Dire, ne pas dire

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Le point-virgule

Le 5 décembre 2019

Bloc-notes


Le point et la virgule vont de soi : on écrit pour être lu, donc on écrit comme devra respirer le lecteur. On respire soit un petit coup, pour expirer et respirer entre deux propositions, qui s’enchaînent pourtant dans le flux du souffle, comme une foulée après une autre, et ainsi de suite jusqu’au terme : ainsi la virgule scande la course de la phrase, tant qu’elle court. Le point, lui, y met un terme : profonde expiration, retour au calme, nouveau départ. Que faire du point-virgule, que lui reste-t-il ? Pas grand-chose, puisqu’on respire sans lui par la virgule, qu’on expire sans lui avec le point final. Qu’en faire ? L’interrogation s’impose d’autant plus que, par exemple, en grec ancien, le ; équivaut à notre ?, notre point d’interrogation. On comprend que certains cessent de s’interroger à son propos et le bannissent de leurs écrits, comme une cote mal taillée, une maladresse sans élégance. Ceux qui le maintiennent le soutiennent d’ailleurs bien mal, ne le qualifiant que pour marquer une « pose d’une moyenne durée » (Grevisse). Car enfin, quelle « moyenne » mesurer dans la durée ? La peut-on fixer en musique ? La peut-on même tout simplement entendre ? Non, parce que, en fait, il n’y a pas de justification physiologique au point-virgule, puisque nous n’y avons pas non plus d’accès physique. Le Dictionnaire de l’Académie nous met sur une autre voie, logique. En effet, il définit le point-virgule comme « séparant des propositions unies par une idée logique, ou les parties d’une proposition lorsqu’elles sont d’une certaine étendue ou comportent déjà des virgules ». En clair, tandis que la virgule et le point se justifient dans la lecture à haute voix (la récitation) par les contraintes physiques du souffle, le point-virgule se qualifie dans la lecture muette (inventée par saint Ambroise, qui avait tant impressionné saint Augustin) par les nécessités de l’enchaînement des propositions, quand celles-ci s’articulent dans un raisonnement discursif, ou dans une description un peu longue. La Bruyère reste un maître du point-virgule. Soit qu’il grave un caractère de quelques coups de stylet, où il lui faut additionner plusieurs traits et à, la fin, faire surgir la figure en question : ainsi celui qui « ... commence à grisonner ; mais il est sain, il a un visage frais et un œil vif qui promettent encore vingt années de vie ; il est gai, jovial, familier, indifférent ; il rit de tout son cœur, et il rit tout seul et sans sujet ; il est content de soi, des siens, de sa petite fortune, il dit qu’il est heureux ; il perd son fils unique, jeune homme de grande espérance, et qui pouvait un jour être l’honneur de sa famille ; il remet sur d’autres le soin de le pleurer ; il dit : Mon fils est mort, cela fera mourir sa mère, et il est consolé » (De l’homme, §123). Ou bien : « Don Fernand, dans sa province, est oisif, ignorant, médisant, querelleux, fourbe, intempérant, impertinent ; mais il tire l’épée contre ses voisins, et pour un rien il expose sa vie ; il a tué des hommes, il sera tué » (De l’homme, §129). Soit qu’il expose un argument sans recourir au syllogisme, mais en atteignant une démonstration : « Le docile et le faible sont susceptibles d’impressions : l’un en reçoit de bonnes, l’autre de mauvaises ; c’est-à-dire que le premier est persuadé et fidèle, et que le second est entêté et corrompu ; ainsi l’esprit docile admet la vraie religion, et l’esprit faible ou n’en admet aucune, ou en admet une fausse. Or l’esprit fort ou n’a pas de religion, ou se fait une religion ; donc l’esprit fort, c’est l’esprit faible » (Des esprits forts, §30). Ou bien : « Tout est grand et admirable dans la nature ; il ne s’y voit rien qui ne soit marqué au coin de l’ouvrier ; ce qui s’y voit quelquefois d’irrégulier et d’imparfait suppose règle et perfection. Homme vain et présomptueux ! faites un vermisseau que vous foulez aux pieds, que vous méprisez ; vous avez horreur du crapaud, faites un crapaud, s’il est possible » (ibid, §47). Nous parlons en virgule et par point. Nous pensons avec des points-virgules, que nous ne disons pas. C’est sûrement pourquoi la langue qui pense mal ou pas le menace de disparition. C’est pour cela aussi que Montherlant avait sans doute raison de conclure qu’« on reconnaît tout de suite un homme de jugement à l’usage qu’il fait du point et virgule ». Point et virgule ou bien point-virgule ? L’un et l’autre se disent, mais l’on y pense le même.
 

