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SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE
le jeudi 2 décembre 1999
Discours sur la vertu
par M. Michel Déon
Directeur de la séance
PARIS PALAIS
DE LINSTITUT

Voilà vingt ans, appelé à prononcer le traditionnel discours sur la Vertu, le souci de renouveler si peu que ce fût un sujet maintes fois traité, mavait poussé à rendre un bref et discret hommage aux dames de petite vertu qui ont joué un rôle ingrat mais capital dans tant de romans dinitiation. Ce nétait pas une provocation, cétait pure justice rendue des héroïnes trop souvent oubliées. Mea culpa. Jaurais dû auparavant, méditer la lettre philosophique de Voltaire sur les académies et leur pléthore de discours : « La nécessité de parler, écrivait-il, lembarras de navoir rien à dire et lenvie davoir de lesprit sont trois choses capables de rendre ridicule même le plus grand homme. »
Eh bien, tant pis, bravons les sarcasmes de Voltaire. Il y a toujours à dire sur la Vertu. La meilleure preuve en est que, après des millénaires de turbulences et un XXe siècle qui a poussé le raffinement dans labominable à la hauteur dun art, nous abordons un nouveau millénaire avec le confiant espoir que le monde se purge enfin de ses vices. Lan dernier, à cette même place, M. Jean-François Revel ne nous a-t-il pas promis non probablement sans quelque restriction mentale que le XXle siècle sera vertueux ou ne sera pas ? Certes, ce serait beaucoup savancer de prétendre que nos quelques trois cents discours académiques sur la notion de Vertu ont enfin été entendus de par le monde et que, grâce à nos assauts déloquence, lhumanité convertie au culte du Bien, voit se lever une aube radieuse. Ne tirons pas toute la couverture à nous. On nous a aidés, ici et là, parfois avec damusantes acrobaties verbales.
Sur une travée de sa bibliothèque, Montaigne avait fait graver une sentence dEpictète : « Les hommes sont tourmentés par les opinions quils ont des choses plus que par les choses mêmes. » En somme, si depuis le meurtre dAbel par Caïn, notre aïeul à tous, le monde na cessé de souffrir des mêmes plaies, des mêmes vices de forme et de fond, ne suffirait-il pas de changer lopinion quon en a et de ne plus appeler un chat un chat ? Mme de Romilly me pardonnera certainement demprunter à son cher Thucydide lorsquil disait des guerres civiles de son temps quon les excusait en les baptisant de mots nouveaux plus doux à loreille et à la conscience. Le conseil vient de loin et semble inspirer particulièrement les médias et les gouvernements de cette fin de siècle.
Ainsi lopération franco-britannique montée contre lÉgypte ne fut-elle pas motivée comme un innocent pourrait le croire, par les pertes infligées aux actionnaires de la Compagnie de Suez, mais par lexercice dun « droit moral » qui a, plus récemment encore, atteint sa plénitude dhypocrisie à nos portes mêmes : pour mettre terme à une « purification ethnique » dont, en fin de compte, on a découvert quelle avait fait moins de morts en cinq ans quen une année de crimes crapuleux dans une grande capitale doutre-Atlantique, a été déclenchée une attaque aérienne des plus morales puisquil sagissait seulement de « dégrader » lennemi. Quen termes choisis ces choses-là sont dites pour étouffer nos scrupules ! On nécrase pas des populations civiles sous les bombes, on nanéantit pas les organes vitaux dune nation, et notamment son droit à linformation, on les « dégrade ». Reste à espérer que les victimes des « bavures » autre joli mot ont accepté courageusement cette purification par le feu infligée du Ciel par la Vertu armée pas seulement de bonnes intentions. Péguy disait déjà : « Cest une fort grande idée que davoir pensé, dès 1792, que venait de naître dans le monde une deuxième tartuferie qui serait proprement celle de lhumanité. »
Dans une fable dEsope, nous apprenons que, sur lordre de Zeus, Prométhée avait modelé les hommes et les bêtes. Contemplant le résultat et remarquant que les bêtes étaient de beaucoup les plus nombreuses, Zeus commanda den faire disparaître une bonne quantité en les métamorphosant en hommes. Docile Prométhée sexécuta. Il en résulta que ceux qui navaient pas dès le début reçu forme humaine prirent forme dhommes mais gardèrent des âmes de bêtes.
Bien quhybride, lespèce sest perpétuée.
On imagine difficilement un peuple cultivant la vertu sous une autorité qui ne la respecterait pas, mais le Pouvoir étant délégué à des hommes faillibles qui font face à lambiguïté des multiples problèmes dun gouvernement, la Vertu ne saurait toujours inspirer leurs actes. À un Pouvoir quasi idéal résigné cependant à composer avec les inévitables faiblesses des hommes, le pragmatisme platonicien samusait à poser un double dilemme : si un citoyen est apte à devenir un général, mais sil est hostile ou pervers, comment choisir ? Pour un général, conseillait lauteur du Banquet, on aura égard à lexpérience plus quà la vertu, lart du commandement étant peu répandu tandis que lhonnêteté lest davantage. En revanche, pour une charge de trésorier, Platon conseillait le choix contraire : il y faut, en effet, disait-il plus de vertu que nen possèdent la plupart des citoyens tandis que le savoir requis est commun à tous.
