Deux
mois plus tard, M. Jules Simon nétait plus. Il semblait quil
eût le pressentiment de sa fin prochaine, et que, devant cet auditoire
composé de ses clientes, en face dune de ces libres associations
dont il avait si longtemps appelé la naissance, il voulût
jeter, sur son uvre, un long et dernier regard.
Assis
près de votre illustre confrère, je lécoutais,
ravi, plein dadmiration pour cette vieillesse toujours prête
au labeur. Jétais bien loin de songer alors quun jour viendrait
où votre bienveillance, en me donnant lhonneur doccuper une
place toute remplie de sa renommée, mimposerait le devoir de
le louer devant vous.
Ce
jour est venu, grâce à votre indulgence, et, me trouvant
en face dune si grande mémoire, pourvu dun trop modeste bagage,
parmi tant dhommes chargés du glorieux fardeau de leurs uvres,
je me sens à la fois pénétré de reconnaissance
et rempli de confusion.
Je
voudrais, du moins, entre toutes les qualités qui me font défaut,
avoir, pour la tâche offerte à ma parole, lautorité
des souvenirs personnels.
Mais
jai mal connu M. Jules Simon : car on peut, sans se connaître,
se croiser dans le champ clos des luttes politiques, où les situations
qui dominent les esprits élèvent entre eux dinfranchissables
barrières, et Montaigne dit bien « quil faut, pour juger
à point dun homme, le surprendre dans ses à-tous les
jours ». Cest là que je voudrais laller chercher, dans
les entretiens où vous jouissiez de sa familiarité, et
mieux encore, à ce cinquième étage de la place
de la Madeleine où, si longtemps, se sont enfermées la
modestie de sa vie, lactivité de son travail et la fidélité
de ses affections. Ses écrits, sans doute, en révélant
son âme, laissent deviner ce quil fut pour ceux quil aima. Mais
lintimité du cur senveloppe dun voile qui demeure baissé,
alors même quil sentrouvre un moment, et cest pourquoi les
jugements de la postérité la plus proche sont trop souvent
imparfaits ou trompeurs.
Cependant,
M. Jules Simon est avant tout un homme public ; il lest par ses doctrines
et par ses uvres, par ses écrits et par ses discours, par
sa politique et par sa philosophie. Son histoire est celle même
de notre temps.
Il
entra dans la vie au milieu des derniers témoins du XVIIIe
siècle et de la Révolution, à cette heure déjà
lointaine où la philosophie, renaissant comme une découverte
nouvelle, enivrait denthousiasme la jeunesse avide de penser, tandis
que les luttes littéraires passionnaient les imaginations ardentes,
et quau bruit croissant des revendications sociales, la démocratie
grandissait dans la royauté bourgeoise. En ce moule qui reçut
son adolescence, il forma ses idées, ses doctrines et ses aspirations ; et, pendant trente ans, il leur demeura fidèle, jusquà
ce que, douloureusement atteint du spectacle de leur impuissance, spiritualiste
dépassé par la logique de la foi, rationaliste débordé
par celle de la négation, libéral renié par les
jacobins, réformateur suspect aux révolutionnaires, il
sassît dans son rêve comme sur une ruine immortelle, portant
sans fléchir sa couronne dimpopularité, cherchant au
foyer des uvres sociales le refuge de son activité dédaignée,
et laissant aux hommes de son temps, pour testament de sa pensée,
la triple affirmation de sa croyance en Dieu, de son amour de la patrie
et de sa confiance en la liberté.
Mais
avant de rencontrer le courant de 1830, qui 1entraîna définitivement,
sa vie sétait alimentée à dautres sources jusquoù
il faut remonter pour essayer de le comprendre. Nul néchappe
entièrement aux impressions de son enfance ; celle de M. Jules
Simon et le pays où elle sécoula, dernier asile du passé,
marquèrent son âme dune empreinte ineffaçable.
Il
naquit, le 28 décembre 1814, rue du Port, 27, à Lorient.
Son père était Lorrain, du département de la Meurthe,
et petit marchand de draps ; soldat sous la République, il avait
quitté larmée à lépoque du Consulat à
vie : venu dans le même temps, à Lorient, il y épousa
en secondes noces une Bretonne qui fut la mère, la « sainte
mère » de votre confrère. Le père apportait
lesprit nouveau des marches de Lorraine : la mère gardait pieusement
les traditions de la vieille Armorique. Ce double esprit devait, jusquà
la fin, se combattre dans lenfant.
Des
revers matériels conduisirent bientôt la famille Simon
à Saint-Jean-Brévelay ; au plein cur de la chouannerie
encore vivante ; ses souvenirs y sont de la veille : ses héros
sont dans tous les villages ; leur chef est obéi sur un mot porté
de bouche en bouche ; il sappelle le « roi de Bignan »,
du nom de sa paroisse qui est à deux pas.
Jules
Simon grandit là, en ce coin du monde si loin du reste de la
France, lesprit éveillé, lâme tendre, lintelligence
ouverte et curieuse, limagination ravie par la mystérieuse poésie
des campagnes bretonnes : près de la vieille maison avec ses
marches de pierre et sa fenêtre en ogive, il aime à courir
parmi les bruyères violettes et les genêts dor doù
sortent les rochers gris, ou bien à contempler, derrière
les grands sapins dressés à lhorizon, le crépuscule
rouge étendu sur la lande, tandis quil écoute, grave
et recueilli, la cloche du soir, comme celle du poète florentin
« pleurant le jour qui se meurt ».
Son
père est triste et renfermé : sa mère est toute
sa vie. Il est pieux comme elle, et, déjà, cependant,
il se trouble : un jour, à la fête de Noël, il presse
de questions le bon recteur de la paroisse, et sa réponse le
rassure : « Tu crois que Jésus est là et quil est
ton Sauveur : tu crois quil faut aimer et respecter ton père
et ta mère ; tu crois quil faut faire aux autres tout le bien
possible, parce que cest la loi de Dieu. Quas-tu besoin de te mettre
autre chose dans lesprit ? » Bientôt le doute déchirera
cette âme et la jettera dans langoisse ; personne, alors, ne
lui répondra plus par un acte de foi. La science du recteur de
Saint-Jean nétait-elle pas la meilleure ?
Mais
lheure décisive et douloureuse est encore loin. Lenfant est,
dabord, envoyé au collège de Lorient, où son plus
grand plaisir est daller manger les admirables tartelettes de ce fameux
M. Colasse quil nous a fait aimer, comme son garçon Colas et
sa jument Colette, en nous contant si joyeusement son voyage à
Paris.
