Dire, ne pas dire

Recherche

Une langue intime

Le 7 juin 2018

Bloc-notes

Je nichais dans un quartier boisé et calme dans l’est de la ville. Je venais d’arriver à Montréal et j’étais un peu perdu. Tout était nouveau. Il me fallait tout apprendre, même à éviter de perdre la clé de mon appartement. Chaque nouvelle clé me coûtait cinq dollars. Le concierge était intraitable. Mon seul luxe était une grande baignoire rose qui occupait la moitié de la salle de bains. J’y passais mon temps à lire Bukowski que je venais de découvrir. On était en été et j’entendais parler de l’hiver avec un certain effroi. Très vite se pose le problème de la langue. Je ne savais pas encore que c’était une des trois passions populaires du Québec avec l’hiver et le statut politique de la province. Le problème de la religion a été réglé quelques décennies auparavant avec « la révolution tranquille » qui a remplacé l’église par l’école (1960). Je dirais pour simplifier les choses qu’on parle anglais dans l’ouest, un français plutôt standard au centre et le joual dans l’est de Montréal. Un joual plutôt vert fleurissait dans ma zone. C’est cette langue qu’on entendait dans les pièces de Michel Tremblay. C’est une langue rabelaisienne, assaisonnée parfois de jurons et dont le but est d’exprimer le plus exactement les sentiments d’un groupe de gens toujours prompts à protester contre les injustices sociales. Le joual sert aussi à exprimer de fortes émotions personnelles. Le peuple parle en joual mais l’élite reste sceptique face à un dialecte dont il doute de la souplesse. Je l’entendais aussi à la radio dans les chansons de Robert Charlebois, surtout celles qu’a écrites le romancier Réjean Ducharme. Tremblay et Ducharme abordent le joual, je le saurai plus tard, de deux manières différentes. Pour Tremblay c’est un joual joyeux et parfois carnavalesque qui trouve sa légitimité dans les dialogues de théâtre où il fait parler les gens de sa famille, sa mère surtout. Ducharme, lui, reste beaucoup plus sobre dans ses romans mais retrouve sa gourmandise du joual dans les chansons et dans les scénarios de film. Je décide ce jour-là d’aller frapper chez mon voisin du dessus pour un cours de langue, et plus largement de culture. Le mot joual vient de cheval que l’on prononce joual.

Monsieur Gagnon m’a accueilli avec un large sourire. Les gens adorent expliquer leur nature et la langue est ce qui est au plus profond d’eux. Il me raconte son enfance.

– J’étais un garçon vif et intelligent, et ma mère disait que j’étais « vite sur mes patins », ce qui me faisait plaisir car j’adorais jouer au hokey. Ce que ma mère voulait dire c’est que j’étais astucieux.

– Et « passer un sapin à quelqu’un » c’est parce qu’on trouve beaucoup de sapins à portée de main ?

– En fait on dit plus souvent « se faire passer un sapin » pour se faire arnaquer. On a l’air d’un imbécile dans ce cas-là car un sapin c’est grand. Comment a-t-on pu gober un tel mensonge !

– Quand peut-on alors crier « J’ai mon voyage » ?

Il rit.

– Quand on est vraiment fâché d’une situation désagréable qui se répète. Pour dire tout simplement que ça suffit.

– Il y a cette expression que j’ai entendue dernièrement : « s’enfarger dans les fleurs de tapis ». J’aime beaucoup sa musique.

– On le dit souvent à propos d’un politicien qui refuse de répondre directement à une question. On le dit aussi de quiconque qui perd du temps à broder autour d’un thème secondaire.

– Quelle différence alors avec « tataouiner » ?

– C’est pas pareil. Tataouiner c’est qu’on n’arrive pas à prendre une décision. On dit souvent : « Arrête de tataouiner ».

– C’est pas loin de procrastiner ?

– Oui, mais c’est pas tout à fait la même chose. Moi je l’emploie quand mon neveu traîne à sortir alors que je l’attends déjà dans l’escalier. Je n’ai jamais vu un pareil indécis… Là, j’ai soif. Il fait si chaud, vous aussi, j’imagine.

