Après bien des hésitations
et des regrets, Mégarée se tourne vers la douce Ismène
et lui dit : « Mourir, Ismène, cest moins dur quon ne
croit. Ce qui est difficile, cest de briser les mille petites racines
de lhabitude agrippées aux mille cailloux du passé. »
Mégarée simmole et devient
le héros.
Vous étiez, en 1940, à Saumur.
Vous avez participé à la campagne de France.
Lors de loccupation de la zone dite libre,
vous décidez avec Kessel de rejoindre les Forces Françaises
en Angleterre. Vous passez les Pyrénées la nuit et le
jour de Noël : trente heures de marche. Puis vous restez quelques
jours cachés à Barcelone chez le fils de notre confrère
André Chevrillon. Vous traversez lEspagne clandestinement, puis
les sierras de la frontière hispano-portugaise : cétait
le jour des Rois. Vos guides se perdirent dans une tempête de
neige. Lobscurité était si profonde quon ne voyait pas
le cavalier devant soi. Il fallait crier sans arrêt pour ne pas
se perdre. Kessel et vous, lassés, vous vous mettez à
déclamer des vers. Corneille, Hugo, Heredia et dautres poètes
vous accompagnent. Vous lancez un vers et Kessel y répond. Enfin,
exténués, vous êtes sur la terre portugaise. Un
hydravion vous conduit près de Londres. Vous vous présentez
au Quartier Général des Forces Françaises Libres.
Vous êtes aide de camp du général dAstier de la
Vigerie.
Au
début de 1943, Emmanuel dAstier, chef du mouvement Libération,
arrivant à Londres après une mission clandestine en France,
demanda à Joseph Kessel et à vous-même de composer
un chant qui deviendrait le chant de la Résistance.
Un
dimanche de mai, vous étiez avec Kessel dans un hôtel des
environs de Londres où se trouvaient Mederic, mort au combat,
Boislambert, aujourdhui Grand Chancelier de lOrdre de la Libération,
le Général de Boissoudy, et de nombreux officiers de la
France Libre.
Vous
vous enfermez avec Kessel et vous composez, sur la musique dune jeune
compositrice, Anna Marly, le Chant des Partisans.
Le
soir, vous vous rendez à Londres chez Emmanuel dAstier. Plusieurs
délégués de la Résistance étaient
assemblés. Le chant si douloureux, si affreusement triste, était
né. Depuis, on entendit les réfractaires des maquis et
les prisonniers derrière les barreaux des cellules et les combattants
volontaires chanter :
Ami,
entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines...
Ami, entends-tu les cris sourds
du pays quon enchaîne...
Vous
avez fait une uvre si belle quelle est encore chantée
aujourdhui par ceux qui nont pas oublié.
À
la même époque, vous avez écrit Lettres dun
Européen. Elles sont adressées à un compatriote,
à un Anglais, à un Allemand, à un Russe, à
un Américain.
Cette
guerre, nous dites-vous, donne une occasion unique de reconstruire le
monde. Refonte de la société internationale et, pour commencer,
refonte de la société européenne. Il faut une fédération
des nations. Il faut que lEurope soit ouverte : levée des frontières,
suppression des douanes, création dune monnaie internationale.
Et voici ce quon navait encore jamais dit : « Il nest que deux
sentiments, écrivez-vous, qui créent le bonheur et vers
lesquels il nous faut aller : le courage et la générosité.
Les peuples ont fait une immense dépense de courage pendant cette
guerre. Puissent-ils faire maintenant une grande dépense de générosité,
ce qui est peut-être une autre forme de courage. »
Ces
Lettres dun Européen ont été composées
il y a vingt-cinq ans. Quelle audace fallait-il pour lancer cet appel
en pleine guerre ! Cest un peu ce quavait fait, un quart de siècle
auparavant, Romain Rolland dans une uvre admirable, qui a été
comprise seulement par les hommes qui luttaient : Au-dessus de la
mêlée.
Vous
participez, avec André Gillois, à lémission «
Honneur et Patrie ». Puis vous êtes envoyé en mission
en 1944 à Alger. Vous êtes ensuite correspondant de guerre.
Cest ainsi que vous parcourez tout le front de lOccident.
À
peine démobilisé, vous fûtes quelques jours journaliste : vous étiez avec notre confrère Henri Troyat codirecteur
dun hebdomadaire, à peine né, et déjà enseveli.
Lavez-vous regretté ? Le saura-t-on jamais ? Pas même
vous !
Vous
avez publié alors un roman de guerre écrit entre 1941
et 1945 : La dernière brigade. Cest votre premier roman
un livre de jeunesse. Faut-il vous dire toute ma pensée ? Jespère que vous ne men voudrez pas.
Japprécie
peu les premiers chapitres. Il semble que vous faites un devoir difficile.
