Discours sur les Prix littéraires

Le 6 décembre 2018

Jean-Luc MARION

Discours sur les prix littéraires

PRONONCÉ PAR

M. Jean-Luc MARION
Directeur en exercice

le jeudi 6 décembre 2018

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Mesdames, Messieurs,

Le monde court à sa perte, il aurait dû périr depuis longtemps, à lire du moins les nouvelles de son cours, tel que les gazettes nous en rapportent les catastrophes. Et si, selon l’adage de Bernanos, optimisme et pessimisme ne sont que deux manières d’être un imbécile, l’imbécilité pessimiste semble plus rationnelle. Mais nous avons aujourd’hui le soupçon que parfois la rationalité du rationalisme l’est aussi – bête. Laissons cette question de côté car, en ce jour de palmarès sous la Coupole, le monde n’a pas disparu. Comment l’expliquer ? Ne faudrait-il pas supposer que, plus profonds que le désastre visible, plus puissants que les forces de destruction, un autre monde, une autre force, une autre énergie ont vaincu le destin, ou du moins en ont retardé l’inéluctable : ce qu’on nomme en astrophysique l’antimatière, invisible et supposée, mais requise parce qu’elle seule assure l’homogénéité de l’univers et la cohésion des forces qui l’assurent.

Sans doute en va-t-il de même pour le monde de l’esprit. À côté ou au sein même du flux des idées fausses, des idéologies confondantes et des textes mal écrits parce que mal pensés, dans le marais même de la mauvaise langue, celle qui ne peut rien dire de net parce qu’elle ne le veut pas, parce qu’elle ne veut que cela – ne rien dire, nous interdire de dire quoi que ce soit –, il se pourrait que demeure à l’œuvre une vraie langue, de vrais textes, des pensées véritables qui visent le vrai. Bref, ce qu’on appelait des lettres. Cette antimatière lisible, au moins aussi efficace et énergique que la matière visible, c’est ce que l’Académie repère et célèbre en proclamant son palmarès.

Un tel palmarès est chose sérieuse, non point frivole ou arbitraire. Il repose sur la conviction joyeuse et confiante que notre temps aussi pense, et pense bien. Sur la conviction que chaque bon livre suffit à compenser une bibliothèque de mauvais livres. Que chaque pensée droite redresse une ligne pervertie de slogans insensés. L’Écriture dit que la Parole de Dieu est plus acérée qu’un glaive à deux tranchants (Hébreux 4, 12). Puissent les paroles du langage des hommes imiter, à leur manière, le tranchant du logos ! Soljenitsyne, que nous célébrions il y a quelques jours ici même, en donna l’exemple parfait dans son discours de Harvard : « Si le monde ne touche pas à sa fin, il a atteint une étape décisive dans son histoire, semblable en importance au tournant qui a conduit du Moyen Âge à la Renaissance. Cela va requérir de nous un embrasement spirituel. »

Certes, notre confrère de jadis, La Bruyère, avait raison : « Celui qui n’a égard en écrivant qu’au goût de son siècle songe plus à sa personne qu’à ses écrits : il faut toujours tendre à la perfection, et alors cette justice qui nous est quelque fois refusée par nos contemporains, la postérité sait nous la rendre » (Les Caractères, « Les ouvrages de l’esprit », §18). Mais il se pourrait aussi que ce soit dès maintenant qu’on puisse rendre justice à ceux qui tendent à la perfection sans songer à leur siècle ni à eux-mêmes.

Avec persévérance, l’Académie française tente de repérer, avec ses bâtons de sourciers (je veux dire avec ses lecteurs intuitifs et compétents), les sources enfouies d’eau potable, les bons livres de l’année, qui seuls rafraîchissent l’atmosphère et en purifient les miasmes. Ces livres, pour certains, sont déjà connus, et d’un large public. Il s’en trouve aussi d’autres, encore inconnus, que nous distinguons pour le même large public. À les entendre proclamés et présentés, vous aurez la même surprise que le rapporteur qui les honore : la lecture d’un tel palmarès ne vous ennuiera pas plus qu’il ne m’a ennuyé de le rédiger, ni qu’il ne m’ennuiera de vous le lire. Cette lecture nous donnera l’envie de lire tous les ouvrages jusqu’alors cachés, désormais en pleine lumière. Et, si vous ne les lisez pas tous sur-le-champ, vous aurez du moins la joie qu’il s’en trouve assez pour repousser tous vos désespoirs et avanies de l’année prochaine. Autant de gens intelligents et doués, autant de savants et de chercheurs, autant de stylistes et d’imagineurs (si je puis risquer ce néologisme) se dressent pour nous rendre intelligents, pour nous faire jouir du vrai et du beau – bref pour nous réjouir.

L’Académie se félicite de pouvoir saluer d’autres talents encore et d’enrichir son palmarès dès l’année prochaine puisqu’un nouveau prix en l’honneur de Michel Déon vient d’être créé, grâce aux libéralités de ses amis, présents aujourd’hui dans cette assemblée. Il sera alternativement attribué en Irlande par l’Académie royale irlandaise – qui vient de le remettre pour la première fois – et en France par notre Compagnie, qui le décernera en 2019, à l’occasion du centième anniversaire de la naissance de Michel Déon.

Voici donc la lecture du palmarès de cette année. À l’appel de son nom, chacun des lauréats des Grands Prix voudra bien se lever et nous l’applaudirons à la fin de son éloge.

Grand Prix de la Francophonie : M. Michel Tremblay.

