Hommage à M. Jacques de Bourbon Busset, en l’église Saint-Martin de Ballancourt

Le 11 mai 2001

Pierre-Jean RÉMY

Hommage à M. Jacques de Bourbon Busset*

prononcé par M. Pierre-Jean Rémy

En l’église Saint-Martin de Ballancourt
le vendredi 11 mai 2001

     Jacques de Bourbon Busset va retrouver Laurence de Bourbon Busset. Faute d’être morts ensemble, comme ils avaient pu le souhaiter, ils ne se sont jamais quittés. Mais si nous sommes réunis dans cette église, c’est quand même pour saluer ensemble ce qui sera des retrouvailles.

     Nous sommes aussi dans cette église pour dire au revoir à un homme que nous aimons tous. J’ai dit aimons et non aimions. Car il a tant été parmi nous, sa présence, ses livres, ses confidences, que nous le savons encore parmi nous, ici cet après-midi. J’ai dit que nous l’aimons tous : ses enfants, bien sûr, et ses petits-enfants, ses arrière-petits-enfants, son immense famille qui remonte si haut et qui s’étend si loin ; et puis ses amis, ses proches ; l’Académie enfin, qui était un peu, je crois, une sorte d’autre famille pour lui : l’Académie au nom de laquelle je m’adresse à vous, mais surtout à lui aujourd’hui.

     Et c’est moi, parmi elle, qui dis au revoir aujourd’hui à Jacques de Bourbon Busset, car c’est lui, voilà plus de douze ans, le 16 mars 1989, qui m’a dit bonjour. C’est en effet lui qui m’a accueilli au sein de la Compagnie dont il était déjà l’un des membres les plus chers parmi ses confrères. Pardonnez-moi d’ajouter que, si Jacques de Bourbon Busset voulut bien me recevoir ce jour-là, c’est que, trente-quatre ans après lui, j’occupais alors les fonctions qui furent si superbement les siennes, de 1952 à 1956, de directeur général des Relations culturelles au Quai d’Orsay. Et c’est aussi pour cela que Madame le Secrétaire perpétuel m’a demandé d’oser prendre la parole une dernière fois devant lui, devant vous.

     J’ai dit que nous sommes nombreux à aimer Jacques de Bourbon Busset. Nous sommes nombreux aussi à l’admirer. C’est que nous savons bien qu’il est l’un des rares hommes que nous ayons rencontrés dans nos vies à avoir pleinement réussi la sienne. Et que nous l’en envions peut-être. Mais si envie il y a, c’est une envie bien fraternelle. Envie d’avoir réussi non seulement une vie, mais en somme d’en avoir réussi trois : une carrière, une vie intellectuelle et spirituelle intense. L’amour enfin, l’amour unique qui, quand bien même dans nos errances et nos désordres nous nous persuadons parfois du contraire, demeure un rêve inespéré pour la plupart d’entre nous.

     Une carrière. Je ne veux pas résumer ici celle de Jacques de Bourbon Busset. Je dirai seulement qu’à la croisée des chemins de la culture, de l’humanisme et de la diplomatie, la carrière de Jacques de Bourbon Busset a été si exemplaire que la fin qu’il a décidé lui-même d’y mettre si vite ne lui donne que plus d’éclat.

     Quand on est philosophe, et qu’on choisit la diplomatie, il y a là un engagement déjà exceptionnel. Parlant de son épouse, il a pu dire : « Ma vie, c’est aider quelqu’un à vivre. » J’oserai dire que la vie de Jacques de Bourbon Busset a aussi été d’aider beaucoup d’autres à vivre. D’où le bond prodigieux qui, de la rue d’Ulm, lui fait passer le Grand Concours du Quai d’Orsay, avec l’idée déjà de servir les autres, et d’abord de servir la France. Je ne parlerai pas de sa guerre, de ses deux tentatives d’évasion ; je prononcerai seulement le nom de sa mère, Guillemette de Colbert, assassinée par les nazis en 1944. Et je dirai que, dès le mois d’août 1944, le général de Gaulle sait déjà à qui il a à faire puisque, pour servir les autres, il nomme Jacques de Bourbon Busset président-directeur général de la Croix-Rouge française. L’intellectuel diplomate a déjà revêtu le costume de l’humaniste. Trois ans plus tard, c’est un autre humaniste, Robert Schuman, qui le nommera directeur de son cabinet. La France s’ouvre à l’Europe, c’est l’aube du plan Schuman, le diplomate retrouve son habit de diplomate, il sert la France, l’Europe.

