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DISCOURS PRONONCÉ DANS
LA SÉANCE PUBLIQUE PARIS PALAIS DE LINSTITUT M.Alfred de Musset, ayant été élu par lAcadémie française à la place vacante par la mort de M. Dupaty, y est venu prendre séance le 27 mai 1852, et a prononcé le discours qui suit : Jai à parler devant vous dun homme qui fut aimé de tout le monde ; devoir sans doute bien doux à remplir, et bien facile en apparence, puisque, pour rappeler à votre mémoire ce que lesprit a de plus aimable et le cur de plus délicat, je naurais presque quun mot à dire, et que, pour faire ici son éloge, il suffit de nommer M. Dupaty. Mais cest par cette raison même que je ne saurais toucher un pareil sujet sans une bien grande hésitation ; non que je recule devant la tâche précieuse que vos suffrages mont imposée. Ceux qui honorent de tels suffrages doit avoir autant de courage que vous avez eu dindulgence, et, si peu digne quil se puisse croire de cette bienveillance qui laccueille, sefforcer du moins dy répondre. Non, ce qui marrête en ce moment, ce nest pas la crainte, Messieurs, cest le respect. Comment pourrai-je en effet, moi qui ai à peine entrevu M. Dupaty, vous entretenir dignement de cette vie si bien remplie, dont le souvenir vous est présent, de ces qualités brillantes que vous avez aimées, de ces vertus qui vivent dans votre estime ? Comment vous en parler, Messieurs, quand votre mémoire est encore toute pleine des simples et touchantes paroles prononcées au bord dune tombe par lun des maîtres de léloquence française, admirable et pieux tribut que le talent payait à lamitié ? Il faut pourtant, Messieurs, vous obéir ; et veuillez me permettre ici un souvenir qui mest personnel. Lorsque jexprime le regret davoir trop peu connu M. Dupaty, je ne puis me détendre dune réflexion pénible. Mon aïeul maternel, M. Guyot-Desherbiers, avait lhonneur dêtre au nombre des amis de M. le président Dupaty ; mon père connaissait celui que vous regrettez ; à quoi tient-il que je ne laie connu aussi (jentends dune façon régulière et suivie) ? À la différence dâge sans doute, à la mort de mon père, qui fut prématurée ; mais nest-ce pas aussi un peu à létrangeté du temps où nous sommes ? Si nous eussions vécu depuis soixante ans dans des circonstances ordinaires, sous quelquun de ces grands règnes dont hier encore on trouvait plaisant de médire, aurions-nous vu les rapports sociaux se rompre, quelquefois si vite, quon ne saurait dire pourquoi ? Assurément ces secousses terribles, ces déchirements et ces déchaînements quon appelle des révolutions, ne brisent ni les liens de famille ni les robustes amitiés ; mais que font-elles de ces autres liens moins sérieux et si charmants, précisément parce quils sont fragiles ? que font-elles des relations du monde, de cet aimable commerce des esprits, qui, sil ne remplit pas la vie, sait lembellir et la faire mieux aimer ? Je viens de nommer le président Dupaty ; ce serait, en effet, montrer bien peu de respect envers mon honorables prédécesseur, que de ne pas commencer par rendre un juste hommage au nom de son vertueux père, de ce courageux magistrat, qui est lune des gloires du parlement de Bordeaux. Courageux, il le fut sans doute, lorsque, lun des premiers en France, il osa, devant les supplices, faire parler lhumanité, attaquer hautement des coutumes cruelles, et forcer la justice même à revenir sur ses arrêts. Nayant pu préserver dune mort ignominieuse trois malheureux quil ne jugeait point coupables, il ne prit point de repos quil neût effacé ce triste et sanglant souvenir : il fit réhabiliter leur mémoire. Venez, sécrie à ce sujet M. Emmanuel Dupaty dans son poëme des Délateurs, venez, défenseurs des Calas ! et toi surtout, mon père ; Jai prononcé ton nom : que linnocence espère ! Puis il ajoute ce vers, qui est si bien de lui : Un beau trait nous honore encor plus quun beau livre. Quelques années plus tard, Benjamin Constant devait suivre ce noble exemple, et prêter à Wilfrid, menacé à son tour, lappui de son éloquence passionnée. Toujours est-il que linitiative prise par le président du parlement de Bordeaux ne fut point perdue pour Louis XVI, et contribua puissamment à labolition de la torture. Vous le savez, Messieurs, quand la mort la frappé, M. Emmanuel Dupaty se disposait à aller à Bordeaux pour linauguration de la statue de son père, et il avait sollicité à cette occasion le titre de directeur de lAcadémie, non par un sentiment dorgueil qui eût été dailleurs bien légitime, mais pour apporter un hommage plus grand à une mémoire vénérée. Là, sil lui eût été donné de réaliser son dernier rêve, une émotion bien douce lattendait, dont lhomme jouit bien rarement : ceût été de trouver lhonneur de sa vieillesse près des souvenirs de son enfance. En effet, cest dans cette ville, qui fut plus dune fois la patrie du talent, que M. Dupaty est né, le 31 juillet 1775. Cest là que sécoulèrent ses premières années, au sein dune de ces