C’est en 1968 que l’œuvre de Michel Tremblay a pris son essor, avec Les Belles-Sœurs, estime Mme Carrère d’Encausse. La pièce choqua par les personnages de femmes ouvrières et de travestis, par un style grotesque et par l’emploi du « joual », ce parler québécois, à distance du français de France et de l’anglo-saxon, support de toute une revendication identitaire. Le scandale en assura le succès, puis la carrière de l’auteur. Imprimeur de formation, il se consacra dès lors à l’écriture dramatique, publiant onze pièces en dix ans, sous l’intitulé de « Cycle des Belles-sœurs ». Ensuite, il s’attacha aussi à construire une œuvre romanesque. Ces romans, à personnages multiples et récurrents, en explorent tantôt l’enfance et le passé, tantôt l’évolution et, bien souvent, la déchéance. Sortes de sagas, ils se regroupent pour la plupart en cycles : celui des Cahiers de Céline, ceux surtout des Chroniques du Plateau-Mont-Royal et de La Diaspora des Desrosiers. Partout, trois caractéristiques ressortent : l’autobiographie, la critique contestataire et, paradoxalement mêlée au réalisme, le fantastique qui donne sa puissante poésie à l’univers de Michel Tremblay.

Grande médaille de la Francophonie : M. Kamel Daoud.

Esprit universel, Kamel Daoud, Algérien de tout son cœur, représente et sert son pays. Francophone, c’est avec Jules Verne pour premier maître qu’il s’est acquis une parfaite maîtrise de la langue française, rappelle Mme Carrère d’Encausse. Rédacteur en chef du Quotidien d’Oran, le journalisme le conduisit vite au grand succès du roman avec Meursault contre-enquête puis, cette année, Le Peintre dévorant la femme, dédié au combat des femmes dans le monde arabe, et ailleurs.

Kamel Daoud est un combattant – contre l’obscurantisme, contre le rétrécissement des libertés, contre l’uniformisation de la pensée. L’Académie, en lui décernant la Grande Médaille de la francophonie, a souhaité saluer son courage et lui dire sa gratitude admirative pour la manière dont il sert la langue française.

Grand Prix de Littérature Paul Morand : M. Charles Dantzig, pour l’ensemble de son œuvre.

Situé au premier rang des écrivains de sa génération, estime M. Rinaldi, Charles Dantzig s’est d’abord affirmé – avec Le chauffeur est toujours seul et Les Nageurs – comme un poète dont la fantaisie contrebalance le sobre lyrisme. Puis, dans ses romans, il a témoigné des vicissitudes de notre temps avec un allègre ton polémique. Désormais, en parfaite possession de ses moyens, il fait briller aux yeux d’un large public, dans son Histoire égoïste de la littérature française, des bijoux de famille ternis par les siècles, détrônant quelques idoles et sortant des catacombes scolaires de grands oubliés. Érudit comme Albert Thibaudet, mais visité par la fantaisie de Max Jacob, il nous offre, par son style et sa maîtrise, les arrhes de promesses déjà largement tenues.

Grand Prix de Littérature Henri Gal (Prix de l’Institut de France) : M. François-Olivier Rousseau, pour l’ensemble de son œuvre.

Dans son Dictionnaire universel des littératures, Béatrice Didier reconnaît en François-Olivier Rousseau « le plus secret de nos écrivains », rappelle M. Rinaldi. Vivant loin de Paris et courant le monde, il y promène un regard aigu sur les choses et les gens. Déchirant l’étoffe de son silence, il donne aussi, à son rythme, de beaux romans baroques, dont la langue précise et précieuse mêle l’ironie à un pessimisme à la Cioran. Biographe avec sympathie, autobiographe fragmentaire et sans complaisance, il fait aussi œuvre de scénariste, illustrant par exemple le destin de Marie Bonaparte. Peut-être nous arrive-t-il en ce moment de Canberra, de Douglas ou d’Islande pour recevoir son prix, voyageant sans autre bagage qu’un carnet de notes.

Prix Jacques de Fouchier : M. Guy Saigne, pour Léon Bonnat. Le portraitiste de la IIIe République.

Guy Saigne, assureur de son métier, tard venu à l’histoire de l’art, a consacré dix ans à l’œuvre de Léon Bonnat. Peintre des plus célèbres de son temps, ce portraitiste des notables de la IIIe République, tombé dans l’oubli, symbole d’un art officiel vilipendé par l’avant-garde comme par l’histoire de l’art traditionnelle, mérite que l’on regarde ses tableaux. D’un réalisme obsessionnel, ils témoignent d’une indéniable intelligence du regard, juge M. Rosenberg. Guy Saigne, avec ce catalogue, offre un véritable essai sur la peinture sous la IIIe République. Et peut-être son prix attirera-t-il l’attention sur le musée fermé de Bayonne, si riche, auquel Léon Bonnat fit don de sa collection.

Grand Prix du Roman : M. Camille Pascal, pour L’Été des quatre rois.

C’est à une gageure que s’est livré Camille Pascal en écrivant un roman vrai sur la Restauration, l’abdication de Charles X et la chute des Bourbons, dont aucun n’inspire d’enthousiasme – voilà ce qui enthousiasme M. Rouart. Balzac déconseillait de choisir comme héros de roman des personnages connus de l’Histoire. Camille Pascal n’a pas tenu compte de ces prescriptions. Et il a eu raison, car son roman brosse de formidables portraits du Roi, du Dauphin, du maréchal Marmont qui traîne douloureusement sa réputation de traître, de madame de Boigne, de Thiers, de Chateaubriand, de Hugo aussi, Stendhal et même Dumas. Il se lit non seulement avec bonheur, mais il réussit souvent à nous faire rire, comme il nous fait presque pleurer sur la fin nostalgique et presque banale de la première dynastie d’Europe. Un récit qui donne du plaisir, pimenté d’humour et de tristesse, qui, mine de rien, nous en apprend beaucoup sur les à-côtés et les ombres portées de la grande Histoire : voilà assez de qualités pour justifier de lui accorder notre Grand Prix du roman.

