Dire, ne pas dire

Étrennes

Le 9 janvier 2018

Bonheurs & surprises

Le nom étrenne est attesté en français depuis le xiie siècle, au sens de « cadeau », puis de « premier usage que l’on fait d’une chose ». Au xiiie siècle, il commence à se rencontrer, surtout au pluriel, avec le sens de « cadeau fait à l’occasion du nouvel an ». Ce mot est issu du latin strena, qui désigna d’abord un présage. Aussi n’est-il pas étonnant qu’on le trouve d’abord dans le Stichus de Plaute au voisinage d’auspicium, « auspice », et d’augurium, « augure ». Par la suite, strena désigne des présents faits au nouvel an pour se souhaiter une heureuse année. Aux temps les plus anciens, on offrait du miel à ses amis pour que l’année leur soit douce. Par la suite les étrennes furent les cadeaux que les obligés des grands patriciens faisaient à leurs protecteurs en début d’année. Quand l’on passa de la République à l’Empire, c’est à l’empereur que la coutume voulut qu’on offrît de l’argent. Suétone nous apprend qu’Auguste s’en servait pour ériger des statues de dieux dans les différents quartiers de Rome. Tibère fit savoir qu’il renonçait à ces offrandes ; il n’en alla pas de même avec Caligula : « Il annonça même par un édit qu’il accepterait des étrennes au début de l’année, et, pour les calendes de janvier, il se tint dans le vestibule de son palais, afin de recevoir l’argent qu’une foule de personnes de toute classe répandaient devant lui à pleines mains et à pleine toge. »

Au début de la chrétienté, l’usage des étrennes était considéré comme une forme de paganisme et donc banni. Dans un de ses sermons, saint Augustin écrit : Dant illi (pagani) strenas, date vos eleemosynas, « Ils (les païens) donnent des étrennes ; vous, donnez des aumônes » ; et à la fin du vie siècle, le premier canon du concile d’Auxerre interdit que l’on se déguise et que l’on participe au carnaval, qu’il appelle strenae diabolicae, proprement « les étrennes du diable », et qui se déroule aux calendes de janvier.

En ancien français, étrenne eut d’abord le sens de « chance, fortune » et se rencontra dans des vœux (bonne étrenne) et plus encore dans des imprécations pour attirer le malheur sur ceux à qui l’on s’adressait (particulièrement dans les formes male étrenne et pute étrenne). Mais ce nom désignait aussi le premier jour de l’année nommé « le jour de l’estraine » et les cadeaux faits à cette occasion.

Les étrennes se réinstallèrent donc peu à peu, avec une innovation importante : c’étaient désormais les puissants qui faisaient des étrennes à leurs obligés. Ainsi le verbe transitif étrenner se rencontrait dans l’expression, aujourd’hui tombée en désuétude, étrenner ses domestiques, « leur faire un cadeau de nouvel an ».

Ces obligations étaient parfois pesantes aux maîtres un peu ladres, mais aussi à tous ceux qui devaient offrir ces étrennes à leur famille. Un jeune homme fit graver sur la tombe de son vieil oncle peu généreux, nous apprend le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, ce quatrain : « Ci-git, dessous ce marbre blanc / Le plus avare homme de Rennes ; / S’il est mort la veille de l’an, / c’est pour ne pas donner d’étrennes ».

On donna aussi parfois le nom d’étrennes à des ouvrages de l’esprit. Les plus curieux furent sans doute ceux qu’Antoine de Baïf, membre de la Pléiade, fit paraître sous le titre d’Etrenes de poézie fransoèze an vers mezurés. L’auteur voulait faire entrer la langue française dans les cadres de la métrique grecque. Pour ce faire, il ajouta signes et lettres pour marquer la quantité des voyelles et bouleversa l’orthographe. L’avis au lecteur commençait ainsi : « Ami lekter, san l’egzate ekriture konform’au parler an tos les élémans d’iselui, letre por son o voiele o konsonant, l’art des vers mezurés ne se pet regler ni bien treter, e por se ne t’ebaï ni rejète, mes suporte la noveaté. » Un avis qu’il signait ainsi : Antoéne de Baïf, segretère de la çambre du Roé.

Le nom étrenne devint ainsi synonyme de « premier usage », et le verbe étrenner d’« utiliser en premier ». Les commerçants appelaient étrenne la première vente qu’ils faisaient dans la journée ou dans l’année, et on disait autrefois je n’ai pas encore eu l’étrenne pour « je n’ai rien vendu » ; celui qui venait de se raser disait à la première personne qui l’embrassait qu’il lui donnait l’étrenne de sa barbe.

Avoir l’étrenne de quelqu’un pouvait aussi signifier « avoir sa virginité ». En témoigne ce couplet tiré d’une chanson intitulée Tu n’en auras pas l’étrenne :

« Je ris de bon cœur

D’un garçon d’honneur

À la figure éveillée.

Au premier signal,

On ouvre le bal

Sans trouver la mariée.

Notre égrillard,

D’un air gaillard,

L’amène.

L’époux content,

Vite reprend

Sa reine.

Va, dit le malin,

Au mari bénin,

Tu n’en auras pas l’étrenne. »