familles privilégiées, qui sont comme des sanctuaires où ne pénètrent que les nobles pensées. Dautres ont fourni à lÉtat des savants et des capitaines, celle-ci devait lui donner des magistrats et des artistes. Cependant, tandis que les deux frères aînés, Charles et Emmanuel lun dans la statuaire et lautre dans les lettres, allaient prendre leur place au rang le plus distingué, pendant quAdrien, le plus jeune, sapprêtait, par létude des lois, à succéder dignement à son père, lune des trois surs, recevant par son mariage le nom déjà célèbre dÉlie de Beaumont, devenait en outre la belle-sur de la fille de Cabanis. Le nom de Condorcet, celui de Grouchy, venaient se joindre à ces alliances. Cette modeste et illustre famille touchait ainsi à toutes nos gloires. Le goût des lettres ne fut pas la première vocation du jeune Emmanuel. Élevé dans un port jusquà lâge de onze ans, doué dun esprit libre et hardi, nayant jamais été ni au collége ni dans aucune école publique, il annonça dès son enfance un penchant décidé pour létat de marin. Le voisinage de lAtlantique avait facilement parlé à cette vive imagination ; il sentretenait sans cesse avec ses frères et surs de voyages périlleux, dexpéditions lointaines ; il dessinait de petites marines avec beaucoup de finesse et dhabileté, talent aimable, comme celui de la miniature, quil a toujours gardé et cultivé ; mais en même temps il voulait être soldat. Ce nétait pas assez pour lui de linconstant hasard des mers, il y voulait encore lattrait des combats : tous les dangers plaisaient à son courage. Je ne sais si, dans cette voie qui effrayait la tendresse maternelle, il fut approuvé ou retenu par un homme plein de science et de sagesse dont je ne dois point passer le nom sous silence, puisque M. Dupaty ne la jamais oublié ; car lun des traits les plus saillants de ce généreux caractère, ce nétait pas seulement dêtre sincère et dévoué dans ses amitiés, cétait surtout dy être fidèle. Comme il avait la religion du devoir, il avait le culte de la reconnaissance. Dès ses premières années, ayant perdu son père, il avait reçu les leçons et les conseils de M. Desaunets, ancien professeur au collége de Montaigu ; trente ans plus tard, au milieu des succès qui marquaient chacun de ses pas, il dédie à son ancien maître lun de ses plus importants ouvrages ; il lui rappelle les soins, les avis salutaires qui lont guidé pendant sa jeunesse ; il lui fait hommage de tout son mérite, et il écrit sur sa première page : Même étant fait par moi, cet ouvrage est le tien. Ce nest pas là le compliment puéril de lécolier quétourdit sa couronne, ni le souvenir tardif du vieillard qui aime à se pencher du côté de son berceau ; cest le langage cordial de lhonnête homme qui, sûr désormais de sa route, serre la main qui la dabord conduit. Emmanuel Dupaty passa à Paris les années qui précédèrent la révolution, et celle où elle se déclara. Il reçut, comme on peut penser, toutes les impressions de cette époque. Plein dénergie et de vrai patriotisme, il saluait avec transport les premières lueurs de ce foyer terrible qui, après avoir tant éclairé, allait tant consumer et tant détruire. En ce moment, lillusion féconde, pour me servir du mot dAndré Chénier, et cette confiance presque naïve qui accompagne souvent la loyauté, lui faisaient croire, comme à bien dautres, quil sagissait de supprimer les abus, non pas de renverser les choses. Il nimaginait point que, pour élaguer les branches mortes dun arbre séculaire, on dût porter la hache dans ses racines. Il avait vu la noblesse et le clergé renoncer à leurs privilèges, et il croyait à légalité ; il avait assisté aux fêtes du Champ de Mars, et il croyait à la fraternité ; enfin, il avait vu tomber la Bastille, et il croyait à la liberté. Il avait alors quatorze ans. Quaurait-il fait sil eût vu le reste ? Il était 1ami intime du comte Desèze, du digne fils de lun des défenseurs du roi. Qui sait où lauraient pu mener quelques mots trop vite sortis du cur, lorsque lhonnêteté passait pour imprudence ? Son heureuse destinée lui ôta ce péril, et ne voulut pas quil entendit les dernières paroles de ce martyr qui disait en partant : Je recommande mes enfants à ma femme ; je recommande à Dieu ma femme et mes enfants. Appelé, en 1792, par la première réquisition, M. Dupaty entra dans la flotte qui était en rade de Brest. Cétait le but de ses plus chers désirs, et il se fit remarquer tout dabord par son esprit et par son adresse. Je ne sais laquelle de ces deux facultés il préférait à lautre en ce temps-là ; elles plaisaient en lui toutes deux. Aussi prompt à faire un couplet quà monter aux hunes dun navire, espiègle ou intrépide, selon loccasion, avec autant de gaieté que daudace, qui neût aimé ce jeune soldat plus instruit que ses lieutenants, et dont la bonté était aussi franche que sa malice était légère ? Loin de soffenser de ses railleries, on le respectait et on le protégeait, et, quoi quil fit, on le laissait