Le démarrage est pénible. Mais lorsque les Allemands arrivent
dans la région de Saumur, le livre a presque cet accent de vérité
que nous trouverons plus tard dans vos romans. Votre forme bientôt
se perfectionnera. Votre style prendra de la fermeté.
Je voudrais maintenant évoquer
les grandes uvres qui vous ont rendu justement célèbre.
Dabord Les grandes familles.
Un
poète illustre, membre de lAcadémie française,
meurt à soixante-quatorze ans. Et voici un médecin célèbre,
membre de lAcadémie de Médecine, qui voudrait bien lui
succéder. Cest un homme du monde. On a beaucoup dit que cétait
un mélange dHenri Mondor et de Thierry de Martel. Je crois que
ce nest ni lun ni lautre.
Je note surtout que vous êtes poursuivi
par une pensée : lAcadémie française ! Votre candidat,
vous le suivez dans sa campagne académique. Comment étiez-vous
si bien renseigné ? Vous naviez que trente ans à cette
époque.
À la fin du livre, vous nous faites
un portrait remarquable dun garçon qui avait été
la honte des siens. Original, joueur, débauché, il fit
a un conseil judiciaire. Il devient une épave et finit sa vie
dans un asile daliénés. Ah ! quelle belle description
vous nous faites, à ce propos, de la démence !
Cependant,
il est une phrase que vous avez dû regretter. Faut-il vous la
dire « Les marabouts au crâne chauve, vêtus de leurs
ailes vertes qui leur tombaient aux chevilles, et leurs longs nez baissés
dans leurs gilets blancs étaient autant de portraits académiques. »
Joserai
vous rappeler quayant remis le manuscrit des Grandes Familles
à René Julliard, vous partez pour lItalie. Vous y restez
un an. Pourquoi ? Sans doute vos souvenirs sont-ils très précis.
Mais vous êtes muet. Passons...
Les
Grandes Familles obtiennent, en 1948, le prix Goncourt. Vous voici
sur la voie du succès. « Un bel écrivain est né » disait dans Le Monde Émile Henriot. Il ne se trompait
pas et Léo Larguier, le lendemain où vous fut attribué
le prix, sécriait : il va vivre comme Gabriele dAnnunzio.
Vous
louez, pour y passer la fin de lhiver, une villa à Capri, la
Casa del Sole. Quel beau nom, si prometteur ! Malheureusement
jamais le soleil ny pénétrait et chaque matin vous entendiez
dune église voisine sonner le glas dun mort. Vous fûtes
effrayé. Vous revenez à Paris. Déjà un nouvel
ouvrage occupait votre esprit, La chute des corps.
Dans
ce livre, vous vous plaisez à raconter une aventure qui pourrait
faire dire : cest un roman à clé. Vous êtes satisfait
de réunir en un seul deux personnages dune brutalité
presque proverbiale, un des plus grands comédiens des temps modernes
et un auteur dramatique qui aurait pu être de lAcadémie
française.
Et
puis voici un autre portrait : la fin dun homme déchu, ruiné,
souffrant dune artérite dun membre inférieur : vraie
et poignante description qui est à donner en exemple aux étudiants
en médecine ; ce qui prouve que vos sources étaient bonnes.
Dans
le volume suivant, Rendez-vous aux Enfers, vous faites dabord
le récit dun bal avant la première guerre. Voici ce que
vous dites de la vie parisienne. On dirait du Balzac : « Quel
mouvement intérieur poussait ces gens à se recevoir, à
sinviter, à répondre aux invitations, à feindre
le plaisir en des lieux où ils sennuyaient à crever,
à danser par politesse avec des partenaires qui leur déplaisaient,
à sabstenir, par discrétion, de danser avec ceux quils
désiraient. »
Plus
loin, vous décrivez le retour à Paris du Président
du Conseil revenant de Munich. Jai vu ce retour et la foule délirante
hurlant de gratitude dêtre « momentanément délivrée
de la peur au prix de nimporte quel reniement, de nimporte quelle
servitude future. Tout ce que vous dites est vrai.
Voici,
vers la fin du livre, un chapitre sur le Trianon Palace. Vous vous rappelez
quelle place cet hôtel a tenu dans notre vie. Nous y allions presque
tous les samedis. Le cher Pierre Brisson était là. Nous
nous enfermions dans nos chambres respectives. Vous travailliez à
quelque roman et moi à une uvre médicale. Nous nous
retrouvions le soir. Nous dînions avec Marcel Achard, René
Clair, Kessel et dautres amis. À dix heures nous nous séparions
pour travailler encore. Au Trianon, quel entrain, quel enthousiasme
nous animait chaque fois que nous nous y retrouvions ! Leau inondait
les salles de bain, les de robinets ne fonctionnaient pas, on avait
chaud, on avait froid. Mais quimportait ?