     Et puis, en novembre 1952, alors à peine âgé de quarante ans, il se trouve nommé à ce qu’il appellera lui-même le plus beau poste de l’Administration française. Il est directeur des Relations culturelles avec l’étranger au ministère des Affaires étrangères. Le plus beau poste de l’Administration française, en effet. À ce titre, c’est la culture française aux quatre coins du monde qu’il entreprend, dans la foulée de quelques prédécesseurs visionnaires, de diffuser et surtout de faire aimer. Tout ce qui vibre en lui, depuis ses premières études à Henri IV, depuis sa khâgne et sous la houlette d’Alain, il choisit de le faire partager au monde.

     Et voilà que, quatre ans plus tard, en 1956, il demande sa mise en disponibilité. Un coup de tonnerre dans toute vie administrative, mais un coup de théâtre dans une carrière comme la sienne. Désormais, il pourra se consacrer totalement à l’amour qu’il porte en lui, bien sûr, et à l’écriture. Il n’avait publié que deux ouvrages jusqu’alors, il en publiera quarante-cinq ensuite. Signe prémonitoire, dès 1957, le premier roman qu’il signe de son nom, Le Silence et la Joie, obtient le Grand Prix du Roman de l’Académie française. Enfin, trois ans après avoir quitté le Quai d’Orsay, il est élu maire de Ballancourt-sur-Essonne, ici même, où tant d’entre vous l’ont connu et aimé. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à penser encore aux autres, beaucoup plus loin, puisqu’il sera élu président national du Secours catholique et que, pensant plus loin encore, il va participer aux travaux du Centre d’Études prospectives.

     Une dernière date enfin dans cette carrière : celle de son élection, le 4 juin 1981, au trente-quatrième fauteuil de l’Académie française, où il succède à Maurice Genevoix. La diplomatie, l’ouverture au monde et aux autres, la littérature : comment, déjà, ne pas l’envier ?

     Mais cette admirable aventure humaine s’appuie sur une vie intellectuelle et spirituelle si denses que là aussi nous sommes en admiration devant lui. Pour la plupart de ceux qui l’ont côtoyé, Jacques de Bourbon Busset est en effet l’un des plus rares, l’un des plus précieux représentants de ce que j’oserai appeler une grande culture française. Il y a bien sûr une part d’hérédité dans cette culture-là. Le descendant, par son père, de Saint Louis, de Jean-sans-Peur et de César Borgia ; celui, par sa mère, de Colbert et du mathématicien Laplace, la porte déjà dans son sang, cette culture. Mais si « naître », avec tous les guillemets que l’on voudra de part et d’autre de ce beau verbe, compte pour Jacques de Bourbon Busset, il sait bien que là n’est pas l’essentiel. Ou plutôt, que ce n’est pas tout. J’ai parlé de khâgne, j’ai parlé d’Alain, j’aurais dû parler de ses condisciples, Roger Caillois, Maurice Schumann, Julien Gracq. J’aurais dû parler de Roland Barthes aussi, que beaucoup seront peut-être plus surpris de voir dans le carnet de ses amis. J’aurais dû parler de musique, du Magnificat, de Bach, dont il dit qu’il est impossible « qu’une telle musique ne rende pas meilleurs et plus forts ceux qui I’entendent ». J’aurais dû citer le pape Jean XXIII qui a dit un jour de lui qu’il était « un homme de haute culture ». J’aurais dû enfin citer Chateaubriand, Racine, Pascal et Descartes à l’école desquels il a été formé, ce qui ne l’empêche pas de dire tout ce qu’il doit à André Breton, à Georges Bataille, à Shakespeare. Pour Jacques de Bourbon Busset, qui se refuse à voir la culture française ressembler à un jardin à la française aux allées parfaitement lissées, si elle n’est pas agitée, frémissante de passion, Shakespeare est le plus grand écrivain de tous les temps, celui en qui aussi on retrouve les plus beaux des amours fous.

