Dire, ne pas dire

Ardelions et fâcheux

Le 05 décembre 2013

Bonheurs & surprises

Le nom ardélion, que l’on se gardera bien de confondre, puisque l’on vient de parler de broches et de piques, avec ardillon, pointe mobile d’une ceinture, est un terme vieilli qui désigne un homme encombrant par son empressement indiscret et maladroit. Il nous vient du latin ardelio et se rencontre sous la plume de Phèdre et de Martial. Leurs vers illustrent à merveille ce qu’est ce fâcheux personnage.

On lit ainsi dans Phèdre, (Fables, II, 5) :

« Est ardalionum quaedam Romae natio, / Trepide concursans, occupata in otio, / Gratis anhelans, multa agendo nihil agens, / Sibi molesta et aliis odiosissima. »

(« Il existe à Rome une race d’ardélions, courant agités de tous côtés, affairés sans affaires, s’essoufflant sans raison, n’avançant à rien en s’occupant de beaucoup de choses, à charge à eux-mêmes et insupportables à autrui. »)

Cette description est assez proche de celle que fera, presque vingt siècles plus tard, Théophile Gautier, qui écrit dans Les Jeunes-France, romans goguenards :

« Ô lecteurs du siècle ! ardélions inoccupés qui vivez en courant et prenez à peine le temps de mourir… »

Martial dans ses Épigrammes (II, 7) dresse le portrait railleur d’un plaisant ardélion :

Declamas belle, causas agis, Attice, belle

Historias bellas, carmina bella facis

Componis belle mimos, epigrammata belle

Bellus grammaticus, bellus es astrologus

Et belle cantas et saltas, Attice, belle

Bellus es arte lyrae, bellus es arte pilae

Nil bene cum facias, facias tamen omnia belle

Vis dicam quid sis, magnus es ardelio

(« Tu déclames élégamment, Atticus, tu plaides élégamment, tu écris des histoires élégantes, des chants élégants, tu composes élégamment des mimes, élégamment des épigrammes, tu es un grammairien élégant, tu es un astrologue élégant. Tu chantes élégamment, et tu danses, Atticus, élégamment. Tu es élégant quand tu joues de la lyre, tu es élégant quand tu joues à la balle. Même quand tu ne fais rien de bien, tu le fais quand même élégamment. Tu veux que je te dise ce que tu es, tu es un grand ardélion. »)

Malgré ces illustres parrains, le nom ardélion n’a pas connu une grande fortune et Littré le qualifiait déjà d’inusité. Ce mot savant n’est apparu en français qu’au xvie siècle et avant qu’il n’ait pu largement se répandre dans notre langue, Jean de La Fontaine lui a porté un coup presque fatal. Le fabuliste, lui non plus, n’aimait pas les fâcheux, ces quelques vers le montrent bien :

« Ainsi certaines gens, faisant les empressés, / S’introduisent dans les affaires :

Ils font partout les nécessaires, / Et, partout importuns devraient être chassés. »

Mais ils sont tirés de la fable Le Coche et La Mouche, d’où nous vient la fameuse « mouche du coche ». Il est probable que, face à l’immense succès de l’expression, le mot ardélion s’est peu à peu effacé. Un clou chasse l’autre, nous dit le proverbe ; une expression parfois chasse un mot. Si la mouche n’est pour rien dans le fait que le coche soit arrivé « au haut », la « mouche du coche » est pour beaucoup dans la disparition de l’ardélion.