Prix de l’Académie française Maurice Genevoix : M. Charles Dupêchez, pour Hortense et Marie. Une si belle amitié.

Il s’agit d’une amitié, qui dura plus de trente-cinq ans, entre deux Françaises du xixe siècle, femmes libres qui choisirent de vivre comme elles l’entendaient, bravant toutes les conventions et assumant, en particulier, des maternités en dehors du mariage. Mais, souligne M. Fernandez, rien ne prédestinait ces deux femmes à devenir amies : d’un côté une aristocrate, républicaine et mondaine, vivant sur un haut train de vie ; de l’autre, une bourgeoise, royaliste et campagnarde, dotée de modestes revenus. Tout les opposait : leurs opinions politiques, leurs goûts littéraires et leurs admirations. Mais un profond respect réciproque leur permit de discuter passionnément toute leur vie, sans jamais se déchirer. Se fondant sur leur correspondance, Charles Dupêchez raconte le lien puissant et mystérieux qui réunit deux femmes hors du commun : Hortense Allart et Marie d’Agoult.

Grand Prix Hervé Deluen : M. Jean-Michel Delacomptée, écrivain et auteur de Notre langue française.

Après maintes batailles pour défendre la langue française, Jean-Michel Delacomptée revient à la charge dans un essai brillant, parfois impétueux, tour à tour passionné et désenchanté. La situation a certes de quoi inquiéter. L’auteur en présente deux tableaux : d’une part, un hymne à la gloire de la langue française, tant la « langue de haut vol » que celle du « tout-venant » ; de l’autre, un réquisitoire contre les atteintes qui viennent des médias, de l’école, de la pensée unique, des nouvelles techniques ; bref « notre langue française », de « haute langue », deviendrait une « archéolangue ». De ces pages le lecteur retiendra des analyses précieuses et autant de morceaux de bravoure que de moments de dépression. Mais ce qui est en cause à travers cette controverse n’est rien de moins que la beauté et le bonheur de la pensée. Il nous incombe le devoir impérieux de défendre cet incomparable héritage et de le transmettre à nos successeurs. Recommandation que M. de Broglie ne peut qu’encourager.

Prix Léon de Rosen : M. Laurent Testot, pour Cataclysmes. Une histoire environnementale de l’humanité.

Cataclysmes, au pluriel, est un titre choisi peut-être, précise M. Pouliquen, pour souligner que l’humanité n’a dû sa chance d’apparaître qu’au dernier des grands bouleversements qui, il y a soixante millions d’années, détruisit plus de 80 % des espèces vivantes, donnant une chance à quelques petits mammifères, miraculeusement épargnés, d’ouvrir bien plus tard la voie aux hominidés. Pour évoquer aussi la crainte que l’on peut avoir que l’homo sapiens, depuis trois millions d’années, n’ait altéré son milieu au-delà du concevable et qu’il réserve à la planète un bouleversement tel qu’il anéantisse son auteur. Le bénéficiaire de la révolution cognitive, le découvreur du feu, du langage, de l’art, de la domestication ne fait qu’un avec le furieux prédateur et le dominateur exclusif de la nature par sa révolution agricole et sa croissance démographique. Quant aux révolutions énergétique et numérique, elles ont fait basculer l’humanité vers l’unification du monde et la modification globale de l’environnement. Laurent Testot garde l’espoir que l’homme soit encore capable de changer le monde dans un sens favorable à sa survie ; mais il insiste sur les obstacles humains, politiques et économiques qui peuvent l’empêcher. Demain, il sera trop tard.

Grand Prix de Poésie : M. Christian Prigent, pour l’ensemble de son œuvre poétique.

Après Les Amours Chino, Chino « renroule sur la bobine “histoire” les fils de ses émois sportifs ». D’où, à la fin de Chino aime le sport, des notes rappelant les exploits de ses héros, champions cyclistes, footballeurs, boxeurs, etc. et un tableau sur trois colonnes : politique / sports / textes. Divisé selon la longueur des poèmes rimés, ce nouveau livre de Christian Prigent doit se lire à haute voix pour en goûter l’ingéniosité rythmique et la bousculade des sons. L’auteur, souligne Mme Delay, fait partie des poètes qui brisent l’équilibre de la syntaxe et enjambent les formes attendues de l’acte poétique, non pas pour jouer, mais pour livrer l’expérience d’un réel vécu et partagé. Car, comme le rappelle aussi M. Darcos, Christian Prigent, volontiers contestataire, provocateur et ironique, livre dans son œuvre un combat avec la langue, contre le « parler faux ».

Grand Prix de Philosophie : M. Didier Franck, pour l’ensemble de son œuvre.

Après son agrégation et un séjour au C.N.R.S., Didier Franck s’est aussitôt imposé par deux ouvrages qui firent date : Chair et corps : Sur la phénoménologie de Husserl démontrait que toute l’entreprise de Husserl reposait sur le concept fondamental, mais jamais explicité, de chair, qui renvoie à la donation ; Heidegger et le problème de l’espace relevait la défaillance de l’analytique existentielle à penser l’espace, pour en suivre les conséquences dans l’œuvre ultérieure de Heidegger. Devenu professeur des Universités, il a contribué à la refondation des « Archives Husserl de Paris », qui relancèrent puissamment l’étude de la phénoménologie. Dans ce contexte, il a mené, pour dégager les soubassements de la modernité, les enquêtes érudites autant que spéculatives que sont Nietzsche et l’ombre de Dieu ; Heidegger et le christianisme : L’explication silencieuse ; L’Un-pour-l’autre : Levinas et la signification. Cette vaste enquête, internationalement reconnue, aboutit, après Dramatique des phénomènes, à un sommet, Le Nom et la Chose : Langue et vérité chez Heidegger. Didier Franck compte, tant comme enseignant que comme penseur, au nombre restreint des meilleurs philosophes de langue française dans le monde.