Il se lève pour se diriger vers le réfrigérateur. Montréal joue au hockey contre Toronto – deux villes en rivalité sur tout. À chaque arrêt du jeu on voit, à l’écran, des gens en train de boire de la bière.

– Vous vous demandez quel est le rapport entre la bière et le hockey ?

– Non. Je peux comprendre ça au moins.

– Le reste est plus compliqué. Les Canadiens c’est d’abord des gens qui vivent au Canada, mais nous on pense qu’on est une société distincte. On est des Québécois et non des Canadiens. C’est aussi le nom de notre équipe de hockey et cette équipe fait partie de notre identité. Le même mot veut dire deux choses opposées pour un Québécois. L’équipe est la propriété de la famille Molson, et les Molson possèdent aussi la bière Molson. Qu’on gagne ou qu’on perde on boit de la bière. Sauf moi…

– Et vous buvez quoi ?

Il dépose sur la petite table deux bouteilles de cidre glacé.

– De plus je ne risque pas de « me paqueter la fraise » en buvant du cidre.

– Connaissez-vous cette expression qui parle de « passer la nuit sur la corde à linge » ?

Il rit à gorge déployée.

– Je dors assez tôt, moi… D’autant plus que j’ai du pain sur la planche ces jours-ci... Je suis même débordé. En bon québécois on doit comprendre que j’ai « de la broue dans le toupet »... Au fait cette jeune Sénégalaise, que je croise souvent sur votre palier, est-ce votre « blonde » ?

– Elle est noire...

– Ici une « blonde » c’est simplement une « petite amie ».

– Ah non je ne suis pas d’accord, vous ne pouvez pas blanchir tout le monde.

– Vous avez « la corde bien courte »... Trop prompt à vous fâcher, cher monsieur.

– Et vous vous parlez trop souvent « à travers votre chapeau ».

– Oh vous avez une meilleure connaissance de notre langage que je n’imagine, mais c’est un simple anglicisme pour dire qu’on parle à tort et à travers. Vous me faites passer sans raison pour un « malcommode ».

– Je vous dis une chose simple et déjà « vous grimpez les rideaux »... J’adore cette expression entendue hier...

– Enfin vous donnez raison à notre langue si imagée…

– C’est à ce moment qu’on est censé dire : « Pas de chicane dans ma cabane » ?

– C’est avant qu’on aurait pu le dire, quand on abordait la question du statut politique du Québec. Là, comme la conversation est terminée, on dira plutôt : « À la prochaine chicane ».

Juste avant de franchir la porte il me lance en souriant qu’après une si longue conversation on devrait se tutoyer. Ici le tutoiement est presqu’une obligation. Et si on refuse de s’y soumettre dans certains quartiers on est vu comme « un fendant », un prétentieux.

Depuis je tends l’oreille à toutes les innovations de cette langue qui frétille comme un esturgeon hors de l’eau. Toujours à la pointe de la modernité on a trouvé ici « clavardage » (bavardage sur clavier) pour remplacer le mot anglais chat. Et pour selfie un mot plus juste et plus élégant : « egoportrait ».

J’étais à ma fenêtre, à regarder passer une manif pour défendre la langue française contre une loi permettant une plus grande présence de l’anglais dans l’affichage public. Les Montréalais tiennent à ce que leur ville offre au voyageur un visage francophone.

Sur une affiche était écrit à propos du Premier ministre d’alors qui ne protégeait pas assez le français au goût des Montréalais : « Vends ton corps, pas ta langue ! » C’est peut-être le moment de placer : « Pas de chicane dans ma cabane » ou, selon sa tendance politique : « À la prochaine chicane ». Dans tous les cas il y aura du « brasse-camarade » dans les rues de Montréal.
 

Dany Laferrière
de l’Académie française

Arborigène pour Aborigène

Le 7 juin 2018

Emplois fautifs

L’adjectif et nom aborigène a été emprunté, sous l’influence d’indigène, du latin aborigines, qui désignait les premiers habitants du Latium, qui y vivaient ab origine, « depuis leur origine ». Aborigène, souvent employé au pluriel, désigne les premiers habitants d’un pays, en particulier ceux de l’Australie, par opposition à ceux qui vinrent s’y établir plus tard. C’est un synonyme d’autochtone, un mot d’origine grecque signifiant proprement « issu du sol même », et d’indigène.