Et
puis, la situation de sa famille est devenue sans doute plus critique : un moment, il est question de le mettre en apprentissage : M. Jules
Simon a failli être lui-même « louvrier de huit ans »! Il supplie, il demande un répit, il lobtient : on fera
encore un sacrifice et nous le retrouvons à Vannes, en pension
chez les Lazaristes, doù il suit les classes du collège
communal-royal.
Ah ! ce collège de Vannes ! nous y avons tous passé, tant
M. Jules Simon nous a promenés souvent dans ces salles basses,
immenses et dallées, où lon écrivait sur ses genoux
sans tables ni pupitres, sous les yeux du régent grimpé
par une échelle dans sa chaire en forme de tonneau, entre des
murs nus et noirs soutenus au milieu par le fameux poteau, autour duquel,
sur un signe du maître, les élèves allaient tout
à coup, pour se réchauffer, danser, avec des cris perçants,
une ronde frénétique. Nous en avons connu tous les maîtres,
y compris ce professeur de physique, un peu improvisé, homme
desprit cependant, sinon de science, qui jouait aux palets, en compagnie
de ses élèves, avec les disques de la pile de Volta, et,
quand, de la salle voisine, le professeur de rhétorique envoyait
quelquun se plaindre du bruit, répondait fièrement du
même ton que Mirabeau : « Allez dire à votre
maître que nous sommes ici pour étudier les lois de la
nature et que nous lui laissons toute liberté de faire ce quil
voudra des lois de la rhétorique. »
Et,
cependant, en dépit des salles basses et du pauvre enseignement,
du syllogisme en baroco et en baralipton, de la philosophie de Lyon
et du reste, votre confrère nen parle quavec attendrissement,
de ce vieux collège où, avec le latin, « on apprenait
lamour de Dieu, de la patrie et du prochain ». Là, son
âme religieuse sest épanouie dans la foi et la ferveur : là, aussi, et cest peut-être ce qui lattache le plus
aux souvenirs de son enfance, là, il a reçu les nobles
leçons de la misère.
Sa
famille ne pouvait plus rien pour lui : il navait plus le moyen de
payer sa pension chez le Père Daudé : cen était
fait de ses études, de son travail, de son avenir ; le principal
du collège eut pitié de lui et le recommanda à
Mme Le Normand qui tenait la « psallette », cest-à-dire
la pension des enfants de chur.
«
Javais là, dit-il, une chambrette sans feu, où mon lit,
une chaise de paille et une petite table de bois blanc avaient bien
de la peine à tenir
Je ne payais que 25 francs par mois
tout compris, et, comme on mavait exempté de la rétribution
scolaire, mon budget ne sélevait pour lannée quà
250 francs. »
Mais
il fallait les trouver, ces 250 francs ! Son professeur, M. Le Névé,
lui procura des leçons, à 3 francs par mois, tous les
jours ; il eut huit élèves en deux séries de quatre : il avait quinze ans ! « Je donnais, dit-il encore, ma première
leçon le matin, de 6 heures et demi à 8 heures, et lautre,
le soir, de 6 à 7 heures. On me voyait passer dans les rues,
en hiver, avec ma petite lanterne et une pauvre veste dindienne, qui
ne me protégeait pas contre le froid, le vent et la pluie. On
ma dit depuis que jinspirais aux braves gens de la petite ville une
sorte de respect. » Une sorte de respect ! cest un vrai, un très
grand respect quil faut dire : car je ne sais rien de plus touchant
que le courage de cet enfant, gagnant, avec sa vie, le droit de travailler
et dapprendre.
Je
me suis attardé à ces souvenirs et je nen ai pas de regret ; ils furent pour votre confrère les plus chers compagnons de
sa vieillesse ; ses derniers écrits en sont pleins. Depuis lAffaire
Nayl jusquaux Mémoires des Autres, dans son Petit
Journal, dans la Revue de Famille et la Revue Contemporaine,
dans cette multitude darticles rapides, de causeries charmantes, de
récits pleins de verve et démotion, jetés, sans
compter, jusquà la fin, il y revient sans cesse, comme on retourne
à des lieux aimés. Cest linvincible nostalgie des curs
bretons, peut-être aussi un secret besoin dexpliquer son âme.
Un dernier trait lachèvera de peindre, à son entrée
dans la vie.
En
1832, il était à Rennes, maître détudes
au collège, et se préparant à lÉcole normale.
Écoutez ce quil écrivait, alors, à lun de ses
condisciples, surveillant au petit séminaire de Vannes :
«
Je me promène le soir dans mon dortoir : dans chaque lit, un
gros garçon, bel enfant le plus souvent, espiègle en diable,
quoique marmot, la face brillante de santé, les mains toutes
sales dencre, dort et ronfle de tout son cur, sans penser à
autre chose quà sa toupie et à ses pensums, ou tout au
plus à sa classe et à ses prix. Je me rappelle souvent
la galerie du milieu du grenier Daudé. Là, nous nétions
pas tous deux chiens de cour : qui nous leût dit alors ? Pour
toi, tu ne fais pas une quatrième étude, tu as affaire
à des jeunes gens, tu les conduis par la raison, tu es un heureux
chien. Nous, nous mordons du matin au soir. On fait du bruit : je regarde
avec mes yeux noirs. Une petite tête jolie sort de sous la couverture : « Ce nest pas moi, Monsieur, je vous assure. » Javais
plutôt envie de lembrasser ou de rire que de me mettre en colère ; bast. atroce métier ! une heure darrêt à Rivault
pour parler sans nécessité. Il faut en passer par là.
On me reproche cependant de ne pas être assez sévère.
Voilà la police des collèges royaux. »
M.
Jules Simon est tout entier dans cette lettre : quand il écrira,
quarante ans plus tard, la Réforme de lEnseignement secondaire,
les souvenirs du collège de Rennes paraîtront encore inspirer
toute sa pédagogie.
En
1833, il fut admis à lÉcole normale. Le voilà
donc, à vingt ans, jeté dans ce milieu nouveau, et du
premier coup, saisi par lenthousiasme de la philosophie. Il sy livre
avec passion, mais, parmi ces transports, un drame se joue, en lui-même,
secret et profond.
