Hommage prononcé lors du décès de M. Jean François Deniau

Le 25 janvier 2007

Pierre-Jean RÉMY

Hommage à Jean François Deniau*

PRONONCÉ PAR
M. Pierre-Jean RÉMY

Dans la séance du jeudi 25 janvier 2007

Un confrère nous a quittés qui ne ressemblait à aucun autre. À la fois diplomate et baroudeur, ministre et marin, militaire et romancier, émissaire secret et négociateur habile, homme public flamboyant et ardent Européen, mémorialiste, moraliste et grand officier de la Légion d’honneur, Jean François Deniau a tout fait, il a vécu bien plus que les sept vies qu’il se donnait.

On l’a vu sous tous les horizons, en Indochine et en Érythrée, à Dubrovnik et au Liban où il est revenu cent fois. En Afghanistan où il s’est taillé une magnifique part de légende, en Mauritanie, en Espagne où il a été ambassadeur et a conversé d’égal à égal avec un roi, à Djibouti, jusqu’à Tadjoura où il revenait comme chez lui, en Sologne, pour se retrouver. Et on l’a vu sûrement sous d’autres cieux encore, ceux dont il ne parlait pas parce que, parmi les mille métiers qui étaient les siens, il était sûrement des missions dont alors il ne pouvait parler, lui l’homme qui devait parfois garder l’ombre quand il préférait tant la grande lumière.

Mais quand il parlait, Jean François Deniau, et il parlait souvent, c’était pour entraîner son auditoire dans les plus prodigieuses des aventures, celles qu’il avait vécues et les autres, ou pour les introduire subrepticement au plus secret des plus secrètes affaires, dont il se délectait à démonter les mécanismes les plus stupéfiants. Il était alors un conteur sans pareil, dans la lignée des Kipling et des Joseph Conrad ou de John Le Carré, autant d’écrivains de culture britannique, comme l’était sa mère qui, elle aussi, venait de si loin.

Du récit à la fin d’un dîner où, fascinant causeur, il savait tenir en haleine une douzaine d’amis, c’est avec une déroutante aisance que Jean François Deniau est passé à une écriture à la fois épique et familière, qui racontait encore mieux ces sept vies et plus, qui avaient été les siennes. Et le public de quelques amis, de beaucoup d’amis déjà qui l’écoutaient, est devenu celui de ces centaines de milliers de lecteurs qui ont découvert en lui un véritable héros de notre temps, non pas byronien comme le personnage de Lermontov, mais pétri d’un humanisme vibrant pour toutes les causes de son temps où, pour lui, engagement et courage tenaient lieu de raison. Et ses livres en font magnifiquement foi.

Pourtant, si c’est peut-être un écrivain qu’en 1992 nous avons accueilli parmi nous, si c’est d’abord l’écrivain que connaissent la plupart de ceux pour qui le nom de Jean François Deniau est celui d’un auteur à succès, Jean François Deniau n’était pas vraiment un écrivain comme tant d’entre nous. Il écrivait, oui, mais là n’était pas pour lui l’essentiel. Ses livres étaient témoignages, oui. Mais sa vie, alors ?

Toute sa vie d’homme d’action, engagé jusqu’à l’extrême limite de ses forces et de sa santé dans la vie de son siècle, constitue un exemple que devraient méditer bien des écrivains, qui ne voient si souvent du monde que ce qu’un autre appela leur misérable petit tas de secrets qu’ils croient transfigurer en faisant de la littérature.

Jean François Deniau, lui, ne faisait pas de littérature, il se battait. S’il nous a dit ses combats, c’est parce qu’il en était fier — et il avait raison.

Peu d’hommes jouent vraiment leur vie en écrivant. Quand Jean François écrivait, c’était chaque fois sa vie qu’il avait joué avant, prenant chaque fois un maximum de risques sans toujours prendre (selon la formule de Kipling, dont il se réclamait pourtant, et qu’on l’a vu répéter encore hier soir dans une émission de télévision), sans toujours pourtant prendre un maximum de précautions.

Passer à Saïgon des examens d’étudiant auxquels d’autres échouent à Paris, participer à la rédaction du traité de Rome pour repartir au Cambodge, et revenir du Liban pour crapahuter à la frontière afghane ou vivre de très près les souffrances de minorités écrasées un peu partout dans le monde, avait fini par faire partie de son quotidien. C’était normal. Et nous avions fini par trouver cela normal, nous aussi.