Ces
trois volumes, fresque de la société parisienne entre
les deux guerres, vous ont acquis la réputation dêtre
un écrivain pessimiste. Ne seriez-vous pas plutôt un optimiste
que les bassesses humaines surprennent et indignent ?
Parlons maintenant de La volupté
dÊtre paru en 1954, dont vous avez fait une pièce
en 1961, La Contessa. Dois-je vous avouer que je préfère
le roman ? Vous aussi, je crois.
Mme
Elvire Popesco a joué la pièce avec son immense talent
et a remporté un de ses grands succès. Mais une pièce
peut-elle contenir toutes les finesses dun roman danalyse ?
Le
sujet est magnifique. On sétonne que vous ayez pu le traiter
avec une connaissance si parfaite de la psychiatrie.
Une femme, la comtesse Lucrezia Sanziani,
a été belle, adulée, elle a suscité des
passions parmi les hommes les plus importants de son époque,
princes, ministres, financiers, artistes. Elle a défrayé
toutes les chroniques dEurope avant lautre guerre, comme la Castiglione.
Lâge
est venu (elle a soixante-dix ans) et voici la misère, la solitude.
Elle ne veut pas avouer sa déchéance. Elle nie le temps.
Elle conteste que le passé soit fini. Elle veut vivre comme elle
vivait quand elle avait trente ans. Dans les brumes de sa conscience
elle croit voir ses amants, elle leur parle, elle confond les vivants
et les morts, elle envoie des lettres damour à ceux qui ont
quitté la terre depuis longtemps. Elle remonte le cours des âges.
La Contessa nest pas une démente, cest simplement une femme
qui a lhallucination du passé, à tel point que son hallucination
devient la réalité.
Elle
parle de dAnnunzio : « Gabriele, odieux comme le génie,
sécrie-t-elle. Comme il a pu me faire souffrir ! »
DAnnunzio avait le don de faire souffrir
toutes celles quil a aimées. Mais sa voix était si harmonieuse,
son verbe si prestigieux, quil fascinait ceux qui lapprochaient.
Je
me souviens dun soir. En sortant du Théâtre des Champs-Élysées
je monte dans une calèche avec une dame très respectable
dont les années disparaissaient sous léclat de ses parures.
DAnnunzio, qui ne lui avait jamais été présenté,
la voyant et la trouvant belle, se précipite sur le marchepied
et, lui baisant la main avec ardeur, sécrie :
O bellissima ! Permettez que jaille passer une nuit damour fol avec
vous.
La
dame me demande :
Quel est ce grossier personnage ?
Et
sadressant au cocher :
Allez, cocher, plus vite !
Lorsque,
quelque cent mètres plus loin, je lui dis :
Cétait Gabriele dAnnonzio.
Ah ! Que ne lavez-vous dit plus tôt !
Quelques
jours après, disant à dAnnunzio les réactions
de la dame comme je vous les raconte aujourdhui, il sen amusa tel
un enfant. La retrouva-t-il ? Cest possible...
Mais
revenons, Monsieur, à votre uvre.
Les
Rois Maudits est celle qui a connu la plus grande faveur du public.
Elle a eu un immense tirage et fut traduite dans presque tous les pays.
Ce
qui prouve votre attachement à ces six volumes, cest que vous
en avez fait paraître récemment une nouvelle édition
dont vous avez revu et souvent récrit les deux mille pages.
Me
Floriot, récemment, au cours dune interview, disait : «
Jai relu il y a quelque temps Les Rois Maudits de Maurice Druon.
Ces livres donnent un sentiment de vérité historique extraordinaire
et leurs personnages ont couleur de vie. »
Vous
avez voulu révéler aux Français un chapitre mal
connu de leur passé et nous donner un roman historique. Je sais
bien, rien nest plus difficile quun roman historique. Tout en restant
dans les limites de lhistoire, limagination se donne libre cours.
En cela vous avez parfaitement réussi. Mais vous êtes comme
gêné par cette imagination et il vous faut, à regret,
tenir la bride où cette « folle du logis »
veut vous entraîner.
On
vous a reproché davoir eu des collaborateurs. Vous, au moins,
vous les avez annoncés clairement.
Nous
voyons dabord le grand maître des Templiers, vieillard épuisé,
chancelant. Vous nous décrivez sa mort avec tout votre lyrisme.
C était le 18 mars 13I4. Du haut de son gibet que déjà
le feu envahit, il sécrie : « Pape Clément, chevalier
Guillaume, roi Philippe, avant un an je vous cite à comparaître
au tribunal de Dieu. » La malédiction devint réalité.
Le
rôle principal est tenu par le comte Robert III dArtois.