Il
a laissé, là-bas, au pays de Vannes, des amis dont rien
ne peut le détacher, deux surtout quil aime dune tendresse
infinie. Il leur écrit, et ce sont des épanchements dune
déchirante tristesse. Cest à eux quil pensait, lorsquil
disait des âmes pressées du besoin daimer : « Quand
de telles âmes vivent isolées, il arrive que ces tendresses
dont le cur surabonde se tournent en aspirations vagues et bientôt
en douleurs et en désespoirs. »
Sa
vie est austère, il sort à peine, et pour voir sa sur,
religieuse chez les filles de la Charité, pour entendre Lacordaire
au collège Stanislas, ou pour rêver sous les voûtes
de Notre-Dame quil aime « comme Quasimodo »! La Bretagne
le hante, et lOcéan, et les vieux clochers : il ne peut y retourner,
il est trop pauvre, quon lui en parle, du moins ! Il est « seul,
triste et mélancolique », et cette solitude et cette austérité,
cette pauvreté de sa vie et ce regret du sol natal nexpliquent
pas sa tristesse. Il est plein de Dieu et il doute, voilà son
mal.
«
Nous nétions, dit-il, ni voltairiens, ni catholiques. Nous étions
incertains ! Incertains avec le désir de croire ! Nous étions,
après tout, les seuls malheureux, ou, si ce mot blesse les catholiques,
je dirai que nous étions les plus malheureux ! »
Ah ! certes, et que le mot est loin dêtre blessant ! certes ! les
plus, les seuls malheureux ! Et quelle plus poignante histoire que celle
de ces jeunes hommes, altérés de vérité,
amenés, pour ainsi dire, jusquau bord de linconnu, par la contemplation
de Dieu, de sa nature et de lâme immortelle, et cherchant, dans
le vide, où fixer leur croyance ! Ils vont à leurs maîtres,
et Jouffroy se dérobe ne sachant « sil sagit dune inquiétude
surface ou dune recherche passionnée » : ils vont à
leur chef, et Cousin leur répond par des instructions hautaines
et railleuses sur les relations quils devront avoir avec lÉvêque,
quand ils seront professeurs : et, ainsi heurtées, ne trouvant
autour delles, quune doctrine indécise enveloppée par
léloquence, ou voilée sous le despotisme intellectuel,
ces âmes se replient, dans leur douleur, nespérant plus
que delles-mêmes la lumière et lappui.
On
dirait la lamentation dHenri Heine : « Au bord de la mer, au
bord de la mer déserte et nocturne, se tient un jeune homme,
la poitrine pleine de doute, et, dun air morne, il dit aux flots :
Oh ! expliquez-moi lorigine de la vie, la douloureuse et vieille énigme
qui a tourmenté tant de têtes
Dites-moi ce que signifie
lhomme, doù il vient, où il va, qui habite là-haut
au-dessus des étoiles dorées ? » Cest lheure où,
dans la chaire de Notre-Dame, le Père de Ravignan va laisser
tomber ces paroles : « Et nous, Messieurs, nous croyons. »
M.
Jules Simon était dans cette crise, quand, sorti de lÉcole
normale en 1836, il fut nommé professeur de philosophie à
Caen, doù M. Cousin le tira bientôt pour lappeler à
Versailles. Là, il vécut dans son intimité, honoré
de ses faveurs, introduit par lui dans la familiarité de M. Thiers
et de M. Mignet, et comme imprégné de latmosphère
intellectuelle et sociale qui rayonnait autour du maître. Ce fut
la seconde et définitive formation de son esprit. Un an plus
tard, M. Cousin le choisissait pour son suppléant à la
Faculté des Lettres et, presque en même temps, le nommait
maître de conférences à lÉcole normale.
Il avait vingt-cinq ans.
La
Sorbonne entendit alors, pour la première fois, cette parole
souple et forte, qui, pendant dix ans, allait charmer la jeunesse, avant
de soulever lapplaudissement des foules et des Assemblées. À
lâge où, pour tant dhommes, la vie demeure encore obscure
et inquiétante, M. Jules Simon franchissait, du premier pas,
le seuil envié de la célébrité.
Comme
pour payer tribut à la philosophie que le lui ouvrait, il voulut
lui consacrer les premiers fruits de son travail, en écrivant
lhistoire de lÉcole dAlexandrie. Lorsquelle parut, en 1844,
ses idées étaient faites et, quelle queût été,
sur son esprit, Iinfluence de M. Cousin, il ne lavait pas subie
tout entière.
Ce
ne serait même pas assez dire, sil en fallait juger par le livre
que, plus tard, il a publié sur son ancien maître, et qui
nest guère, sous une apparente apologie, quune critique assez
rude de son caractère. Il y raconte, en particulier, entre mille
anecdotes piquantes, un incident qui eut, dit-on, dans leurs relations,
un rôle décisif.
M.
Jules Simon avait entrepris à Caen, puis à Versailles,
une traduction du Timée, de Platon. M. Cousin la lui demanda : ce fut une grande joie. Tous les samedis, le jeune professeur venait
coucher à la Sorbonne, apportant son travail de la semaine, aussitôt
envoyé à limprimeur. Un jour, il arrive chez M. Cousin,
à lheure accoutumée : louvrage venait dêtre terminé.
« Je le vois encore, dit-il ; il était sur son échelle,
dans sa bibliothèque. Il se hâta de descendre pour me donner
la main avec son affabilité ordinaire. Comment vous portez-vous ? lui dis-je. Assez mal, me dit-il. Je suis fatigué. On
ne saura jamais combien cette traduction du Timée ma fatigué. » Puis, se rappelant tout à coup à qui il parlait : « Mais si fait, ajouta-t-il avec le plus grand sang-froid, vous
le savez aussi bien que moi. » Le trait est amer et dut, sans
doute, pénétrer jusquau cur. Mais M. Jules Simon
avait lâme trop haute pour garder, dune blessure involontaire,
un incurable ressentiment.
Son
éloignement de M. Cousin tenait à des causes plus profondes.
Quand il le connut, ce nétait pas le philosophe qui paraissait
dabord en lui, cétait lhomme dÉtat, le véritable
chef de lUniversité, tout occupé de gouverner les âmes
et les intelligences, de commander à son « régiment » de professeurs, et de concilier lindépendance de ses
doctrines avec les obligations orthodoxes de sa position. Il était
lexpression dune époque et dun régime. Cétait
le temps ; raconte M. Jules Simon lui-même, où, à
la messe de lÉcole normale, un élève ayant, pour
obéir à la consigne qui commandait davoir un livre, apporté
un Lucrèce en guise de paroissien, le directeur, étonné
de son application, le lui prenait des mains et, après lavoir
regardé gravement, le lui rendait, en lui disant tout bas : «
Lisez plutôt lédition de Bentley et Wakefield. »
On
enveloppait dune apparence religieuse une éducation qui ne létait
pas. Mais, sous ces dehors catholiques, on prétendait bien rester
rationaliste, et lembarras était grand, pour ces jeunes professeurs,
formés dans le scepticisme, quon chargeait tout à coup
denseigner la philosophie. Laquelle ? Celle de M. Cousin ? Comment
la préciser ? Son spiritualisme officiel ny suffisait pas ;
navait-il pas écrit, en citant un passage nettement panthéiste
de Shelling : ce système est le vrai ? Il voulait bien maintenir
le concordat de la religion et de la philosophie, ces « deux surs
immortelles », comme, après lui, les appelait M. Thiers,
mais ce nétait quun accord extérieur : les contradictions
du système éclataient aux yeux et troublaient les consciences.