Grand Prix Moron : M. Frédéric Worms, pour l’ensemble de son œuvre.

Frédéric Worms dirige le Centre international d’étude de la philosophie française contemporaine, à l’École normale supérieure. Il est, souligne M. Serres, un spécialiste de la philosophie de langue française, en particulier de l’œuvre de Bergson, dont il a dirigé l’édition critique et sur lequel il a publié diverses études. Ses travaux portent aussi sur la philosophie morale et sur les questions d’éthique : Le moment du soin : à quoi tenons-nous ? ; Revivre : éprouver nos blessures et nos ressources ; La Vie qui unit et sépare et, tout récemment, Les Maladies chroniques de la démocratie. Il est membre du Comité consultatif national d’éthique. Il était donc naturel qu’il reçoive le Prix Moron, qui couronne l’auteur « d’un ouvrage ou d’une œuvre favorisant une nouvelle éthique ».

Grand Prix Gobert : M. Pascal Ory, pour Peuple souverain. De la révolution populaire à la radicalité populiste et l’ensemble de son œuvre.

Spécialiste de l’histoire sociale de la France contemporaine, Pascal Ory est un des esprits les plus créatifs, originaux et féconds de sa génération. Outre ses travaux de fond comme L’Entre-deux-Mai (1968-1981), son attention s’est portée sur le tout récent, d’où Ce que dit Charlie (treize « leçons » sur l’attentat de janvier 2015) et surtout, cette année, Peuple souverain, analyse consacrée aux extrêmes en politique, qui, hier révolutionnaires, se font aujourd’hui populistes.

Prix de la Biographie littéraire : MM. Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt, pour Emmanuel Berl. Cavalier seul.

Emmanuel Berl fut l’une des figures du monde intellectuel de la première moitié du xxe siècle. On se souvient surtout aujourd’hui des discours qu’il écrivit en juin 1940 pour le maréchal Pétain, mais on oublie le pacifiste et le patriote, le marxiste et l’anticommuniste, le maurrassien et le fervent défenseur de l’Europe, un homme en contradiction avec lui-même, ce qui le rend attachant pour M. Rosenberg. On oublie aussi son amitié avec Bergson et Proust. De son siècle, il a connu toutes les figures majeures, d’Aragon à Paul Morand, de Camus à Drieu la Rochelle. L’ouvrage s’ouvre par la réédition d’un texte de Jean d’Ormesson qui constitue le plus bel hommage et le plus émouvant que l’on puisse rendre à Emmanuel Berl, « Monsieur le multiforme ».

Prix de la Biographie historique : M. Jean-Pierre Bois, pour L’Abbé de Saint-Pierre. Entre classicisme et Lumières.

S’attachant au personnage oublié de l’abbé de Saint-Pierre, membre de l’Académie française, Jean-Pierre Bois a voulu montrer que le temps des Lumières n’était pas seulement celui des grands supposés « philosophes », mais aussi celui de personnages moins célèbres et pourtant étonnants. L’abbé de Saint-Pierre, souligne Mme Carrère d’Encausse, était un ecclésiastique mondain, coureur de salons, penseur qui tenta de résoudre les problèmes de l’État et des relations internationales. Sa biographie, fondée sur un impressionnant travail de recherche et une documentation sans faille, se lit agréablement, presque comme un roman.

Prix de la Critique : M. André Tubeuf, pour l’ensemble de son œuvre.

André Tubeuf rassemble les trois qualités de philosophe rigoureux, d’écrivain de talent et de musicologue averti. Au jugement de M. Fernandez, ses travaux sur Beethoven, Richard Strauss ou Wagner ne restent pas de pures études techniques, mais approfondissent la pensée qui a gouverné leur œuvre. Son dernier livre, consacré à l’œuvre vocale de Jean-Sébastien Bach, en explique avec une admirable clarté la profondeur philosophique. Depuis Romain Rolland et Vladimir Jankélévitch, on n’avait jamais lu d’études sur la musique aussi savantes et aussi bien écrites.

Prix de l’Essai : M. Georges Corm, pour La Nouvelle Question d’Orient.

Spécialiste du monde arabe, Georges Corm retrace le destin du Moyen-Orient tel qu’ont tenté de le modeler les Occidentaux et essentiellement les États-Unis depuis la guerre d’Afghanistan. Mme Carrère d’Encausse le souligne, l’intérêt de l’ouvrage consiste en l’analyse de la politique des néo-conservateurs américains. Leur aveuglement provoqua d’abord en 1979 un mouvement djihadiste contre l’équipée soviétique, puis, en 2003, la destruction de toute la région au nom d’un projet impérial, voire messianique, dont George Bush avoua crûment le but : refaire le Moyen-Orient. L’actuelle désagrégation de la région et du monde arabe, comme l’expansion du terrorisme justifient cette analyse sans indulgence, d’une impeccable documentation et qu’on lit avec passion.

Prix du cardinal Lustiger : M. Nicolas Diat, pour Un temps pour mourir. Derniers jours de la vie des moines.

L’auteur est parti d’un constat obvie : notre époque dissimule la fin de vie, abandonne les mourants à la solitude, bref tue la mort, alors que toutes les civilisations, durant des millénaires, l’ont respectée, ont osé la regarder, ont mêlé les morts au monde des vivants. Armé de ce constat, Nicolas Diat a enquêté au sein d’ordres monastiques pour comprendre quel rapport à la mort entretenaient ceux qui vivaient pour Dieu, hors du monde : un rapport à la fois serein et lucide, car il ouvre le regard sur ce moment qui donne à la vie son sens et sa dignité. Mme Carrère d’Encausse estime que le cardinal Lustiger eût certainement approuvé notre choix.