faire ; témoin ce jour où, pour se divertir, en même temps que pour se venger (je demande pardon de citer un trait denfant, mais ceux-là aussi peignent lhomme), poussé à bout par un maître déquipage qui le traitait un peu trop en nouveau venu, il lui prit son chapeau, et lalla planter sur la girouette du grand mât. Ce tour dadresse, où il jouait sa vie, fut applaudi de la flotte entière. Le hardi matelot fut appelé et fêté sur tous les vaisseaux. Jai hâte dajouter que, deux ans après, ce même matelot, fort de nouvelles études, nommé, après ses examens, aspirant de troisième classe, faisait preuve de la même adresse, du même sang-froid et du même courage, dans une circonstance tout autre, au formidable combat naval du 13 prairial. Le commissaire de la Convention, Jean-Bon Saint-André, lavait appelé près de lui, et le nouvel aspirant fut quelquefois assez heureux pour adoucir les rigueurs du conventionnel. Il était à bord du vaisseau le Patriote, et vers la fin de la bataille ce vaisseau presque désemparé, et serré de près par trois navires anglais, se voyait forcé de se rendre. Laspirant Dupaty supplia le capitaine dattendre encore quelques instants ; il descendit dans la batterie, où cinq à six pièces seulement se trouvaient en état de tirer, et il en pointa une avec tant de précision, quil abattit le grand mât du bâtiment ennemi le plus redoutable en ce moment. Le vaisseau français fut alors dégagé, et les Anglais, repoussés du Patriote, se portèrent sur le Vengeur, dont on connaît la fin sublime. Quand lennemi se fut retiré, le capitaine proclama laspirant comme ayant sauvé trois fois le navire durant le cours de la bataille, et le nomma de seconde classe. Cependant cette courte mais rude campagne avait épuisé les forces du jeune marin ; et quand la flotte revint à Brest, une maladie cruelle le retint plusieurs mois à lhôpital de cette ville. Là, sans ressource et sans consolation, perclus de tous ses membres et presque privé de lusage de la parole, déjà pleuré par sa mère et ses surs, et ne pouvant même leur écrire pour leur envoyer un dernier adieu, il vit en effet sapprocher lheure fatale où ses espérances neussent laissé que des regrets. Mais ce fut alors que cet esprit léger, quelque peu enclin aux maximes des philosophes de lautre siècle, connut pour la première fois une chose plus immortelle que les grands hommes qui lont insultée, je veux dire la pensée chrétienne, et les dévouements quelle inspire ; car ce quon nomme limmortalité nest que le souvenir des mortels, et léternité est celui de Dieu. Il fut soigné par les religieuses, et, fidèle en cette circonstance aux habitudes de son cur, il se plaisait encore, dans sa vieillesse, à raconter les soins qui lavaient sauvé. Rendu à sa famille par ces soins précieux, après avoir passé quelque temps à Morlaix, dans la maison dun examinateur de la marine qui lui était devenu, comme tous, un ami, il reprit bientôt ses travaux. Dabord ingénieur hydrographe, envoyé en cette qualité pour lever le plan de Saint-Jean de Luz, celui du Passage, en Espagne, et dune partie des côtes adjacentes, il revint ensuite à Paris vers lannée 1797. Il fit ce voyage, la plupart du temps, poétiquement à pied, comme on disait alors, libre et heureux, toujours poursuivi par le refrain de quelque chanson qui se mêlait à ses calculs ; car la Muse impatiente qui laccompagnait nattendait quun instant propice pour semparer de sa vie entière. Cette occasion allait se présenter. Il venait de passer, à son retour, dans les cadres du génie militaire ; mais il avait, en fait, quitté le service. La révolte de Saint-Domingue, inaugurée par Toussaint-Louverture et couronnée par lincendie et les massacres de 93, avait apporté un dommage sensible dans la fortune de la famille Dupaty. Vainement Auguste, lun des quatre frères, sétait condamné à un long exil pour tenter de recueillir les restes de cette fortune ; son courage patient, pour toute récompense le devait trouver que les coups de poignard de quelques monstres désenchaînés. Il y mourut. Emmanuel, alors âgé de vingt-deux ans, insouciant de lavenir, à demi dégoûté du sang des batailles par celui qui avait coulé sur les échafauds, presque indifférent, sil avait pu lêtre, et se voyant appauvri sans chagrin, prenait sa part de ce vaste repos où sendormait la France fatiguée, au bruit lointain des victoires du consul. Il eût été de ces victoires, et il eût passé le pont dArcole à côté du héros, comme Belliard et Vignola, ou devant lui, comme Lannes et Muiron, sil nétait entré par hasard, ne sachant que faire un soir, à lOpéra-Comique. Je demande la permission de dire que je ninvente rien ; car la vérité est souvent étrange. Il entra donc dans ce théâtre, où tout était nouveau pour lui. Quelle était la pièce quon représentait, jai essayé en vain de le savoir; mais que ce fût le vieux Grétry chantant alors avec Marmontel, Méhul avec Hoffman, ou le tendre Monsigny avec linimitable Sedaine, limpression