Dans
son admirable sagesse qui reste une référence constante
dans lhistoire des peuples, la démocratie athénienne
abandonnait sa part au Diable. Si, à dix mille oligarques qui
monopolisent le pouvoir sur cent mille esclaves et métèques,
on peut encore expliquer lart savant de saccommoder des
impératifs de la vertu, laffaire est plus délicate
avec des millions délecteurs à moins de se payer
de mots dans lattente dune solution miraculeuse et de faire
quelques enfants dans le dos à la grammaire, cette dernière
digue contre la confusion babélienne en grand progrès,
digue qui, lorsquelle aura sauté, nopposera plus
dobstacle à la crétinisation générale
et permettra de vivre dans leuphorie dun sous-langage. Le
Progrès avec une majuscule, sil vous plaît
est en marche grâce aux mots que lon détourne
de leur sens et change de sexe comme changent de sexe les «
travelos » nocturnes pour les désarmer, les dépouiller
de leur genre quand ils ont le front de rappeler nos différences,
leur neutralité ou une réalité douloureuse. Un
bon réflexe dautruche.
Que dingéniosité déployée, de paraphrases pour oublier la cruelle vérité des mots et retrouver linnocence vêtue de lin blanc et de probité candide. Adolescents, je vous prie, brûlez ou volez des voitures, cassez des vitrines, souillez les murs de vos graffitis débiles, vous nêtes pas des voyous mais des « jeunes » et, comme tels, vous êtes lavenir de la nation, ses lendemains qui chantent. Vos agressions, votre vandalisme, vos rackets à la sortie des écoles ne sont pas des crimes ou des délits, mais de simples « incivilités », mot qui évoque plus un manquement à létiquette du savoir-vivre quà une explosion de haine. Il faut bien que la jeunesse se passe. Vos actes font courageusement honte à la morale étroite et au civisme à la papa qui datent terriblement.
Si, plus tard, vous dissipez votre Revenu Minimal dlnsertion en joints ou en petits verres et ne pouvez payer un loyer, ne vous gênez pas et occupez un appartement, une maison dont le propriétaire sest attardé à taquiner le goujon. Ce nest plus un délit, cest un « acte-citoyen » et vous trouverez toujours des candidats au Pouvoir qui viendront, de surcroît, chanter sous vos fenêtres et tendre la sébile dans lespoir bien vain que vous y déposerez votre prochain bulletin de vote.
Je navais rien contre la substitution de « mis en examen » à « inculpé ». Personne ne sy trompe, mais M. Jean Dutourd nous a malicieusement fait observer que, du coup, disparaissait « disculpé » qui rendait son innocence à un injustement soupçonné alors quil est difficile dimaginer que lon dise de lui : collé à lexamen, étendu, ajourné à la session prochaine. La Justice a de ces exquises pudeurs et Madame le Garde des Sceaux souhaite que la presse ne reproduise plus la photographie dun prévenu les mains liées par les menottes. Cest trop déprimant pour ce malheureux et ça risque de nourrir lidée que nous vivons dans une société répressive et non dans une société vertueuse.
Où sont passés les braves clochards du folklore de nos grandes villes, si pathétiquement chantés par Jehan Rictus dans « Les Soliloques du pauvre » ? Les voilà institutionnalisés sous létiquette « Sans Domicile Fixe » qui naméliore ni leur caractère ni leur état mais sauve lhonneur ou ce quil en reste.
Dans la courte récréation qui a séparé la chute de lidéologie communiste de sa glorification posthume, il est amusant de se souvenir de ces Républiques orgueilleusement baptisées « démocratiques » ou « populaires » dont le qualificatif était et reste dans quelques cas fossilisés lindice certain dun État policier.
Ne nous portons nous pas beaucoup mieux depuis qua disparu lobésité et quon se plaint seulement dune surcharge pondérale ? Vous ne souffrez plus de constipation mais dune faiblesse du transit intestinal. Homère et dipe ne sont pas des aveugles, mais des non-voyants sans, pour autant, recouvrer la vue. Finies les atroces agonies : on entre paisiblement dans la phase terminale. Les élèves sont des « apprenants » libérés de la tutelle féroce et inhibitrice des enseignants, et dans les classes ou les amphithéâtres, il ny a plus que des enseignants-enseignés et des enseignés-enseignants. Voilà qui rabat larrogance des professeurs et les rappelle à la vertu de modestie. Le balayeur est un « technicien de surface » et, à la veille des fêtes, les magasins font appel à des « hôtesses de vente » et à des « hôtesses de caisse » qui sauvent la dignité de ces employées temporaires. Je ne regrette pas trop le mot « concierge » qui venait, nous dit-on du latin conservus, compagnon desclavage, et dont les vaudevillistes ont abusé. « Gardien dimmeuble » est certes plus noble, a même quelque chose de militaire, mais dans les rapports de basse police, ça sonne beaucoup moins heureusement que « aimé ou détesté de sa concierge ». Les réformateurs ne sauraient penser à tout.
