayant le français en partage, qui, depuis sa création en 1986, sest étendue jusquà comprendre aujourdhui plus de cinquante participants. Le deuxième élément sest installé voici deux ans, avec la création de la Lusophonie, la Communauté des pays de langue portugaise, qui sont au nombre de sept, certains étant très nombreusement peuplés. Pas plus que la Francophonie nest née dune initiative française à proprement parler, pas plus la Lusophonie na été lancée par le Portugal. Ce sont des nations héritières de nos langues qui en ont entrepris la construction, le Sénégal pour les francophones, le Brésil pour les lusophones. Ainsi le front de la latinité sétend à présent de Rio de Janeiro à Hanoï. Nous attendons quapparaisse une vaste communauté hispanophone, suscitée probablement par un pays dAmérique du Sud. Alors seraient réalisées les conditions dun véritable équilibre culturel occidental, avec ses poids et contrepoids planétaires. Il est de grande importance quentre ces ensembles géo-linguistiques se tissent des liens réels, sopèrent des concertations actives et que sesquissent des actions communes. Que peuvent, pour servir ces desseins, des institutions telles que la nôtre ? Offrir des exemples et inventer des symboles. Cest ce quont voulu accomplir cette année lAcadémie française et lAcadémie brésilienne des Lettres. Cette dernière avait décidé de tenir une séance solennelle le 14 juillet, en hommage à la France et à la culture française. Il faut signaler que lAcadémie brésilienne, lors de sa fondation, il y a un siècle, sest beaucoup inspirée du modèle de lAcadémie française, et se plaît à le rappeler. Je voudrais dire aussi que cette séance avait lieu le surlendemain même de la finale de la Coupe du monde de football, disputée entre la France et le Brésil, et où tous les regards de lunivers avaient été suspendus à lexploit de nos joueurs. En dautres places, nous aurions pu nous attendre à être lapidés par des supporters furieux et ivres de bière. Tout au contraire, les Riocas firent montre dune élégance extrême, nous félicitant, comme si nous y avions été, nous pauvres académiciens, pour quelque chose. Le Brésil, ayant à quatre reprises remporté dans le passé ce tournoi, se consolait dans ses souvenirs, et, sil devait être battu cette fois, préférait à tout prendre que ce fût par la France. Cela dit assez la réserve damitié dont nous disposons là-bas. Cest pourquoi, à la fin de la solennité académique qui voulait nous témoigner de cette amitié, dans lordre de lesprit, et pour lui donner un actif prolongement, notre délégation émit le souhait, lidée, de fonder un prix de la Latinité que nos deux Compagnies, ensemble, décerneraient. Jattendais que ce vu reçût un accueil sympathique en son principe, et que lon convînt de le mettre à létude. Ma surprise, et celle de mes compagnons de voyage, Mme Carrère dEncausse et M. Bianciotti, fut de constater lenthousiasme que la proposition soulevait. Nos confrères brésiliens ladoptèrent dans linstant, debout et à lunanimité, par un vote nominatif, auquel procéda le président, M. Arnaldo Niskier. En septembre, dans sa séance de rentrée, lAcadémie française, par un vote également unanime, donnait son approbation. Dès le mois doctobre, les représentants des deux Académies se réunissaient à Paris, pour arrêter les grandes lignes du règlement. Celui-ci, dont la première rédaction a été confiée à lAcadémie française, vient de partir pour Rio. Ainsi dès lan prochain, un grand Prix sera décerné « à une personne physique dont les travaux, luvre ou laction auront particulièrement servi ou illustré la civilisation latine ». Le montant du prix, fourni à part égale par les deux Compagnies, sera de 500 000 francs. Le jury sera composé de délégués des deux Académies. Le couronnement des lauréats se fera alternativement à Rio de Janeiro et à Paris. La date de la première remise du prix est déjà arrêtée : 3 juin 1999. Par latinité, nous entendons lensemble des pays de langues française, portugaise, espagnole, italienne et roumaine. Il est prévu que dautres Académies du monde latin pourront, si elles le désirent, et si elles souscrivent aux mêmes conditions, se joindre aux deux fondatrices. Certes, je le répète, cela nest que de lordre du symbole. Mais cest