profonde nen fut pas moins reçue. Après le premier étonnement, au bruit de lorchestre, aux clartés du lustre, aux feux de la rampe, à cet assemblage de lesprit et de lharmonie, entouré de tout ce quil y avait dhommes distingués et de jolies femmes, car le consul allait à Feydeau, le matelot déjà poëte vit quil était dans son pays. Quai-je à faire autre chose, se dit-il tout bas, que de confier ma pensée à ces gens qui parlent et chantent si bien, qui savent si bien faire rire ou pleurer ? Aussitôt seffacèrent les rêves lointains, la curiosité de suivre la Pérouse : le murmure de lOcéan, qui troublait encore cette tête ardente, se confondit dans la musique, et un coup darchet lemporta. Alors parurent, presque sans intervalle, ces pièces gracieuses à demi écrites, à demi chantées, qui ont égayé le moment le plus sévère et peut-être le plus grand de notre histoire. Il ne faut pas croire quil fût facile davoir, dans ce temps-là, tout bonnement de lesprit. On sadressait à un public distrait, le lendemain de Marengo ; et, de même que Molière disait que cest une entreprise considérable de faire rire les honnêtes gens, ce nétait pas non plus une chose fort aisée de savoir plaire au maître du monde. M. Dupaty eut à la fois et ce bonheur et ce talent : se laissant aller sans réserve à son inspiration naturelle, se souciant à peine du succès qui ne lui a jamais manqué, toujours interprété par les meilleurs artistes, toujours heureux et toujours aimé, sa carrière théâtrale a duré environ quinze ans. Elle la presque exclusivement occupé de vingt-deux à trente-sept ans, et le consul, devenu empereur, allait écouter entre deux victoires ces opéras où chantaient Berton, Boyeldieu et Dalayrac. Ici se présente, pour moi, une difficulté. On ne veut pas quayant appartenu à ce quon appelait lécole romantique, jaie le droit daimer ce qui est aimable, et lon men fait un école opposée, décidant, par mes premiers pas, dune route que je nai point suivie. Ce nest pas que je veuille faire une inutile palinodie, ni renier mes anciens maîtres, qui sont encore mes amis ; car je ne me suis jamais brouillé quavec moi-même. Mais je proteste de toutes mes forces contre ces condamnations inexorables, contre ces jugements formulés davance, qui font expier à lhomme les fautes de lenfant ; qui vous défendent, au nom du passé, davoir jamais le sens commun, et qui profitent des torts que vous navez plus pour vous punir de ceux que vous navez pas. Ce nest point ici, Messieurs, ce nest point dans cette enceinte que je puis redouter ces cruels préjugés ; et la meilleure preuve que jen puisse avoir, cest que je parle devant vous. Mais je prie en grâce quon veuille me croire sincère, lorsque je loue, non pas outre mesure, ces faciles compositions. Il est bien vrai que le travail, le nom du style y manquent parfois, ou sont peut-être perdus pour nous. Mais, sans quun détail vous arrête, sans quun mot soit jamais douteux, quand on lit les ouvrages de M. Dupaty, il est impossible de les quitter. On ne reste pas sur une phrase ; les littérateurs ne faisaient pas tant de fracas alors quaujourdhui. Mais lorsquon a fermé le livre, sans savoir et sans pouvoir dire précisément de quoi lon est charmé, lhonnêteté, la grâce et le bon sens vous restent dans la tête comme le parfum dune fleur. Heureusement celles-là ne se fanent pas. Casimir Delavigne, fils du même temps, et avec qui M. Dupaty a plus dun rapport, quand ce ne serait que lamour de la beauté, de la gloire et de la patrie, laisse à peu près dans lâme le même sentiment, et, doué de plus de force et dautant de grâce, il savait que lestime vaut mieux que le bruit. Lune des premières pièces du jeune auteur, intitulée lOpéra-Comique, et représentée en lan VI, fut composée en société avec M. de Ségur, oncle de lhonorable général, de lécrivain brillant qui siége aujourdhui parmi vous. M. Dupaty écrivit quelques autres ouvrages, par la suite, avec M. Bouilly, dont il resta constamment lami. Une affection non moins tendre le lia également, vers ce temps-là, avec M. de Jouy ; et cette affection se montra particulièrement lorsque, bien des années plus tard, M. de Jouy, devenu infirme, se retira à Saint-Germain, chez sa fille. Un souvenir précieux de lauteur de Sylla a consacré ces derniers soins. Vous nattendez sûrement pas de moi, Messieurs, que je vous rende compte bien en détail de ces pièces légères et amusantes ; par leur légèreté et leur finesse même, elles échappent à lanalyse. Il y a cependant parmi ces opéras, dont quelques-uns sont des comédies, certains titres trop connus de tout le monde pour ne pas devoir être rappelés : qui na pas entendu parler du Chapitre Second, de la Leçon de Botanique, de lIntrigue aux Fenêtres, ou des Voitures versées ? Qui ne connaît cette jolie bluette de Ninon chez madame de Sévigné ? Lune de ces pièces, « dAuberge en Auberge », a été transportée sur le théâtre anglais. Elle est excessivement plaisante par des changements de décorations qui arrivent si à propos, que les personnages simaginent sans cesse quils ont voyagé sans changer de place. Dans le Poëte et le Musicien, il y a des vers qui sont restés célèbres. Ceux, par exemple, où le poëte, défendant contre lorgueil du Grand-Opéra les prétentions plus humbles de lOpéra-Comique, plaide cette cause si aisément gagnée :