Jean-Luc Marion
de l’Académie française

En risque de pour En danger de

Le 5 décembre 2019

Emplois fautifs

Le verbe risquer se construit directement, avec comme complément un nom, risquer quelques euros, risquer sa réputation, risquer la prison, etc., ou indirectement, avec la préposition de et un infinitif comme complément, il risque de tomber, il risque d’échouer. La locution en danger de se rencontre dans l’expression en danger de mort ou avec un infinitif, comme dans La Laitière et le Pot au lait : « La Dame de ces biens, quittant d’un œil marri / Sa fortune ainsi répandue / Va s’excuser à son mari / En grand danger d’être battue. » Il convient de ne pas mêler ces deux formes pour en faire le tour incorrect en risque de, que l’on se gardera bien d’employer.

On dit

On ne dit pas

Il risque de tout perdre

Il est en danger de se noyer

Il est en risque de tout perdre

Il est en risque de se noyer

Référencier

Le 5 décembre 2019

Emplois fautifs

Le verbe différencier est emprunté du latin médiéval differentiare (on trouve d’ailleurs encore la forme différentier en mathématiques avec le sens de « calculer la différentielle »). Dans les mots en -encier, on trouve aussi le semencier, un artisan qui produit ou commercialise des semences. Peut-être est-ce l’analogie avec ces formes qui a produit l’étrange et fautive forme référencier, que l’on commence à rencontrer en lieu et place de référencer. Rappelons qu’en français les formes en -encier sont, à quelques exceptions près, des noms : audiencier, conférencier, faïencier, pénitencier, etc., tandis que les formes en -encer sont des verbes : agencer, commencer, influencer, etc.

On dit

On ne dit pas

Ces articles ne sont pas référencés dans notre catalogue

Il faut toujours référencer vos citations

 

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Réfuter pour Récuser

Le 5 décembre 2019

Emplois fautifs

Les verbes réfuter et récuser sont des paronymes, de sens assez proches, mais il existe du premier au second des nuances qui font qu’il n’est pas possible d’employer l’un à la place de l’autre. Réfuter, emprunté du latin refutare, « repousser », signifie « combattre, détruire ce qu’un autre a avancé, en prouvant que ce qu’il a dit est faux ou mal fondé ». On peut ainsi réfuter un argument, une théorie, mais aussi une accusation, un mensonge. Ce n’est que par métonymie, et rarement, que ce verbe s’emploie avec un nom de personne comme objet. Récuser est emprunté du latin recusare, un verbe formé à l’aide de causa, qui a, entre autres sens, celui de « cause, procès » ; il signifie « refuser de soumettre sa cause à la connaissance et à la décision d’une personne, parce qu’on a ou croit avoir des motifs de contester son impartialité ». Récuser a donc pour objet un nom de personne et ce n’est que de manière figurée qu’il peut régir un nom abstrait. Il convient donc de donner à chaque verbe le type de complément qui lui est le plus habituel et de ne pas prendre l’un pour l’autre.

On dit

On ne dit pas

L’avocat de la défense peut récuser un certain nombre de jurés

Sa rigoureuse démonstration sera difficile à réfuter

L’avocat de la défense peut réfuter un certain nombre de jurés

Sa rigoureuse démonstration sera difficile à récuser

Une tête décapitée

Le 5 décembre 2019

Emplois fautifs

Le verbe décapiter signifie « trancher la tête de quelqu’un » ; il est emprunté du latin tardif decapitare, un verbe composé à l’aide du préfixe séparatif de- et de caput, « tête ». Par extension, il signifie aussi « priver de chef un parti, un clan, un groupe » (on rappellera d’ailleurs que le nom « chef » est issu, lui aussi, du latin caput). Le sens de décapiter suppose donc bien que c’est une personne ou un corps qui est privé de tête, et que ce serait bien sûr absurde d’employer ce verbe en parlant de la tête elle-même. On ne dira donc pas plus une tête décapitée que l’on dirait, par exemple, un cadavre sans vie.