tout de même un joli drapeau que nous venons de planter sur nos bastions. Cest dans le même esprit que nous avons accueilli, le 15 octobre dernier, le président de la Nation argentine, M. Carlos Menem, seizième chef dÉtat, depuis les origines de lAcadémie, à être invité à notre séance privée, mais le premier à ne pas nous répondre dans notre langue. Nos oreilles nont nullement souffert découter un castillan bien parlé, et que dailleurs, nombre dentre nous lisent et entendent. Par là nous voulions affirmer la fraternité de nos langages, issus des mêmes racines. Et nous avons même démontré que lon pouvait fort bien travailler, en deux langues proches, aux définitions du Dictionnaire. Symbole encore, mais dont on voudra bien reconnaître la valeur. Décidément lannée 1998 aura été, pour lAcadémie, lannée de lAmérique latine !
Cest à quoi, Messieurs, nous nous employons, avec plus ou moins de bonheur, mais avec constance. Il nous faut reconnaître, hélas, que nous ne parvenons pas à nous opposer autant que nous le voudrions à tous les relâchements, les faiblesses, les indifférences, les ignorances, non plus quà toutes les vanités et les cuistreries que nous constatons dans les méthodes scolaires comme dans notre environnement médiatique. Une sorte de marée noire sinfiltre dans la langue qui enveloppe, comme dun goudron poisseux, les phrases tombées des antennes, ou qui se glisse sous les portes des foyers de tout un chacun. Pareille à ces pauvres oiseaux que lon voit se débattre sur des flots assombris, la pensée devient infirme et captive. Alors, nous ici, nous écopons, nous réclamons des détergents ; nous nous obstinons à nettoyer la mer. Avec des résultats inégaux. Mais on voudra bien nous reconnaître que si nous nexistions pas, la situation serait encore pire. Comme il en va dans tous les cas de détresse, il arrive que nous fassions appel aux autorités publiques. Les cours supérieures dautrefois, auxquelles lAcadémie était assimilée, usaient du droit de remontrance. Sans nous prévaloir de cet héritage, il nous arrive duser du droit dadresse. Nous avons agi de la sorte, au début de cette année, lorsque nous avons constaté que les femmes qui siégeaient au gouvernement de la République avaient décidé de se faire appeler et de signer les actes officiels « la ministre ». Nous nous sommes alors « adressés » publiquement au Chef de lÉtat, protecteur de lAcadémie, en soulignant quil « napparaît pas que les décrets dattribution ministérielle confèrent aux ministres la capacité de modifier de leur propre chef la grammaire française et les usages de la langue », et demandant que soit rappelé « à chacun et chacune, où quil soit placé dans létat, le respect dû à cette langue qui est lélément fondamental de notre patrimoine intellectuel comme de notre avenir culturel. » Navions-nous pas déjà fait obstacle, il y a quatorze ans, par une déclaration dont la rédaction avait été confiée aux plumes savantes et sereines des professeurs Georges Dumézil et Claude Lévi-Strauss, à un projet de décret sur « la féminisation des titres et des fonctions », qui sétait transformé en une simple circulaire jamais appliquée ? Il nous fallait donc revenir à la charge. Notre adresse souleva une polémique à laquelle les médias se plurent à donner un large écho, et que nous aurions jugée tout à fait disproportionnée si elle ne nous avait prouvé, de même que le courrier dont nous fûmes submergés, combien nos compatriotes sont amoureux de leur langue, même lorsquils la maltraitent, et combien tout débat à son propos prend un tour passionnel. Entre tenants du « le » et tenants du « la » commençaient à séchanger des épithètes inciviles. Au mois de mars, le Premier ministre, dans un souci dapaisement, confia, non pas à lAcadémie, mais à la Commission générale de terminologie et de néologie de «mener une étude sur la question de la féminisation des noms de métier, de fonction, de grade ou de titre. » Cette Commission générale, instituée en 1996, en conséquence de la loi de 1994 sur lemploi de la langue française, et dont les membres ont été désignés par deux ministres de la Culture successifs, M. Douste-Blazy et Mme Trautmann, est présidée par un conseiller dÉtat, membre de lAcadémie des sciences morales et politiques, M. Gabriel