     Et nous voilà, cher Jacques de Bourbon Busset à qui j’ose maintenant parler directement, au pays de l’amour. Saint-John Perse vous l’a dit, alors que vous étiez son jeune collègue au Quai d’Orsay : « Ce qui vous caractérise, c’est la coïncidence entre votre vie et votre œuvre, veillez à ce que cette coïncidence ne cesse jamais. » Eh bien, cette coïncidence entre votre vie et votre œuvre, on la retrouve, et nous le savons tous, placée sous le signe de l’amour. L’amour que vous portez à celle que je n’oserai pas, moi, appeler ici ni Laurence, ni le « Lion », encore que, pour un peu il me semblerait que vous m’y engagez, mais que je nommerai seulement Madame de Bourbon Busset : cet amour ne ressemble à aucun autre. Elles sont nombreuses pourtant, les amours célèbres d’écrivains célèbres. Sans remonter à Dante ou à Pétrarque, je pourrais évoquer ici quelques couples fameux dont les doubles noms, accrochés, sinon arrimés l’un à l’autre, défrayèrent autant que la chronique littéraire, la petite histoire, sinon la rubrique des indiscrétions des journaux à grand tirage. Comme l’amour de Jacques et de Laurence de Bourbon Busset est loin de tout cela ! Ces deux êtres qui, pendant tant d’années, plus d’un demi-siècle, n’en ont fait qu’un, n’en font toujours qu’un aujourd’hui et à jamais. Madame de Bourbon Busset est entrée dans l’histoire de la littérature comme dans celle de l’amour par la plus grande porte : celle que passent ensemble deux êtres qui se ressemblent et que tout rassemble. Toute l’œuvre de Jacques de Bourbon Busset depuis trente-cinq ans n’est pas seulement un hymne à l’amour, un hymne à sa compagne, c’est une longue réflexion à deux sur ce qu’ils aiment ensemble. Jacques de Bourbon Busset a pu évoquer un jour, comme l’un des sommets de la musique qui le bouleverse, La Flûte enchantée de Mozart, et plus particulièrement le duo, au premier acte, de Pamina et Papageno. Dans ce duo un peu naïf, les deux personnages s’émerveillent de la complémentarité entre l’homme et la femme, la femme et l’homme. Papageno n’est qu’un rustre, un oiseleur, au mieux le faire-valoir du Prince Tamino, tandis que Pamina, la fille de la Reine de la Nuit, saura croiser la magie héritée de sa mère à la science et à l’humanisme que lui enseignera Sarastro : et pourtant, l’un comme l’autre se retrouvent l’espace d’un air pour chanter ensemble et la même chose. C’est l’espace d’une vie que, non plus Papageno mais le Prince Tamino et Pamina, sa lumière, chanteront ensemble. D’une seule voix. Dès lors, et quand bien même c’est Jacques de Bourbon Busset qui parle d’eux de livre en livre, c’est aussi la voix de sa Pamina que l’on entend, de livre en livre, et au-delà du dernier livre.

     Je crois que nous savons tous très bien pourquoi nous admirons, pourquoi nous aimons, pourquoi nous envions Jacques de Bourbon Busset. Je voudrais terminer ce trop long hommage, pardonnez-moi, par quelques mots sur Jacques de Bourbon Busset parmi nous, à l’Académie française. Il était là, présent entre les présents, à presque toutes les séances. Il était là aussi, le jeudi matin, à la Commission du Dictionnaire, à laquelle il participait activement. Mais je veux surtout dire sa présence à ces moments de bonheur, d’intimité, d’amitiés partagées que sont les déjeuners du jeudi, les déjeuners de la Commission du Dictionnaire, entre les travaux du matin et la séance de l’après-midi. J’avais le bonheur d’avoir été placé à côté de lui, presque dès le début. J’y suis resté. J’étais à sa gauche. Pendant des années, à sa droite se trouvait Maurice Druon, aujourd’hui notre Secrétaire perpétuel honoraire. Il y a quinze jours encore, c’était Hélène Carrère d’Encausse, notre Secrétaire perpétuel aujourd’hui, qui occupait cette place. Et dans ces déjeuners du jeudi où l’on parle de tout et de rien, où l’on évoque l’Académie mais aussi la culture, parfois la diplomatie, où l’on lance des noms d’amis, il était toujours l’un des plus présents, un sourire aux lèvres, la tête pleine de la haute culture que j’ai tenté de dire, le cœur rempli de cette bonté qu’il n’a jamais cessé de témoigner à tous ceux qu’il approchait. Et s’il entendait parfois un peu mal, depuis quelque temps, il n’en était peut-être que plus présent. Parce qu’il guettait chaque mot, chaque remarque. Et si un mot lui échappait, il se le faisait répéter. Il y a quinze jours, à deux reprises, j’ai répété pour lui un mot de l’un ou l’autre de nos confrères. Et tout de suite, Jacques de Bourbon Busset a enchaîné, avec humour et à-propos.

     Hier, jeudi, pour la première fois, nous avons déjeuné sans lui. C’était un déjeuner triste. Mais je crois qu’en dépit de la tristesse que nous ressentons tous aujourd’hui, nous ne pouvons pas nous empêcher de savoir qu’aujourd’hui, précisément, Jacques de Bourbon Busset est heureux. Car il n’est pas vraiment sous ce catafalque devant nous, que nous respectons. En Dieu, très loin de nous, tout près de nous, Jacques de Bourbon Busset a retrouvé Laurence de Bourbon Busset. Merci à eux, ensemble et réunis, de nous avoir tant donné.

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* décédé le 7 mai 2001.