Mais comme les représentations que nous nous faisons de nos plus lointains ancêtres ne sont pas toujours nettes ou exactes, il arrive fréquemment qu’on se les figure vivant ou se réfugiant dans des arbres. De cette image, et par souci de cohérence avec elle, on tire parfois la forme arborigène, étonnant mélange d’aborigène et d’arboricole. Création ingénieuse, certes, mais qui n’en reste pas moins fautive.

On dit

On ne dit pas

Les aborigènes d’Australie

La faune aborigène de cette région doit être préservée

Les arborigènes d’Australie

La faune arborigène de cette région doit être préservée

Argumentez votre point de vue

Le 7 juin 2018

Emplois fautifs

Aujourd’hui, le verbe argumenter est intransitif : on argumente pour ou contre quelqu’un, pour ou contre une proposition ; on le trouve aussi parfois absolument avec le sens de « discuter sans fin ». Ce verbe avait cependant jusqu’au xixe siècle un emploi transitif et, dans ce cas, le complément d’objet direct était la personne à laquelle on s’opposait : Argumenter quelqu’un, nous dit Littré signifie « lui adresser des arguments » ; il existe aussi de cet emploi des formes pronominales. On lit ainsi dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Rousseau : « On peut impunément égorger son semblable sous sa fenêtre; [on] n’a qu’à mettre ses mains sur ses oreilles et s’argumenter un peu pour empêcher la nature qui se révolte en lui de l’identifier avec celui qu’on assassine. L’homme sauvage n’a point cet admirable talent ; et faute de sagesse et de raison, on le voit toujours se livrer étourdiment au premier sentiment de l’humanité. » Mais, de nos jours, ces tours ne sont plus en usage et s’il en subsiste quelque trace, c’est dans des formes passives, senties comme adjectivales, comme dans : Un discours bien argumenté, une copie mal argumentée. On évitera de dire, ce qui commence hélas à s’entendre : Argumentez votre point de vue.

On dit

On ne dit pas

Argumentez pour défendre vos idées

Argumentez vos idées

Rerentrer

Le 7 juin 2018

Emplois fautifs

Le préfixe re- est particulièrement productif en français. Il indique généralement la répétition, comme dans revoir, redire ou rentrer. Ce dernier peut aussi signifier « pénétrer à l’intérieur », mais avec une nuance d’effort, de difficulté, comme dans mon frère est rentré à Polytechnique ; ce livre ne rentre pas dans mon sac. Rentrer s’emploie aussi avec le sens de « mettre à l’abri ce qui était à l’extérieur : rentrer les foins, rentrer les chaises de jardin. La langue courante substitue volontiers rentrer à entrer. C’est un péché véniel dont il faut tout de même se garder ; il convient en revanche d’éviter à toute force d’ajouter à rentrer un nouveau préfixe re- pour en faire l’ampoulé rerentrer, à moins que ce ne soit dans une intention plaisante, auquel cas on pourra multiplier sans fin ce préfixe.

Solutique

Le 7 juin 2018

Emplois fautifs

Le nom et adjectif informatique est dérivé d’information sur le modèle de mathématique et d’électronique. La place grandissante prise par cette science dans nos sociétés a fait la fortune du suffixe -tique, que l’on trouve, entre autres, dans bureautique ou mercatique, productique, robotique ou domotique. Mais ce suffixe semble tellement porteur de promesses d’efficacité et de modernité, qu’avec son aide on crée aujourd’hui de nouveaux termes amenés à se substituer à d’autres déjà existants, qui, à cause de leur ancienneté dans l’usage, sont sans doute jugés un peu désuets et, partant, moins efficaces. C’est ainsi que certains jettent aujourd’hui aux orties le nom solution, qu’ils doivent juger trop vieillot pour résoudre tel ou tel problème, et le remplacent par le clinquant et tape-à-l’œil solutique, un triste écho à problématique déjà évoqué dans cette rubrique.