de Broglie. Elle rassemble, auprès déminents professeurs des universités, des délégués de lAcadémie française, de lAcadémie des sciences, de lAcadémie des inscriptions et belles-lettres, du Collège de France, des ministères de la Justice et des Affaires étrangères, de la Cour des comptes. Le directeur du dictionnaire Le Robert y siège, en bonne intelligence avec les responsables du Dictionnaire de lAcadémie. Comme vous le voyez, le champ est large. La Commission travailla pendant sept mois, étudiant tous les aspects grammaticaux, sémantiques, historiques, sociologiques et même juridiques, qui ne sont pas minces, et même constitutionnels du problème. Elle sinforma des essais de féminisation, essais incertains et discutés, tentés au Québec, en Belgique francophone, dans le canton de Berne, mais pas dans les autres cantons, et même au Conseil de lEurope. Elle compara nos règles dattribution des genres avec celles dautres langues, notamment la langue allemande. La rédaction du rapport fut confiée à une femme, Mme Christine Le Bihan-Graf, auditeur au Conseil dÉtat, agrégé de lUniversité. Le rapport fut adopté à lunanimité des membres de la Commission, au cours de deux séances consécutives. Et enfin il fut remis à son destinataire le 21 octobre dernier. Et là, Messieurs, il me faut vous faire part de mon émerveillement. Alors que nous vivons dans un temps où la confidentialité des documents administratifs ou ministériels semble être une notion très généralement oubliée, où la « transparence », dont nous entretenait lan dernier ici même, M. Jean-Denis Bredin, offre des vues immédiates sur tous les actes de la vie publique des personnes privées et de la vie privée des personnes publiques, où les interrogatoires judiciaires sont publiés dans les journaux du soir avant même que le prévenu ne soit sorti du cabinet du juge dinstruction, notre rapport, lui, a été recouvert dune opacité totale. Qui donc, depuis six semaines, en a entendu parler ? Qui, hors la Commission, ses experts, ses services ce qui fait tout de même pas mal de monde , la eu entre les mains ? La presse, ordinairement hâtive, na-t-elle perçu aucune rumeur à son propos, ni montré aucune curiosité ? La matière en est-elle si explosive quil faille lenvelopper dun pareil mystère ? Le document nest pas couvert par le « secret défense », que je sache, ni nest même marqué de linutile mention « confidentiel ». Vous mavez demandé à plusieurs reprises, Messieurs, dêtre informé de ce rapport, ce qui est bien légitime, puisque vous y êtes au premier chef intéressés et que vous y avez, par délégation, participé. Je vous avais promis de le faire dans une de nos prochaines séances. Celle-ci me paraît appropriée. Sans vous faire lecture in extenso de ces cinquante et une pages fort denses et documentées, je vous citerai seulement les conclusions principales. Il se trouve bien établi que : « Les compétences du pouvoir politique sont limitées par le statut juridique de la langue, expression de la souveraineté nationale et de la liberté individuelle, et par lautorité de lusage qui restreint la portée de toute terminologie officielle obligatoire. » En second lieu, il est affirmé que : « Les contraintes internes à la langue ne sauraient être sous-évaluées. Héritier du neutre latin » et voilà, Messieurs, une chose dont la trop fréquente ignorance est à lorigine de bien des malentendus... « héritier du neutre latin, le masculin se voit conférer une valeur générique... Pour nommer le sujet de droit, indifférent par nature au sexe de lindividu quil désigne, il faut donc se résoudre à utiliser le masculin, le français ne disposant pas du neutre... Cette neutralité est exigée pour la désignation des fonctions, des titres et des grades ; elle ne lest pas pour les métiers, où lidentification entre lindividu et son activité est complète. » La distinction est bien nette. Et la Commission de constater « quil ny a pas dobstacle de principe à une féminisation des noms de métier et de profession. Cette féminisation seffectue delle-même tant dans le secteur privé que dans le secteur public où lusage la déjà consacrée dans la quasi-totalité des cas. » En revanche, la Commission a exprimé « son désaccord avec toute féminisation des désignations des statuts