En
quarante-deux ans de vie, le comte Robert dArtois a fait tout ce quun
être humain peut commettre. Lui, second personnage du royaume,
a dénoncé, pillé, assassiné. Il a fait des
faux en écriture, a maquillé des sceaux, suborné
des témoins. Il est devenu parjure. Le comte dArtois est déchu
de ses titres par le roi, banni de sa patrie. Il erre sur les routes
de France. Il va en Angleterre. Il prononce devant le Parlement anglais
une harangue enflammée contre son pays. Il prend le commandement
dune armée, débarque en Bretagne et est blessé
mortellement au siège de Vannes par un trait darbalète.
Il savait quel avait été le sort de la bataille maritime
de lÉcluse, dans laquelle la destruction de la flotte française
mettait le roi de France dans limpossibilité de porter la guerre
en Angleterre. Cétait le 22 juin 1340.
La
guerre, déclenchée par Robert dArtois, allait durer cent
ans.
Que
de drames, dempoisonnements, dassassinats, de longs et extraordinaires
procès, de scandales, de viols vous racontez dans ces six volumes ! Au milieu de ces crimes vous allez et venez à laise, cependant
que vos lecteurs sont effrayés. Vous lavez voulu. Je me demande
pourquoi vous navez pas fait de tous ces crimes un film. Quel relief
auraient eu ces histoires vraies mais fantastiques !
À
cette époque-là tout était démesure. Lhomme
construisait des cathédrales, vivait dans lombre des murs crénelés,
aimait avec passion, jetait dans les fers ses ennemis, se précipitait
dans les guerres et les tournois, croyait en la sorcellerie et au diable.
Il
y a dans ces livres bien des histoires damour. Elles vous hantent.
Malheureusement certaines de vos attestations sont inexactes. Par exemple,
vous nous dites : « Une femme amoureuse se distingue à
sa démarche, même de dos. » Vraiment ?
Ou
bien encore (je vous cite) : « Comme presque tous les êtres
destinés aux folies de la passion, Marie avait un il légèrement
plus petit que lautre. » Jai vu au cours de ma vie bien des
femmes amoureuses. Je nai jamais vu cet il ni cette démarche
dont vous parlez.
Cependant
vous dites avec raison, dans un autre livre : « Nous sommes, dans
le domaine de lamour, des ignorants, des timides, des honteux et des
malhabiles à côté des anciens. »
Dans
La Louve de France je note cette phrase : « Il lui demanda
dune voix de jaloux, cette voix qui plaît tant aux femmes au
début dun sentiment et leur devient si lassante à la
fin dune liaison... »
Vous
allez, pendant les cinq années que dure la parution des Rois
maudits, dans presque tous les pays du vieux continent et souvent
pour y retrouver la trace de vos héros. En 1961 vous êtes
à Venise. Loccasion se présente pour vous daller en
Russie. Vous parcourez la Russie de Leningrad à Odessa.
En
1962 vous êtes en Crète. Vous voulez voir la grotte où
naquit Zeus. Vous préparez Les mémoires de Zeus.
Je ne sais si lon a bien compris ce livre, si parfaitement écrit.
Ouvrage
de passion, cest le roman de lunivers où tour à tour
vous nous montrez les rires et les larmes des dieux et où parfois
nous vous entrevoyons.
Zeus,
après avoir décrit dune façon précise les
charmes de sa nourrice Amalthée, la jeune nymphe de montagne,
ne peut sempêcher de nous confier : « Jai aimé
les femmes qui ressemblaient à Amalthée, mais jen ai
tant aimé dautres. »
Le
récit nous révèle les Atlantes, le règne
de Cronos, puis le berceau de Zeus qui ne pouvait être que la
Crète, cette île où se sont croisées toutes
les civilisations méditerranéennes, les Hespérides,
Hadès, Koré, Perséphone, Aphrodite, Demeter, Hera.
Quels beaux poèmes vous leur consacrez ! Quelles magnifiques
formules, faites de toute la musique du monde !
Je
me souviens de cette nuit où, à trois heures du matin ? vous mavez réveillé, ayant forcé ma porte avec
Pierre de Benouville.
«
Que pensez-vous de mon Zeus ? » mavez-vous demandé.
Je
vous répondis, mi-éveillé, mi-dormant : «
Cest dur, mais cest beau. » À vrai dire, je nen avais
encore rien lu. Depuis, jai corrigé mon oubli.
En
1964, voici que les États-Unis vous étonnent par leur
dynamisme, leur grandeur inépuisable, les prospectives vers le
toujours plus loin.
Revenu
en France, vous publiez Paris de César à Saint-Louis.