Glittez votre café

Le 7 juin 2018

Néologismes & anglicismes

Le mot anglais glitter peut être un verbe et signifier « briller, étinceler, chatoyer » ; ce peut aussi être un nom signifiant « scintillement, splendeur, éclat » et, au pluriel, « paillettes ». Il entre également dans la composition du mot-valise anglais glitterati, que nous pourrions traduire par « le beau monde ». Mais depuis quelques temps certains publicitaires nous invitent à glitter notre café au lait ou notre cappuccino (on francise alors la forme anglaise pour en faire un verbe du premier groupe), ou encore à dessiner un glitter (on prononce alors à l’anglaise glitteur) café. Dans le premier cas, il s’agit de le saupoudrer de paillettes ; dans le second cas, la locution glitter café désigne le résultat obtenu. La promotion de ces activités manuelles est louable, mais elle ne le serait pas moins si elle se faisait en français.

Un point sept (1.7) pour Un virgule sept (1,7)

Le 7 juin 2018

Néologismes & anglicismes

Les langues se distinguent les unes des autres essentiellement par le vocabulaire et la grammaire ; mais d’un pays à l’autre, les codes typographiques peuvent aussi varier. On le voit quand on écrit des nombres décimaux. Dans ceux-ci, la partie entière, qui correspond aux unités, et la partie décimale, qui exprime les sous-multiples décimaux de l’unité, sont séparées par une virgule, comme 3,14 ; 1,7 ; 21,78 etc. On parle d’ailleurs souvent d’opérations dont on demande le résultat avec un, deux, trois, etc. chiffres après la virgule. On veillera donc bien à ne pas séparer ces deux parties par un point, quand bien même cela se ferait chez nos amis anglais.

On dit

On ne dit pas

Une planche de deux virgule huit (2,8) mètres de long

Trois virgule cinq (3,5) millions d’euros

10 384,27 grammes

Une planche de deux point huit (2.8) mètres de long

Trois point cinq (3.5) millions d’euros

10384.27 grammes

Académique pour Universitaire

Le 7 juin 2018

Extensions de sens abusives

L’adjectif académique signifie « propre à la philosophie platonicienne », mais aussi « relatif à une académie ». On parle ainsi de séance, d’élection ou de discours académique. Cet adjectif a encore pour sens « conforme aux règles, aux usages, au point d’être conventionnel ». Enfin, dans le domaine de l’enseignement, il signifie « qui a rapport à une académie », c’est-à-dire, à une circonscription universitaire placée sous l’autorité d’un recteur : Les bureaux de l’inspection académique. Il convient de ne pas ajouter à ces significations l’une de celles de l’anglais academic, c’est-à-dire « universitaire ». On ne dira donc pas « Des travaux académiques de premier ordre », mais « Des travaux universitaires de premier ordre », bien que, malheureusement, ces tours soient en train de se répandre.

Dernièrement pour Enfin, en dernier lieu

Le 7 juin 2018

Extensions de sens abusives

Dans son Thresor de la langue francoyse tant ancienne que moderne, Jean Nicot écrivait déjà au sujet de dernièrement : « Est adverbe de ce mot Dernier, et signifie non en dernier lieu, ains (mais) au dernier temps. » Il était suivi en cela par l’Académie française, dans la première édition de son Dictionnaire, où l’on pouvait lire : « Dernierement : Adverbe de temps, Depuis peu, il n’y a pas long-temps. Il arriva dernierement un estrange accident ». Cet emploi est très ancien et se rencontrait dès le xiiie siècle, chez Philippe de Beaumanoir dans ses Coutumes de Beauvaisis : « Et avint après ce que le [la] feme, derrainement espousée du chevalier, morut. » Force est donc de constater que le couple dernier/dernièrement a un fonctionnement différent de premier/premièrement, puisque dernièrement ne peut signifier « en dernier lieu ». Certains auteurs ont essayé, au début du xixe siècle en particulier, de donner ce sens à dernièrement ; parmi les plus illustres, on trouve Chateaubriand ou Mme de Staël, qui écrit dans De l’Allemagne : « La langue allemande, depuis mille ans, a été cultivée d’abord par les moines, puis par les chevaliers, puis par les artisans tels que Hans Sachs, Sébastien Brand, et d’autres, à l’approche de la Réformation, et dernièrement enfin par les savants, qui en ont fait un langage propre à toutes les subtilités de la pensée. » Mais force est de constater que cet emploi ne s’est pas ancré dans l’usage ; on emploiera donc dernièrement avec le sens de « récemment » et non d’« en dernier lieu ».