M. Jules Simon en était plus choqué quaucun autre ; il
préférait à ces accommodements la lutte ouverte
des idées.
Quand,
prononçant devant vous léloge de M. de Rémusat,
il mettait en scène la dispute dAbélard contre Guillaume
de Champeaux, on aurait cru, tant il sanimait à son propre récit,
lentendre lui-même glorifier lautorité de la raison et
revendiquer la liberté de la pensée.
Cest
quil avait placé toute sa confiance dans lune et dans lautre.
Il sétait approprié comme son bien la maxime de Descartes : « Je résolus de ne recevoir jamais aucune chose pour
vraie que je ne la connusse évidemment pour telle » et,
de cet appel à la seule raison naturelle, il avait tiré
toute sa philosophie, limmortalité de lâme et la vie
future, la liberté humaine et la notion du devoir, lexistence
dun Dieu créateur et la connaissance de ses attributs. Il nallait
pas au delà : cest un sujet de douloureux étonnement
quun esprit si religieux refusât cependant daccepter le secours
de la révélation chrétienne, et naperçut
pas quil est moralement impossible à lhomme dy renoncer pour
toujours ou de sen passer longtemps, sil ne veut rien perdre des conquêtes
de sa raison.
M.
Taine a écrit de Jouffroy quil dépensa toute sa force
à établir le système quon construit, en sortant
du christianisme, celui du Vicaire Savoyard, et il ajoute : «
Sur vingt hommes qui pensent, il y en a dix-neuf qui, en quittant leur
religion denfance, tombent dans cette philosophie : elle nest quun
christianisme tempéré et amoindri. » Cest à
laide de ce débris, suivant la forte expression de Sainte-Beuve,
que M. Jules Simon va désormais essayer de diriger, à
travers les orages, les hommes de son temps. « Nous étions
lassés, dit-il dans sa notice sur M. de Rémusat, dêtre
en Grèce comme chez nous et en France comme en visite. »
La politique lattirait, non quen la hauteur de son âme, il y
vît une carrière qui mène aux honneurs, moins encore
une profession qui mène à la richesse, mais parce quelle
était le moyen, désormais le plus puissant, de gouverner
les hommes par lempire des idées. Pour cette grande ambition,
ses opinions étaient toutes prêtes. Il avait celles de
sa philosophie. Rationaliste, il reconnaissait, dans la Révolution,
la mise en uvre de sa doctrine : idéaliste, il aimait delle,
surtout, ses rêves daffranchissement et de liberté.
La
Révolution française est, en ce siècle, le point
de partage entre les hommes et la pierre de touche de leurs idées.
Longtemps encore, elle conservera ce privilège redoutable, et
ses conséquences politiques auront achevé de simposer
aux volontés et aux murs, sans que son principe et son
esprit aient cessé de diviser les âmes. Cest que, fille
de la Réforme et de lEncyclopédie, elle tut, par-dessus
tout, une conception philosophique et sociale, lune qui soustrait la
société humaine à lordre surnaturel et ne donne
à lindividu pour limite de son droit, que la loi sortie de sa
propre volonté, lautre qui, privant les citoyens de tous les
liens naturels, rompus ou dénoués, ne laisse subsister,
pour former la nation, que des isolés, impuissants dans leur
liberté. Naturalisme et individualisme, tout le siècle
a reposé sur cette double conception.
M.
Jules Simon y retrouvait le principe de ses idées : mais il ne
lacceptait pas pleinement et sans contrôle. Son âme était
trop religieuse pour sabandonner à toutes les conséquences
de la doctrine rationaliste. Son cur était trop généreux
pour quil se laissât aller à toutes les tentations de
lindividualisme. Ainsi, comme tant dautres, depuis cent ans, sa vie
sest dépensée dans ce rude labeur, de servir lesprit
de la Révolution et de combattre ses effets. Cest lénigme
de notre âge. Elle est posée depuis 1789.
M.
Jules Simon fut un homme de ce temps-là : il en eut les illusions:
il en connut aussi les déceptions. La grande promesse de liberté,
trouvée dans son héritage, éveillait en son cur
des échos profonds. Il sy attacha comme un soldat, à
son drapeau, et livra pour elle tous les combats de sa vie publique.
Tant de belles paroles, décrits magnifiques et dactes courageux
nont point suffi cependant, pour que cette revendication duniverselle
liberté devînt une formule précise et propre au
gouvernement des hommes. M. Jules Simon en a fait le douloureux aveu : « La liberté na eu quune heure. Depuis que nos pères
lont proclamée pour la France et pour le monde, nous ne sommes
plus occupés quà la restreindre. » Il le dit avec
tristesse, mais il sait bien pourquoi : lui-même en a donné
la raison, en une formule saisissante, dans son livre du Devoir : « La société nest pas faite pour reposer sur
un principe simple : la liberté ne lui suffit pas ; car la liberté,
quand elle est seule, est un dissolvant. » La question se pose,
aussitôt, de savoir si la liberté saccorde, naturellement,
avec une démocratie où lextrême développement
des droits individuels ne trouve pas son contrepoids dans la puissante
organisation des forces sociales. Lexpérience et la réflexion
permettent, au moins, den douter.
M.
Jules Simon aimait trop ardemment la liberté, pour hésiter
entre les deux régimes où se peut incarner létat
démocratique, lautorité dun chef, et celle de la foule ; mais il laimait aussi trop sincèrement, pour ne pas voir en
elle le bienfait principal dun gouvernement républicain. Il
fonda sur cette conviction toute sa foi politique.
La
République quil rêvait était une demeure fermée
à toute oppression, surtout à celle de la pensée,
et largement ouverte à toutes les idées, à toutes
les croyances, à toutes les opinions, où la jeunesse,
éclairée par la science, grandirait dans la connaissance
de Dieu et lamour du devoir, où la morale, donnée pour
règle à la vie publique comme à la vie privée,
serait enseignée aux petits par lexemple des grands, où
le pouvoir, enfin, laissant à la raison le soin de gouverner
les passions, naurait dautre mission que de faire régner, entre
les citoyens, la justice et la liberté. Lhistoire dira ce quil
advint dun si beau rêve : il suffit à 1honneur de celui
qui la formé dy être jusquau bout demeuré fidèle.