Nest-ce pas là toute la grâce et, si lon peut ainsi parler, toute la fierté modeste de M. Dupaty ? Lorsque jai dit que rien narrêtait dans son style ordinaire, je nai entendu parler que de ses ouvrages en prose ; car, sitôt quil sexprime en vers, il en rencontre à tout moment qui semblent ne lui rien coûter, et qui, arrivant tout à coup. clairs, nets, précis, toujours élégants, étincellent çà et là comme des paillettes dor. Celui qui termine la tirade dont je viens de citer un fragment est dune gaieté franche qui a bien son prix lorsque, continuant à soutenir sa thèse, le poëte sécrie :
On en pourrait noter ainsi par centaines, de ce tour vif et de cette libre allure, où se retrouvent toujours une verve qui entraîne, et parfois même un peu de cet atticisme qui est le charme suprême des Épîtres de Boileau. Un des talents les plus remarquables de M. Emmanuel Dupaty, cest de savoir très-habilement, comme on dit au théâtre, poser une scène, cest-à-dire saisir là-propos, loccasion, le moment précis où lintérêt et la curiosité ayant été graduellement excités jusquà un certain point, laction peut sarrêter, et la passion, le sentiment pur, peuvent se montrer et se développer. Ces sortes de scènes où la pensée de lauteur quitte pour ainsi dire son sujet, sûre de le retrouver tout à lheure, et se jette hors de lintrigue et de la pièce même dans lélément purement humain ; ces sortes de scènes sont extrêmement difficiles cest la part de la poésie. Car de même que nous avons nombre douvrages au théâtre où le trop grand développement des sentiments et des caractères étouffe laction, si bien que les personnages semblent des statues qui rêvent dans le vide ; de même nous voyons dautres pièces dans lesquelles les événements ou, pour mieux dire, les accidents se multiplient de telle sorte quil ne reste plus la moindre place ni pour le cur, ni pour lesprit, ni presque pour lintelligence ; et alors, au lieu de statues qui avaient du moins quelque beauté dans leur calme, nous voyons le théâtre sans cesse traversé par des marionnettes essoufflées qui ont à peine le temps de dire qui elles sont, ce quelles veulent, doù elles viennent et où elles vont. Si vous avez une distraction, si vous perdez un mot de ces imbroglios qui se font le plus obscurs quils peuvent, cest fait de vous, le fil vous échappe, et le reste de lénigme se déroule devant vous comme une page couverte dhiéroglyphes auxquels vous ne comprenez plus rien. La juste mesure entre ces deux excès, je le répète, est très-difficile. Elle ne létait point pour M. Dupaty, par ce motif quelle lui était naturelle ; et lopéra-comique, ce genre quil aimait tant et quil avait tant de raisons daimer, est justement celui de tous les genres où se montre le plus distinctement ce temps darrêt, ce point de démarcation entre laction et la poésie. En effet, tant que lacteur parle, laction marche, ou du moins peut marcher ; mais dès quil chante, il est clair quelle sarrête. Que devient alors le personnage ? Est-ce un maître irrité qui gronde, est-ce un esclave qui supplie, est-ce un amant jaloux qui jure de se venger, est-ce une jeune fille qui saperçoit quelle aime ? Non, ce nest plus rien de tout cela, et il ne sagit plus de savoir de quelles circonstances naît la situation. Cest la colère, cest la prière, cest la jalousie, cest lamour que nous voyons et que nous entendons ; et que le personnage sappelle comme il voudra, Agathe ou Élise, Dernance ou Valcour, la musique ny a point affaire. La mélodie sempare du sentiment, elle lisole ; soit quelle le concentre, soit quelle lépanche largement, elle en tire laccent suprême : tantôt lui prêtant une vérité plus frappante que la parole, tantôt lentourant dun nuage aussi léger que la pensée, elle le précipite ou lenlève, parfois même elle le détourne, puis le ramène au thème favori, comme pour forcer lesprit à se souvenir jusquà ce que la muse senvole, et rende à laction passagère la place quelle a semée de fleurs. Me voici loin des Voitures versées, ainsi que dune autre pièce que je ne dois pas oublier, et qui a pour titre la Prison militaire. Cest une comédie en cinq actes, extrêmement bien faite, dun style vif et brillant, et dans laquelle, dit-on, lauteur a pris plaisir à retracer quelques détails de sa propre captivité. Elle eut un succès qui dura longtemps, et qui, aujourdhui, pourrait se recommencer; car pour larrangement, lintrigue et le romanesque, elle serait tout à fait à la mode. Une autre comédie en vers, les Deux Mères, écrite en 1813, eut les honneurs des Tuileries ; elle fut représentée devant lempereur. Le poëte, alors, était en grande