Hommage prononcé lors du décès de M. Henri Troyat

Le 8 mars 2007

Pierre-Jean RÉMY

Hommage à Henri Troyat*

PRONONCÉ PAR
M. Pierre-Jean RÉMY

Dans la séance du jeudi 8 mars 2007

Lundi dernier, dans la presse, à la radio, à la télévision, les superlatifs se sont multipliés pour nous parler d’Henri Troyat. L’écrivain préféré des Français. Le plus prolifique des romanciers. Le plus abondant des biographes. Le doyen d’élection, bien sûr, de l’Académie française. L’un des plus grands parmi ces écrivains nés en Russie qui ont choisi la France et le français. Pour ne pas parler de sa haute stature, de son immense gentillesse, de son attention aux autres, aux autres écrivains, à ses lecteurs, à tous ceux qui l’entouraient. C’est à cet homme d’exception qu’il m’appartient aujourd’hui de rendre, hélas, hommage.

D’autres, dans cette Compagnie, l’ont mieux connu que moi. Je ne peux pas ne pas penser à Maurice Druon, dont un même sang bouillonne encore aujourd’hui dans les veines, et je ne peux pas non plus ne pas évoquer le nom de notre confrère Joseph Kessel, qui connut lui aussi, un semblable destin.

Je ne peux pas ne pas me tourner aussi vers Madame le Secrétaire perpétuel qui, si elle entra trente ans après lui à l’Académie française, partageait – et pour cause – la même double passion pour la Russie et la France, la langue française et l’histoire, la littérature, la culture de la Russie.

Et pourtant, on me pardonnera, je l’espère, d’évoquer d’abord deux souvenirs personnels, pour dire que, très tôt, l’immense écrivain que fut Henri Troyat est entré dans ma vie. Le premier de ces souvenirs est une bibliothèque familiale dans une maison en Auvergne où, à quinze ans, j’ai découvert les presque premiers romans d’Henri Troyat : Grandeur nature et L’Araigne qui, quinze ou seize ans auparavant, avait obtenu le Prix Goncourt. Comme François Mauriac et André Maurois, qui furent ses amis et qu’il appelait ses « parrains », comme Jean Giono et Jean Giraudoux, Henri Troyat a tout de suite occupé une place de premier plan dans l’univers romanesque d’un jeune homme qui, comme lui, aurait aimé se dire que l’écriture serait pour lui la vie.

Le second souvenir est celui de la visite que le même jeune homme, devenu un bien vieux jeune homme, lui rendit lorsqu’il eut l’audace de se présenter pour la première fois aux suffrages de votre Compagnie. L’image qu’il a gardée du grand écrivain debout dans son univers de livres, ces milliers et ces milliers de volumes rangés dans les rayonnages ou montant à l’assaut des bibliothèques une garde chaleureuse, demeure encore vivace, vivante dans sa mémoire.

Oui, Henri Troyat parlant de l’écriture était l’image même de l’écrivain. Du véritable écrivain, au sommet de sa force et de son art dont le bureau, la bibliothèque, les bibliothèques, étaient le laboratoire tranquille où s’opérait la transmutation en livres des souvenirs, de la vie des autres comme des idées surgies de l’imagination d’un inépuisable conteur. Sortant de ce cabinet de l’écriture, le seul désir que pouvait éprouver un déjà plus jeune du tout écrivain était de lui ressembler. Si bien lui ressembler que, quelques mois plus tard, l’écrivain en question achetait un lutrin pour tenter comme lui, mais ce fut sans résultat, d’écrire comme lui. Debout.

La Compagnie me pardonnera, je l’espère, d’avoir évoqué de si intimes souvenirs, alors que la haute figure d’Henri Troyat mérite autrement plus que ces anecdotes, qui sont pourtant ici le reflet personnel de notre émotion à tous devant la disparition de notre doyen d’élection.