M.
Jules Simon sétait déjà fait un nom dans la presse,
et deux fois, en 1846 et 1847, il avait, sans succès, tenté,
dans les Côtes-du-Nord, lépreuve du suffrage restreint
quand la révolution de 1848, emportant dun seul coup le trône
et le régime de 1830, fit paraître, à leur place,
le peuple armé soudain de la souveraineté. M. Jules Simon
était prêt pour cette rencontre attendue. Ce fut encore
le département des Côtes-du-Nord qui lappela, et celle
fois il fut élu.
Dès
le lendemain, le triomphe de la liberté allait faire de lui un
soldat de lautorité. Au milieu des généreuses
espérances dont son âme était pleine, il vit linsurrection
populaire se dresser devant lui : elle le trouva, à la tribune
et dans la rue, au poste de combat marqué par son courage. Le
devoir social et politique ne lui faisait pas, dailleurs, oublier son
titre de professeur. Il était, toujours, en effet, suppléant
de M. Cousin et, quand après une année de travail parlementaire
acharné, il échoua, cependant, aux élections de
1849, ce fut à la Sorbonne quil retourna, comme au terme dune
campagne, un marin à son port dattache. Cest là que
le trouva le Coup dÉtat du 2 décembre 1851.
Sept
jours après, M. Victor Leclerc, doyen de la Faculté des
Lettres, lui demanda de rouvrir son cours, le premier, depuis lévénement.
Le 9 décembre, à 3 heures, il entra dans la grande salle
de la Sorbonne. Elle était comble. Cétait la veille du
plébiscite. M. Jules Simon prit la parole : « Messieurs,
dit-il, je suis ici professeur de morale. Je vous dois la leçon
et lexemple. Le droit vient dêtre publiquement violé
par celui qui avait la charge de le défendre, et la France doit
dire, demain, dans ses comices, si elle approuve cette violation du
droit ou si elle la condamne. Ny eût-il dans les urnes quun
seul bulletin pour prononcer la condamnation, je le revendique davance : il sera de moi ! »
La
salle éclata en applaudissements frénétiques. La
leçon fut arrêtée et 1e professeur sortit au milieu
dune enthousiaste ovation. Quelle que soit lopinion des hommes, il
faut saluer, dans un acte si fier, la hauteur du courage et la force
des convictions. Car rien nest plus grand quun ferme caractère
et plus noble quune âme indépendante.
Le
cours de M. Jules Simon fut suspendu. Au lendemain de cette dernière
et éclatante leçon, il regarda la vie quil sétait
faite, par sa retraite volontaire. Elle soffrit à lui, dure
et attristée. Son activité restait sans emploi : par surcroît,
il était pauvre. Mais le philosophe vivait en lui, et, dans ce
modeste logis de la place de la Madeleine quil habitait déjà,
la plus tendre affection lui faisait un foyer plein de consolation et
de joie.
La
sérénité de votre confrère ne se démentit
pas un moment. Il sembla quil eût gravé sur son seuil,
comme en son cur, la maxime de Plotin : « Homme, de quoi
te plains-tu ? de la lutte ? Cest la condition de la victoire. Dune
injustice ? Quest cela pour un immortel ? » Si amère que
paraisse lépreuve, on serait presque tenté de la dire
heureuse, puisquelle nous a valu ces beaux livres qui sappellent le
Devoir et la Religion naturelle.
Livres
admirables pour ceux-là mêmes qui trouvent, dans leur fière
obéissance à la foi chrétienne, mieux que dans
lapparente liberté des systèmes humains, laffranchissement
de leur esprit et la satisfaction de leur raison : livres de tous les
temps, parce quils enseignent le devoir et le sacrifice, opportuns
à lheure des enivrantes prospérités, où
sémoussaient, dans la jouissance, les caractères et les
vertus, opportuns encore, quand les curs déshabitués
des choses héroïques, se découragent de laction,
et consolent leur ennui dans le scepticisme railleur qui les distrait
ou la vaine mélancolie qui les berce.
Et
pourtant ces livres, dune inspiration si haute et si pure, laissent
dans lâme une déception quil faut avouer. Les premiers
chapitres du Devoir ont déroulé devant nous, dans
une succession magnifique, les anneaux de la chaîne infrangible
qui rattache lhomme à son Créateur et soutient sa liberté
aux prises avec ses passions : parvenu là, en face du problème
inéluctable de la destinée, sur ce sommet doù
lil découvre le mystère infini, notre esprit, conquis,
nattend plus quune conclusion précise, le dernier chaînon,
faute duquel la chaîne tout entière va demeurer flottante ! Limmortalité de lâme est démontrée, la
loi morale est proclamée ! Quelle sera la sanction ? La philosophie
rationaliste, si ferme en ses prémisses, hésite devant
cette conclusion nécessaire : elle recule, elle se tait, et nous
restons, indécis, dans le doute et lobscurité. En vain
nous offre-t-elle lappui de la religion naturelle avec son Dieu, spectateur
impassible de sa création, rempli, pour lhumanité, dun
amour impuissant et stérile, quelle nous défend dinvoquer
pour la peine et pour le travail ! Car il faut davantage à la
foule de ceux qui nont ni le savoir, ni le loisir de la philosophie,
et à qui, depuis dix-huit siècles, le Juste crucifié
apporte, dans lépreuve, lespérance et le courage. Cette
foule, nous en sommes tous à quelque heure de notre vie : cest
à elle quil faut parler. Quallez-vous lui montrer, à
la place de limage divine, vous dont lâme a connu tant dangoisse,
et comment voulez-vous quil prie, cet homme courbé sous le fardeau
de sa misère ou de ses passions, ce malade épuisé
par la souffrance, ce père brisé de douleur près
du lit de son enfant, ce marin perdu dans la tempête sur vos côtes
de Bretagne et qui lève ses mains jointes vers son clocher, debout,
là-bas, sous lorage ? Demandes téméraires, dites-vous ! Mais la vie en est pleine ! Ah ! prenez garde de faire taire, vous
aussi, la « vieille chanson » : quand elle ne chantera
plus dans les âmes, les ruines de la religion positive y auront
pris tant de place quil nen restera plus, même pour la religion
naturelle.