Prix de la Nouvelle : Mme Marie Sizun, pour Vous n’avez pas vu Violette ?

Entre ces brèves nouvelles, suggère M. Laferrière, on ne commencera pas par la première pour éviter un decrescendo. Toutes sonnent triste et nostalgique, mais parfois un ancien bonheur s’y prolonge au présent. Il s’agit souvent d’une description douce-amère de la vie d’un couple. Tout sombre, sans qu’on arrive à se quitter, jusqu’à ce qu’un mot, un geste banal atteigne l’autre, souvent la femme, en plein cœur. Mais il arrive qu’on tienne ensemble jusqu’à la mort. Dans la suite, les récits, plus longs, deviennent doux plus qu’amers. Serait-ce parce qu’on y évoque aussi l’Italie, Ettore Scola, un premier amour ?

Prix d’Académie :

1. M. Yves di Manno et Mme Isabelle Garron, pour l’anthologie poétique intitulée Un nouveau monde. Poésies en France 1960-2010.
Magnifiquement édité, ce fort volume de mille cinq cents pages – n’hésite pas à dire Mme Delay – constitue un événement dans notre histoire littéraire. Œuvre de deux poètes, il veut procurer au lecteur « outre le plaisir de la découverte, les outils lui permettant d’aborder un continent dont il soupçonne à peine la richesse ».

2. M. Bertrand Jestaz, pour Monuments vénitiens de la première Renaissance, à la lumière des documents.
L’étude de ces monuments restait encore loin d’être parfaite. Bertrand Jestaz donne un ouvrage savant d’une érudition exemplaire qui, souligne M. Rosenberg, fait désormais date.

3. Édition de la correspondance de Pierre Bayle, sous la direction d’Antony McKenna, Edward James, Élisabeth Labrousse, Bruno Roche, Fabienne Vial-Bonacci, Wiep Van Bunge.
Pierre Bayle, avec son Dictionnaire historique et critique, inspira tous les « philosophes » des Lumières. Mais, ajoute M. Fumaroli, avec la publication des quinze volumes de sa Correspondance, nous disposons d’un autre monument du gigantesque réseau de savants et lettrés qui fait le paysage de toute la pensée européenne entre xviie et xviiie siècles. Notre Compagnie salue l’ensemble de l’équipe européenne qui a réalisé l’édition.

4. M. Stephen Smith, pour La Ruée vers l’Europe. La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent.
L’ouvrage se fonde sur des décennies d’observations personnelles et d’analyses effectuées au sein même du continent africain. En dépassant l’égoïsme nationaliste et l’angélisme humanitaire, il brosse un tableau vivant et complexe de l’avenir proche qui ne pourra qu’exposer l’Europe à une pression migratoire grandissante, exacerbant les conflits sociaux, la tension entre les cultures et modes de vie divergents, opposant de plus en plus l’Europe-forteresse aux promesses douteuses du sans-frontiérisme. Ce livre, selon M. Makine, va certainement changer notre façon de voir et, on l’espère, notre volonté d’agir.

Prix du Théâtre : Mme Hélène Cixous, pour l’ensemble de son œuvre dramatique.
Hélène Cixous, qui avouait lors du succès de sa première pièce, Le Portrait de Dora : « Je n’étais pas née pour écrire du théâtre », reconnaît aussi « que le théâtre s’est toujours présenté à elle comme le monde des merveilles, […] dont elle attend tout ». Avec pour maître Shakespeare et grâce à la rencontre d’Ariane Mnouchkine et du Théâtre du Soleil, avec, entre autres textes, L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge ; L’Indiade, mais aussi Tambours sur la digue, ou Les Euménides d’Eschyle, comme le rappelle M. Pouliquen, elle a construit un théâtre puissant, car il faut « à l’humanité des instruments de transfiguration qui guérissent, qui apaisent pour supporter l’insupportable ».

Prix du Jeune Théâtre Béatrix Dussane-André Roussin : M. Mohamed El Khatib, pour C’est la vie et l’ensemble de ses ouvrages dramatiques.
Mohamed El Khatib écrit ici « une fiction documentaire » sur la perte d’un enfant, interprétée par ceux-là mêmes dont elle raconte le deuil. Daniel a perdu Sam, Fanny a perdu Joséphine. Or l’un et l’autre sont comédiens. Il est même arrivé au premier, qui jouait Andromaque, d’associer son fils à l’enfant livré au vide à la place d’Astyanax. Mme Delay y entend ce regret : « Il n’y a pas de mot qui existe pour les parents qui ont perdu un enfant. »

Prix du Cinéma René Clair : M. Bruno Dumont, pour l’ensemble de son œuvre cinématographique.
Professeur de philosophie, Bruno Dumont ne put résister à revenir au cinéma, sa première vocation ; il s’est imposé depuis vingt ans par le regard qu’il pose sur les êtres simples de son pays du Nord, fier d’assurer « qu’il confie les rôles de paysans à des paysans [dans L’Humanité et Flandre, par exemple] comme il confie des rôles d’artistes à des artistes [dans Camille Claudel 1915, avec Juliette Binoche] ». Avec la farce de La Loute, Bruno Dumont se montre, conclut M. Pouliquen, aussi à l’aise dans la comédie que dans la tragédie.