faveur, et la reine de Naples en personne parut sur le théâtre impérial dans un quadrille allégorique quavait composé M. Dupaty. Je pourrais le suivre dans cette veine de cour, qui, du reste, lui allait à merveille, car sa muse a toujours un certain air de fête. Mais je dois dabord parler de sa disgrâce et de lopéra de Picaros et Diégo, qui la fait exiler et a failli lui coûter cher. Cette pièce sappelait dabord les Valets, ou plutôt le Salon dans lAntichambre ; car ce dernier titre ne fut point imprimé, et je nai pu le retrouver exactement. Cette petite pièce, donnée au théâtre Feydeau en 1802, fit beaucoup de bruit à Paris, et la représentation en fut défendue par la police. Il nest pas possible aujourdhui, même en lisant la pièce avec grande attention, de comprendre les causes fort douteuses qui ont amené la disgrâce de lauteur. Il sagit de deux aventuriers, dont lun est un ancien garçon mercier et lautre un barbier espagnol, qui sintroduisent dans une maison pour y tenter, à laide de faux noms, une tromperie bientôt démasquée. On crut, dans le temps, que quelques valets devenus grands seigneurs, et qui sétaient reconnus dans la pièce, en avaient sollicité linterdiction. Quoi quil en soit, un ordre de déportation fit bientôt conduire M. Dupaty à Brest, où il fut détenu pendant quelque temps, en rade, à bord de lamiral, avec la perspective, fort pénible, dêtre mené à Saint-Domingue, pour y rejoindre larmée du général Leclerc. Ai-je besoin de dire quà peine arrivé, le prisonnier fut traité en ami par les officiers et par les soldats ? Il se retrouvait là au milieu de ses habitudes premières, de ses meilleurs et plus chers souvenirs. La menace même dêtre transporté (bien que le climat de Saint-Domingue fût très-dangereux en ce moment) nétait pas faite pour leffrayer. Il ny avait que son cher théâtre qui lui causait de cruels regrets ; car il laimait avec passion, comme il arrive presque toujours aux imaginations un peu vives. Il existe, en effet, dans cette vie toute factice mais toute poétique, dans ces rochers et ces palais de carton qui viennent ou disparaissent comme dun coup de baguette, dans ce langage même de la fiction, où le rire et les larmes se succèdent ou se mêlent, et sont quelquefois très-véritables ; il existe, dis-je, un attrait singulier auquel on résiste difficilement, pour peu quon soit sensible avec de lesprit. Il ny a pas de bon comédien qui nait point aimé son théâtre ; mais cet attrait pour lauteur est bien plus grand encore : car lun récite et lautre invente. Il est vrai que le comédien, sil est doué dun vrai génie, peut aussi mériter le nom dinventeur. Garrick a osé corriger, dans lun des chefs-duvre de Shakespeare, une scène admirable, qui, ainsi modifiée, a été applaudie par toute lEurope. Talma, pour qui Napoléon avait une si haute estime quil a pensé à lui donner la croix de sa Légion dhonneur, Talma était précieux pour ses savants conseils ; et de telle pièce où il fut applaudi, on pourrait dire que, si elle nest pas de lui, on ne sait trop de qui elle est. Mais avec quelle attention, avec quel plaisir, lécrivain consciencieux et plein de sa pensée ne voit-il pas sanimer devant lui la forme vivante de son idéal, marcher, parler, agir les rêves de son cur ! Et si lamour de la vérité, de la beauté, le guide et léclaire, avec quel soin, ou parfois même avec quel emportement irrésistible ne se livre-t-il pas à ce travail, qui, bon ou mauvais, quel quen soit le résultat, nen est pas moins, quoi que lon en puisse dire, lun des plus nobles exercices de lesprit ! On sait comment le pratiquait Molière. Voltaire pleurait, et voulait quon pleurât, et se fâchait si lon ne pleurait pas, lorsquil jouait, chez lui, ses propres tragédies ; et la tradition a pris soin de nous dire comment Racine récitait ses vers à mademoiselle Champmêlé. Il y a sans doute, pour 1esprit, des routes plus grandes et plus sévères, il y en a dincomparables, celles où Fénelon et Bossuet ont passé. Mais celle-ci nen reste pas moins belle, et à coup sûr elle doit être honorée, quand elle est suivie par un honnête homme Ce mot me ramène à M. Dupaty. Il était donc à Brest, sennuyant un peu, mais se gardant de le laisser voir à des gens qui le traitaient si bien, improvisant toujours de ces vers charmants qui lui échappaient comme par mégarde, lorsquil apprit que les rigueurs du consul sétaient tout à coup adoucies. Peut-être Napoléon sétait-il aperçu, avec ce regard qui ne se trompait guère, quon avait prononcé bien vite. Je ne sais sil crut avoir un tort, mais il eut la pensée dune réparation. Le prisonnier redevint libre, et reçut la permission, cest-à-dire lordre, de revenir à Paris. Les offres les plus flatteuses et les plus brillantes furent alors faites à M. Dupaty, mais il refusa tout ; et depuis ce moment, pendant lespace de sept ou huit ans, cest-à-dire à peu près depuis 1803 jusquau mariage de lempereur, il ne soccupait que du théâtre. À loccasion des spectacles