De
fait, cest bien là quest le danger : lesprit dexamen, dans
son vain effort pour se soustraire à lirrationnel, ne sarrête
pas aux frontières arbitraires où prétend lenfermer
la raison, et la masse, inhabile aux déductions métaphysiques,
ne trouve, hors dune religion positive, rien qui la défende
des brutalités de la négation.
Ce
siècle, en savançant dans les tempêtes, porté
par le rationalisme comme sur une barque fragile, devait donc heurter
linévitable écueil. Mais la violence du choc a réveillé
les passagers surpris, et, déjà, soulevée par la
force mystérieuse cachée dans ses flancs, la nef antique
où flottent nos destins va, pour se délivrer du péril,
tendre, en un effort instinctif, au souffle ranimé des croyances
chrétiennes, ses voiles fatiguées.
Cest
le grand fait de notre temps, chaque jour attesté dans les lettres
et dans les arts, et comme la marque dernière des années
où sachèvent les centenaires illustres ; nulle part,
elle napparaît avec plus déclat que dans la question
de lécole et dans celle du travail, de toutes les plus profondes,
parce que la vie de lâme et celle du corps en dépendent.
M.
Jules Simon avait un sentiment trop vif des besoins de son temps pour
ne pas reconnaître quelles sont inséparables dans un État
fondé sur le suffrage universel. Les souvenirs de 1848 ne 1avaient
point quitté : le peuple, en sa victoire éphémère,
lui était apparu avec ses aspirations idéales et ses emportements
redoutables ; il lavait vu, dans une soudaine réaction contre
la richesse souveraine, livrer au socialisme, à cause de ses
promesses de justice, son cur tourmenté de rêves
et de passions. Quand les emportements furent vaincus, il comprit que
les aspirations demeuraient invincibles et que le socialisme défait
gardait, en lâme populaire, un foyer qui ne séteindrait
plus.
Linstruction
parut à votre confrère le premier des besoins du peuple ; il vit en elle le droit de tous les citoyens, la garantie de leur
liberté, la sauvegarde même de leur sagesse, et puisquelle
était le droit, il voulut que tous en passent trouver les moyens,
mis à leur portée par la société, sans que
la négligence de la famille pût les en priver.
M.
Jules Simon avait formulé ces idées à lAssemblée
de 1848 ; il les développa en 1864 dans un livre célèbre,
lÉcole, qui expose tout le programme de linstruction
obligatoire ; il les porta à la tribune, dès quelle
lui fut rendue, puis dans le gouvernement, aussitôt quil lexerça ; livres, discours, propositions de loi et circulaires ministérielles,
tous ses écrits sur lenseignement primaire sont un commentaire
de lÉcole. La législation moderne nen est que
lapplication ; tout y est, lobligation, la gratuité, la neutralité
elle-même, bien que ce soit précisément sur ce point
que le désaccord ait éclaté, ardent, passionné,
entre M. Jules Simon et ses continuateurs. En aucun sujet léchec
de la doctrine rationaliste ne devait être et ne fut, en effet,
plus cruel : car les fondateurs de linstruction laïque nont point
borné leur logique à la neutralité confessionnelle
et ils ont traité la religion naturelle comme la religion positive.
Rien
de plus suggestif que les deux préfaces placées par M.
Jules Simon en tête de la dernière édition de lÉcole.
La première est de 1881 ; cest un bulletin de victoire daté
du champ de bataille. La seconde est de 1886, cinq ans plus tard ; cest
un cri de douleur, de reproche et dangoisse. Tout tient entre ces deux
préfaces, les grands espoirs et les ambitions généreuses,
les déceptions cruelles et les douloureuses protestations : elles
forment en quelques pages un livre, tragique et profond, où sécrit
lhistoire de toute une génération. Les cinq années
qui les séparent furent pour M. Jules Simon le temps des luttes
suprêmes. Nous avons tous assisté à ses combats
et à sa gloire. Il fut vaincu, et le poids de sa défaite
a pesé sur notre temps ; mais sa parole est demeurée dans
les âmes.
Dix
ans ont passé, et voici quelle se réveille en échos
imprévus. Luvre morale, née dhier, ne semble déjà
plus quune ruine portée sur des fondements chancelants : rien
na remplacé le ciment divin et, du sein de la patrie inquiète
de ses fils, une rumeur monte, toujours plus haute et plus pressante,
qui demande pour eux un abri moins fragile.
Car
lheure vient où la démocratie, formée par lécole,
va prendre, à son tour, possession du pouvoir et de formidables
questions se dressent au devant delle, que, seule, peut laider à
résoudre une loi supérieure aux passions des hommes.
M.
Jules Simon les pressentait déjà, quand une rencontre
avec M. Jean Dolfus lintroduisit dans le monde industriel. Il en vit,
tout ensemble, les souffrances et la philanthropie, et, devant les magnifiques
institutions créées par les patrons alsaciens, il aperçut,
dun coup, dans limplacable loi de la concurrence, létendue
du mal et linsuffisance du remède. « Il y a, dit-il, dans
notre organisation économique un vice terrible qui est le générateur
de la misère, et quil faut vaincre à tout prix, si lon
ne veut pas périr, cest la suppression de la vie de famille. »
LOuvrière,
dont je cite ici la préface, est le commentaire de cette accablante
accusation. Des enquêtes personnelles que M Jules Simon alla faire
avec une admirable conscience, en France et à létranger,
il composa, dans ces pages cruellement vécues, le plus écrasant
réquisitoire qui se puisse lire contre un temps si fier de ses
progrès et si dédaigneux de ses devanciers.
Dautres
enquêtes avaient précédé celle de M. Jules
Simon ; aucune ne fut plus décisive ; dautres enquêtes
lont suivie, qui ne lont pas affaiblie. Elles sont dhier : dans lindustrie,
si la souffrance matérielle sest amoindrie, le mal moral est
demeuré sans remède : dans les petits métiers,
rien na changé, et le problème reste debout, poignant
pour qui la, une fois, aperçu, de savoir comment louvrière
isolée, livrée à toutes les incertitudes de la
vie, à toutes les tentations de la rue, peut échapper
à la misère ou au déshonneur.
«
Le voilà, écrivait, il y a un an, M. Charles Benoist,
en terminant son enquête sur les ouvrières de laiguille,
le voilà, le cercle de douleur ; voilà lenfer dont on
ne sait comment briser les portes ! » Et pourtant, il le faut.
Ce nest pas assez de saluer avec respect celles qui échappent,
à force de courage et de vertu, au cercle fatal ; celles-là,
ce sont les exceptions. Il faut les admirer, mais il faut sauver les
autres. La société na pas le droit de se résigner
à leur sort ; car ce sont les victimes des inexorables lois que
donnent à lhomme le développement de sa richesse et la
satisfaction de son luxe.