Grande Médaille de la Chanson française : M. Thomas Fersen, pour l’ensemble de ses chansons.
Dès son premier album, Le Bal des oiseaux, Thomas Fersen a su imposer un ton à peu près unique dans le monde de la chanson, baigné de loufoquerie et de gravité, de tendresse et d’humour, de légèreté et de mélancolie. Thomas Fersen serait-il, demande M. Vitoux, l’un des derniers poètes de la chanson française ?

Prix du Rayonnement de la Langue et de la Littérature françaises :

1. M. Gary Victor.
À Port-au-Prince, Gary Victor est enseignant, animateur culturel et écrivain. Parmi ses romans, on peut citer Maudite Éducation, La Piste des sortilèges, Banal Oubli et À l’angle des rues parallèles. C’est par ses feuilletons radiophoniques qu’il atteint le public populaire. Son travail pour la survie de la langue française est précieux.

2. M. Thomas C. Spear.
Ce professeur à l’université de New York se passionne depuis des décennies pour le français, qu’il étudie et pratique avec subtilité. Il se voue aussi au rayonnement de la littérature haïtienne sur son site « D’île en île », devenu avec le temps une source de référence.

3. M. Anthony Lodge.
Fin connaisseur de la littérature médiévale et professeur émérite de linguistique française à l’université de Saint Andrews, Anthony Lodge a étudié la formation de notre langue dans Le français. Histoire d’un dialecte devenu langue, et comment l’enseigner, avec Le français en faculté.

4. Mme Marina Vazaca.
Marina Vazaca, responsable d’édition au Musée national d’art de Roumanie, a traduit des catalogues d’expositions, divers auteurs du xxe siècle, mais surtout l’œuvre de Chateaubriand.

5. M. Yoshio Fujiwara.
Pour lutter contre la désaffection des jeunes lecteurs envers les romanciers et essayistes français, Yoshio Fujiwara a lancé sa maison d’édition dans la traduction des œuvres complètes de Balzac, de Zola, de George Sand et de Michelet. Et il continue avec l’œuvre complète de Bourdieu.

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Après les Grands Prix, viennent désormais les Prix de fondations. Les lauréats se lèveront également à l’appel de leur nom mais je leur demanderai de bien vouloir accepter d’attendre la fin de la proclamation pour recevoir, ensemble, nos applaudissements.

PRIX DE POÉSIE

Prix Théophile Gautier : Mme Tanella Boni, pour Là où il fait si clair en moi.

Tanella Boni est une figure littéraire importante de Côte d’Ivoire. Son œuvre comprend des réflexions sur l’Afrique contemporaine, des contes pour jeunes, des romans, jusqu’à ce dernier recueil de poèmes que nous distinguons aujourd’hui.

Prix Heredia : M. Jean-Charles Vegliante, pour Où nul ne veut se tenir.

Jean-Charles Vegliante a traduit Leopardi, Pascoli, Ungaretti, Dante. Nourri de ces poètes, son recueil déploie un très chaste lamento sur « l’usure, la déchirure » du vieillissement, sur l’absence qu’est devenu le passé et que l’on deviendra en mourant.

Prix François Coppée : M. Jacques Goorma, pour À. Hommages, adresses, dédicaces.

Les trois cent trente-trois poèmes brefs de ce recueil offrent de soudaines visions ou prévisions du réel, révélé et transfiguré par d’attentives métaphores et comparaisons. Comme dans le haïku, on sent que la poésie naît du monde même.

Prix Paul Verlaine : M. Thomas Clerc, pour Poeasy.

Ce sont sept cent cinquante et un courts poèmes en vers libres, classés par ordre alphabétique, qui mélangent les genres, abordent tous les sujets légers ou graves de la vie quotidienne, finissant par composer le portrait d’une génération née dans les années soixante.

Prix Henri Mondor : M. Paul Audi, pour « … et j’ai lu tous les livres ». Mallarmé-Celan.

Cette étude, où s’allie critique poétique et philosophie, rapproche deux œuvres qui, à un siècle de distance, dans deux langues distinctes, se font écho. Mallarmé et Celan ont sondé les limites, voire l’impuissance, de la littérature à dire la finitude. Tous deux ont frôlé l’hermétisme pour délester la langue de sa futilité et de sa supposée transparence.

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PRIX DE LITTÉRATURE ET DE PHILOSOPHIE

Prix Montyon : M. Gilles Lipovetsky, pour Plaire et toucher. Essai sur la société de séduction.

Le titre fait mouche en ces temps où il est aussi mal vu de toucher que de chercher à plaire. L’ouvrage, qui poursuit L’Empire de l’éphémère, De la légèreté ou L’Esthétisation du monde, n’attise pas les flammes, mais fait un point sur nos comportements à travers les siècles.

Prix La Bruyère : M. Georges Didi-Huberman, pour Ninfa profunda. Essai sur le drapé-tourmente.

Sous un titre inutilement énigmatique, il s’agit de croiser l’examen des dessins et la lecture érudite de poèmes de Hugo. On tente d’y mettre au jour l’obscure lumière où la chair érotisée se confond avec les voiles qui la découvrent et recouvrent, puis de relier cette chair claire et sombre à la fois à la mer, la trombe et l’abîme ; pour figurer ainsi l’accès à l’infini et l’impossible.

Prix Jules Janin : M. Yvan Mignot, pour sa traduction des Œuvres (1919-1922) de Vélimir Khlebnikov.

On a plaisir à découvrir la poésie de cet auteur dont on ne connaissait guère que les proses. Il s’avère important, ne serait-ce que par le projet dément de refaire le monde dans un tohu-bohu de mots dont la turbulence reflète cette période de révolution et de guerre civile.

Prix Émile Augier : Mme Nathalie Boisvert, pour Antigone au printemps.