On dit

On ne dit pas

Et, enfin, faites cuire pendant trente minutes


En dernier lieu, relisez soigneusement votre devoir

Et, dernièrement, faites cuire pendant trente minutes

Dernièrement, relisez soigneusement votre devoir

La libellule, le niveau et le requin-marteau

Le 7 juin 2018

Bonheurs & surprises

Cela n’est guère évident à première vue, mais cet insecte entretient des liens étymologiques aussi bien avec cet outil, qui sera décrit ci-dessous et qu’il ne faut pas confondre avec un niveau à bulle, qu’avec ce poisson. La libellule a longtemps été appelée demoiselle et elle l’est encore aujourd’hui. Bescherelle explique ainsi ce nom dans son Dictionnaire national ou Dictionnaire de la langue française : « Quant à la dénomination de demoiselle, il est à croire qu’elle a été donnée par le vulgaire à cause des formes sveltes et élégantes de ces insectes, qui ont le corps allongé et orné de couleurs agréablement distribuées, et à cause de leurs ailes de gaze ; ce qui les a fait encore appeler prêtres à cause des nervures dont l’étoffe ou la matière légère de leurs ailes se trouve régulièrement maillée, ainsi que le sont les volants ou les ailes des surplis de nos prêtres catholiques. »

On notera avec amusement cette proximité entre les prêtres et les demoiselles, qui n’est pas sans rappeler celle qui unit d’autres demoiselles à d’autres religieux, puisque, en effet, on appelait autrefois demoiselles ou moines des bouteilles de terre servant de bouillottes.

On a cru jadis que notre bestiole devait son nom de libellule à la ressemblance de ses ailes, quand elle plane, avec les pages ouvertes d’un livre ou, mieux, d’un petit livre, libellus en latin, forme d’où est tiré aussi le mot libelle.

Mais on s’accorde aujourd’hui à penser que c’est du côté du nom, français ou latin, de niveau qu’il faut chercher pour trouver l’origine du nom de notre insecte. Ce nom, niveau, s’est d’abord rencontré en ancien français sous la forme livel, voire lyvel, ou liveau, puis on est passé de le livel à « le niveau », par un phénomène de dissimilation, qui consiste à changer une consonne dans un mot ou un groupe de mots où l’on en trouve trop de semblables. Livel était issu d’un homonyme de libellus vu plus haut, mais signifiant « niveau ». Libellus était une altération de libella, « petite pièce de monnaie », puis « petite pièce d’argent », et enfin « niveau ». Il existait plusieurs types de cet outil dans l’Antiquité ; celui qui nous intéresse avait une forme de « T » et, de l’intersection des deux pièces qui le composaient pendait un fil à plomb. Son nom, libella, était un diminutif de libra, qui désignait une unité de poids valant 324 grammes, une mesure de volume pour les liquides et enfin une balance. Nous lui devons un certain nombre de mots : la livre, qui chez nous vaut 500 grammes, mais aussi le moyen français litron, qui a fort bien survécu dans le français populaire et qui est à l’origine du nom litre. Ajoutons qu’équilibre est emprunté de l’adjectif latin aequilibris, « de même poids », un composé de aequus, « égal », et de libra. Tous ces mots, livre, équilibre, niveau, litre et litron, se trouvent donc être des parents étymologiques de notre élégante libellule.

