Dire, ne pas dire

Avoir la tête à l’escarpolette

Le 06 janvier 2014

Bonheurs & surprises

Le nom escarpolette, dont l’origine est incertaine, est un synonyme précieux de balançoire. L’expression « avoir la tête à l’escarpolette » a d’abord été utilisée pour évoquer une personne au caractère léger, puis quelqu’un qui se signale par la légèreté de ses mœurs, légèreté qui semble inscrite dans le nom même d’escarpolette grâce au suffixe diminutif -ette. Il est vrai que, dans l’imaginaire, l’escarpolette est associée à une atmosphère de sensualité, comme on peut le voir dans cet extrait d’Une partie de campagne, de Maupassant :

« Ses bras tendus tenaient les cordes au-dessus de sa tête, de sorte que sa poitrine se dressait, sans une secousse, à chaque impulsion qu’elle donnait. […] Et l’escarpolette peu à peu se lançait, montrant à chaque retour ses jambes fines jusqu’au genou, et jetant à la figure des deux hommes, qui la regardaient en riant, l’air de ses jupes, plus capiteux que les vapeurs du vin. »

Le charme troublant provoqué par le balancement de l’escarpolette est également évoqué dans le célèbre Duo de l’escarpolette tiré de l’opérette Véronique, où Hélène, s’adressant à Florestan, chante, comme si la griserie pouvait ouvrir la porte à toutes les folies :

« Poussez, poussez, l´escarpolette,

Poussez pour mieux me balancer !

Si ça me tourne un peu la tête,

Tant pis ! Je veux recommencer ! »

Mais bien avant Maupassant et Vanloo,  librettiste de Véronique, nombre de peintres ont fait figurer cette escarpolette dans des tableaux empreints d’une certaine frivolité. Parmi ceux-ci Pater, Lancret et surtout Fragonard, dont la célèbre toile Les Hasards heureux de l’escarpolette était considérée par Pierre Cabane comme un exemple de « marivaudage badin » et qu’un ouvrage plus encyclopédique présentait naguère comme « un spécimen fidèle de l’art fripon de l’époque de Louis XV ».

Rappelons que la toile était une commande du baron de Saint-Jullien, receveur général du clergé, qui donna à Fragonard les instructions suivantes :

« Je désirerais que vous peignissiez Madame sur une escarpolette qu’un évêque mettrait en branle. Vous me placerez, moi, de façon que je sois à portée de voir les jambes de cette belle enfant et mieux même si vous voulez égayer votre tableau. »

Nous avons là le témoignage d’un siècle qui maniait fort bien la litote, puisque à celle, fort suggestive, du commanditaire – « et même mieux si vous voulez égayer votre tableau » – répond parfaitement celle, plus discrète, du titre même de l’œuvre – Les Hasards heureux de l’escarpolette.