«
Mettez-vous à genoux et priez car les Huns ne viendront pas,
je le sais. » Ainsi parlait Geneviève. La prophétie
saccomplit parce quAttila, au lieu dattaquer Paris, se dirigea vers
lAquitaine et parce quun général romain, Aetius, revenant
dItalie, fonça sur larmée des Barbares occupée
à assiéger Orléans. Bien des années plus
tard, Clovis voulut semparer de Lutèce. Geneviève, la
grande Résistante, supplie ses concitoyens de lutter contre le
Païen comme ils lavaient fait contre le Barbare... Mais le temps
passe et elle prend le parti de Clovis.
La
grande bataille de Poitiers, gagnée par Charles Martel qui arrêta,
dit-on, linvasion des Arabes, que fut-elle ? Un simple pillage
des faubourgs de cette ville par les Musulmans, ainsi quune rencontre
sur la route de Tours, après quoi les Arabes séclipsèrent.
Mais
arrivons à Charlemagne. Les deux souverains, nous dites-vous,
qui à travers toute lhistoire furent les plus nuisibles à
la France sont Charlemagne avec ses conquêtes de lOccident, Napoléon
avec son hégémonie européenne. Ce sont pourtant
ceux auxquels la France reste le plus attachée.
Quel
beau parallèle vous établissez entre Charlemagne et Napoléon !
Vous
vous demandez si on ne pourrait pas parler de réincarnation,
tant leurs gestes sont similaires. Ils suivent, avec leur armée,
les mêmes routes ; ils réunissent lEurope de la même
manière ; ils conquièrent leur première gloire
en Italie ; ils poursuivent leur carrière par des guerres en
Allemagne ; ils font construire une grande flotte quils vont passer
en revue à Boulogne, mais lun et lautre renoncent à
envahir lAngleterre. Ils échouent dans une désastreuse
expédition en Espagne. Enfin ils se heurtent aux Slaves.
Dans
un de vos livres récents, Le Pouvoir, vous dites : «
Cest de leurs princes les plus funestes, mais quelles ont parés
dexcuses admirables, que les nations chérissent le plus longuement
la mémoire. Le culte que les Français vouent à
Charlemagne et à Napoléon serait, autrement, inexplicable. »
Je
suis, Monsieur, arrière petit-fils dun tanneur qui avait suivi
les armées napoléoniennes en Espagne. Il avait la passion
de Napoléon. Cétait pour lui un demi-dieu. De cet humble
artisan ou de vous, qui croire ?
Mais laissons là Napoléon.
Disons que tout vous intéresse.
Ici,
dans une étude sur Bernard Buffet, vous reconnaissez quil a
quelque chose dinimitable. Mais avez-vous assez parlé de la
tristesse de Buffet ? Il est triste dans ses visions des rues de Paris
et de Venise (jamais un être vivant ne les parcourt), il est triste
dans ses images de clowns, dans ses corridas. Il est triste dans ses
représentations dinsectes, de papillons, même de fleurs.
Et votre portrait qui est dans votre cabinet de travail, est-ce bien
vous ? Vous y avez une physionomie austère. Où sont votre
sourire, vos yeux joyeux, votre goût de la vie ? Mais nest-ce
pas Buffet lui-même qui nous affirme : « La grande peinture
na jamais fait rire ? » Vous le dites fort bien, Bernard Buffet
exerce un pouvoir de fascination parce quil agite ce quil y a de plus
profond en nous, leffroi de la solitude et de la mort.
Là,
dans un livre pour enfants, Tistou les pouces verts, vous nous
montrez le jeune héros, la veille dune guerre, qui fait jaillir
digitales, campanules et bleuets de la bouche des canons. Désormais
les fusils fleurissent ; les baïonnettes nont plus leurs pointes
aiguisées. Dès lors la guerre devenait impossible.
Dans
vos nouvelles, vous avez tantôt un style simple, alerte, qui enchante
vos lecteurs, tantôt un style pur, dépouillé, dans
lequel chaque mot porte.
Ainsi,
dans Un si grand amour, nouvelle dédiée à
André Bernheim, qui est dun bout à lautre parfaite,
vous écrivez :
« Les gloires du théâtre
ont ceci de décevant quelles séteignent avec les lumières
qui les ont éclairées. La légende est peu accueillante
à lacteur, même sil fut illustre, et son nom disparaît
des mémoires aussitôt que le vent a décollé
la dernière affiche où il figurait. »
Vous
nous annoncez ensuite, ce que nous savions déjà, que les
auteurs de comédies sont presque toujours des hommes tristes
dont lhumour nest quune façon détachée dexprimer
leur amertume de vivre.
On
raconte quun jour un acteur célèbre du XVIIIe siècle
qui excellait dans le comique, étant très déprimé,
alla voir un médecin pour lui demander conseil. Il ne lui dit
pas son nom.
Je nai quun conseil à vous donner, dit le médecin, allez
voir ce soir Garrick.
Mais, Garrick cest moi.