Antigone est adaptée à des événements contemporains, qui se sont déroulés il y a deux ou trois ans lors des manifestations étudiantes qui ont embrasé Montréal. C’est une innovation alors que le Québec ne faisait plus d’adaptations, croyant que seul le contemporain pouvait dire une émotion actuelle.

Prix Émile Faguet : M. Alain Quella-Villéger et Bruno Vercier, pour l’édition critique du Journal de Pierre Loti.

Le journal de Pierre Loti, qu’il commence en 1868 à l’âge de 18 ans, s’arrête en août 1918 en prévision de sa mort. Saluons l’achèvement de son édition critique, établie par deux universitaires fous de Loti qui donnent envie de relire toute l’œuvre.

Prix Louis Barthou : M. Jean-Claude Lamy, pour Jean-Edern Hallier. L’idiot insaisissable.

Ce tumultueux polygraphe a défrayé la chronique des années de Gaulle jusqu’aux présidences Mitterrand, à mi-distance d’Ezra Pound et de Jacques Séguéla. Vingt ans après sa disparition, il se voit ici croqué par de nombreux témoins.

Prix Anna de Noailles : Mme Laure Buisson, pour Pour ce qu’il me plaist. Jeanne de Belleville, la première femme pirate.

Ce passionnant roman historique retrace le destin de celle qui, au xive siècle, décida, pour venger la mort de son mari, de se retourner contre le roi de France et de semer la terreur avec son navire le long des côtes de Bretagne.

Prix François Mauriac : M. Éric Metzger, pour Adolphe a disparu.

Le deuxième roman de ce jeune auteur raconte comment, en pleine rupture sentimentale, le héros se réconcilie avec sa mère pour rechercher, au milieu du bois de Boulogne, de la nuit et de ses prostitués, un chat perdu. Car « Adolphe a disparu » ! Mais tout finira bien.

Prix Georges Dumézil : M. Marwan Rashed, pour La Jeune Fille et la Sphère. Études sur Empédocle.

Spécialiste d’histoire de la philosophie antique, l’auteur reprend à nouveaux frais la difficile question du rapport entre les deux écrits principaux d’Empédocle, estimant qu’une manière d’éthique les articule sur l’opposition d’Amour et de Haine.

Prix Roland de Jouvenel : Mme Myriam Anissimov, pour Les Yeux bordés de reconnaissance.

Ce récit dessine d’abord le portrait d’un Romain Gary dont on devine le désespoir puis celui, très sévère, du chef Sergiu Celibidache. La troisième partie, sur la déportation massive des communautés juives d’Europe centrale, avec la description de certains bourreaux, est particulièrement saisissante.

Prix Biguet : M. Dan Arbib, pour Descartes, la métaphysique et l’infini.

Ce jeune et brillant chercheur démontre que Descartes a combiné deux acceptions différentes, voire divergentes, de l’infini : soit comme l’un des termes de la division première de l’étant, conduisant
à la metaphysica classique, soit comme la détermination de l’incompréhensibilité divine dans la tradition dionysienne. Son enquête contribue à éclairer toute la pensée métaphysique moderne.

Prix Ève Delacroix : Mme Camille Laurens, pour La Petite Danseuse de quatorze ans.

Camille Laurens raconte la courte existence de Marie Geneviève Van Goethem, qui servit de modèle à Degas. Ce petit rat, qui posait pour les peintres et sans doute se prostituait avec l’accord de sa mère, trouve ici le monument déchirant d’une vie saccagée.

Prix Jacques Lacroix : M. François Sarano, pour Le Retour de Moby Dick. Ou ce que les cachalots nous enseignent sur les océans et les hommes.

L’auteur, océanographe, fait le point sur ce que l’on sait de ces grands cétacés, passant en revue leurs mœurs, leurs comportements, leur intelligence, leur communication par sons cadencés, avec une rigueur alliée à la ferveur.

Prix Raymond de Boyer de Sainte-Suzanne : Mgr Christophe J. Kruijen, pour Peut-on espérer un salut universel ? Étude critique d’une opinion théologique contemporaine concernant la damnation.

Le salut de Dieu est-il promis par le Christ pour tous, en sorte que l’enfer reste vide ? Cette thèse, aujourd’hui dominante, peut et doit se discuter, selon cette étude savante, équilibrée, argumentée d’un théologien français formé à Rome.

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PRIX D’HISTOIRE

Prix Guizot : M. Antoine Compagnon, pour Les Chiffonniers de Paris.

Bien connu pour ses travaux sur nos plus grands écrivains, l’auteur aborde avec grande originalité l’histoire des chiffonniers de Paris, à qui la fabrication du papier au xixe siècle doit beaucoup. Voici un livre érudit qui se lit avec d’autant plus de plaisir que les cinéphiles se souviendront du marchand d’habit des Enfants du paradis.

Médaille d’argent du Prix Guizot : M. Éric Anceau, pour L’Empire libéral.

Dans cette monumentale étude sur le bref régime qui dura moins de neuf mois, dont la Constitution ne s’appliqua que quatre mois, et qui se termina par un écroulement total le 4 septembre 1870, l’historien pose une question d’actualité : l’appellation d’Empire libéral ne recèle-t-elle pas une contradiction ? Peut-il exister un césarisme démocratique ?

Prix Thiers : M. Jacques-Alain de Sédouy, pour Ils ont refait le monde (1919-1920). Le traité de Versailles.

Le traité qui mit fin à la Grande Guerre a mauvaise réputation. L’histoire tragique des années 1920-1945 justifie ce constat, mais le diplomate averti qu’était le regretté Jacques-Alain de Sédouy, décédé en septembre dernier, réussit à convaincre le lecteur qu’on ne peut condamner sans appel un traité confronté à une situation impossible.