Elle mérite autrement plus, cette haute figure, car Henri Troyat était un écrivain absolument hors du commun. Il nous a raconté, dans son beau livre de souvenirs Un si long chemin , ce chemin, précisément, qui, jeune Tcherkesse arménien, comme se qualifiaient ses parents, l’amena lui et les siens du Moscou à feu et à sang de 1917 et après mille péripéties au Paris, pour lui pas si joyeux alors, du début des Années folles. Puis, avec l’émotion du souvenir et la gratitude qu’il éprouva toujours envers quelques amis français, écrivains ou proches des milieux littéraires, il nous a dit cet autre chemin, qui nous paraît subitement, lui, si court, qui conduisit le jeune exilé de langue russe pour qui le français était déjà une seconde patrie à tout de suite, très vite, vouloir écrire, puis écrire en français. Il avait vingt-quatre ans quand, modeste employé de bureau, il publia Faux Jour, son premier roman, il avait vingt-sept ans quand L’Araigne, cette redoutable histoire d’une redoutable et dévorante passion quasi incestueuse, obtint le Prix Goncourt. Et la même année, c’était notre Compagnie qui, avec le Prix Max Barthou, couronnait l’ensemble de l’œuvre d’un jeune Russe qui avait publié en français quatre romans en trois ans. Déjà, Henri Troyat était un écrivain qui ressemblait à bien peu d’autres, et je ne vois qu’un autre immense écrivain, né lui aussi hors de nos frontières mais francophone de naissance, lui, pour lui ressembler. Je veux parler de Georges Simenon, bien sûr.

Dès lors, avec une étonnante fertilité, une vigueur incroyable, une jeunesse qui demeurera ancrée en lui jusqu’à son dernier souffle, ce géant de la littérature va écrire, publier et écrire encore, sans relâche. Des immenses fresques romanesques où c’est sa vie et celle des siens qu’il raconte en trois, cinq volumes qui traversent le temps et l’espace – je pense naturellement à Tant que la terre durera et aux Semailles et les Moissons –, à de courts romans, incisifs, cruels parfois, telle cette Gouvernante française qui, voilà déjà quinze ans, sut nous bouleverser ou, hier encore, La Traque, son dernier ouvrage, tout en faisant, pendant ce dernier quart de siècle, une fabuleuse incursion dans le domaine des biographies des auteurs qu’il affectionnait, de Tchekhov à Baudelaire ou Marina Tsvetaeva, cette poète russe dont Pasternak disait qu’elle « avait l’âme virile, active, décidée, indomptable ». Avec quelques vies fortement inspirées de souverains russes qu’il connaissait si bien…

Il a mené de front une véritable et triple carrière d’écrivain, écrivant et écrivant et publiant encore. Et cela, toujours avec le même succès que bien des auteurs dits à succès peuvent lui envier, lui qui jamais ne tenta de flatter un public qui lui fut passionnément fidèle, ni d’écrire pour seulement écrire un best-seller (on me pardonnera aussi, j’espère cet anglicisme).

Ces vingt dernières années, de plus en plus solitaire, comme statufié, vivant et debout, je le répète, dans son écriture, il publia immanquablement, chaque année, deux livres. Deux. Un roman et une biographie. Loin, si loin de tout le milieu dit littéraire, si parisien, dans lequel tant d’écrivains pataugent ou s’engluent, il écrivait, c’est tout. C’est pourquoi la mauvaise querelle qu’on a pu faire à un écrivain de quatre-vingt-dix ans qui écrivait sans fin était dérisoire et a pu le blesser dans sa chair, parce que sa chair était son écriture.

Aujourd’hui, nous nous sommes levés pour la seconde fois en l’honneur de Lev, Léon Tarassov né à Moscou le 1er novembre 1911 qui, pendant plus de soixante-dix années, publia plus de cent livres. De lui, de sa famille, du milieu qu’il quitta pourtant à huit ans, nous savons tout. Et pourtant, du vrai Henri Troyat, la mémoire en somme de notre Compagnie, j’ai le sentiment que nous savons bien peu de choses, hormis ce qu’il écrivait. C’est pourquoi je voudrais reprendre le vers d’Alfred de Vigny que, deux jours avant sa disparition, il cita lui-même à notre confrère, son vieil ami Jean Dutourd, qui fut le dernier d’entre nous à le voir. Henri Troyat, qui n’avait pas pour habitude de citer des poètes au fil d’une conversation, se souvint d’un vers, donc, de Vigny :

« Gémir, prier, pleurer est également lâche » dit-il à Jean Dutourd, qui vit là une manière de testament. Écrivain qu’on se plaisait à dire debout, Henri Troyat n’était pas homme à gémir : quelques mois avant sa mort, il publiait encore un roman !

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* décédé le 2 mars 2007.