Cependant
dans le même conte vous osez dire : « Elle avait quarante-quatre
ans... Elle était presque à la fin de sa beauté...
Nul ne lui aurait donné son âge, mais elle lavait. »
Vous vous souvenez que Balzac considérait quà trente
ans la vie amoureuse dune femme était finie. Aujourdhui, vous
reculez un peu cette fin, mais, Monsieur, quarante-quatre ans, cest
encore bien jeune ! Cette dureté métonne de vous.
De
votre Train du 12 novembre quelle émotion se dégage ! Ces pages ont été rédigées en Angleterre,
en 1943, à lintention du public anglais. Elles voulaient apporter
aux Anglais des images de ce pays inconnu deux : la France du malheur.
Le 12 novembre, cétait le lendemain du jour où Hitler
avait décidé loccupation de la zone sud. Une jeune fille,
à qui un officier allemand demande si elle connaît un dancing
à Montpellier, lui répond : « Je nen connais pas
à Montpellier, mais il paraît quil en existe un excellent
à Stalingrad. » On sait ce que voulait dire à ce
moment Stalingrad. La fin de la nouvelle est aussi belle que les plus
émouvantes pages de la Résistance. « Plus je regarde,
dites-vous, plus je compare les visages et plus jai le sentiment, la
certitude que les vainqueurs, dans cette foule, ne sont pas ceux qui
ont les armes. »
Jen
arrive à votre chef-duvre Alexandre le Grand. Il
semble que vous avez vécu près dOlympias, que vous avez
connu Philippe, que vous avez assisté aux mystères dAmon,
que vous avez vu le serpent sacré dans le lit entre Philippe
et Olympias, que vous étiez là pendant cette nuit pleine
de gloire où Olympias mit au monde Alexandre.
Vous
racontez comment Alexandre, à dix-huit ans, est chef de la cavalerie
macédonienne. Il se couvre de gloire à Chéronée ; Delphes, Thèbes et Corinthe sont à lui. Il marche vers
le Nord. Rien narrête son aventure, ni les montagnes, ni la neige,
ni les fleuves. La Grèce effrayée est à ses pieds.
Il parvient en quelques jours à lHellespont. Il remporte une
victoire sur les bords du Granique. Mais voici larmée perse.
Après un combat acharné Darius fuit, Darius le plus grand
roi du monde. Cest alors une course éperdue entre Alexandre
et Darius. Vaincu, Darius expire.
À
partir de ce moment, nous dites-vous, Alexandre change. Ce nest plus
ladolescent fougueux, emporté par son élan. Cest désormais
un homme qui réfléchit. Il songe à ce quil a vu
à Babylone, à Persepolis. Il compare les civilisations
grecque et asiatique. Pour la Grèce, rien ne vaut le raisonnement
et la logique ; pour lOrient, tout est surnaturel. Depuis des siècles
la Grèce semploie à rechercher lordre ; depuis des millénaires
lOrient vit dans le merveilleux. Dun côté cest la mesure,
de lautre cest lirréel. Comment accorder ces deux civilisations ? Ne peut-on les fondre ?
Il
se fait alors vraisemblablement dans lesprit du conquérant une
grande tolérance. Non, le Grec nest pas né pour la liberté
et le Barbare pour lesclavage, comme la proclamé Euripide et
comme la enseigné Aristote. Si lAsie ne peut résister
aux phalanges macédoniennes, ce nest pas par incapacité,
ni par mollesse. Que les Orientaux rêvent leur rêve merveilleux.
Il administrera ses conquêtes selon les règles de la Grèce.
Afin
de rendre complète lunion entre Grecs et Asiatiques, il épouse
Roxane et marie, le même jour, dix mille de ses soldats à
dix mille Persanes.
Les
ambassadeurs des pays conquis croient être hallucinés.
Ils voient Alexandre assis sur un trône dor, coiffé de
la tiare et entouré dune garde persane.
Laventure
prodigieuse dAlexandre continue. Ses soldats se demandent où
il les entraîne. Et pourquoi ?
Rébellions,
révoltes se succèdent.
Bessus,
le successeur de Darius, est pris et mis aux fers. Les troupes croient
leurs épreuves terminées. Mais non. « Toujours plus
loin, toujours plus loin. » Alexandre entre dans un pays fabuleux
de forêts étranges, danimaux merveilleux, de temples inconnus.
Après avoir vaincu Porus, il est pris dune sorte de démence
comme il arrive aux potentats après des années de gloire.
Il a la certitude dêtre la réincarnation de Dionysos.
Mais
après la mort de son confident Hephestion, il na plus la force
intérieure quil a toujours eue. Il na plus la volonté
de faire trembler le monde. Il séteint, miné par les
fièvres. Il na pas trente-trois ans.