Prix Eugène Colas : Mme Françoise Hildesheimer, pour Rendez à César. L’Église et le pouvoir (ive-xviiie siècle).

Cette fresque d’une catholicité dont la singularité a été nommée « gallicanisme » montre que la monarchie française s’est toujours appuyée sur l’Église, et que l’Église de France s’est longtemps voulue une création indépendante de la catholicité romaine. L’histoire de cette longue complicité n’avait été que rarement faite jusqu’ici.

Médaille d’argent du Prix Eugène Colas : M. Laurent Bonnefoy, pour Le Yémen. De l’Arabie heureuse à la guerre.

L’ouvrage porte un regard lucide et généreux sur un pays qui se trouve, paradoxalement, omniprésent dans l’actualité et complètement inconnu de la quasi-totalité de nos contemporains.

Prix Eugène Carrière : Mmes Sophie Join-Lambert et Anne Leclair, pour Joseph-Benoît Suvée (1743-1807). Un artiste entre Bruges, Rome et Paris.

L’étude s’intéresse non seulement à l’artiste français né à Bruges, mais aussi au premier directeur de la villa Médicis. À l’ombre tutélaire de David, Suvée connut le succès puis sombra dans l’oubli. Cet ouvrage le réhabilite.

Prix Georges Goyau : M. Jacques-Olivier Boudon, pour Le Plancher de Joachim. L’histoire retrouvée d’un village français.

Les nouveaux propriétaires du château de Picomtal ont récemment découvert des inscriptions au revers des planchers : cent vingt années plus tôt, le menuisier y avait raconté sa vie et celle de son village, donnant ainsi un témoignage unique d’une liberté de parole, voire d’une crudité, sans exemple.

Prix Louis Castex : M. Jean-Marc Binot, pour Georges Guynemer.

Cette belle biographie restitue un personnage plus complexe que ce que nous raconte sa légende, et à qui, malgré tous les obstacles, sa volonté et son talent ouvrirent une carrière aussi brève qu’étincelante. On comprend les rapprochements avec Jeanne d’Arc, voire avec Rimbaud.

Prix Monseigneur Marcel : Mme Alice Vintenon, pour La Fantaisie philosophique à la Renaissance.

L’ouvrage éclaire tout un pan de la fiction poétique de la Renaissance en s’attachant notamment à l’Arioste de l’Orlando furioso et à Rabelais. C’est la véritable découverte d’un secret de poétique : l’allégorie y est montrée comme un principe de connaissance et pas seulement de composition.

Médaille d’argent du Prix Monseigneur Marcel : M. Didier Le Fur, pour Diane de Poitiers.

Qu’elle ait été l’une des femmes les plus rayonnantes du xvie siècle est une légende : l’auteur en retrace tous les aspects pour revenir aux ombres. Politiquement utile, fut-elle seulement une belle amante ou une maîtresse vieillissante, acharnée à maintenir son pouvoir ? Didier Le Fur apporte des réponses précieuses, souvent inattendues.

Prix Diane Potier-Boès : M. Stéphane Malsagne, pour Sous l’œil de la diplomatie française. Le Liban de 1946 à 1990.

Voici une approche originale et approfondie, avec une mine d’informations peu connues, même des meilleurs spécialistes du Proche-Orient, et un éclairage sur la manière dont, de nos jours, on mène les négociations diplomatiques.

Prix François Millepierres : Mme Danielle Porte, pour Dictionnaire du siècle d’Auguste. Auguste mot à mot.

Personnage fascinant, Auguste se place à l’articulation entre deux ères, deux régimes politiques, deux pans d’histoire. Lui-même est double, jeune monstre et guide salvateur. Mêlant le savoir le plus précis à un humour sans afféterie, cette somme apporte une multitude d’éclairages sur cet homme divers et son temps.

Prix Augustin Thierry : MM. Jean-Michel Matz et Noël-Yves Tonnerre, pour L’Anjou des princes (fin ixe-fin xve siècle).

À cette période, l’Anjou a été gouverné successivement par des « princes » Ingelgériens, Plantagenêts, Capétiens, Valois. Ils ont une des plus brillantes cultures du temps. Leurs territoires débordent sur l’Angleterre et l’Italie. Leur puissance dépasse celle du roi de France, jusqu’à ce que l’affrontement avec ce dernier se conclue par le retour définitif à la Couronne, lorsqu’en 1481 disparaît la figure du « bon roi René ».

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PRIX DE SOUTIEN À LA CRÉATION LITTÉRAIRE

Prix Henri de Régnier : Mme Carine Fernandez, après Mille ans après la guerre.

L’auteur publie avec ce livre son meilleur roman. Elle y propose une méditation sensible sur la mémoire, l’exil, les déchirements du passé et de la vieillesse, que lui ont dictée sans doute ses origines espagnoles.

Prix Amic : M. Stéphan Huynh Tan, après Anarchie en France, en Allemagne et en Savoie.

L’esprit souffle où il veut. C’est dans les bureaux de Pôle emploi qu’est venue à l’auteur l’idée de s’intéresser à trois autres marginaux : Gobineau, Xavier de Maistre, Ernst Jünger. On ne sait si M. Huynh Tan a depuis trouvé un emploi, mais d’ores et déjà il a une place en littérature.

Prix Mottart : Mme Adeline Baldacchino, après Celui qui disait non.

C’est, écrite avec vigueur, une histoire d’amour et d’insoumission qui a pour personnages un jeune homme, identifié sur une photo célèbre, qui, le 13 juin 1936, a refusé de saluer Hitler, et une jeune femme qui fera partie des premières gazées à Ravensbruck.

Les lauréats des Prix de fondations sont désormais invités à se lever tous ensemble et nous leur rendrons hommage en les applaudissant.