On dit

On ne dit pas

On a retrouvé le corps décapité de la victime

On a retrouvé la tête décapitée de la victime

Discount

Le 5 décembre 2019

Néologismes & anglicismes

Le nom anglais discount désigne un rabais consenti par un commerçant sur le prix d’une marchandise ; il entre aussi dans l’expression discount store, qui désigne un magasin de grande surface diffusant une gamme limitée de produits en pratiquant une réduction sur le prix de vente habituel. Ce type de pratique est ancien et le français dispose, outre rabais, de termes comme escompte, remise, réduction, etc. pour la nommer. Aussi n’est-il pas nécessaire de leur substituer l’anglicisme discount, quand bien même celui-ci serait un emprunt au français ancien desconte, ou descompte, qui désignait alors, lit-on dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, « Ce qu’on a à prendre & à rabbattre sur une somme que l’on paye. Quand le Thresorier a avancé de l’argent aux troupes, il en fait le descompte à la fin du mois. Il y a tant de descompte ».

On dit

On ne dit pas

Une réduction, un rabais de 10 %

Le commerçant lui a consenti une jolie ristourne

Un discount de 10 %

Le commerçant lui a consenti un joli discount

Interchanger

Le 5 décembre 2019

Néologismes & anglicismes

Il en va des préfixes comme de la coupe des pantalons, des couleurs ou des races de chiens ; certains, sans que l’on sache vraiment pourquoi, sont plus en vogue à certaines périodes. C’est le cas aujourd’hui pour inter-, qui semble être l’annonciateur de communion entre les individus et la panacée contre toute forme d’incommunicabilité. Mais parfois les formes ainsi créées ne diffèrent en rien – si ce n’est par un peu d’enflure – de celles qu’elles sont supposées remplacer et n’ajoutent rien à leur sens. C’est le cas du néologisme interchanger, apparu il y a peu et utilisé en lieu et place d’échanger. On se gardera bien d’employer ce verbe un peu pataud et l’on conservera le plus élégant échanger.

On dit

On ne dit pas

Ils ont échangé quelques phrases sur la situation

Ils ont interchangé quelques phrases sur la situation

À raison de pour En raison de

Le 5 décembre 2019

Extensions de sens abusives

Les locutions prépositionnelles à raison de et en raison de sont des paronymes, mais elles ne sont pas synonymes. En raison de signifie « en considération de, eu égard à, vu » : En raison de son cri strident, l’agami est aussi appelé oiseau-trompette ; Poil de carotte, le personnage de Jules Renard était ainsi nommé en raison de sa chevelure rousse. À raison de signifie « en proportion de, en fonction de, suivant » : Il est rémunéré à raison du travail accompli. Dans des phrases de ce type, à raison de est parfois, mais rarement, remplacé par en raison de, alors qu’au sens d’« en considération de », à raison de ne peut remplacer en raison de, aussi est-il préférable de donner son sens propre à chacune de ces locutions et de ne pas employer l’une pour l’autre.

Thématique

Le 5 décembre 2019

Extensions de sens abusives

Le mot thématique peut être adjectif ou nom. Dans le premier cas, il s’emploie notamment en musique et en linguistique et signifie « qui se rapporte à un thème ». Dans le second cas, il désigne, en littérature et dans les arts, un ensemble cohérent de thèmes propres à une œuvre, un artiste, un genre, etc. : La thématique de l’errance chez Rimbaud. Il convient donc, pour parler précisément, de ne pas substituer cette forme au nom thème, et de ne pas confondre la longueur d’un mot avec l’importance qu’il peut avoir dans un discours savant, comme cela se fait aussi, par exemple, avec le couple problème / problématique.

On dit

On ne dit pas

Ce thème devrait intéresser beaucoup de lecteurs

Quel sera le thème de la conférence ?