Telle
est laventure que vous nous avez contée. Vous voilà maintenant
un des plus célèbres biographes dAlexandre qui reste
le plus étonnant conquérant de lhistoire. Courageux jusquà
la témérité, il a traversé lensemble du
monde connu, il a tout vu, tout su, tout compris. On conçoit
que les peuples laient considéré comme un demi-dieu.
Vous avez, de ces personnages de lantiquité
qui nous séduisent tant, la splendide générosité.
Il y a quelques mois, notre confrère André Maurois, vous
comparant à Dumas, disait : « Avec lauteur de Monte
Cristo, il a de commun une générosité sans
limites, une magnifique prodigalité, le goût du faste. »
Vous
êtes, dit-on, ambitieux. Faut-il vous le reprocher ? Certes, non.
Vous vous êtes souvenu sans doute de cette phrase attribuée
à Pascal : « Quune vie est heureuse quand elle commence
par lamour et finit par lambition. »
À qui ne vous a-t-on pas comparé ? Quand vous faites des romans, on cite à votre propos Balzac
ou Dumas. Publiez-vous des nouvelles, on vous compare à Mérimée
ou Maupassant. Pour vos maximes, notre confrère Pierre-Henri
Simon va jusquà agiter les mânes de Marc Aurèle,
de Montaigne et de Montesquieu. Ne vous sentez-vous pas un peu accablé
sous ces éloges ?
Vous
avez su ranimer, comme vous lavez si bien dit, « les ombres
dans le fond des tombeaux ». Mais lhistoire, ne vous le
dissimulez pas, est une grande mensongère. On ne peut quapprouver
La Bruyère qui disait : « Une chose arrive aujourdhui,
et presque sous nos yeux, cent personnes qui lont vue la racontent
de cent façons différentes... Quelle créance donc
pourrais-je donner à des faits qui sont anciens et éloignés
de nous par plusieurs siècles ? »
Vous
aimez vos amis. Vous êtes anxieux de ce quils deviennent.
Vous les entourez, vous les comblez. Vous ressemblez étrangement
à votre prédécesseur Georges Duhamel qui réunissait
autour de lui avec joie et amour ceux qui partageaient ses états
dâme.
Jamais
je ne vous ai entendu critiquer un de vos confrères. Vous savez
fort bien que les hommes sont divers selon leur pays, leurs opinions
politiques, sociales et morales.
Quand
je pense à vous, je vous vois avec un chapeau melon, à
la façon des Anglais, un gilet fantaisie relevant dune
note gaie votre veston sombre. Vous égrenez un chapelet dambre,
ce qui vous rappelle la Grèce et le Proche-Orient que vous aimez.
Vous marchez joyeusement dans la rue de Grenelle, cette rue où
je suis né, mais la maison du 14 était austère
et triste (elle est restée telle quelle était à
la fin du siècle dernier), tandis que la vôtre est somptueuse.
Dans
votre demeure vous avez accroché aux murs une série deaux
fortes de Piranese. Ce sont des vues de la Rome antique.
On
me dit que vous venez de quitter ce fastueux appartement. Si oui, je
le regrette, bien que, vous me lavez avoué un jour, il faut,
pour rester jeune, abandonner tous les dix ans le lieu où lon
vivait.
Ah ! oui, comme vous aimez la vie, toutes ses manifestations, ses aspects
divers et souvent étranges ! Vous êtes quelquun qui se
plaît à jouir de tout ce que lui apporte simplement la
joie dêtre, de se souvenir et despérer. Car vous êtes
daujourdhui, dhier, de demain, tout en vivant avec ardeur le moment
présent. Tout vous intéresse, tout vous passionne. Navez-vous
pas acheté les ruines de Thésée la Romaine qui
vous rendent contemporain du premier siècle de notre ère ? Pourquoi faire des fouilles en ce lieu ? Parce que cela vous enchante.
En
1924 javais trente-huit ans et vous, Monsieur, je crois à
peine six ans jeus mon premier contact avec Georges Duhamel.
Il venait décrire, après un voyage en Tunisie, quil
avait accompli avec le grand biologiste Charles Nicolle, le Prince
Jaffar, très beau livre qui nous fait rêver de Djerba,
Iîle à peine connue. Duhamel dédia ce livre à
son ami Charles Nicolle quil aimait et quil admirait.
La
genèse des épidémies séclairait par le
génie de Nicolle. Il avait fait des remarques saisissantes sur
le typhus inapparent. Duhamel, oubliant Pasteur, écrivit un article
dans Les Nouvelles Littéraires sur Nicolle qui avait découvert,
selon lui, comment une épidémie se propage.
Je
rappelai à Duhamel que ce nétait pas Nicolle, cétait
Pasteur qui avait découvert comment naissent les épidémies.
Je lui citai une page admirable de sa Communication du 28 février
1881 sur latténuation des virus, qui montre la naissance et
le réveil des maladies infectieuses.