de toute sorte qui suivirent ce mariage, il fut, comme je lai dit tout à lheure, admis près de la reine de Naples ; il le fut aussi près dune autre reine dont le nom suffit pour rappeler tout ce qui faisait la grâce et le charme de cette cour alors sans égale, je veux dire la reine Hortense. Il composa les paroles de quelques divertissements pour les fêtes données par ces deux princesses, et il conserva toujours religieusement les marques précieuses de leur bonté. Lempereur enfin, en 1812, lui donna la croix de la Réunion. En même temps, il lui fit proposer de nouveau une place élevée dans la magistrature ; loffre lui en fit transmise par le grand juge, duc de Massa ; mais elle était subordonnée à quelques conditions que M. Dupaty ne voulut pas encore accepter. Lempereur annonça, plus tard, lintention de lattacher à léducation du roi de Rome. Un incident, léger en apparence, qui se passa vers ce temps-là, doit sembler digne dattention, en ce quil atteste une fois de plus le respect ou plutôt le culte que professait M. Dupaty pour la mémoire de son père. Au mois de novembre 1812, M. de Féletz fit, dans le Journal de lEmpire, un article à propos des Lettres sur lItalie, où il ne se bornait pas à critiquer louvrage, mais où il attaquait assez fortement les opinions philosophiques de lauteur. Les trois frères Dupaty allèrent ensemble demander raison de cet article ; M. Emmanuel surtout prit la chose très-vivement. Cette scène laissa chez M. de Féletz une impression profonde, qui, vingt-quatre ans après, lorsque M. Dupaty se présenta à lAcadémie, devint entre eux un motif de rapprochement, et la source dune amitié qui ne finit quà la mort de M. de Féletz. Cependant, sil boudait de loin ladministration impériale, lauteur de Picaros et Diégo ne boudait pas le vainqueur de Wagram, encore moins le vaincu de Leipsick. Cette croix quil avait reçue de la main de Napoléon, cette croix lui tenait au cur, et lobstination même de ses refus lui faisait attacher un plus grand prix à la seule chose quil eût acceptée dun homme qui pouvait tant donner, et qui savait si bien offrir. Tant que le conquérant marcha dans ses victoires, il nessaya pas de le suivre, ni de toucher à la lyre de Tyrtée. Napoléon, dans sa toute-puissance, effrayait le talent modeste ; ce nétait pas sa faute, le temps qui manquait. Au milieu de ses campagnes, lorsquil se plaisait (il le dit lui-même) au son des cloches et au bruit du canon, il aimait aussi la littérature mais il la rudoyait un peu. Cétait alors quassistant un jour à une tragédie guerrière, il disait, en manière déloge : « Il nous faudrait beaucoup douvrages comme celui-là ; cest une vraie pièce de quartier général. On va mieux à lennemi, après lavoir entendue. » Éloge bizarre, qui a sa grandeur, mais fort capable deffaroucher Dernance, Florville, Agathe et Élise. M. Dupaty, pendant ce temps-là, faisait jaser et gazouiller ces personnages inoffensifs. Lorsque lempereur revenait poudreux de sa grande poussière et las de ses ennemis vaincus, il lui improvisait des couplets pour ses fêtes. Il aimait de tout son cur ce grand homme aux Tuileries, et il se sauvait à Feydeau dès quil le voyait toucher à son épée. Mais lorsquadvinrent les grands désastres, lorsque, aux traces de lincendie de Moscou, sur le chemin de la Bérésina, le maréchal Lefebvre, septuagénaire, marchant à pied derrière Napoléon, commença à dire tristement : « Il est bien malheureux, ce pauvre empereur que jaime ! » lorsquon vit tomber lambeau par lambeau, harcelé pied à pied pendant deux années, ce drapeau qui avait traversé le monde ; lorsquenfin la France accablée vit se renouveler en vain dans son sein les prodiges de lItalie, alors le faiseur de vaudevilles, limprovisateur de romances, prit luniforme pour aller à Clichy, et à son tour il tira lépée1. M. Dupaty, après cette journée, ne songea plus de longtemps à Feydeau. Il venait de faire une chanson bien connue sur limpératrice et le roi de Rome : Gardons-le bien, cest lespoir de la France. Tous les soldats savaient ce refrain ; lui-même, une fois les armes prises, devint capitaine de la garde nationale comme il était devenu poëte. Mais il ny avait jamais chez lui de résolution passagère. Il commanda le corps dont il était le chef jusquà la destruction des compagnies, au mois davril 1848. Dans tous les désordres qui se sont succédé pendant nos trente-quatre dernières années, il a constamment et obstinément exposé sa vie. Il a toujours partout recueilli des témoignages de sympathie, dattachement et de respect. Après la réorganisation de 1848, exempté par son âge du service habituel, et nayant plus ses épaulettes, il réclama, comme simple soldat, sa part des fatigues et des dangers que voulaient braver sans lui ses anciens compagnons. Ce belliqueux instinct de ses jeunes années était une des passions de sa verte vieillesse, et il semblait assez étrange de trouver dans le cabinet dun homme de lettres, entre le buste de Voltaire et