de la fonction publique et des professions réglementées. Elle le fait pour des raisons fondamentales de cohérence et de sécurité juridique, sans négliger les considérations pratiques liées à une éventuelle réécriture des statuts. » Enfin, elle affirmait « son opposition à la féminisation des noms de fonction dans les textes juridiques en général ». La Commission a émis, dans le style précis et circonstancié qui porte la marque du Conseil dÉtat, cet avis dont nul ne pourrait sous-évaluer le poids : « Lusage générique du masculin est une règle simple à laquelle il ne doit pas être dérogé dans les instructions, les arrêtés et les avis de concours. Elle doit être appliquée, sagissant des décrets, dans le titre, dans la mention du rapport, dans le corps du texte et dans larticle dexécution. Lautorité juridique dun texte doit survivre au mandat de la personne physique en charge de la fonction de ministre au moment de son adoption. Le ministre peut également être désigné dans le corps du texte. Il ny a pas dhésitation à avoir en ce cas. La formule traditionnelle est de le désigner comme le ministre chargé de... Cest donc sa désignation fonctionnelle et intemporelle qui prévaut et il faut renoncer, pour les raisons précédemment évoquées, à féminiser son titre. La signature suit normalement les règles précédemment énoncées. » La forme « la ministre », qui est à lorigine de tout, est explicitement condamnée. « La Commission ne saurait légitimer cette distorsion de la langue, dont lemploi est loin dêtre général et trop récent pour être qualifié dusage. » Voilà donc, Messieurs, lépilogue donné à notre démarche de janvier, et je ne vois pas, que nous ayons rien à y reprendre. Par un souci de courtoisie, la Commission a admis que, « sagissant des appellations utilisées dans la vie courante (entretiens, correspondances et relations personnelles) concernant les fonctions et les grades, rien ne soppose, à la demande expresse des individus, à ce quelles soient mises en accord avec le sexe de ceux qui les portent et soient féminisées ou maintenues au masculin générique selon les cas. » Ce qui signifie poliment quil est loisible aux femmes ministres, femmes présidents, femmes directeurs dadministration générale, comme à tout un chacun, de commettre des fautes de français et den faire commettre à leur entourage. Mais dans le privé seulement. Quarrivera-t-il de tout cet effort qui aura requis notre attention tout au long de lannée ? On verra. La langue est éternelle ; les ministres ne le sont pas. Si nous avons pris cette agitation si fort au sérieux, cest que, sous la mousse des controverses ou des fantaisies, il faut distinguer lémergence dun phénomène assez inquiétant. Où a commencé ce mouvement revendicatif de la féminisation du langage ? Aux états-Unis. Par qui a-t-il été lancé ? Par les associations féministes américaines. Il a, par proximité géographique, gagné dabord le Canada, puis débordé sur lEurope, principalement lEurope du Nord. Nentend-on pas réclamer ici et là, quon modifie le titre de la Déclaration des droits de lhomme ? Ne lit-on pas, dans une recommandation du Conseil de lEurope,. « que le sexisme dont est empreint le langage en usage dans la plupart des états membres... constitue une entrave au processus dinstauration de légalité entre les femmes et les hommes du fait quil occulte lexistence des femmes qui sont la moitié de lhumanité » ? Tout ce qui est risible nest pas dérisoire. Notre vocabulaire de la finance, du voyage, de la publicité est déjà encombré de trop demprunts détestables pour que, en plus, les modes dOutre-Atlantique, relayées par les démagogies électoralistes, ne viennent dénaturer nos grammaires, ce qui serait bien pire. Rappelons-nous les reproches de Bossuet au Dauphin, dont il était le précepteur : « Vous parlez maintenant contre les lois de la grammaire ; alors vous mépriserez les préceptes de la raison. Maintenant vous placez mal les paroles ; alors vous placerez mal les choses. » Dans ce sens il y a fort à faire, reconnaissons-le. Cette citation dun de nos plus grands ancêtres, je la rapprocherai du mot dun autre de nos prédécesseurs, celui-là tout proche, Jean Cocteau. Un jour, il eut cette illumination : « Le drame de notre époque, dit-il, cest que la bêtise sest mise à penser. »
