Dire, ne pas dire

Atroce, féroce, La Guerre du feu

Le 02 juin 2016

Bonheurs & surprises

L’expression l’œil du tigre fut popularisée par le titre français d’un film de Sylvester Stallone, dont le titre anglais était simplement Rocky III. Elle désigne une farouche détermination à vaincre et une aptitude à voir les faiblesses de son adversaire.

Bien avant l’invention du cinéma, la langue latine avait un adjectif qui disait déjà tout cela : ferox. La formation de ce dernier vaut que l’on s’y arrête. Ferox est composé de deux éléments : fer-, dont il est difficile de dire s’il est tiré de l’adjectif ferus, « sauvage, cruel », ou de son féminin substantivé, fera, pris dans l’expression fera (bestia), « (bête) fauve », et -ox, qui remonte à une racine okw-, que l’on connaît surtout grâce à son diminutif oculus, « œil ». Pour les premiers Latins, était donc ferox qui avait un œil cruel, un œil de fauve.

Du premier élément, ferus, sera issu, après quelques glissements de sens, le français fier. Mais les premiers sens de cet adjectif, que l’on rencontre dans notre langue dès la Chanson de Roland, sont encore très proches de ceux du latin ferus, c’est-à-dire « terrible, farouche, violent ». Il peut s’appliquer aux hommes (Comment m’estes si dur et fier/ Qu’a mort me mettez sanz raison ? : « Pourquoi êtes-vous si dur et cruel envers moi, vous qui me mettez à mort sans raison ? », dans Un miracle de Notre Dame), ou aux choses (Par infer cuert une riviere/ Unkes nuz hom ne vit tant fiere/ Ele est tote de plonc fondu : « Au milieu de l’enfer court une rivière, personne n’en a jamais vu d’aussi terrible, elle est entièrement de plomb en fusion », dans La Vie de sainte Juliane).

On retrouve la racine okw- évoquée plus haut dans un autre composé du même type, atrox. Cette fois, le premier élément est ater, « noir », mais aussi « funeste, cruel ».

De ater nous sont restées peu de choses en français : le nom airelle, issu à la fin du xvie siècle de formes du Massif central, eirela ou airelo, l’une et l’autre dérivées du provençal aire, « noir ». Le linguiste Albert Dauzat considérait que ce nom était un des éléments qui, parmi tant d’autres de nature géographique, climatique, agricole, sociologique ou politique, coupaient la France en deux, puisqu’il y avait, disait-il, une ligne de partage entre le Sud, où ce fruit était appelé airelle, et le Nord, où il était connu sous le nom de myrtille. D’un dérivé atramentum, « encre », est issu l’ancien français airement, qui désigne l’encre, mais aussi les matières employées pour sa fabrication, entre autres la gale du chêne. Ce nom servait de modèle et de référence pour la noirceur. On lit ainsi dans le Roman de Renard : Cheveu ot noirs conme arrement « Il avait les cheveux noirs comme de l’encre ».

C’est aussi à ater, par l’intermédiaire de la locution atra bilis, « bile noire », que l’on a emprunté le nom atrabile, employé jadis en médecine et qui s’est effacé peu à peu devant son équivalent tiré du grec, mélancolie. Quant à son dérivé, atrabilaire, il doit sans doute beaucoup de sa survie à Molière, qui donna comme second titre au Misanthrope « L’Atrabilaire amoureux ».

On s’est longtemps demandé si cette forme ater pouvait être rapprochée d’un sens ancien de atrium, qui aurait désigné une demeure primitive où la fumée du foyer s’échappait par une ouverture ménagée dans le toit. Ater aurait alors été ce qui était noirci par la fumée, par la suie et serait lié sémantiquement au feu.

Le romancier, linguiste et essayiste anglais Anthony Burgess semble avoir fait sienne cette hypothèse quand il a créé, à partir de racines indo-européennes, la langue des Ulams, pour le film de Jean-Jacques Annaud, La Guerre du feu. En effet, quand ces Ulams désignent le feu dans leur langue, ils le font avec un cri guttural que l’on pourrait transcrire par Atr- et qui n’est guère éloigné du ater des Latins. On aimerait bien sûr rattacher âtre à cette famille ; mais on ne le peut. En effet ce dernier nous vient, par l’intermédiaire du latin ostracum, du grec ostrakon, « coquille », puis « morceau de brique ». Cette dalle, l’âtre, n’est donc pas liée étymologiquement au feu, mais à l’huître et à l’ostracisme.