celui de Rousseau, un fusil de munition. Jai maintenant à parler de deux poëmes, dont 1un à son apparition, produisit un très-grand effet, et dont lautre est jusquà présent resté inédit. Le premier a pour titre les Délateurs ; le second Isabelle de Palestine. Les Délateurs parurent en 1816 ; ce poëme fut écrit sous une impression évidemment très-vive et même violente, au spectacle des représailles qui signalèrent ce triste moment principalement dans le midi de la France. M. Dupaty était alors au nombre des rédacteurs du Miroir et de lOpinion ; cétait laurore des petits journaux ; de plus, il était membre de la Société des Enfants dApollon, et il soccupait dun petit ouvrage intitulé la Rhétorique des demoiselles, écrit sous la forme de Lettres à Isaure. Tout à coup arrive la nouvelle de la mort du maréchal Brune on parle dassassinats, daffreux soulèvements, de tous les crimes chers à la populace. M. Dupaty, au milieu de son travail, sent sa plume trembler dans sa main ; lindignation lui dicte quelques vers quil jette au hasard sur le papier ; le lendemain il continue, et, sa verve sanimant ainsi, croyant écrire une page, il fait une satire. Ce fut lopinion générale que, pour la pureté et lénergie du style, comme pour lélévation des sentiments, cette satire surpassait de beaucoup les autres productions de lauteur. Je me range, pour ma part, à cette opinion ; et, sil métait permis dexprimer toute ma pensée, joserais dire que ce petit poëme peut hardiment soutenir la comparaison avec tout autre ouvrage du même genre ; non pas avec Horace ou Boileau, ni surtout avec le grand Juvénal, mais avec Gilbert, par exemple, et même avec de plus forts que lui. Parmi vingt passages, écrits comme on parle, remplis de colère et desprit, il sen trouve un qui fait frémir; cest le tableau, malheureusement trop vrai, des exécutions hâtives dont le Rhône et lIsère furent les témoins :
Le morceau qui commence ainsi est tout entier plein dune vigueur sinistre. Le poëte nous montre le meurtre impuni, Iassassin raillant sa victime, le fils frappé dans les bras de sa mère, le moribond égorgé dans son lit ; puis il ajoute en terminant :
Isabelle de Palestine ne nous offre pas de telles images. Ce poëme dramatique, trop long, je crois, pour être représenté, respire dun bout à lautre les plus nobles sentiments, et cette grandeur héroïque, cette bravoure des croisades, si fière devant les hommes, si humble devant Dieu, cette poésie chevaleresque. dont le Tancrède de Voltaire reste le type inimitable. M. Dupaty limite pourtant, mais il ne limite que là où son guide est bon, vertueux, religieux même ; et, dans les mille routes ouvertes par cet insatiable et immense esprit, il ne voit que le droit chemin. Cette pièce était devenue la seule occupation de M. Dupaty. Chose singulière, cette tragédie était dabord un opéra-comique, commencé en 1813. Peu à peu, à mesure quil pensait et quil écrivait, le sujet a pris sous la plume de lauteur dautres proportions. À moins davoir eu entre les mains ce manuscrit quon nouvre quavec respect, il est impossible dimaginer combien de soin, de persévérance, quelle recherche de la vérité, quelle profonde étude de lhistoire, quelle religion tout à fait convaincue, sont là dans ce beau travail. Ce fut ladieu de ce génie aimable, de cet excellent homme, et, en le lisant, on sent combien il était attentif, il était heureux de bien faire. Il passait des journées entières, sans le savoir, à travailler chez lui, chez ses amis, dans les salons et dans la rue ; et tandis quon le voyait partout enthousiaste de sa pensée, récitant ses vers au premier venu, il ne voulait pas que sa pièce fût imprimée et la retouchait sans cesse. Cest dans cette poésie, cest dans cette clarté qua vécu et quest mort M. Dupaty. Il croyait en Dieu, et la vie lui semblait trop courte pour prendre garde aux mauvaises et tristes choses quon y rencontre. Comme son jardinier cueillant dans un parterre, il na voulu voir de ce monde que ce qui est pur sous les cieux. Il adorait la beauté, la gaieté, lhonnêteté, la vérité, et ne se souciait point du reste. Les souffrances cruelles qui lont tué lentement nont pas été plus fortes que son courage. « Ce nest pas la mort, disait Montaigne, cest le mourir qui minquiète. » M. Dupaty neut point cette inquiétude. Il se souvint, dans ses derniers jours, des surs de lhôpital de Brest. Il attendit et vit venir à lui, presque avec joie, la plus belle mort, celle qui ne dément rien dune belle vie, et il expira regretté de tous, plein de douceur et de fermeté, plein despérance et de résignation. 1. Chargé de surveiller un
poste difficile, il savança dans la plaine de Saint-Denis, et
reprit, sur les Russes, une batterie dartillerie dont les premiers
défenseurs avaient été dispersés. Il la
ramena à la barrière, et, sapprochant du maréchal
Moncey, il lui dit, pour toute harangue : « M. le maréchal,
voici les pièces. »
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