Cette thématique devrait intéresser beaucoup de lecteurs

Quelle sera la thématique de la conférence ?

La micelle, le mica et la miette

Le 5 décembre 2019

Bonheurs & surprises

La chimie nous apprend qu’il existe des entités moléculaires composées d’une tête, qui aime l’eau, et d’un filament, qui ne l’aime pas. Celles-ci se regroupent en petits assemblages sphériques, dans lesquels les parties hydrophobes sont au centre, à l’abri d’une couche protectrice formée par les parties hydrophiles. Chacun de ces petits assemblages est appelé micelle. C’est un dérivé savant du latin mica, « parcelle, miette, grain ». Ce nom, mica, a eu une descendance plus importante que ne pouvait le laisser supposer la petitesse de ce qu’il désignait. Il avait en effet déjà été emprunté, dans la langue de la géologie, pour désigner, à côté du quartz et du feldspath, un des composants principaux du granite, le mica, ainsi nommé parce qu’il se présente sous forme de petits éléments. On rattache généralement ce nom au latin minor, « moindre, plus petit », et au grec mikros, « petit ». Si on le trouve avec le sens de « miette », il avait aussi celui de « grain » dans l’expression mica salis, qui désigne un grain de sel, aux sens propre et figuré. Le nom français mica, d’origine savante, a un doublet populaire, mie. Avant de désigner la partie tendre du pain qu’entoure la croûte, mie a eu le sens de « miette » puis de « toute petite chose sans valeur », et a servi, parallèlement à goutte, à construire des négations ; d’abord dans l’expression Il ne mange mie, « il ne mange même pas une miette », c’est-à-dire « il ne mange pas ». Ce mot entrait aussi dans des comparatifs dépréciatifs. On lit ainsi dans les Romances et pastourelles françaises des xiie et xiiie siècles : Je ne pris mon mari mie / Une orde pome porrie (« Je n’accorde pas plus de prix à mon mari qu’à une sale pomme pourrie »). Pour des raisons d’assonance, le e final est parfois omis. C’est ce que l’on a dans Raoul de Cambrai, une chanson de geste du xiie siècle : Se vos l’aves, ne le me celes mi (« Si vous l’avez, ne me le cachez pas »). Cette double fonction de mie, nom commun et adverbe de négation, permet aussi des jeux de mots, comme dans Les Miracles de la Sainte-Vierge, de Gauthier de Coincy : L’escriture [les juifs] n’entendent mie / La croste en ont et nous la mie. Mie peut encore avoir un autre sens. La forme m’amie, « mon amie », a été mal interprétée et vite écrite ma mie. Il arriva même que le syntagme ma mie fût compris comme un seul mot et qu’on lût dans des textes médiévaux sa mamie pour désigner une femme aimée. En effet, le latin amica avait évolué en amie, comme mica avait évolué en mie. Notons qu’au Moyen Âge, les formes mie et amie désignaient plus souvent une amante, une maîtresse ou une concubine qu’une amie. On remarque aussi qu’en français actuel, le passage de l’amie à l’amante se fait par l’adjonction de l’adjectif « petite ». L’ancien français usait d’un procédé semblable, mais par l’adjonction du diminutif -ette, et, de même que mie donne miette, amie avait donné la forme, aujourd’hui hors d’usage, mais très fréquente en ancien français amiette, « amante ». Il est une autre forme que nous devons à mica. En latin populaire ce nom a été modifié, par redoublement expressif du c, en micca, forme à laquelle nous devons notre « miche ». À l’origine, ce dernier désigne, comme mie ou miette et conformément à l’étymologie, un tout petit morceau de pain. Il n’entrait pas dans des expressions négatives, comme mie, dans « il ne mange mie », mais dans des tours dépréciatifs, aujourd’hui disparus, mais qu’on lisait, par exemple, chez Eustache Deschamps : leurs corps ne vault deux miches, c’est-à-dire « ne vaut rien ». Après que miche avait désigné un pain, il est entré de manière figurée dans des expressions comme miches du couvent militaire, pour désigner balles et boulets, ou miches de saint Étienne (celui-ci, le premier martyr de la chrétienté, ayant été lapidé), pour désigner des pierres. Par analogie de forme, et dans une langue populaire, miches, employé au pluriel, désigne aussi les fesses, en particulier dans l’expression serrer les miches. Notons pour conclure qu’il n’est guère étonnant, au vu de l’étymologie, que le mica soit un composant du granite, puisque ce dernier tire son nom de l’italien granito, substantivation d’un adjectif signifiant proprement « granuleux », lui-même dérivé de grano, un nom issu du latin granum, « grain ».