Lois
naturelles, dit-on, que la loi humaine est impuissante à désarmer ! M. Jules Simon, cependant, ne consentait pas à les subir, si
épris quil fût de la liberté et si confiant quil
se montrât dans linitiative privée. Trente ans après
la publication de lOuvrière, donnant une nouvelle préface
à son livre réédité, il y écrivait
ces lignes si fortes : « Le sang de la France sécoule
et sépuise. Nous sommes en présence dune hécatombe
de vies humaines. Je supplie les patriotes et les philanthropes dy
penser. Il ne faut pas confondre la liberté avec linhumanité. »
«
Ne pas confondre la liberté avec linhumanité ! »
Parole féconde qui contient en germe toute la réforme
sociale ! Par elle, lhomme apparaîtra désormais, dans
le travail, non plus comme un instrument mécanique dont la force
sachète ainsi quune marchandise, mais comme une créature
divine dont les droits et la dignité sont supérieurs à
tous les combats, et il faudra, par un effet inéluctable du principe
ainsi proclamé, que la loi vienne, au nom de la justice, prévenir,
dans les conventions réciproques, les abus de la liberté
absolue.
M.
Jules Simon, libéral convaincu, pressé par la réalité
des faits et la générosité de son cur, fut
donc, en notre temps, lun des fondateurs de la législation sociale.
Cest elle dont il ira, au déclin de sa vie, plaider la cause
devant lEurope assemblée, fier de montrer à ceux qui
lavaient crue morte, la France, protectrice des faibles, toujours vivante
et fidèle à son génie.
Lindividualisme,
atteint ainsi dune première défaite par les conclusions
de lOuvrière, en subit une seconde et plus décisive,
que M. Jules Simon avait encore préparée, par un autre
livre où sachève lexposé de ses idées
sociales : le Travail. « Il ne sagit pas, dit-il, de gémir
sur les nouvelles aspirations des travailleurs : elles existent : on
ne les supprimera pas : » et, comme il voit, autour de lui, lentreprise
capitaliste remplacer partout lancienne forme du patronat, comme, entre
elle et ces travailleurs isolés qui réclament des droits
sacrés, il naperçoit debout que lÉtat dont il
redoute daccroître la puissance, son esprit clairvoyant et sincère
ne trouve quun refuge assuré, cest lassociation. Il montre
en elle le moyen légitime dagir sur le contrat du travail, par
la grève et la coalition ; ce sera, bientôt, au Corps
législatif, le thème et loccasion dun de ses plus fameux
discours ; il énumère tous les fruits quelle peut porter,
et, les pressant jusquau bout, il lui demande enfin de changer radicalement
la condition de louvrier, en remplaçant le salaire par le bénéfice !
Tout
est dit : luvre économique de 1791 est renversée : et quimportent les restrictions libérales et les anathèmes
contre les institutions du Moyen Âge ? Le régime de lassociation
est proclamé. Vingt ans plus tard, les murs le ramèneront
dans la loi. Dès lors, rien ne larrêtera plus. Il se développera
comme lindividualisme avant lui, en brisant toutes les résistances
par la force de son principe, jusquà ce que, dans une nécessité
dordre public, la corporation, qui est lassociation organisée,
sorte du conflit des intérêts coalisés, pour tirer
de lanarchie la société démocratique.
Ainsi,
par une irrésistible évolution, les idées anciennes
reparaissent avec des besoins nouveaux, et ce nest pas la moindre surprise
de notre temps que ce retour aux conceptions sociales du XIIIe
siècle, ramenées sous dautres formes, parmi les héritiers
du XVIIIe, par lexcès même de ses doctrines
individualistes.
Aucune
révolution plus profonde ne sest annoncée depuis cent
ans : la question nest plus de larrêter, mais de savoir quelles
forces morales la conduiront : notre avenir en dépend. Pareille
à la nuée, obscure et inquiétante, elle porte,
en sa marche rapide et assurée, le secret des moissons prochaines,
le déluge fécond qui rajeunit la terre ou lorage stérile
qui la laisse dévastée.
M.
Jules Simon ne découvrait pas, sans doute, aux idées quil
jetait dans ses livres, des conséquences sociales si contraires
aux tendances de son esprit : dautres et de plus prochaines visées
absorbaient alors sa pensée. Laction politique lavait ressaisi
tout entier, le philosophe faisait place à lhomme de parti.
Il demandait la liberté absolue dassociation, comme celle de
la presse, comme linstruction obligatoire, comme la suppression de
larmée permanente, afin de faire disparaître ce quil
appelait les « trois obstacles : lisolement, lignorance et la
baïonnette », qui sopposaient au triomphe de la «
politique radicale ».
Cest
sous ce titre quil a réuni ses principaux discours, résumés
dans une préface où il explique comment il est radical.
Cela voulait dire quil était radicalement libéral, et,
sous un gouvernement dautorité, ce radicalisme de liberté,
soutenu par une captivante éloquence, valait à M. Jules
Simon une éclatante popularité non seulement parmi ceux
qui souffraient de lautorité, mais parmi ceux, aussi, qui croyaient
en souffrir. Ainsi porté par une faveur grandissante, M. Jules
Simon fut, en 1863, élu député de Paris au Corps
législatif.
Ce
nétait pas peu de chose que de paraître éloquent,
dans une assemblée où les orateurs de lopposition sappelaient,
pour ne nommer que des morts, Berryer, Thiers et Jules Favre. M. Jules
Simon marqua, cependant, du premier coup, sa place entre ces maîtres
de la parole. Il avait, dans la chaleur contenue de sa voix et dans
ses éclats imprévus, dans la pureté de sa diction
et la savante expression de son geste, une irrésistible séduction,
dont senveloppaient, en une forme toujours noble et mesurée,
des idées hautes et généreuses, appuyées
dune étude approfondie.
Ses
écrits annonçaient ses discours : et dans lardeur des
luttes politiques, le philosophe apparaissait encore, livrant sa parole
au rêve dune société idéale, où la
raison souveraine resterait, en dépit du conflit des opinions,
toujours maîtresse des passions humaines.
Les
élections de 1869 ramenèrent M. Jules Simon au Corps législatif ; son influence était immense dans son parti ; il était
populaire, il avait connu les faciles triomphes de lopposition ; il
allait apprendre ce quil en coûte de gouverner les hommes.