Il risquait sa vie, c’était normal aussi. Il s’avançait parmi les humiliés, les offensés. La mort n’était pas loin, c’était normal. Combien de fois l’avait-il défiée, la Blême, la Faucheuse, la Camarde ?

Et puis, Jean François Deniau a été malade. Les os, les poumons, tout. Mais il continuait à se battre, à bourlinguer, à naviguer, à répondre « présent » quand on avait besoin de lui : c’était normal. Il nous apparaissait ici, parmi nous, à l’Académie, avec une canne, deux cannes, des tuyaux, un bras en écharpe, et il repartait pour Beyrouth, et il publiait un autre livre, et il se voyait confier une autre mission : c’était normal. Et même les tuyaux ou les cannes avaient fini par nous paraître normaux, à nous, ses confrères. Après les balles perdues ou celles qu’on lui destinait [et que le gros pistolet qu’il avait un moment porté derrière le dos, à la ceinture, jusque dans les blousons en ville, n’aurait guère pu lui éviter], c’était une autre mort qui tournait depuis des années autour de lui — mais il l’écartait d’un haussement d’épaule. Il bougonnait, n’en parlait pas, il souffrait, et ça durait.

Depuis combien de temps avait-il ses habitudes au Val-de-Grâce, comme d’autres les ont dans la quiétude de leur bibliothèque ? On le voyait debout, débouler en claudiquant parmi nous. Il s’appuyait lourdement sur celui-ci, sur celui-là pour monter les marches : c’était devenu normal.

Voilà quelques jours, évoquant ceux parmi nos confrères dont la santé déclinait, l’un d’entre nous a posé la question : « Et Jean François ? » Lequel, alors, a répondu : « Oh ! Jean François, il a une mauvaise santé de fer. » Une heure après, Jean d’Ormesson nous apprenait, des larmes dans la voix, que cette fois, elle allait l’emporter, celle qu’il avait si souvent défiée. C’était il y a à peine un mois, on avait peine à y croire et plus de peine encore, quand il a bien fallu y croire.

Ce soir, c’est aux souffrances qui ont été celles de Jean François Deniau pendant toutes ces années, que je veux penser. Ses souffrances et son courage. La force formidable qui l’habitait et à laquelle, nous, nous nous étions si naïvement habitués. Lui seul savait vraiment les mille morts qui le harcelaient et que, l’air de rien, il regardait en face, avant de repartir pour la Sologne ou pour se reposer en traversant l’Atlantique.

Et pourtant je voudrais terminer cet hommage sur une note bien différente. J’ai osé laisser entendre tout à l’heure qu’il n’était pas vraiment un écrivain comme la plupart d’entre nous parce qu’il était tout le reste — homme d’action et homme de parole, homme d’honneur surtout, qui mettait son pays, ses croyances, ses fidélités au-dessus de tout le reste.

Et pourtant, quel écrivain il était !

J’ai passé la soirée d’hier avec lui. L’Oubli est son dernier livre. Il l’a écrit, m’a dit son éditeur, comme ça, en juillet dernier, parce qu’il avait besoin d’écrire encore. Je n’oublierai pas cet Oubli, lu le jour où Jean François est mort : quel livre d’aventures, comme sa vie, quel roman !

Mais il y a une quinzaine d’années, il a écrit un autre roman, un chef-d’œuvre d’humour attendri en même temps qu’une chronique sans pitié d’une après-guerre qu’il avait fréquentée de très près, dans les coulisses et sur la scène. Son titre ? Un héros très discret, ce qu’était Jean François, jusque dans les récits les plus invraisemblables et les plus vrais pourtant qu’il savait nous raconter. Les extravagances du « héros si discret » de Jean François Deniau sont le sourire en coin qu’il adressait à ses propres exploits. C’est l’autre côté du miroir, déformé, sarcastique, d’une vie exemplaire que tous nous avons admirée.

« On n’entre jamais seul, nulle part », a-t-il pu dire en ouverture du discours par lequel il recevait, en 2002, Angelo Rinaldi parmi nous. Ce n’est pas seul qu’il a franchi hier après-midi la dernière porte.

Ils étaient des millions à entrer avec lui dans ce début d’éternité. Des Afghans du commandant Massoud et des équipages entiers de la Marine nationale. Des diplomates chevronnés et des inspecteurs des Finances au service de la République. Des druzes et des chrétiens du Liban, des toreros madrilènes, des Berbères voilés et de jeunes écrivains qui avaient rencontré en lui un grand frère. Tu n’es pas vraiment seul aujourd’hui, Jean François.

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* décédé le 24 janvier 2007.