Mystère et tourments de la langue dans Bouvard et Pécuchet

Le 5 décembre 2019

Bonheurs & surprises

Chaque mois, nous nous efforçons dans cette rubrique de corriger les fautes trop souvent entendues ici ou là. Il s’agit non de s’ériger en maîtres censeurs, mais véritablement d’aider ceux qui souhaitent écrire et parler correctement, tant il est vrai que la langue française a parfois des subtilités qui ne sont pas aisées à saisir. Flaubert en présente quelques-unes dans un passage de Bouvard et Pécuchet, dans lequel ses personnages, désireux de se lancer dans l’écriture, apprennent qu’ils doivent se faire la main en imitant les classiques ; cependant il leur apparaît rapidement que même les plus grands auteurs ont péché, non seulement par le style, mais encore par la langue. Déconcertés par cette révélation, ils décident d’apprendre la grammaire, ce qui donne le savoureux passage suivant :

« Avons-nous dans notre idiome des articles définis et indéfinis comme en latin ? Les uns pensent que oui, les autres que non. Ils n’osèrent se décider.

Le sujet s’accorde toujours avec le verbe sauf les occasions où le sujet ne s’accorde pas.

Nulle distinction, autrefois, entre l’adjectif verbal et le participe présent ; mais l’Académie en pose une peu commode à saisir. Ils furent bien aises d’apprendre que leur, pronom, s’emploie pour les personnes, mais aussi pour les choses, tandis que et en s’emploient pour les choses et quelquefois pour les personnes.

Doit-on dire “Cette femme a l’air bon” ou “l’air bonne” ? “une bûche de bois sec” ou “de bois sèche” ? “ne pas laisser de” ou “que de” ? “une troupe de voleurs survint” ou “survinrent” ?

Autres difficultés : “Autour et à l’entour” dont Racine et Boileau ne voyaient pas la différence ; “imposer” ou “en imposer” synonymes chez Massillon et Voltaire ; “croasser” et “coasser”, confondus par La Fontaine, qui pourtant savait reconnaître un corbeau d’une grenouille.

Les grammairiens, il est vrai, sont en désaccord. Ceux-ci voient une beauté où ceux-là découvrent une faute. Ils admettent des principes dont ils repoussent les conséquences, proclament les conséquences dont ils refusent les principes, s’appuient sur la tradition, rejettent les maîtres, et ont des raffinements bizarres. Ménage, au lieu de lentilles et cassonade, préconise nentilles et castonade. Bouhours jérarchie et non pas hiérarchie, et M. Chapsal les oeils de la soupe.

Pécuchet surtout fut ébahi par Jénin. Comment ? des z’hannetons vaudrait mieux que des hannetons ? des z’haricots que des haricots ? et, sous Louis XIV, on prononçait Roume et Monsieur de Lioune pour Rome et Monsieur de Lionne !

Littré leur porta le coup de grâce en affirmant que jamais il n’y eut d’orthographe positive, et qu’il ne saurait y en avoir.

Ils en conclurent que la syntaxe est une fantaisie et la grammaire une illusion. »

Rappelons cependant que dans la rubrique intitulée Questions courantes, qui se trouve sur son site, l’Académie a répondu à quelques-unes des angoisses de nos deux héros, comme celle qui concerne l’accord du verbe après un singulier collectif suivi d’un complément de nom au pluriel, ou encore l’accord après « avoir l’air », mais on notera avec amusement – ou avec inquiétude – que là où Flaubert écrit Cette femme a l’air bon (ou bonne), l’Académie écrit Elle a l’air malin (ou elle a l’air maligne ?). Étonnante permanence des interrogations suscitées par la langue !