Ce qui est vrai à léchelle internationale lest aussi à léchelle dune institution comme la nôtre. Sans laide de quelques grandes entreprises, nous ne pourrions pas faire ce que nous faisons pour la promotion de la langue française. Les attributions de lÉtat, je le fais discrètement remarquer, atteignant à peine 12 p.100 de notre budget, ce sont les libéralités qui se renouvellent, depuis cent vingt ans sous des formes diverses, qui nous permettent aujourdhui comme hier, de remplir nos missions, et de lancer les actions que le siècle nous commande. Les entreprises jouent le rôle des bienfaiteurs dautrefois, ce qui nous a conduits à créer la médaille du Mécénat de lAcadémie française. Cest là un autre palmarès, celui de la générosité intelligente. Nous avons eu les motifs de voter cette année trois de ces médailles. Lune a été donnée à M. Marc Vuillermet, directeur général de la Banque Worms, pour les grands services quil rendit à lUniversité Senghor dAlexandrie, en facilitant son financement, durant sa période dinstallation forcément difficile. Ce mest loccasion de vous donner de très bonnes nouvelles de cette institution que nous avons imaginée avec M. Boutros Boutros-Ghali, et fait surgir ensemble, quand il était ministre des Affaires étrangères dÉgypte, et se montrait déjà un ardent défenseur de la Francophonie. Chaque année, cent auditeurs, au terme détudes accomplies dans des conditions de travail que tous les visiteurs saccordent à juger exceptionnelles, repartent vers leurs pays africains pour y prendre de hauts postes dans les administrations publiques, ou créer des entreprises privées qui sont des facteurs de développement. Une autre médaille du mécénat a été remise à M. André Lévy-Lang, président de Paribas. M. Lévy-Lang a fait en sorte que soit honorée la mémoire de Jacques de Fouchier, par un prix portant le nom de ce gentilhomme qui a marqué la finance française de ce demi-siècle, et qui fut aussi un grand patriote, un combattant dans la France libre, un esprit novateur et un écrivain délicat. Nous avons salué tout à lheure le premier lauréat du prix. LAcadémie a voulu, de même façon, témoigner sa gratitude à M. Jean-Luc Lagardèère. M. Lagardère a, mieux que dautres, compris lintérêt quil y avait pour la langue, la culture et léconomie françaises, tout ensemble, à ce que lAcadémie ait son « site », puisque cest ainsi que cela se nomme, sur Internet ; et il en a mis les moyens techniques à notre disposition. Ce site entre en fonctionnement aujourdhui-même. Messieurs, voilà la nouvelle que jai plaisir à annoncer. Eh oui ! LAcadémie, est désormais connectée au grand système informatique qui entoure la planète comme dune toile daraignée de signaux et de messages. Dès ce soir, chacun va pouvoir, en frappant sur les touches « www.academie-francaise.fr » dun ordinateur, sintstruire de lhistoire de lAcadémie, consulter le texte de ses règlements, avoir la liste des 696 académiciens français depuis lorigine, avec mention de leur date délection, de leur prédécesseur et de leur successeur, la biographie et la bibliographie des académiciens vivants. Les curieux de la gloire durable ou de la célébrité passagère pourront connaître la suite des occupants de chacun des quarante fauteuils, depuis 1635 ; mais ils pourront sinformer aussi du palmarès de cette année. Pour les lycéens, étudiants et universitaires, nous avons fait figurer une histoire et une étude sur les éditions successives du Dictionnaire de la langue, sur les missions de lAcadémie, sur le palais des Quatre-Nations où nous sommes assemblés, sur le règlement des prix et concours, et même sur la «féminisation«. Bientôt le Dictionnaire entier sera sur Internet, et le site chaque mois sera enrichi à la fois de renseignements historiques et de nouvelles immédiates. Nous pourrons être interrogés de tous les points du monde par messagerie électronique qui se dit e-mail en anglais, mais doit se dire mél en français et nous répondrons par le même procédé. Telle est, Messieurs, la magie moderne. Puisse, grâce à ce conte de fées devenu réel quest la communication immédiate, la langue française, être, dans lunivers entier, plus présente, et plus aimée.
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