Lheure
tragique est venue ! Ne mordonnez pas de my arrêter ; il faudrait
juger et le soldat qui vit en moi, le cur gonflé de souvenirs,
ne pourrait le faire librement. Je ne veux avoir ici pour les hommes,
ni regards, ni pensées : au-dessus, bien au-dessus deux, une
image est dressée qui fascine mes yeux, spectre magnifique dont
la taille, à chaque pas, se hausse dans le recul du temps ; cest
la France, découronnée de sa vieille armée, debout
cependant, toute crispée en sa souffrance héroïque,
et, sur les champs glacés de la Loire ou de lEst, entre les
murs implacables de Paris bombardé, raidissant ses membres brisés,
pour sauver son honneur dans des combats sans espérance. Elle
seule est grande ! Depuis un quart de siècle, nous vivons de
cette illustre agonie, germe inépuisable despoirs invaincus.
Sur
la voie douloureuse où elle se traînait, M. Jules Simon
porta le fardeau de sa renommée et la solidarité de son
parti. De lHôtel de Ville de Paris à la préfecture
de Bordeaux, devant lémeute impatiente des chefs quelle sétait
donnés la veille, comme dans langoisse du débat suprême
ouvert au chevet de la patrie mourante, il fut semblable à lui-même,
courageux et fidèle à ce quil crut être son devoir.
Tel
il fut encore quand parut, en cette douleur qui semblait comblée,
lignominie dernière des déchirements impies. M. Jules
Simon, ministre de lInstruction publique après le 4 septembre,
conserva ses fonctions, lorsque lAssemblée nationale eut confié
le pouvoir exécutif à M. Thiers, et, le 18 mars, dans
le rayonnant crépuscule jeté comme une ironie du ciel
sur cette funèbre journée, il suivit le flot lamentable
qui, de Paris à Versailles, roulait, parmi des débris
darmée, lépave dun gouvernement. Lorsquil parvint
au terme, glacé par la fatigue et par la nuit, M. Thiers, arrivé
quelques heures plus tôt, le reçut avec le mot du César
expirant : « Travaillons ! »
De
ces jours désolés ne retenons que cette parole virile.
Elle dit assez ce qui fut lhonneur de tous, en ces temps décrasantes
responsabilités. Leur histoire est la nôtre, nous ne pourrions
lécrire quavec des passions.
M.
Jules Simon a tenté de le faire en quatre volumes qui vont de
la chute de lEmpire à celle de M. Thiers. Ce sont les dépositions
dun témoin, précieuses pour la postérité,
insuffisantes cependant à son jugement définitif. Pour
nous, qui ne saurions les lire quà travers dautres souvenirs
et dautres émotions, ils nous apportent, à défaut
dune satisfaction historique, un grave enseignement.
Car
le destin sy montre, avec sa rigueur étrange, de ce philosophe
épris dune religieuse confiance en la raison souveraine, haïssant
la guerre et la violence, espérant tout de la liberté,
porté par la parole au sommet de la popularité, et, soudain,
tenant, de cette popularité même, le funeste présent
du pouvoir, à lheure où, dans le bruit des batailles
et lemportement des colères, la raison reste sans voix, léloquence
est sans vertu et la liberté sans pudeur. Cruelle surprise, que
M. Jules Simon éprouva durement !
La
paix lui réservait dautres amertumes. Quand il voulut, à
son abri, commencer enfin la tâche imposée par ses idées,
il trouva devant lui la toute-puissante opposition des idées
contraires. Les lois de neutralité scolaire, toutes prêtes
en son esprit et, dès quil le put, soumises à lAssemblée,
heurtaient trop directement lopinion de la majorité pour quelle
pût les accueillir. La question profonde de léducation
populaire suffisait à mettre aux prises des hommes éloignés
par de si larges dissentiments ; mais dautres et de plus flagrants
désaccords les séparaient, qui précipitaient chaque
jour une rupture, différée parle commun souci de la patrie
envahie. M. Jules Simon quitta le pouvoir quelques jours avant M. Thiers : il le quitta, sans avoir gouverné, sil est vrai que gouverner
cest appliquer ses idées.
Lorsque,
plus tard, il y reparut, leur heure était passée. Entre
ses adversaires, tout frémissants dune grande espérance
encore inconsolée, et ses amis pressés dachever une victoire
si longtemps incertaine, la concorde était impossible. M. Jules
Simon tenta cependant cette vaine expérience. Suspect aux deux
partis, il devait succomber dans leur choc inévitable.
Mais
son âme ignorait les découragements amers. Dans un discours
prononcé à la séance publique annuelle des cinq
académies le 24 octobre 1871, la première après
les grands désastres, il avait dit en finissant : « Soyons
comme un voyageur tombé dans un précipice, qui ne perd
pas de temps à gémir ou à se désespérer,
mais commence sur-le-champ à remonter vers la lumière,
ne comptant que sur la justesse de son esprit et la fermeté de
son cur ! » M. Jules Simon fut cet indomptable voyageur.
La
revanche de ses opinions latteignit dun coup plus douloureux que leur
passagère défaite ; car, dans leur victoire, il vit avec
stupeur la liberté des âmes enchaînée derrière
elles et traînée comme une captive. La gloire lattendait
là. Elle est faite, avait-il dit, « de malédictions
et de cris de triomphe ». Quand elle soffrit à lui, ce
fut enveloppée dangoisse : le chemin quelle lui montrait était
bordé de ses ennemis, et ses amis les plus chers, pressés
autour de lui, le conjuraient de sarrêter. Il ne vit ni ses ennemis,
ni ses amis : les yeux fixés sur la conscience opprimée,
il marcha droit à elle et, par la voie royale du devoir, que
jadis avait tracée sa main, il entra, la tête haute, dans
limpopularité.
Rien
ne manquait désormais à sa vie. Il navait plus, comme
parle Lacordaire, quà « descendre, par une pente
rapide, aux rivages de limpuissance et de loubli », incapable
cependant de sy laisser porter dans une molle inaction.
La
politique, quil avait tant aimée, ne lui semblait plus quun
spectacle douloureux. Mais les lettres et la charité restaient
des foyers toujours ouverts à son esprit et à son cur.
Votre Compagnie lavait reçu le jour même où le
Sénat lui offrait une tribune, quallait illustrer son impérissable
amour de la liberté. Il donnait à vos travaux tout le
temps que lui laissaient les uvres philanthropiques où
son activité se consolait des affaires publiques, en soulageant
la souffrance et la pauvreté. Entre toutes, la préférée
de son dévouement fut cette « Union française pour
le sauvetage de lenfance abandonnée » quun de vos poètes
les plus aimés a chantée en des vers attendris :