Revenons un peu à cette dernière. La ressemblance entre celle-ci et un niveau, ou, mieux, libella, explique que Linné, au xviiie siècle, l’ait appelé Libellula, proprement « le petit niveau », un nom que Cuvier francisa bientôt en libellule. Mais, le plus étonnant, c’est que deux siècles auparavant, en 1558, dans son Histoire des poissons, le naturaliste Guillaume Rondelet appelait déjà cette libellule libella en latin, ou niveau d’eau douce en français. Il y écrit, dans un chapitre intitulé Du marteau ou niveau d’eau douce (il semble, en effet que même si ce nom n’a pas laissé de trace, la libellule ait été parfois appelée « marteau ») :

« Ce petit insecte se peut appeler Libella fluviatilis, pour la similitude de corps qu’il a avec le poisson marin nommé Zigæna ou Libella marina, pour la figure faite comme un Niveau, duquel usent les Architectes, lequel aussi en Italie, s’appelle poisson Marteau. Ceste beste [la libellule] est fort petite, de la figure d’un T, ou d’un Niveau, aiant trois pieds de chaque costé. La queüe finit en trois pointes vertes desquelles, é des pieds elle nage. »

L’évocation de ce « poisson marteau » ne doit pas nous surprendre : Rondelet est avant tout un spécialiste des poissons et voici comment il présente ce requin dans un chapitre de son livre intitulé Du marteau ou poisson juif : « Zugaina, en Latin Libella est nommé ce poisson de la figure qu’il a comme un instrument de maçon et charpentiers, appelé en français niveau […]. Tel est la figure de ce poisson ayant la tête de travers, le corps posé au milieu d’icelle, ou bien est nommé Ζυγαινα pour la figure d’une balance ou la figure d’un joug lequel on lie de travers aux têtes de bœufs. Pour cette même façon de tête, d’aucuns en Italie est nommé Balista, (arbalète), d’autres Pesce martello, car il est fait comme un marteau, à Marseille Peis iouzio poisson juif de la similitude de l’accoutrement de tête duquel usaient au temps passé les juifs en Provence […]. Ce poisson est grand et cetacé [à l’époque : “grand poisson”], il a les ouïes découvertes aux côtés, la bouche au-dessous, la tête différente de tous les autres, à savoir mise de travers comme l’arc d’une arbalète, ou la tête d’un marteau, en chaque bout de la tête sont mis les yeux. Il a la bouche grande, garnie de trois rangs de dents, larges pointues, fortes, tendentes [inclinées] vers les côtés. La langue large comme la langue de l’homme. Le dos est noir, le ventre blanc. Il a deux ailes [nageoires] aux ouïes, au dos point, près de la queue il en a deux petites, la queue finit en deux grandes, inégales. Il a un col, et un long conduit par où dévale la viande en l’estomac, il est horrible à voir, sa rencontre porte malheur aux navigateurs. Il est de chair dure, de mauvais goût, de mauvaise odeur, de mauvaise nourriture. »

Le nom grec de ce poisson, zugaina, va être francisé par Cuvier, qui nommera ainsi un papillon aussi appelé « Bélier-Sphinx », mais également par Littré, qui l’emploiera, lui pour désigner le requin-marteau. Que de ressemblances, décidément entre ce squale et les insectes !

Cette proximité de la libellule et du requin-marteau n’est pas inintéressante. Ce requin, qui se nourrit essentiellement de poissons, est généralement présenté comme pacifique et sans danger pour l’homme. À ses côtés la gentille libellule fait figure de tueur. Cuvier n’écrit-il pas dans ses Leçons d’anatomie comparée : « La famille des Odonates ou Demoiselles, l’une des mieux armées et des plus cruelles parmi les insectes » ? Rien d’étonnant à cela puisque ces Odonates, famille à laquelle elle appartient, doivent leur nom au grec odôn, « dent », une forme d’hommage à leurs pièces buccales propres à dévorer leurs proies. On notera d’ailleurs que nos amis anglais et américains semblent avoir privilégié cet aspect quand ils ont nommé la libellule, qu’ils appellent dragonfly, mais aussi adderfly, devil’s darning needle, « l’aiguille à repriser du diable », ou mosquito hawk, « moustique faucon ».