Une
assez vive discussion sensuivit. Et puis, comme lhonnêteté
était le principal caractère de lesprit de Duhamel, nous
devînmes amis à partir de ce jour.
Son
front était dégarni, ses lunettes étaient rondes,
cerclant bien ses yeux, ses lèvres étaient minces. Son
esprit était teinté dironie. Un beau et pathétique
visage. Jadmirais sa bienveillance, sa gentillesse, son effort pour
se mettre à la portée de son interlocuteur. Son regard
était profond : il vous regardait longuement, vous écoutait
avec patience, puis il vous accompagnait jusquà lentrée
de sa maison, rue de Liège, en passant le long de son petit jardin
si merveilleusement calme. Il ôtait alors son béret quil
avait coutume de porter et vous disait au revoir avec un charmant sourire.
Pendant
les affreux hivers de loccupation, que de fois jai été
vers lui chercher lapaisement, le réconfort ! Il communiquait
la foi qui ne lavait jamais abandonné. Car il fut un des grands
Résistants.
Au
lendemain de la délivrance, le 1er octobre 1944, fut organisée
par mon élève Milliez, dans le grand amphithéâtre
de la Sorbonne, une réunion solennelle pour les médecins
de la Résistance. Elle fut placée sous la présidence
de Georges Duhamel. Il était notre maître, notre guide.
Dans
ses dernières années, il fut profondément déçu.
Un ordre nouveau apparaissait, il ne le comprenait pas. « La civilisation
scientifique et industrielle est condamnée, disait-il. Elle a
depuis de longues années accaparé et affolé toutes
les énergies humaines. Son règne aboutit à un immense
échec. »
Duhamel
pensait que lon allait vers une civilisation qui na plus rien dhumain.
Une nouvelle littérature sébauche où la violence
domine. La machine remplace en toute occasion la réflexion. Lhomme
sera bientôt conditionné par les instruments qui annihileront
tout ce quil y a en lui dimaginatif.
La
médecine était « sa chose ». Il était
et voulait rester médecin. Il ne voulait jamais quun membre
de lAcadémie française, ayant des attaches avec la médecine,
fût reçu par un autre que par lui. Il désirait lui
dire quelques vérités qui disparaissent petit à
petit, à mesure que la vague de brutalité submerge la
vraie, la saine civilisation. Il lui montrait que le médecin,
dépourvu de sensibilité, est incapable de sentir ce quéprouve
au plus profond de son être le malade.
Le
médecin doit comprendre les douleurs morales de son patient,
essayer de les apaiser. Il doit se souvenir que ce quil a devant lui,
ce nest pas un corps fait dorganes divers, cest un individu,
avec un esprit et ce je ne sais quoi dindéfinissable que depuis
Platon on appelle lâme.
Duhamel
nous rappelait que dans sa jeunesse le médecin était loracle ; on suivait aveuglément ses dires. Il nous citait souvent lhistoire
de Dieulafoy descendant lescalier dun petit hôtel particulier
où lon venait de lui montrer une jeune fille, convalescente
de fièvre typhoïde. La mère alors appelle Dieulafoy : « Maître, puis-je donner une poire à ma fille ? » Et Dieulafoy, soulevant son chapeau haut-de-forme, de sexclamer : « Madame, voulez-vous donc tuer mademoiselle votre fille ? Jai
dit : « une pomme ». La mère ne songea pas un instant
à transgresser la prescription du maître.
Duhamel
fut toute sa vie le défenseur dune médecine libérale.
Ce qui importe, cest, disait-il, le « colloque singulier ».
La médecine doit rester un des réduits de lindividualisme
en péril.
La
culture humaniste : voilà ce quil voulait pour les médecins.
On a beau répéter que ni le latin ni le grec ni la connaissance
des grands écrivains français ne sont utiles aux futurs
médecins, cest une erreur. Le commerce des classiques, les commentaires
de leurs textes apprennent aux jeunes à penser juste, à
mettre de lordre dans leurs idées, à rédiger avec
aisance. Le Doyen Paul Montel a dit fort justement : « Avec une
culture scientifique vous ferez dexcellents techniciens, mais vous
ne ferez des hommes quavec la culture humaniste. » Elle inculque
la logique, elle montre la façon de sélever des détails
aux généralités, elle donne des ouvertures sur
tout ce qui est du domaine de lhomme.
Devant
la vertigineuse ascension de notre civilisation, la musique était
le seul réconfort de Duhamel. « Il me plairait que la musique,
disait-il, la mystérieuse musique, maidât à franchir
le seuil. »
Travail,
ô mon seul repos, est le titre dun de ses derniers livres.
Ce titre à lui seul illumine toute sa vie. Et toute la vôtre,
Monsieur.