Personne na compris pourquoi, au nom de quel amour-propre, nos chers facteurs qui, dans les campagnes livraient les lettres à domicile et colportaient la menue monnaie des potins locaux sont soudain devenus des « préposés ». Cette promotion, si cen est une, est-elle supposée ennoblir un métier qui navait pourtant rien dhumiliant ? Nous voit-on, sur le pas de la porte, un jour de canicule, devant le porteur de bonnes ou de mauvaises nouvelles qui séponge le front, le remercier par « Un coup de blanc, Préposé ? »
Pour des raisons qui nous échappent, des théâtres et, pourtant, le mot navait rien de péjoratif se métamorphosent en « espaces ». Le mot a plu. Il sest appliqué à des voitures, des marchés, des jardins publics et peut-être le verrons-nous un jour au fronton du Palais Bourbon.
Un mari peut jurer sur lhonneur quil na pas été infidèle à son épouse sil sest contenté dune gâterie de sa secrétaire pardon, de son assistante à quatre pattes sous le bureau présidentiel. Un séducteur na pas une maîtresse sil a pris soin de partir avant lheure du petit déjeuner. Un mot, « globalisation » a très décemment remplacé « colonisation » qui heurtait les âmes sensibles.
Bien des cache misères sont encore à inventer pour que tout soit parfait et que nous vivions dans un monde « moralement correct ». Ne doutons pas de lingéniosité politico-médiatique. Elle nous fera entrer la tête haute dans ce XXle siècle vertueux espéré par M. Revel. Sil se présente encore des problèmes on les dira « incontournables », mais que, finalement, au bord du précipice, tout finit par sarranger grâce à un « consensus ».
Peu à peu, à coups deuphémismes et de labyrinthiques circonlocutions, se dessine limage dune civilisation qui sécoute parler avec ravissement, naccepte de souffrir que de petites douleurs, élimine ses infirmités et ses inégalités en les débaptisant et se bouche une oreille quand sa conscience lui adresse des reproches, justifiant la vengeresse diatribe de Léon Bloy : « Le prestige de la parole, disait-il, est si surnaturel que son simulacre paraît encore plus puissant quelle même. Il est donc préférable dêtre imbécile quand on parle au monde. »
Les
pessimistes diront que chaque jour creuse le fossé entre une
réalité obsédante, la souffrance endémique
du monde et une représentation verbeuse du présent. Laissons,
cependant, aux optimistes la croyance quun langage perlé
annonce laube dune civilisation fraternelle qui réussit
à panser ses plaies avant dentrer dans lère
totalitaire du virtuel. De vertu à virtuel, il ny a quun
à-peu-près.

Vous avez remarqué, Messieurs, que lordre traditionnel de nos discours a été légèrement inversé. Dordinaire, notre séance solennelle de fin dannée se termine par un constat des états de la Vertu. Si nous avons, le Chancelier et moi, directeur éphémère, souhaité que notre Secrétaire perpétuel sexprime en troisième sur la défense et lillustration de la langue française et, je présume, sur lémotion que lui inspire une séance au cours de laquelle il remplit une dernière fois sa fonction, cest pour lui témoigner notre reconnaissance. Quatorze années de Secrétariat perpétuel sont aussi impressionnants quun double septennat, moins, toutefois le souci de se faire réélire à mi-route. Je ne crois pas mavancer seul en rendant hommage à son administration, à la générosité avec laquelle il sest dépensé pour nous représenter non seulement en France mais dans le vaste monde de la francophonie, à son infatigable combat pour notre langue et notre pensée, à sa diplomatie qui a réglé tant de questions intérieures. Et, il y en eut au sein de notre petite république de quarante sujets. Il y fallait une belle conviction, une grande aisance à improviser, avec un esprit non dépourvu de majesté, des milliers dallocutions, un foie solide résistant aux épreuves des banquets officiels et des toasts dans toutes les langues du monde, des poumons dacier pour les cigares, un physique dathlète pour porter la batterie de décorations françaises et étrangères que lui a valu son action. LAcadémie française qui fête cette année son 364e anniversaire len remercie et souhaite une heureuse perpétuité à Mme Carrère dEncausse qui hérite le sceptre de Secrétaire perpétuel à dater du 1er janvier de lan 2000.
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